Le Japon, empire des esprits vengeurs

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Aux touristes qui s'étonnent du grand nombre de temples dans la ville, les habitants de Kyoto ont coutume de répondre : "Ce n'est guère surprenant. Avec tous les esprits vengeurs qu'il a fallu apaiser!" Et pour cause ! L'histoire du Japon fut longtemps dominée par la peur de ceux que l'on nommait les vénérables Esprits. Le présent ouvrage vous propose de découvrir la tragique destinée et le formidable héritage laissé par ceux qui, à leur mort, devinrent des Vénérables Esprits.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296246034
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LE CULTE DES VENERABLES ESPRITS
Soit un touriste en vadrouille à Kyôto. Il prend le bus et
écoute distraitement les explications délivrées en anglais qui
ponctuent chacun des arrêts de la ligne. Quand il arrivera à proximité
du sanctuaire Kitano Temmangû, un des hauts-lieux touristiques de la
ville, il entendra une voix féminine déclamer avec un accent américain
les mots suivants : « The next stop is Kitano Temmangû Shrine.
Kitano Temmangû Shrine is famous for its plum trees. Sugawara no
Michizane is enshrined here as the god of study and calligraphy » (le
prochain arrêt est le sanctuaire Kitano Temmangû. Le sanctuaire
Kitano Temmangû est célèbre pour ses pruniers. Sugawara no
Michizane y est vénéré comme le dieu des études et de la calligraphie).
Notre touriste ne sera certainement pas surpris par le fait qu’un
epoliticien et poète du 9 siècle soit vénéré dans un sanctuaire shintoïste
car l’élévation d’un homme hors du commun au rang de divinité est
une pratique qui se retrouve dans quasiment toutes les religions du
globe.
Notre touriste descendra malgré tout du bus – après tout, il
est venu au Japon pour visiter – et il empruntera une longue allée
ombragée bordée de lanternes de pierres et de statues de bœuf. Il ne
manquera certainement pas d’apercevoir des écoliers en uniforme se
dresser sur la pointe des pieds et caresser la tête de ces animaux de
pierre. Il sourira très probablement en apprenant que ces enfants
agissent de la sorte parce que l’on raconte que les statues de bœuf du
sanctuaire ont hérité de la sagesse proverbiale de sa divinité tutélaire
et qu’il suffit de leur caresser la tête pour en hériter d’une partie. Il
sourira de nouveau en apprenant que les fidèles ne mettent surtout pas
de billet dans la caisse à offrandes du sanctuaire Kitano Temmangû
parce que le mot « billet » se prononce de la même manière que le
5nom de l’ennemi juré de Sugawara no Michizane. La chose ne le
surprendra peut-être pas outre mesure car des histoires de complots et
d’intrigues politiques, il en existe dans tous les pays et les aristocrates
japonais n’ont certainement pas fait pire que les Borgia. Quoi que…
Notre touriste vaquera ensuite quelques instants sur
l’esplanade du sanctuaire, admirera les milliers de fleurs de pruniers
qui poussent dans son jardin s’il visite le lieu à la fin de l’hiver puis
terminera sa visite par un petit tour dans la salle aux trésors. Il jettera
un coup d’œil aux objets de culte qui y sont exposés et il s’attardera
très certainement sur le magnifique rouleau enluminé présenté bien en
vue dans la vitrine principale de la salle. Le Rouleau enluminé du dieu
ecéleste du sanctuaire de la plaine du nord, un chef d’œuvre du 13
siècle classé trésor national, raconte avec des textes et des illustrations
la vie du ministre Sugawara no Michizane et les événements ayant
conduit à son élévation au rang de divinité. Même si l’on ne peut pas
lire le texte artistiquement calligraphié, les illustrations permettent
aisément de comprendre l’histoire et de reconstituer le fil des
événements : Le ministre Sugawara no Michizane en habit de cour
dans une somptueuse résidence de la capitale, Sugawara no Michizane
à bord d’un navire qui le conduit en exil et qui se cache dans les
manches de son habit pour pleurer, Sugawara no Michizane dans une
misérable demeure envahie par les herbes folles, Sugawara no
Michizane au sommet d’une montagne qui tend une lettre de doléance
fichée au bout d’une canne en direction du ciel et qui, de toute
évidence, prend les dieux à témoin de son infortune... A ces différentes
illustrations qui évoquent la destitution et le départ en exil de
Sugawara no Michizane pour la lointaine île de Kyûshû, succède une
véritable scène d’apocalypse dans laquelle on voit une terrifiante
créature surnaturelle survoler un palais et abattre à grands coups
d’éclairs des aristocrates qui s’enflamment telles des torches humaines
ou se roulent de douleur sur le sol. Arrivé à ce point de l’histoire, notre
touriste réclamera très certainement des explications et il se verra alors
asséner une stupéfiante vérité : Sugawara no Michizane n’est pas
vénéré au sanctuaire Kitano Temmangû parce qu’il était un brillant
politicien, un fin lettré ou un poète de talent mais parce qu’il était
6devenu un esprit vengeur à sa mort ! Le ministre Sugawara no
Michizane fut injustement accusé de comploter contre l’empereur par
ses adversaires politiques, il fut démis de ses fonctions et condamné à
l’exil pour un crime qu’il n’avait pas commis. Or, dans les années qui
suivirent sa disparition en exil, le pays fut frappé par un nombre sans
précédent de drames en tous genres et la cour devint bientôt persuadée
que Sugawara no Michizane était revenu sur Terre sous la forme d’un
esprit mécontent pour se venger des artisans de sa déchéance et
plonger le pays dans le chaos. Aussi fit-elle construire le sanctuaire
Kitano Temmangû dans l’espoir d’entrer dans ses bonnes grâces et
obtenir ainsi l’arrêt des catastrophes provoquées par sa malédiction.
