Le Hitopadesha

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Comment apprendre à de futurs gouvernants l'art politique ? Tâche difficile, surtout lorsqu'il s'agit de princes fainéants qui ne pensent qu'aux plaisirs (femmes, jeux, chasse, boisson). Un érudit va les initier à leur devoir royal (se faire des amis, jeter la discorde entre des alliés, mener la guerre, conclure des alliances) avec une pédagogie de la fable, du conte et des sentences tirées du trésor littéraire ancestral de l'Inde. La rédaction de ce Recueil de contes de l'Inde ancienne (Hitopadesha) fut achevée vers le Xe siècle de notre ère.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296205147
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Le Hitopadesha

Recueil de contes de l'Inde ancienne

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
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xvf siècle à nos jours, 2008.
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Viêt-Nam, 2002.

NÂRÂYANA

Le Hitopadesha

Recueil de contes de l'Inde ancienne

Traduit du sanscrit, présenté et annoté par Alain Poulter Avec le concours ci'Anne-Marie Lévy

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06263-4 BAN : 9782296062634

Préface
A lire certains textes de l'Inde ancienne, l'Inde hindoue plus précisément, on pourrait avoir l'impression que les Indiens ont fait bien avant nous maintes découvertes et inventions~ C'est d'ailleurs ce que certains parmi eux affirment. Le poète Kâlidâsa décrit, dans un poème de la pièce Shakuntala, une vision qui ressemble étrangement à ce que l'on peut observer à propos des mères porteuses - comme l'illustrent des mythes shivaïtes; et ils sont bien en avance sur nous pour les greffes de têtes - c'est le cas pour Ganesh, le dieu à tête d'éléphant! Si ces exploits nous laissent sceptiques, le recueil de "Vlnstruction profitable", Hitopadesha, est bien la preuve que l'idée de rendre l'enseignement agréable aux jeunes élèves paresseux leur est venue avant nous. Un enseignement qui s'adresse à des princes, de futurs hommes de pouvoir, à des princes hindous: il faut bien insister sur ce point car si le plaisir de la lecture est grand et si un grand nombre de motifs nous sont familiers - ne serait-ce que la misogynie, lieu commun de tant de nos contes certaines conclusions nous semblent surprenantes, inattendues voire choquantes et le thème du chapitre "Comment séparer des amis" nous avertit que nous sommes dans un monde où les valeurs morales ne sont pas nécessairement les nôtres. Avertissement utile: ce livre nous apprend bien des choses, d'une manière plaisante, sur une société dans un lieu et un temps précis, une "société qui n'était pas chrétienne" pour reprendre la formule de Arthur Waley, l'écrivain et traducteur anglais de textes japonais et chinois anciens. Cela implique des attitudes et comportements souvent étranges à nos yeux, et dans ce cas particulier la séparation des domaines politique et religieux ou, plus exactement, la manière qu'à l'hindouisme de séparer les deux domaines et qui l'oppose à l'Occident, lequel a prétendu et prétend toujours les concilier, avec un succès limité. Il ne faut jamais à la lecture des textes sanskrits perdre de vue le système des castes qui est à la base de chaque comportement. Qui peut manger quoi, qui peut ou ne peut pas tuer qui, et avec quelles conséquences? Un brahmane ne doit pas prendre la vie, serait-ce celle d'un insecte. Un kshatriya, un militaire, a pour devoir de faire la guerre sans s'embarrasser de scrupules ou remords inutiles. Le devoir suprême d'un roi - après la protection des brahmanes - consiste à tout

faire pour garder et augmenter son pouvoir, chercher des alliances, en casser d'autres et dans ce but légitime tous les moyens sont bons. Pour enseigner aux futurs rois et pour conseiller les rois au pouvoir il faut des spécialistes, des ministres rusés, intelligents et sans scrupules. Toujours des hommes de la caste des

brahmanes - qui ne sont pas nécessairement, même pas le plus souvent, des
prêtres. Certes les brahmanes ne doivent pas prendre la vie, mais comme conseillers du roi c'est leur devoir d'enseigner à celui-ci comment accomplir son devoir royal. Beaucoup de cynisme, dirions-nous? Peut-être, mais moins d'hypocrisie pourraient répondre les Hindous. Ce n'est pas ici le lieu de débattre de cette question, mais pour tirer profit de l'Instruction profitable il faut être conscient de son but. Sans oublier qu'un grand nombre des contes visent à nous donner simplement des exemples fort divertissants de la variété des comportements humains, que le roi doit également connaître! Pour conclure citons Bhartrihari, un poète de cour du VII e siècle (?), poète de l'amour et du renoncement qui, dans ses "Centaine de vers politiques" (Nîtishataka), donne le conseil suivant à son roi:
o roi, si tu souhaites traire tes sujets comme des vaches, Nourris-les d'abord comme s'ils étaient des veaux. Soigné et nourri avec grande attention, Le royaume rend des fruits comme une vigne d'abondance.

