Le Huan

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Dix-sept ans après l'avoir quitté, un homme retourne dans son village natal, en Haute-Savoie, pour vendre la maison familiale dont il vient d'hériter. Il veut toucher l'argent et fuir au plus vite une région qu'il déteste. Il revient et son passé l'attend, comme les dents en acier du piège à loup attendent l'animal qui approche.
Publié le : lundi 1 décembre 2003
Lecture(s) : 23
EAN13 : 9782296344211
Nombre de pages : 94
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Le Huan

(Ç) L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-5604-2 EAN:9782747556040

Laurent Billia

Le Huan

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR

Là, Éditions L'Harmattan, 1999
Nos mains sans yeux, Éditions La Bartavelle, 2000

I
Brusquement, le train part en arrière et Fabrice ouvre les yeux sur le profll busqué de la vieille femme qui, tout à l'heure, a failli rater le départ à Paris. Abruti par la fatigue, son regard navigue sur la peau parcheminée. Il lutte pour s'extirper du gouffre dans lequel il avait basculé et fixe l'une des taches brunes de la joue âgée. Mais c'est la masse surgissant derrière le visage qui lui fait réintégrer son corps et retrouver le présent: la montagne est là. La montagne. Le soleil cisaille le train et en contre-jour, Fabrice voit la silhouette d'un chat gargantuesque lové autour du lac du Bourget, un animal bien clos sur luimême, d'un noir épais, presque visqueux. Le wagon s'incline pour suivre le creux de la falaise. Le ciel disparaît. La bête emplit tout l'espace et le monde plonge dans la nuit. « Vous avez dormi sur mon épaule» lui dit le regard vert qui s'étale comme un lac, au milieu de la figure rabougrie. « Les yeux ne vieillissent pas» pense-t-il. La vieille femme a posé sa main sur l'avant-bras de Fabrice, encore groggy de son combat pour échapper aux rets du sommeil. Agressé par les flashes de lumière qui hachent le train, il ne peut fixer que le menton pointu de sa voisine. «J'espère que je ne vous ai pas trop gênée. » Elle lui tapote le bras et dans un rire d'enfant: « j'ai été votre fiancée quelques minutes. C'est à moi de vous remerCier. »

La vieille femme a laissé sa main posée sur Fabrice. Le lac pivote sous leurs yeux. Le train va bientôt laisser l'eau derrière lui. «J'ai l'impression que nous repartons en arrière» dit Fabrice. «C'est toujours comme ça quand on est proche du but, explique la voix de petite fille, Aix-lesbains est un cul-de-sac pour le train qui vient de Paris. Il lui faut faire quelque pas en arrière pour terminer son chemin vers Annecy. » Le vieux visage se tourne vers lui : « vous êtes de la montagne? » Fabrice peut enfin lui rendre son regard et fait « non» de la tête. «J'ai été un enfant de la montagne. Je l'ai oubliée depuis longtemps. » Les doigts pressent un peu plus la chair: « moi, j'habite la montagne depuis quarante ans et j'en ai quatre-vingt quatre. Et bien, je ne serai toujours qu'une étrangère pour eux. » Elle tapote. « Ils m'aiment bien, c'est sûr. Mais une étrangère tout de même. »
Sérieuse, les yeux dans les yeux, le vert plus fort que le bleu. Sans un sourire: « si vous avez été un enfant de la montagne, vous êtes de la montagne. C'est l'enfant qui fait l'homme. Il n'y a pas de seconde chance. » Elle s'apprête beaucoup trop tôt, se prépare pour l'arrivée à Annecy. Son chapeau en place, le sac marron sur les genoux. Le train ralentit pour entrer en gare de Rumilly et les maisons ternes se dressent comme un mur devant Fabrice. A travers une fenêtre sale de l'Hôtel de