Ce n’est que bien plus tard, lorsque son esprit aura été suffisamment
apaisé, que Sugawara no Michizane sera considéré comme une
divinité bienveillante et révéré comme une sorte de divinité des études,
de la calligraphie et des beaux-arts en général…
Notre touriste continuera son voyage et il visitera peut-être
un autre des quelque 13 000 sanctuaires érigés à la mémoire du
ministre Sugawara no Michizane aux quatre coins du pays. Il visitera
aussi, très certainement, d’autres temples bouddhiques ou sanctuaires
shintoïstes pareillement édifiés dans le but d’apaiser la prétendue
malédiction d’empereurs, princes, aristocrates ou guerriers qui, tout
comme Sugawara no Michizane, avaient été les victimes innocentes
de complots ourdis par leurs ennemis et qui, à leur mort, avaient été
accusés de toutes les catastrophes survenant en ce bas-monde. En effet,
l’histoire de Sugawara no Michizane n’est pas un cas à part. Il existe
des centaines voire même des milliers d’édifices religieux à travers le
Japon qui ont été construits, à l’origine, dans le but d’apaiser la
malédiction d’hommes de pouvoir, de héros de tragédie décédés dans
des circonstances dramatiques...
Elever des gens hors du commun au rang de « divinité » et
construire des édifices en leur honneur, l’idée n’est pas nouvelle. Elle
se retrouve, sous une forme ou sous une autre, dans toutes les cultures
du globe. Attribuer ses malheurs à la malédiction de ses rivaux défunts,
les élever au rang de divinité afin de pouvoir mieux les honorer et
apaiser leur prétendue colère d’outre-tombe, l’idée est originale, pour
7ne pas dire unique au monde, mais elle ne suffit peut-être pas à
susciter l’envie de lire un ouvrage se proposant de retracer de lointains
événements historiques qui mettent en scène des personnages peu
familiers aux noms et aux titres à rallonge. Avec le présent ouvrage,
nous allons en effet remonter dans le temps et revenir quelque 1 200
ans en arrière, à l’époque où les souverains japonais décidèrent de
fonder une première capitale dite permamente dans la plaine de Nara.
Nous parcourrons ensuite 300 ans d’histoire et nous retracerons, par le
biais d’extraits tirés des chroniques historiques officielles ou d’œuvres
littéraires présentées pour la première fois en français, le tragique
destin de ces individus qui, à leur mort, furent les premiers à être
considérés comme des « esprits mécontents » et qui suscitèrent la mise
en place d’une croyance unique qui influencera profondément les
traditions et les croyances des Japonais.
En effet, parler de la croyance en l’action vengeresse des
esprits mécontents ne revient pas seulement à parler de l’histoire du
Japon et d’un culte unique en son genre. Cela revient aussi à parler de
religion car le culte rendu aux esprits mécontents est à l’origine d’un
grand nombre de fêtes traditionnelles et de pratiques religieuses qui
sont encore observées de nos jours. Cela revient aussi à parler de la
conception des Japonais de la vie et de la mort et de leur sentiment
religieux car le culte rendu aux esprits mécontents se fait l’écho de
leurs croyances ancestrales consistant à attribuer ses malheurs à la
malédiction de quelque entité surnaturelle et à croire qu’il est possible,
en y mettant les formes, d’apaiser la plus colérique des divinités et de
la transformer en une divinité bienveillante. Cela revient aussi à parler
d’environnement et d’architecture car, nous le verrons, le culte rendu
aux esprits mécontents influa grandement sur la manière de construire
des villes et des habitations. Cela revient, bien sûr, à parler d’art car le
tragique destin de ceux qui furent assimilés à des esprits mécontents
fournit la matière à des œuvres qui sont devenues, pour certaines, des
classiques de la littérature et du théâtre. Cela revient, finalement, à
découvrir ce qui constitue les fondements de l’âme japonaise…
8SOMMAIRE
Page 11 : La mort de Totoribe no Yorozu : les prémices d’une
croyance en l’action vengeresse des défunts mécontents ?
* Les malheurs des hommes et la malédiction des dieux.
* Des hommes promus au rang de kami.
Page 29 : L’affaire Nagaya ou comment le lien entre les
catastrophes qui frappent l’empire et les politiciens morts dans
des circonstances dramatiques est (vraisemblablement) fait.
* La version officielle des faits.
* Une seconde version des faits.
Page 45 : la rébellion de Fujiwara no Hirotsugu ou comment l’on
parle pour la première fois de la vengeance d’outre-tombe d’un
esprit.
* La révolte de Fujiwara no Hirotsugu.
* Hirotsugu se venge du recteur monacal Gembô.
* Hirotsugu essaie de se venger de Kibi no Makibi.
Page 67 : La malédiction de l’impératrice Igami ou comment les
chroniques officielles mentionnent pour la première fois des
mesures prises au lendemain de quelque grande catastrophe dans
le but d’apaiser l’esprit d’un individu haut placé ayant connu une
mort inique.
* L’éviction du pouvoir des enfants de l’empereur Shômu.
* La malédiction des esprits de l’empereur déchu Junnin, de
l’impératrice déchue Igami et du prince Osabe ?
* Un village hanté par le souvenir d’Igami et d’Osabe
Page 97 : L’empereur de la voie de la vénération ou comment un
esprit mécontent fut apaisé grâce au bouddhisme et se vit ériger
des édifices en son honneur.
* Le déplacement de la capitale à Nagaoka.
* La destitution du prince héritier Sawara.
9* Deux déplacements de capitale en moins dix ans !
* Une vie dominée par la peur des esprits mécontents.
Page 145 : La malédiction de six esprits mécontents ou comment
la cour en vint à imiter le peuple et à célébrer à son tour un rituel
d’apaisement pour obtenir l’arrêt d’une épidémie.