Parfois, nous pouvons donner notre assentiment: nous ne sommes pas si éloignés les uns des autres!

Anne-Marie LEV~ docteur en Etudes Indiennes, enseignante à l'Université de Bordeaux III

- 8-

A mon père Jean Poulter

PRESENTATION DU HITOPADESHA
HPurâvrittâh kathâ mârkandeya vicakshva nah
"

Lors de leur douzième année d'exil forestier, quand les cinq frères Pândava et leur commune épouse rencontrèrent, dans la forêt Kâmyakâ, l'illustre visionnaire Mârkandeya qui, même fort de milliers d'années, avait l'éclat de ses vingt-cinq ans, que lui demandèrent-ils par la bouche de Krishna: "Rapporte-nous les histoires arrivées autrefois, ô Mârkandeya !" (purâvrittâh. ..) (Mahâbhârata III, 182, 43). Des histoires, les recueils de contes en offrent à foison! La littérature sanskrite, au sens où Louis Renou parlait des "belles-lettres", recouvre un immense secteur, différencié des écrits religieux et des traités spécialisés, où l'on range des poèmes, quelques romans, de nombreuses pièces de théâtre. Là, à des degrés divers, brille par sa virtuosité le kâvya, à savoir la poésie savante (pas uniquement en vers), raffinée, ornée, due à d'illustres auteurs érudits (kavi), par exemple Kâlidâsa, Bhartrihari, Bâna, Bhâravi, Dandin. Rien de tel pour les contes! Ils ne relèvent pas, quant à eux, du style kâvya et forment une catégorie sui generis. Leur écriture sans complexité leur a permis, par le biais de multiples traductions, de rayonner de par le monde en s'acclimatant, de bonne heure, sous d'autres cultures. C'est ainsi que vit le jour une traduction en syriaque de contes, dont il ne reste que des vestiges, vers 570 de notre ère; une autre (disparue) en pehlevi par un médecin nommé Barzouyeh, à la même époque, à partir d'une forme ancienne du Paiicatantra ou "Recueil de cinq (pânca) livres (tantra) "; ou encore, d'après le nom de deux chacals du Paiicatantra, la célèbre version en arabe, vers 750, due à Ibnu'l Muqaffa, intitulée Kalila et Dimna. Dans l'univers des contes, figure en bonne place le Hitopadesha ou "instruction (upadesha) profitable (hita)", ce qui produit par phénomène de jonction (samdhi) : hita + upadesha = hitopadesha. A ce texte, populaire en Inde, on attribue une place de choix dans l'apprentissage du sanskrit que font les étudiants. Nous restreindrons notre propos à l'étude de deux aspects concernant le Hitopadesha : que peut-on dire de l'auteur et de ses sources? Quel est l'argument de l'ouvrage et comment se caractérise son texte? Le lecteur trouvera, à la fin de cet ouvrage, deux Annexes spécialisées.