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la gare, l'ampoule pendouille au bout d'un longfll électrique, faisant péniblement vivre son point jaune pâle dans la tache grise d'une petite ville de province. Fabrice se sent attiré par le halo blafard de l'hôtel borgne, comme s'il se tenait au bord d'un toit et se penchait pour regarder la rue, tout en bas, la moitié des pieds déjà dans le vide. « On doit torturer derrière cette fenêtre. » Tout à l'heure, il aimait ces paysages urbains que la nature en mouvement égrène parfois. Il hait la province quand elle ne défile plus devant ses yeux. Le train s'est arrêté. La ville triste, figée, est un monstre plus grand que son corps, prêt à s'effondrer sur lui pour l'enfouir. La vieille femme lui demande de surveiller ses affaires pendant qu'elle se rend aux toilettes. Fabrice ouvre alors la feuille pliée qui ne quitte plus la poche arrière de son jeans depuis dix jours. De la main droite, il maintient le papier froissé sur la tablette et le lisse doucement de la main gauche, ému comme si se réveillait sous les doigts une vieille lettre d'amour. Il revisite de nouveau son avenir, retenant par jeu son sourire: « Vente de la maison et du terrain: 990 000 euros. Les 5/30ème des actifs de l'entreprise payent les frais de succession. Soit au total, net - « net, pour moi, pour Bibi, dans sa poche» - : 990 000 euros. » La peur d'être observé le frappe à la nuque. Il replie le bout de papier rapidement, jetant un regard de bête traquée aux trois adolescents qui traversent le wagon en direction du bar. Il enfouit le trésor dans sa poche puis s'offre sa minute de plaisir. Jouissance murmurée: « je touche 20 000 euros par an chez Décathlon, impôts déduits. 990 000 divisé par

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20 000 49,5. A partir d'aujourd'hui, je peux vivre 50 ans sans travailler. 594 mois sans bosser. 36 plus 49 virgule 5 85 virgule 5. J'aurais 85 ans. 85. J'ai le temps de voir venir. »

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Il colle le nez à la fenêtre pour garder à lui son ricanement idiot. Le gloussement s'étouffe en cris de singe. Cette sensation, il la devine vaguement démoniaque: à cet instant, il ridiculise le quotidien et célèbre enfin la victoire sur ses chaînes.
Fabrice soupire d'aise, pousse son corps contre le siège, bien au creux, à la recherche de mœlleux.

« Louer un nouvel appartement chaque premier janvier dans une capitale différente. Mettre cinquante ans pour faire le tour du monde. »
« Nous arrivons à Annecy» reprenant sa place. fait remarquer sa voisine en

« Descendre à mon rythme le fleuve Honkéra en Bolivie. 1200 kilomètres. Dix ans de voyage. » Fabrice ne s'y fait pas. Il tourne autour de la minuscule voiture jaune poussin et n'ose fixer du regard les pneus ridicules. Ce sont eux qui l'inquiètent le plus. Le loueur se tait, tête baissée, les deux mains posées bien à plat sur le capot. « Une Smart. .. un mètre carré au sol. .. je n'ai pas trop confiance dans ce genre de pot de yaourt. .. » Fabrice tend son bras en l'air et pointe du doigt la mince

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guirlande verte des premières hauteurs alpines. On les devine par-dessus les toits des immeubles anneciens enserrant la place de la gare. «Je vais là-haut, il me faut du solide. .. » Le loueur relève la tête, le visage ouvert, brillant du feu qui couve. Puis il éclate d'un gros rire, les paumes encore plaquées sur la voiture jaune. « Vous êtes déjà venu ici? » finit-il par demander. Sans attendre la réponse, le rire reprend. Tout en fixant Fabrice, il pointe les toits de la ville derrière lui : « Parce que les gens d'ici me font bien marrer, avec leurs bagnoles à plus de 200 000 balles. Ils croient vivre en Himalaya. Je me marre: tout est goudronné, du lac d'Annecy à la Suisse, de la plaine à leurs 2500 mètres d'altitude. »
« Vous êtes déjà venu ici, vous, le Parisien? entre deux éclats. » jette-t-il

Il n'attend toujours pas la réplique et continue: « Et puis vous avez du pot, nous sommes en plein été. L'hiver, quand la neige fige tout, quelle que soit sa monture, aucun homnle n'avance. » Ses mains frappent la carrosserie pour accompagner sa gaieté qui coule en cascade bruyante. Plus tard, le loueur a sans doute oublié sa question mais Fabrice précise tout de même: « non, je ne suis jamais venu dans votre pays. »

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