* Un prince et sa mère accusés de rébellion, exilés et
assassinés : L’histoire se répète.
* Tachibana no Hayanari et Bun-ya no Miyatamaro.
* L’empereur Seïwa décrète la tenue d’une réunion avec les
« vénérables esprits » dans les jardins du palais impérial !
Page 169 : Ou comment un politicien poète devint l’esprit
mécontent le plus redouté de toute l’Histoire du Japon avant
d’être finalement révéré comme une divinité des études..
* Une famille de lettrés.
* La jeunesse de Sugawara no Michizane.
* La déchéance de Sugawara no Michizane.
* La vengeance d’outre-tombe de Sugawara no Michizane.
* L’apaisement de l’esprit mécontent de Sugawara no
Michizane.
* Les miracles accomplis par le Dieu Céleste.
Page 253 : Le fabuleux héritage des Vénérables Esprits.
Page 263 : Références.
Page 271 : Bibliographie.
Page 273 : Arbres généalogiques.
Page 275 : Index.
10LA MORT DE TOTORIBE NO YOROZU
Les prémices d’une croyance
en l’action vengeresse des défunts mécontents ?
Les malheurs des hommes et la malédiction des dieux :
Les hommes de toutes les époques et de toutes les
civilisations ont en commun le fait d’avoir partagé, et de partager
encore, les mêmes interrogations fondamentales face aux mystères de
la vie et de la mort, face à la maladie et au malheur, face aux
phénomènes naturels et aux catastrophes tant naturelles qu’humaines.
Chacun à leur manière, ils ont, en fonction de leur environnement
géographique, de leur culture, de leurs croyances et du degré
d’avancement de leur civilisation, tenté de comprendre puis de trouver
une explication à ces phénomènes. Au fur et à mesure que leur
perception du monde extérieur progressait, ils ont opéré des
classements, érigé en science les phénomènes qu’ils étaient parvenus à
élucider et classé dans le domaine du sacré, du divin, ceux qui
continuaient à échapper à leur compréhension.
Le Japon est un pays vivant sans cesse sous la menace de
risques naturels tels que les tremblements de terre, les éruptions
volcaniques, les typhons et les raz de marée. Placés dans un
environnement où la nature pouvait se montrer à la fois généreuse et
hostile, les anciens Japonais établirent une forme de spiritualité basée
sur le culte de la nature, ils en sacralisèrent ses émanations et ses
forces et ils instituèrent des cérémonies consistant soit à entrer dans
leurs bonnes grâces soit à apaiser leur colère. Les puissances sacrées
de la nature étaient au nombre de huit cent millions et elles portaient
le nom de kami ( ). L’origine du terme n’est pas connue avec
précision. Il s’agit peut-être d’une forme dérivée de l’adjectif
« supérieur » (kami) ou du résultat de l’assemblage des mots « feu »
11
$9(ka) et « eau » (mi). Les kamis japonais sont à l’image de la nature. Ce
sont des puissances sacrées au caractère ambivalent et aux humeurs
changeantes qui peuvent se montrer capables du pire comme du
meilleur. Le kami du tonnerre Raïjin ( ) est sans aucun doute celui
qui permet le plus facilement de comprendre toute l’ambivalence des
« divinités » japonaises. Raïjin était à la fois considéré comme un
kami bienveillant parce qu’il apportait la pluie nécessaire à la pousse
des récoltes et comme une divinité destructrice parce que ses éclairs
tuaient et provoquaient des incendies. Les kamis ne sont ni bons ni
mauvais. Ils sont les deux à la fois. En d’autres termes, les anciens
Japonais croyaient que leurs kamis étaient dotés d’une force agissante
qu’ils mettaient à profit pour faire le bien mais aussi pour faire le mal.
A la différence des autres religions, la voie des kamis (shintô,
) n’a pas de texte sacré et sa mythologie ne fut forgée que des
siècles après son apparition dans le but, vraisemblablement, d’asseoir
la légitimité des empereurs et de leur établir un lien de parenté avec
les kamis. Ce n’est en effet qu’au début du huitième siècle que furent
compilées deux chroniques à vocation historique dont les auteurs se
proposaient de relater la fondation du Japon, l’avènement des kamis et
le règne des premiers empereurs : La chronique des choses anciennes
en 712 et La chronique du Japon en 720. Ces chroniques divisent les
kamis en deux groupes, celui des kamis résidant dans la Haute Plaine
du Paradis et celui des kamis apparus sur Terre, et elles révèlent par
ailleurs que les maux qui frappent les souverains et leurs sujets sont
attribués à leur malédiction.
Le tout premier anathème aurait été jeté sur le genre humain
par la divinité primordiale Izanami ( ). Celle-ci enfanta les
îles japonaises et une première génération de kamis avec son frère et
amant Izanagi ( ) puis elle décéda en mettant au monde le
kami du feu. Elle se rendit aux Enfers mais son frère, désespéré, la
suivit et l’implora de revenir sur Terre afin de poursuivre la
construction du monde. Izanami le reçut à la porte des Enfers et elle
lui demanda d’attendre car elle avait déjà consommé le brouet préparé
dans le chaudron des Enfers et elle devait, par conséquent, demander
l’autorisation de revenir sur Terre aux kamis des Enfers. Izanagi
12

?(M1?n
?(M1?'?n$91?5$9l’attendit pendant quelque temps puis il finit par perdre patience. Il
entrouvrit la porte des Enfers et, à la lumière de la torche qu’il avait
confectionnée à partir des dents de son peigne, il découvrit avec
horreur les ravages causés par la mort sur le corps de sa bien aimée.