1 AUTEUR

-

ET SOURCES

Le Hitopadesha ou Instruction profitable est un ouvrage sanskrit en quatre livres où alternent récits en prose et maximes versifiées, à l'usage de la formation des princes indiens. Concernant l'auteur, l'époque, le lieu c'est surtout un aveu d'ignorance qu'il faut concéder. L'auteur se nomme lui-même (I~ 140) Nârâyana. Il vivait à la cour de Dhavalacandra, un gouverneur de province (mândala ~ 141), un petit roi comme il en existait tant dans l'Inde ancienne et qui était son mécène. D'après Johannes Hertel, un sanskritiste allemand qui édita le Paficatantra en quatre volumes de 1908 à 1915, notre auteur aurait composé son ouvrage au Bengale: il argue de la tonalité qu'il pensait tantrique d'un passage en I, 295 (le rituel transgressif du tantrisme où l'on vénère la shakti, la Puissance de la Déesse, étant anciennement attesté au Bengale), situé qui plus est aux environs de Kanyâkubja (l'actuelle bourgade de Kanauj en Uttar Pradesh), ville qui fut par intermittence, aux VII-IXe siècles, sous la domination des souverains Pâla du Bengale. Mais la déesse Gaurî en question n'est pas une forme habituelle de la shakti chez les tantrika. La divinité d'élection (ishtadevatâ) de notre écrivain devait être Shiva, salué dans la stance une de l'Introduction, et dans les stances finales des livres I et I~ bien que le nom de "Nârâyana" soit une désignation usuelle de Vishnu comme "refuge pour les hommes" grâce à ses incarnations. Le même indianiste situe notre kavi entre le IXe siècle (il est postérieur à Kâmanda, VIlle siècle, qu'il utilise manifestement) (il emploie l'expression bhattâraka-vâra en I, 75, "jour du soleil", dies solis des Romains, sunday des Anglais, notre dimanche, devenue courante au IXe siècle) et le XIVe siècle (un manuscrit népalais du Hitopadesha date de 1373). La fourchette temporelle reste large, ce qui n'est pas rare pour les auteurs anciens de l'Inde. Lyne Bansat-Boudon et Yves Codet proposent plus précisément le Xe siècle pour Nârâyana (Jalons chronologiques, dans "Théâtre de l'Inde ancienne", p. LXII, Gallimard, La Pléiade, 2006). Nous sommes en présence d'une œuvre composite tardive. "Composite" : Nârâyana déclare, en effet, (Introduction 9) qu'il s'est appuyé sur des sources littéraires. Cependant, en ce qui concerne les contes, leur genèse se perd dans le passé de la "littérature orale" (selon l'expression du folkloriste français du XIXe siècle, Paul Sébillot) où excellaient des bardes, des récitants, des lettrés regroupés en corporations, des professionnels maîtres en techniques de mémorisation et qui aimaient se livrer à des joutes oratoires leur rapportant - 12 -

célébrité et fortune. "Vlnde, plus que tout autre pays, a cultivé pendant des siècles l'art de transmettre oralement son patrimoine littéraire" dit Catherine Champion ("Traditions orales dans le monde indien", collection Purusârtha, 1996, p. 187). Vécrit et l'oral peuvent coexister: "Le passage de la tradition orale à la tradition écrite, fait remarquer Guy Deleury, traverse en Inde des frontières imprécises, les textes écrits étant souvent transmis par oral pendant des générations" (Introduction, p. Il, au "Pantcha Tantra", Imprimerie Nationale, 1995). Le primat reste à l'oral et même, spécialement pour les œuvres religieuses, à la bonne prononciation. Au demeurant, on peut faire cette expérience: lire un conte à une assistance diffère profondément de le lui ra-conter, de le refaire passer à son état d'oralité tout en sauvegardant sa trame avec ses articulations. Ra-conter, dire à nouveau (le préfixe "ra-" est itératif) l'histoire à un public avec ses effets perlocutoires. Comme pour la première fois. Kathâ (féminin en sanskrit), "conte", est dérivé de la racine verbale KATH- qui veut dire "parler, s'adresser à". Même remarque pour âkhyâyikâ, du verbe composé âKHYÂ- : "déclarer, annoncer". Cela ne peut se faire pour un poème à cause de sa rigueur formelle, ni pour un roman ou une œuvre théâtrale: il s'agirait d'un résumé au prix de nombreuses pertes. On ne saurait cependant écarter l'éventualité de textes prélables en sanskrit ayant pu donner prise à des traditions populaires et vernaculaires portées par des conteurs. La littérature de l'Inde ancienne "exploite indéfiniment un fonds qui paraît inépuisable pour produire des récits qui, tout en se ressemblant, sont foncièrement distincts." (Nalini Balbir, "Océan des rivières de contes", Gallimard, La Pléiade, 1997, Introduction p. XLIV). Nous sortons peu du conjectural. En Introduction 9, Nârâyana reconnaît avoir emprunté au Paficatantra et à un autre recueil. Le Paiicatantra est assurément la source principale du Hitopadesha. On peut néanmoins se demander quelle version en connaissait l'auteur puisque la tradition textuelle de l'ouvrage est complexe. Des critiques penchent pour la version du Sud, abrégée (on peut la lire grâce à la réédition de la traduction de l'abbé Dubois, 1821, publiée par Guy Deleury op. cit.). Sous sa forme ancienne, le Paficatantra semble avoir pris naissance au Cachemire mais nous ne possédons pas de texte originel, à supposer qu'il en ait existé un. Vautre recueil, dont le nom n'est pas livré, est au dire de la plupart des indianistes un ouvrage de politique, le Nîtisâra ("V essentiel de la politique"), dû à un auteur du VIlle siècle, Kâmandaka. Ce livre écrit en vers avec un indéniable style kâvya, est divisé en vingt chants (sarga). Un certain nombre de poèmes qui parsèment le Hitopadesha en sont tirés ou s'en inspirent. Précisons aussitôt qu'il existait des collections de subhâshita ("ce qui est bien dit"). Ces sentences versifiées bien frappées se rencontraient insérées ou disséminées en moult ouvrages et passaient d'auteur en auteur sans qu'on en recherche vraiment la paternité. Les indianistes parlent de "masse flottante". Ces "col- 13 -