Cette dernière, furieuse d’être vue dans un tel état, lança toutes sortes
de créatures infernales à ses trousses puis déclara qu’elle allait
désormais étrangler mille personnes par jour parmi les gens de son
pays. Ce à quoi Izanagi rétorqua qu’il donnerait naissance à 1 500
personnes par jour. C’est la raison pour laquelle, depuis lors, 1 000
personnes décèdent et 1 500 autres naissent chaque jour (La chronique
des choses anciennes).
Dès lors, les kamis japonais n’eurent de cesse d’exprimer
leur colère en frappant les hommes par toutes sortes de malédiction :
« A l’époque de Sûjin ( , traditionnellement 148-30
1avant notre ère) , sixième empereur du Japon, une épidémie s’abat sur
le pays et décime la moitié de la population. Le souverain s’étend sur
un lit consacré à l’oracle puis il est visité en rêve par le kami
Ômononushi no Kami ( "
%$9 ) qui lui révèle être l’auteur du
désastre et qui demande à se faire construire un lieu de culte, pour lui
et son fils, en échange de l’apaisement de sa malédiction. L’empereur
Sûjin s’empresse d’obtempérer. Il fait construire le sanctuaire Ômiwa
Jinja ( ) au sommet du Mont Miwa et il obtient ainsi l’arrêt
de l’épidémie » (La chronique des choses anciennes).
e« La 13 année du règne de l’empereur Kimmei (553), des
ambassadeurs coréens se présentent à la cour avec des statues de
bouddha. L’empereur ( , traditionnellement 509-571) réunit
ses ministres et il s’entretient avec eux pour savoir s’il doit vénérer ces
divinités étrangères.
- Les statues de bouddha que nous a offertes le roi de Corée
sont magnifiques. Nous n’avons jamais rien vu de tel jusqu’à présent.
Devons-nous les adorer ? demande l’empereur à ses ministres.

1
Pour ne pas surcharger le texte, j’ai décidé d’indiquer les idéogrammes des noms et des
lieux clés de l’histoire.
13
D?$"?"$9$9$ O$9$"?- Les gens des royaumes de Corée adorent déjà ces divinités,
répond Soga no Ômiinamenosukune. Le Japon ne doit pas tourner le
dos à ces divinités.
Mononobe no Ômurajio et Nakatomi no Murajikamako
prennent la parole à leur tour et disent :
- L’empereur de notre pays honore déjà, à toutes les saisons,
les kamis du ciel et de la terre. Si l’empereur se met à vénérer des
divinités étrangères, il risque de s’exposer à la colère des kamis.
- Puisque Soga no Ômiinamenosukune est en faveur du
culte des bouddhas, je vais lui confier la garde des statues. Quant à
moi, je vais les adorer à l’essai, décrète finalement l’empereur.
Soga no Ômiinamenosukune s’incline devant l’empereur, il
se réjouit de la décision de ce dernier et il décide d’installer les statues
dans sa résidence d’Oharida (l’actuel village d’Asuka). Il purifie sa
résidence, la transforme en temple et y vénère les bouddhas. Quelque
temps plus tard, une épidémie se déclare dans le pays. Les gens du
peuple souffrent et meurent. L’épidémie ne s’arrête pas et fait un
nombre sans cesse grandissant de victimes. Aucune cure ne se révèle
efficace. Mononobe no Ômurajio et Nakatomi no Murajikamako se
présentent de nouveau devant l’empereur et ils lui disent :
- Les kamis sont en colère et ils ont provoqué cette épidémie
parce que vous n’avez pas suivi nos conseils ! Si vous prenez les
mesures qui s’imposent, vous pourrez obtenir l’arrêt de l’épidémie !
Jetez les statues de bouddha et implorez la clémence des kamis !
- Je vais suivre vos conseils ! répond l’empereur.
L’empereur fait jeter les statues de bouddha dans un canal de
Naniwa (l’actuelle ville d’Osaka) et incendier le temple construit par
Soga no Ômiinamenosukune. » (La chronique du Japon).
e« La 28 année du règne de l’empereur Kimmei (568), des
averses torrentielles s’abattent sur le pays et endommagent les récoltes.
La famine guette » ( La chronique du Japon). « Un devin nommé Iki
no Wakahiko consulte les oracles et comprend que ces désastres
résultent d’une malédiction des kamis révérés sur les terres du clan
Kamo. On choisit un jour propice du quatrième mois et, pour entrer
14Le sanctuaire Ômiwa Jinja (Sakuraï, préfecture de Nara), le tout premier
sanctuaire édifié pour obtenir l’arrêt de la malédiction d’un kami mécontent
dans les bonnes grâces des kamis mécontents, on organise une course
de chevaux. Les harnais des chevaux sont décorés de clochettes. Les
cavaliers portent des couvre-chefs en forme de sanglier. Les
intempéries prennent fin grâce à cette fête. Les récoltes sont sauvées »
(Le rapport officiel des provinces).
« Dixième jour du sixième mois de la première année de
l’ère Shuchô (686) : Les oracles révèlent que la maladie de l’empereur
2est causée par la malédiction de l’épée Faucheuse d’Herbe » (La
chronique du Japon ).
e« 23 jour du second mois de la première année de l’ère
Hôki (770) : La pierre de soubassement de la pagode orientale à sept

2
Cette épée trouvée par le kami Susanoo no Mikoto dans la queue du monstre
Yamata no Orochi fait partie des trois trésors du Japon avec le bijou Magatama et
le miroir Yata no Kagami. On raconte qu’elle fut perdue lors de la bataille navale
de Dan no Ura (1185). On raconte aussi qu’elle se trouve au sanctuaire Atsuta
Jingû ( ) de Nagoya.
15
?!?$9}étages du temple Saïdaïji ( ) est détruite et jetée. C’est une
pierre énorme qui fait 3 mètres de haut et 2,70m d’épaisseur et qui
vient du Mont IImori (une montagne à l’est du temple Saïdaïji). Des
milliers d’ouvriers avaient été réquisitionnés pour la transporter mais,
en dépit de leur nombre, ils n’avaient réussi qu’à la tirer sur quelques
mètres. Pendant tout ce temps, la pierre avait émis des gémissements.
On avait augmenté le nombre des ouvriers et on était finalement arrivé
à la transporter à destination en neuf jours. On l’avait ensuite taillée et
arrangée de telle sorte qu’elle devienne la pierre de soubassement de
la pagode du temple Saïdaïji. C’est cette pierre qu’on a détruit et
remplacée par une autre en ce jour. Lorsqu’on s’apprêta à casser cette
pierre, des devins hommes et femmes sont apparus et ont commencé à
raconter que la pierre risquait de se venger et de provoquer une
malédiction. On a empilé du bois sur la pierre, on y a mis le feu puis
on a versé 5 400 litres de saké dans le brasier. On a enfin brisé la
pierre en mille morceaux et on les a éparpillés sur la route. Or, un
mois après ces événements, l’impératrice Shôtoku ( $? ?$"? ,
718-770) tombe malade. Les oracles sont consultés et ils révèlent que
sa maladie est provoquée par la malédiction de la pierre. Les
morceaux sont aussitôt ramassés et déposés en un lieu où ils ne
risquent pas d’être piétinés par les sabots des chevaux. Les débris de
pierre que l’on peut voir dans l’angle sud-est du temple Saïdaïji sont
ceux de cette pierre » (La suite de la chronique du Japon).
La trame de ces différents incidents est rigoureusement
identique : constatation d’une perturbation dans le monde des hommes
(mort, maladie, épidémie, mauvais temps…), révélation par le biais
d’un rêve prémonitoire ou la consultation d’oracles que cette
perturbation est le fait d’un ou plusieurs kamis mécontents, mesures
d’apaisement et divertissement de ces kamis (édification d’un lieu de
culte, spectacles, offrandes, cérémonies religieuses…) afin d’obtenir
l’arrêt de leur malédiction. En certaines occasions, ces mesures
d’apaisement ponctuelles prises dans l’urgence devinrent des
cérémonies annuelles et furent ajoutées au calendrier particulièrement
chargé de la cour. C’est le cas par exemple des célébrations qui
16
-?"?La fête de la rose trémière, Aoï Matsuri (Kyôto)
s’étaient tenues à l’époque du règne de l’empereur Kimmei afin
d’obtenir l’apaisement de la colère des kamis révérés sur les terres du
clan Kamo. En dépit de brèves interruptions à cause des guerres, cette
fête a traversé les siècles, elle s’est enrichie de nouveaux éléments au
fil du temps et elle s’est finalement transformée en un magnifique
festival qui compte parmi les plus anciens au monde et qui est
aujourd’hui connu sous le nom de « fête de la rose trémière » (Aoï
Matsuri, ) en raison de la branche de rose trémière, une herbe
ayant la vertu de protéger contre le tonnerre, que les participants
portent fichée à leur ceinture ou à leur chapeau durant la cérémonie.
Quand la responsabilité d’une épidémie n’était pas attribuée
à la malédiction de quelque kami mécontent, elle était considérée
comme étant l’œuvre du kami des Epidémies Ekijin ( ). L’arrêt de
l’épidémie était alors obtenu par la tenue de cérémonies qui étaient
célébrées aux portes du palais ou aux frontières de la capitale et qui
avaient, selon toute vraisemblance, pour but de repousser la maladie à
l’extérieur. La suite de la chronique du Japon mentionne plusieurs
rituels de ce genre. Si les anciens Japonais croyaient pouvoir, d’une
manière ou d’une autre, obtenir l’arrêt d’une épidémie par le biais de
17
*?$B"$9rituels d’apaisement des kamis reconnus comme responsables de ce
fléau, ils étaient par contre impuissants face à l’anathème lancé par la
déesse primordiale Izanami. Ils prenaient donc soin de ne pas
s’exposer aux impuretés véhiculées par la mort, ils célébraient de
fréquents rituels de purification et leurs empereurs avaient coutume
d’abandonner le palais impérial à la mort de leur prédécesseur et de
s’en faire reconstruire un autre à proximité.
Outre l’intérêt qu’elle présente en expliquant la raison pour
laquelle les hommes sont mortels, l’histoire de la déesse primordiale
Izanami se fait, d’autre part, l’écho d’un élément essentiel des
croyances des Japonais, à savoir la peur inspirée par le pouvoir
d’évocation des mots. L’auteur de La chronique des choses anciennes
conclut son récit en disant que l’anathème prononcé par Izanami est la
raison pour laquelle 1 000 personnes décèdent chaque jour. Les
Japonais croyaient, et croient toujours d’ailleurs, qu’il suffisait de
prononcer un mot pour qu’il se réalise, ils prenaient et ils prennent
toujours soin de ne pas utiliser certains mots aux consonances
fâcheuses lors d’une cérémonie. La croyance en la force des mots se
retrouve dans de nombreuses autres cultures, en France aussi comme
le révèle les expressions « ne parle pas de malheur » ou « quand on
parle du loup, il sort du bois. » Les Japonais ne tardèrent pas non plus
à réaliser que la force, « l’esprit des mots » (kotodama, ), pouvait
être utilisée à bon ou à mauvais escient.