lections" (samgraha) pouvaient être cousues en de vastes compilations gnomiques, comme celle qui se présente sous le nom d'emprunt de Cânakya, le brahmane ministre qui permit, vers 310 avant notre ère, la fondation de la dynastie indienne des Maurya (voir notre traduction: "Le ministre et la marque de l'anneau", VHarmattan, 2003). Ce corpus sentencieux - plus de deux mille maximes - est antérieur au VII e siècle de notre ère! Il est séant pour un lettré indien d'avoir en chaque circonstance une maxime à l'esprit. Illustration est donnée de cela par le brahmane Doc, un enquêteur qui anime les romans policiers de Sarah Dars (éditions Picquier). Relevons donc que ces aphorismes de sagesse pratique étaient devenus "propriété commune" (Nalini Balbir), sans signature, même si on a fini par réserver la part du lion aux écrivains célèbres. Le Hitopadesha, qui comporte sept-cent trente-trois maxinies, non signées, a dû puiser dans cet héritage, même si Nârâyana a pu en créer ou en retoucher. Relevons que les maximes isolées posent un problème de critique historique: d'où viennent-elles, qui cite qui? Par exemple: Hitopadesha III, 96 et III, 142 offrent le même texte que celui de deux compositions provenant d'auteurs de la fin VIle et du début VIlle siècle, à savoir Shishupâlavadha II, 30 ("Exécution du roi Shishupâla ") dû à Mâgha, et Venîsamhâra ("Les tresses renouées") III, 40 de Bhattanârâyana. On ne peut en tirer de conclusion probante: qui emprunte à qui, n'y a-t-il pas une source commune? Même remarque pour Hitopadesha III, 125
et Mudrârâkshasa

~ 13.

Bien sûr, le Hitopadesha s'appuie sur d'autres témoins littéraires. Mentionnons, parmi d'autres, l'épopée du Mahâbhârata, à laquelle trois histoires au moins se réfèrent: "Les trois poissons" (Hitopadesha IV: 6, 9-10), en Mahâbhârata XIII, 135 ("Le Mahâbhârata", Tome III, textes traduits et annotés par Schaufelberger et Vincent, Presses de l'Université de Laval, 2005, p. 225ss); "Le rat et l'ermite" (Hitopadesha IV: 15) en Mahâbhârata XII, 117-119 (op.cit. p. 218ss) ; "Sunda et Upasunda" (Hitopadesha ~ 26-27) en Mahâbhârata I, 201-204 (Tome II, p. 718). Autre source: la Brihatkathâ ou "Vaste récit". La tradition rapporte que la Brihatkathâ, réserve inépuisable de contes pour les auteurs ultérieurs, aurait d'abord été composée en une langue vernaculaire, la paishâcî ou dialecte des Pishâcâ, terme qui désigne des gens de basse condition tout autant que des créatures démoniques féroces et gourmandes de chair fraîche. On ne sait pas grand'chose sur ce parler, peut-être utilisé au Nord-Ouest ou à l'Est de l'Inde. La prime Brihatkathâ achevée vers le III e siècle de notre ère, depuis longtemps disparue, ne nous est connue que par des versions sanskrites dont la plus célèbre est le Kathâ-sarit-sâgara ("Océan des rivières de contes"), dû à Somadeva (XI e siècie). Les rapprochements avec le Hitopadesha viennent de traditions communes (voir "Océan des rivières de contes" sous la direction de Nalini Balbir, Gallimard, La Pléiade, 1997). - 14 -

Multiples aussi autant qu'implicites - du moins pour nous, non pour les pandits indiens - sont les renvois aux Lois de Manu, cet opus magnum pour l'observance brahmanique dans la société hindoue. Il ressort de la date tardive de l'auteur (les lettres classiques sanskrites déclinent vers le XII e siècle) et de l'utilisation de nombreuses sources écrites, que la création littéraire en sanskrit qu'est le Hitopadesha, bien qu'il s'agisse de contes, ne relève guère du genre populaire. Le sanskrit est une langue d'érudition, d'élite, de virtuosité et de sophistication. Pour être "populaires" il faut que les contes retrouvent l'oralité et passent par une langue vernaculaire, indienne ou autre. On en a bien des exemples, aujourd'hui, dans le sous-continent.

2 - ARGUMENT ET ANALYSE DU TEXTE Demandons-nous quel est le projet de l'ouvrage et quelles remarques on peut avancer sur sa texture littéraire. I.;argument est présenté clairement dans l'Introduction. Un roi se désole parce que ses fils ne prennent pas au sérieux leur dharma de princes, leur devoir de futurs rois: protéger les sujets, conquérir, assurer la prospérité et s'adonner justement aux plaisirs de la chasse, de l'amour, du jeu, des arts. Un lettré (pandita) de sa cour, Vishnusharman, se targue d'instruire les princes au métier qui les attend en six mois. Il usera d'une pédagogie adaptée que Nârâyana exprime en ces termes (Intro. 8) : "Comme une empreinte fixée sur un vase neuf ne peut être modifiée, ainsi la politique sera ici racontée aux jeunes gens sous la fiction du conte (kathâcchalena)" Le folkloriste russe Vladimir Propp rejoignait cela en parlant de "fiction intentionnelle". Et c'est l'exposition orale du pandit, entouré des fils du roi, sur la terrasse palatine, que le Hitopadesha est censé rapporter. Remarquons l'arrière- fond d'oralité: l'écrivain (lekhaka) effectif se retire derrière le conteur (kathaka) fictif. Cet argument forme la trame du "récit-cadre" qui englobe l'ensemble de l'ouvrage. Il disparaît la plupart du temps, ne réapparaissant que pour une relance, à la fin et au début d'un livre. Vishnusharman réussira-t-il dans sa mission? On l'aura observé: l'intention politique est première dans le Hitopadesha, lequel se range ainsi parmi les œuvres littéraires sanskrites (nous ne parlons pas des traités, shâstra, techniques) de "politique", nîti, de la racine verbale NÎ"conduire". C'est l'art de conduire et ses sujets et soi-même, pour un roi attentif à ses ministres brahmanes. Dans ce même registre, nommons quelques passages - 15 -

dans "Vhistoire des dix princes" (Dasha-kumâra-carita, de Dandin, traduction par M-Cl. Porcher, Gallimard, 1995) et "Le ministre et la marque de l'anneau", pièce théâtrale (traduction par A. Poulter, VHarmattan, 2003). La nature de "manuel politique" est bien plus marquée dans le Hitopadesha que dans le Paficatantra. "Le ton nîti" (Louis Renou) se fait présent dans le récit-cadre, et particulièrement dans les versets gnomiques. D'après Maurice Wintemitz ("History of Indian literature", volume III, Delhi, 1963, p. 328, la version allemande datant de 1922), 273 strophes versifiées portent directement sur la politique (on peut voir II, 95 à 106 ; III, 50-53 ; I~ 27-53), 222 sur la sagesse pratique et 105 sur le dharma éthico-religieux à l'indienne (I~ 68-96), sur un total général de 733 strophes. Vinsistance sur la politique étrangère et l'accentuation politique éclatent aux. livres III et IV "Que la politique, comme une courtisane, posée sur la poitrine des ministres, couvre sans cesse les rois de baisers sur la bouche". (in I~ 139) Vargument principal - enseignement à l'usage des princes - va se nouer, pour motif pédagogique, à des intrigues littéraires, qui lui donnent un corps de lettres. Par intrigue (vastu) on entend la mise en écriture d'événements qui se suivent temporellement. Le temps va tourner en six mois les pages des quatre livres que sont devenus les exposés du pandita. I : comment le rat, le corbeau, le daim et la tortue devinrent amis, surmontant ensemble les obstacles et se faisant confiance; II : comment deux chacals ministres finirent par se débarrasser d'un taureau dont le roi -lion avait fait son confident; III et IV (ces livres déploient une seule intrigue à rebrousse-poil) : comment des serviteurs inconsidérés et des rois vaniteux, en dépit de la sapience de leurs premiers ministres, entrèrent en guerre. Et comment, nonobstant, ces ministres conclurent finalement un traité de concorde et de coexistence. Voici le déroulement de notre texte. Regardons-le en lui-même. Uanalyse littéraire repère un genre mixte dans le Hitopadesha : prose et vers (ce qui est réglé par la métrique) s'y croisent et correspondent à la dualité narration - laquelle fait seule avancer l'action - et instruction par apophtègmes. La prose narrative renferme des récits en général et, plus particulièrement, des contes. Large place est laissée aux dialogues qui font converser des actants n'ayant pas forcément, selon l'observation ordinaire, la parole. Les personnages abondent. Ainsi, au livre III, on compte vingt-huit figures principales: dix-huit animaux (cygne, héron, singe, âne, éléphant, butor, chacal, etc.), neuf humains (teinturier, charron, barbier, amante, mère et fils, etc.) et la déesse Lakshmî. Ce sont surtout des protagonistes de la vie indienne courante, y compris - pour qui
accepte la fiction