Très tôt, les anciens Japonais firent usage des mots pour
intercéder auprès des kamis – telle serait l’origine des noritos, les
invocations récitées par les prêtres shintoïstes – mais aussi pour
appeler le mauvais sort, la maladie ou la mort sur leurs rivaux. Quand
les mots ne suffisaient pas, ils ne furent pas longs, non plus, à recourir
à des méthodes plus radicales que l’on qualifierait de magie noire ou
de sorcellerie en Europe. La méthode la plus classique consistait à
confectionner une poupée à l’image de son rival, en ligoter les bras et
les jambes puis à y enfoncer des clous au niveau du cœur et des yeux
(enmi, ). Ces poupées de taille variable pouvaient être de simples
planches de bois ou de métal grossièrement taillées sur lesquelles
l’officiant peignait un visage ou, comme l’ont révélé tout récemment
18
7{7o.5$Poupées enmi (musées archéologiques de Nara et de Kyôto)
des fouilles archéologiques entreprises en juin 2004 sur le site d’une
emaison de Kyôto datant du 9 siècle, de véritables statues habillées,
sculptées et peintes avec minutie. La première référence à l’utilisation
de poupées dans le cadre d’un rituel de magie noire se trouve dans La
e e echronique du Japon. A l’entrée du 2 jour du 4 mois de la 2 année du
règne de l’empereur Yômei (587), on peut lire comment un certain
Nakatomi no Katsuminomuraji confectionna deux poupées à l’image
des princes Hitsunomiko et Takedanomiko, taillada avec un couteau
ces corps de substitution et appela la mort sur eux. D’autres rituels de
magie noire consistaient à insérer des cheveux de sa victime dans un
crâne humain et à réciter des incantations (fuko, ) ou encore à
enfermer de petits animaux dans un récipient, les laisser se battre
jusqu’à la mort et utiliser le cadavre du survivant pour, selon toute
vraisemblance, concocter un poison (kodoku, ). Le recours à ce
genre de pratiques est mentionnée pour la première fois dans une
e eentrée de La suite de la chronique du Japon datée du 29 jour du 5
emois de la 3 année de l’ère Jingokeiun (769). Les anciens Japonais
croyaient donc à la possibilité d’atteindre un rival en infligeant des
blessures sur une poupée confectionnée à son image et, au lendemain
d’une célèbre affaire sur laquelle nous reviendrons plus en détail dans
19
-?-?ele chapitre suivant, une loi fut même promulguée le 3 jour du
quatrième mois de l’an 729 afin de condamner à mort tout individu
reconnu coupable d’avoir fabriqué des poupées dans le but de porter
atteinte à un tiers. Or, en dépit de ces mesures qui témoignent de
manière éloquente de la peur inspirée par les envoûtements aux
Japonais d’alors, des centaines de poupées ont été découvertes sur les
sites des anciennes capitales de Nara, Nagaoka et Kyôto et ainsi
permis aux archéologues de comprendre que ces rituels magiques ont
été très longtemps et très fréquemment pratiqués.
Des hommes promus au rang de kami.
Outre les kamis personnifiant les puissances sacrées de la
nature et les kamis ancêtres des souverains japonais, les auteurs des
chroniques historiques évoquent l’existence d’un autre groupe de
kamis, celui constitué par les hommes d’exception élevés au rang de
divinité. Le plus vieil exemple d’homme promu au rang de kami se
trouve dans La suite de la chronique du Japon :
e e e« 11 jour du 4 mois de la 2 année de l’ère Yôrô (718) :
Décès de Michinokimi Obitona ( , 662-718), aristocrate de
cinquième rang officiel inférieur et préfet de la province de Chikugo
(sud de l’actuelle préfecture de Fukuoka). Dans sa jeunesse, Obitona
étudia le code général des lois et devint un fonctionnaire accompli. A
la fin de l’ère Wado (708-715), il devint un fonctionnaire régional, il
fut nommé préfet de Chikugo et il prit ainsi la direction de la province.
Il enseigna des métiers aux gens du peuple afin de leur permettre de
vivre, il promulgua des lois, il encouragea la riziculture dans les zones
arables et il fit procéder à la plantation de légumes et d’arbres fruitiers.
Il établit des règlements à propos des poulets et des cochons et il
imposa des règles particulièrement équitables. Il faisait des tournées
d’inspection et, quand il rencontrait des gens qui refusaient d’obéir à
ses ordres, il les punissait toujours de manière équitable à hauteur de
l’importance de leur délit. Dans un premier temps, les jeunes et les
vieux éprouvèrent du ressentiment à son égard puis, finalement,
20
1?36?,devant l’ampleur des résultats obtenus par ses conseils, il n’y en eut
bientôt plus un qui ne refusa de lui obéir avec plaisir. En l’espace d’un
ou deux ans, tous les gens de la province suivirent ses conseils. Il fit
aussi élever des digues et des murs autour des étangs et il entreprit
d’importants travaux d’assèchement de la région. La plupart des
étangs et des digues de la province de Chikugo sont l’œuvre
d’Obitona. Les gens bénéficièrent grandement de tous ces travaux et
ils n’oublièrent jamais qu’ils devaient tout cela à Obitona. C’est la
raison pour laquelle, dès lors que l’on parle des entreprises menées à
bien par un fonctionnaire impérial, les gens citent immédiatement en
premier le nom d’Obitona. A sa mort, les gens édifièrent un sanctuaire
en son honneur et ils firent de lui la divinité tutélaire de la région. »
Durant son mandat de préfet de la province de Chikugo,
l’aristocrate Obitona n’eut de cesse d’œuvrer pour le bien-être de ses
concitoyens et, à sa mort, il fut élevé au rang de kami par ses
administrés reconnaissants. L’idée consistant à élever au rang de
divinité ou de quasi-divinité les êtres d’exception qui ont œuvré pour
leur nation ou pour le bien de leurs compatriotes n’a rien de bien
surprenante car elle se retrouve, sous une forme ou sous une autre,
sous une dénomination ou sous une autre, dans nombre de religions
passées et présentes. Dans les sociétés primitives, la mort des êtres
d’exception pouvait générer des cultes qui se limitaient généralement
à leur région d’origine mais qui, en certaines occasions, se diffusaient
quelquefois au-delà des frontières. Dans ces mêmes sociétés
primitives, la mort d’un individu survenue dans des circonstances
dramatiques était par contre source d’inquiétude. Dans l’ouvrage qu’il
consacra au sujet (The fear of the Dead in primitive religion, 1933),
l’anthropologue écossais James George Frazer (1854-1941) s’appuie
sur des exemples puisés dans des anecdotes du monde entier pour
démontrer que les peuples antiques d’orient et d’occident nourrissaient
les mêmes peurs à l’encontre des défunts qui avaient été privés d’une
3vie de mortel normale , qui étaient décédés dans des circonstances

3 C’est le cas par exemple des individus décédés avant de pouvoir se marier et
21violentes, qui avaient été assassinés ou qui s’étaient suicidés. De plus,
ces défunts malheureux étaient souvent rendus responsables des
malheurs de la communauté (séisme, famine ou épidémie) et ils
faisaient, pour cette raison, l’objet de mesures destinées à empêcher
leur retour sur Terre ou à apaiser leur vindicte d’outre-tombe.