- les animaux,

présents sans cesse dans les villages, campagnes

et rues des cités. S'instaure plus une symbiose entre le monde humain et le - 16 -

monde animal qu'une démarcation. Aussi, les animaux ne jouent pas, dans la narration, une fonction critique de la société par transfert de rôles humains en un camouflage animal. On ne peut établir de correspondance stable entre tel animal et tel type humain. Pour les dieux, il en va de même: si on dit qu'ils existent, c'est bien en Inde, dans la vie familière. On touche aussi au merveilleux comme tel, au début des aventures de Kamdarpaketu (III, 110). "Les mondes fictionnels lointains, ceux dont nous sépare une distance temporelle ou géographique considérable, sont ceux vers lesquels nous nous déplaçons avec le plus de plaisir." (Thomas Pavel "Comment écouter la littérature ?" Collège de France/Fayard, 2006, p. 16). Dans l'étoffe des récits, on distingue trente-huit "contes" qui sont coulés dans un moule langagier traditionnel répondant aux trois marqueurs formels que voici: une strophe versifiée initiale énigmatique (1) puisque l'interlocuteur demande katham etat ("comment cela ?) ; un développement narratif plutôt bref (2), où apparaissent de nouveaux actants et formant un tout littéraire clos; la reprise en inclusion (3) de la stance de départ, introduite par ato 'ham bravîmi ("c'est pourquoi j'ai déclaré"). Ce sont les contes qui remplissent la fonction divertissante dans l' enseignement du pandit. Vécrivain ajuste plaisir (prîti) et savoir (vyutpatti) pour ses lecteurs. Les contes mettent en œuvre régulièrement deux procédés littéraires. D'une part, l'enchâssement: un récit est inséré dans un autre qu'il suspend momentanément, et la tournure est réitérable. A, B, A' ; A, B, C, B' , A'. Exemple:
la tortue et les oies

tue et les oies - le serpent et les mangoustes - la tortue et les oies (livre IV). On parle de récits à tiroirs. D'autre part, la démultiplication des narrateurs: un narrateur fait parler un narrateur, qui fait parler un narrateur. Le narrateur premier, c'est Vishnusharman. Exemple: le pandit fait parler le chacal Damanaka, qui fait parler un religieux mendiant. Sans oublier le maître-narrateur, Nârâyana, mué en une sorte de narrator otiosus ("éloigné") tirant les ficelles du discours, et qui s'est auto-désigné implicitement dès Intro. 9. Tout ceci renforce le suspens mais créé aussi un "effet de brouillage" (Nalini Balbir). A côté de la prose narrative, les vers. Souvent lancés par la parole d'un personnage, ils peuvent s'enchaîner jusqu'à former de longs colliers. Ils distillent l'instruction (upadesha) profitable. Ils montrent un style plus travaillé, leur rythme cadencé aide à les fixer en mémoire et sont réglés par des mètres divers (voir Annexe II). Que le lecteur cependant ne s'attende pas à tomber sous le charme de descriptions de paysages, de saisons ou de femmes splendides, ces loci communes de la lyrique sanskrite, ou à se perdre dans la pléthore des ornements littéraires (alamkâra) ou des suggestions d'effets de sens (dhvani) ! Il Y a assurément un auteur à la source du Hitopadesha, ce n'est pas l'écriture anonyme d'une mémoire collective. Nârâyana fait éclater sa sensibilité litté- 17 -

- les

trois poissons

- la femme,

son amant et le mari

- la tor-

raire dans la prose narrative, dans les longues séquences qu'il organise soigneusement (voir au livre I les étapes de la rencontre des quatre futurs amis), dans les stances qu'il crée de son propre chef. Il montre une homogénéité d'écriture. Ainsi, sobriété et clarté: illustration des règles de grammaire (vyâkârana), formes verbales conjuguées assez nombreuses, peu de figures ornées (alamkâra), pas de composés nominaux ou de phrases qui s'étirent outre mesure; vivacité grâce aux multiples dialogues. Mais abondance des pronoms (on se demande parfois qui dit quoi à qui), emplois multiples de tournures passives. Dans son souci d'instruire, fort de la prolixité de ses sources, il multiplie à l'excès les vers. "Du point de vue artistique, estimait A. B. Keith, il n'y a pas de doute que l'accumulation des vers est une erreur." ("A history of sanskrit literature", 1920, p. 264, 'Oxford University Press), "erreur" à nos yeux! Les stances', comme il se doit, sont plus travaillées. Nârâyana a un style et on dirait qu'il garde distance et ironie, comme quelqu'un qui a vécu et se double d'un tempérament d'artiste.
HKshanam kurudhvam vipulam âkhyâtavyam bhavishyati"

La présente traduction cherche à être exacte et agréable. Nous avons traduit les vers par de la poésie libre; se servir d'une seule forme métrique française eût tourmenté le sanskrit, n'eût pas restitué la diversité des mètres du Hitopadesha et eût accentué l'effet de monotonie déjà sensible avec les enfilements des shloka. "Traduire reste inéluctablement, remarque le philosophe Sylvain Auroux, une entreprise empirique, qui s'enrichit de l'expérience acquise." ("Les notions philosophiques", PUF, 1990, tome 2, p. 2629). Nous avons eu sous les yeux les éditions suivantes: Hitopadesha of Nârâyana by M. R. Kale, sixth edition, 1967 Delhi, Motilal Banarsidass, avec sa traduction anglaise. - Hitopadesha of Nârâyana pandita containing original text and Hindi translation, by Rameshwar Bhatta Chaukhamba sanscrit pratishtan, Delhi. - Hitopadesha ou l'Instruction utile par Edouard Lancereau, première édition en 1855 Maisonneuve & Larose Nos remerciements s'adressent à Anne-Marie Lévy, pour ses fins conseils, sa vivacité et son soutien; à Jacques Elie, érudit en anglais; à Corinne Pouradier qui, vaillamment, a assuré la première saisie informatique de notre travail. Thomas Pavel distingue le lecteur" qui étudie le texte" et "celui qui s'y abandonne" (op. cit., p. 16). Aux Pafidava, que nous rencontrions en commençant, le - 18 -

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sage Mârkandeya répondit: "Prenez patience, abondance de récits il va y avoir" (kshanam kurudhvam, etc.) (Mahâbhârata III, 182, 48). Abandonnons-nous, à l'invite de Nârâyana, à la ronde des contes et au défilé des apophtegmes. Alain Poulter

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REMARQUES PRATIQUES

PRONONCIATION

Nous avons utilisé une transcription simplifiée. Voici les sons qui diffèrent sensiblement du français.
ai (bhairava) an (vishnusharman) au (kaushambî) e (veda) g (bhâgîrathi) h (hitopadesha) j (jaradgava) fi (paficatantra) ph (phullutpala) s (candanadâsa) u (pâtaliputra)

prononcer

"ail" "ane" "aou"
'~é"

"gu" aspiré "dj" "gn" "p" sourd
"ou"

paille manne ffilaou été bague anglais "house" djinn agneau papIer sessIon loup

ABREVIATIONS

Hito pour Hitopadesha Intro pour Introduction litt. pour littéralement p. pour page Pafica pour Paficatantra s. pour suivant skt pour sanskrit

PRECISIONS

- Les numéros en exposant dans le courant du texte renvoient aux notes en fin de page. - Les sous-titres en italiques, proposés par le traducteur, n'appartiennent pas au texte sanskrit. - Dans les notes, nous ne mentionnons que les mètres autres que les shloka. - I, 120 signifie: Hitopadesha, Livre I, paragraphe 120 (un paragraphe se termine toujours par une stance versifiée).