Les plus vieilles tombes retrouvées au Japon datent de
l’époque Jômon (de 10 000 à 300 av.J.C.). Les archéologues ont
retrouvé des centaines de sépultures de cette époque et ainsi compris
que les défunts étaient ensevelis de deux manières différentes, étendus
de tout leur long ou recroquevillés et souvent couverts d’une cruche
sur la tête et de lourdes pierres plates au niveau de la poitrine. La
différence entre ces deux types de sépulture, en supposant qu’il n’y en
eut jamais une, demeure, à ce jour, inexpliquée. Pourquoi donc les
Japonais de l’époque Jômon inhumaient-ils certains défunts avec les
jambes repliées sur la poitrine ? Pour faire des tombes plus petites et
économiser leurs forces ? Pour faire en sorte que le mort ressemble à
un fœtus et espérer qu’il se réincarne ? Pour lui donner l’apparence
d’un homme qui se protège du froid ? Toutes sortes d’hypothèses ont
été avancées pour tenter d’expliquer cette forme d’inhumation. De nos
jours, la théorie qui bénéficie de l’assentiment du plus grand nombre
consiste à penser que l’ensevelissement en position recroquevillée
était réservé aux individus morts dans des conditions bien particulières
et que les pierres ou les objets posés sur leur cadavre avaient pour but
de les empêcher de revenir dans le monde des vivants.
Si c’est le cas, cela voudrait donc dire que la peur inspirée

fonder une famille. Dans de nombreux pays du sud-est asiatique et dans les
préfectures d’Aomori, Yamagata et Okinawa au Japon, existe une coutume
consistant, l’année où un défunt aurait atteint l’âge de la majorité, à célébrer une
cérémonie dite de « mariage de défunt. » Les proches du défunt font fabriquer des
poupées représentant un couple de mariés et ils les confient à la garde d’un temple
bouddhique en même temps qu’une photo et des objets personnels du défunt. Les
temples Kawara Jizôdô ( ) de Kanagi et Kôbôji ( ) de Kizukuri
sont particulièrement célèbres au Japon car leurs Pavillons des poupées abritent
respectivement 1 300 et 800 couples de poupées utilisés dans le cadre d’un
mariage de défunt. Ces mariages sont bien sûr célébrés afin d’apaiser la tristesse
des personnes mortes sans pouvoir goûter aux joies du mariage mais aussi et
surtout afin d’éviter que ce désir inassouvi ne se mue en colère et ne les conduise
à poursuivre les vivants de leur malédiction.
22
?:?t?+?!?par l’éventuel retour de personnes disparues dans des circonstances
particulières, i.e. dramatiques, apparut très tôt au Japon, des siècles
avant notre ère. Cette peur subsistera bien au-delà de l’époque où le
Japon sortira de sa préhistoire, s’organisera en société et consignera
son histoire par écrit. Dans un essai particulièrement éclairant qu’il
consacra au sujet, le professeur Takatori Masao (1926-1981) estime
que la toute première mention d’un incident en relation avec cette peur
se trouve dans l’entrée de La chronique du Japon datée du septième
mois de la seconde année de règne de l’empereur Yômei (587). En ce
temps-là, le Japon vivait une époque particulièrement troublée de son
histoire car des moines coréens avaient introduit le bouddhisme à la
cour et déclenché bien malgré eux un conflit entre les aristocrates
désireux d’embrasser cette nouvelle religion et les partisans du culte
des kamis. Le chef du mouvement anti-bouddhisme se nommait
Mononobe no Moriya ( 1?^? , ?-587). Lorsqu’une épidémie se
déclara dans la province de Yamato (l’actuelle préfecture de Nara)
dans le courant du second mois de l’année 585, celui-ci en attribua la
cause à la colère des kamis, rendus furieux par l’intrusion de divinités
étrangères sur leur sol, il incendia le temple construit par ses rivaux et
il jeta les statues des bouddhas dans la rivière. La réaction de ses
ennemis fut tout aussi rapide que dramatique. Une armée dirigée par le
grand ministre Soga no Umako ( , ?-626) attaqua son château
et défit ses armées. Certains de ses vassaux poursuivirent encore
pendant quelque temps une lutte perdue d’avance :
« Totoribe no Yorozu ( ]8=1?
, ?-587), un guerrier au
service du ministre Mononobe no Moriya, prit la tête d’une troupe de
cent hommes et s’en alla assurer la protection de la résidence que ce
dernier possédait à Naniwa. Quand il apprit que Mononobe no Moriya
avait été défait, Yorozu monta sur son cheval, il s’enfuit dans la nuit et
il regagna son village d’Arimakamura (l’actuelle ville de Kishiwada),
dans la province d’Arima. Il séjourna quelque temps dans la résidence
de sa femme puis il partit se cacher dans les montagnes. Pendant ce
temps-là, les ministres de la cour se réunirent et discutèrent.