TRADUCTION DU HITOPADESHA

INTRODUCTION

Ouverture du recueil

(1) Puissent les gens de bien avoir résussite en ce qu'il ont à accomplir, par la faveur de Celui qui a chignon pesant puisque, sur sa tête, est un doigt de lune,

comme les rayons d'écume 1 de la Fille de Jahnu !
(2) Ce Hitopadesha, quand on l'entend, donne l'habileté dans les propos raffinés, variété d'expression sur tous les sujets et la science de la politique. (3)
Que le sage s'occupe de science et de fortune comme s'il n'avait ni à vieillir ni à mourir.

Qu'il pratique le dharma 2 comme s'il était par la mort saisi aux cheveux! (4) De tous les biens, dit-on, la science est le bien le plus haut parce qu'on ne peut ni l'enlever ni en estimer le prix et qu'à jamais elle est impérissable.
1 Stance de bénédiction initiale adressée au dieu Shiva, sous son aspect de dhûrjati ("qui a un chignon pesant"). Le poids de ce chignon (dhûr) de cheveux emmêlés et dressés tient à ce que Lune et Gange, parures de Shiva, y reposent. La fille de Jahnu Oâhnavî) est une appellation pour le Gange, mot féminin en sanskrit: Gangâ. Lors de la chute de la Gangâ céleste sur la terre, ses flots inondèrent l'aire sacrificielle d'un roivoyant, Jahnu. Fort en colère, il avala les eaux de la Gangâ. Quand il se fut apaisé, il les fit rejaillir par ses oreilles. Voilà pourquoi on dit de la Gangâ qu'elle est "fille de Jahnu".

2

Le substantif sanskrit dharma, aux fréquentes occurrences, dérive de la racine verbale

DHAR- "porter, soutenir, maintenir" et comporte comme sens de base "ce qui soutient et règle", c'est-à-dire l'ordre immanent aux rapports des choses, des vivants et des dieux. C'est tout le réel empirique dans sa variété qui est le champ du dharma, lequel s'offre surtout comme une pluralité de dharma. On peut ou non respecter son dharma particulier. Cette notion majeure de l'Inde peut signifier, selon les contextes, "loi, ordre, structure, devoir, moralité, religion, vertu, honnêteté." Aucune traduction n'étant à elle seule suffisante, nous laissons le sanskrit dharma.

(5) Même possédée par un quelconque individu la science rapproche du prince inaccessible un homme, d'où son avenir fortuné! comme une rivière, même coulant en basse région, rejoint l'océan inaccessible,

d'où son heureuse destinée 3 !
(6) La science procure l'éducation, de l'éducation se tire le talent, du talent s'obtient la richesse et, de la richesse, le dharma: c'est alors le bonheur ! (7) Science des armes et des shâstra, ces deux sciences mènent à la gloire! Dans la vieillesse, risible est la première, toujours objet de respect la seconde. (8) Comme une empreinte gravée sur un vase neuf ne peut être modifiée, ainsi la politique sera ici racontée aux jeunes gens sous la fiction du conte. (9)
Après avoir emprunté au Paiicatantra, ainsi qu'à un autre recueil, on a écrit: l'Acquisition des Amis, la Séparation des Amis, La Guerre et enfin la Concorde. Réflexions du roi Sudarshana

(10) Il Y a, sur les bords de la Bhagîrathî, une ville dont le nom est
Pâtaliputra
3

4.

La stance comporte, comme "figure de style" (alamkâra), le shlesha ou double sens concomittant pour un même signifiant: "avenir fortuné" et "heureuse destinée" ne correspondent qu'à une seule proposition sanskrite. Il faut dédoubler la traduction. La même chose vaut pOUf "même possédée par un quelconque individu" et "même coulant en basse région".
4

"Bhagîrathi" est un autre nom de la Gangâ, lié au roi Bhagîratha qui implora auprès de Brahmâ la descente du fleuve. Pâtaliputra, ville célèbre tant en politique qu'en littérature, se situe dans le puissant royaume du Magadha. C'est le moderne Patna, dans l'Est du Bihar, au nord-est de l'Inde. - 26-

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