- Yorozu est animé de mauvaises intentions, dit l’un d’entre
23
+??6?6Totoribe no Yorozu évite les flèches de ses ennemis (Zenken Kojitsu)
eux. C’est pourquoi il est parti se cacher dans les montagnes. Nous
devons l’exterminer au plus vite. Nous devons être sans pitié !
Les vêtements de Yorozu étaient déchirés et couverts de
boue. Déprimé, celui-ci prit son arc et son épée puis il descendit de la
montage. Des centaines d’hommes envoyés à ses trousses par les
préfets locaux l’encerclèrent aussitôt. Yorozu, surpris, courut se cacher
dans une forêt de bambous. Il attacha plusieurs arbres avec une corde,
tira dessus et fit en sorte que les soldats ne trouvent pas l’endroit où il
se cachait. Les soldats abusés par sa ruse crièrent « Yorozu est là ! » et
ils coururent en direction des bambous qui s’agitaient. Yorozu leur tira
dessus. Pas une de ses flèches ne manqua sa cible. Les soldats atterrés
n’osèrent plus s’avancer. Yorozu relâcha la corde de son arc, il la défit
puis il retourna se cacher dans les montagnes. Les soldats lui tirèrent
dessus depuis la berge opposée de la rivière mais ils ne réussirent pas
à l’atteindre. Ce fut à ce moment-là qu’un soldat se mit à courir à vive
allure et parvint ainsi à le dépasser. Il se posta en embuscade près de la
rivière, attendit que Yorozu arrive puis, quand il l’aperçut, il lui tira
une flèche dans le genou. Yorozu arracha la flèche, sortit son arc, tira à
son tour puis, tout en se tenant couché sur le sol, cria :
24- Moi Totoribe no Yorozu, j’ai servi de bouclier à l’empereur
et je l’ai servi de mon mieux mais je suis accusé sans avoir été
interrogé ! Je me retrouve dans une situation désespérée ! Envoyez
quelqu’un pour parlementer avec moi ! Je voudrais savoir si vous avez
l’intention de me tuer ou de me faire prisonnier.
Les soldats repartirent à l’attaque et ils lui tirèrent dessus.
Yorozu évita les flèches qui volaient dans sa direction et il tua trente
soldats. Il sortit ensuite son épée et il s’en servit pour casser son arc en
trois morceaux. Ceci fait, il tordit la lame de son épée et il la jeta dans
la rivière. Il sortit enfin une petite épée, il se l’enfonça dans le cou et il
mourut. Le préfet de la province de Kouchi envoya à l’empereur un
rapport dans lequel il lui rapportait la mort de Totoribe no Yorozu.
L’empereur proclama le décret suivant :
- Coupez le cadavre de Totoribe no Yorozu en huit
morceaux ! Dispersez ces morceaux dans huit provinces différentes et
exposez-les en public sur des piques !
Le préfet de Kouchi obéit aux ordres de l’empereur mais, à
l’instant précis où il voulut couper le cadavre de Totoribe no Yorozu
en huit morceaux, le tonnerre se mit à gronder et une pluie torrentielle
à s’abattre du ciel.
Totoribe no Yorozu avait un chien nommé Shiro. A sa mort,
Shiro vint près de son cadavre, l’observa un instant, en fit le tour puis
se mit à aboyer. Il saisit ensuite la tête tranchée de son maître dans sa
gueule, l’emporta au loin, la déposa dans une vieille tombe, se coucha
à proximité et se laissa mourir de faim. Le préfet de Kouchi, trouvant
le comportement du chien des plus intrigants, fit parvenir un nouveau
rapport à l’empereur. Ce dernier le lut, ressentit une grande tristesse et
donna de nouvelles instructions à son préfet :
- Ce chien est un chien comme il en existe très peu de part le
monde. C’est un chien dont les générations à venir doivent entendre
parler. J’ordonne aux membres de la famille Totoribe d’ériger une
tombe et de l’y enterrer.
Ainsi fut fait. Les membres de la famille de Totoribe no
Yorozu érigèrent deux tombes dans le village d’Arimakamura et y ils
ensevelirent Yorozu et son chien Shiro. »
25La tombe de Totoribe no Yorozu (Kishiwada)
Les auteurs de La chronique du Japon rapportent que
l’empereur ordonna que le
cadavre du rebelle soit
coupé en huit morceaux et
qu’au moment précis où le
préfet de la province de
Kouchi s’apprêta à
exécuter la sentence, il se
mit brusquement à tonner
et à pleuvoir. Même si cet
incident n’est peut-être que
pure fiction et qu’il ne faut
pas attacher trop
d’importance à un récit
fabriqué plus d’un siècle
après les faits sur l’ordre
des vainqueurs de la
La tombe de Totoribe no Yorozu (Kishiwada)
guerre ayant opposé
défenseurs et adversaires du bouddhisme, le professeur Takatori
26estime néanmoins que la sanction prononcée à l’égard de Totoribe no
Yorozu se fait l’écho des croyances religieuses des Japonais de cette
époque. Celui-ci voit en effet, dans le traitement réservé au cadavre de
Totoribe no Yorozu, bien plus qu’une simple punition visant à
décourager toute velléité de rébellion. Il y voit une mesure inspirée par
la peur du retour des défunts sur Terre. Selon lui, l’éparpillement du
cadavre de Totoribe no Yorozu aux quatre coins de l’empire avait pour
but de priver son âme d’une enveloppe charnelle et de lui ôter ainsi la
possibilité de revenir sur Terre. La description du traitement que la
cour impériale avait l’intention de faire subir au cadavre de Totoribe
no Yorozu le conduit à penser qu’à défaut de l’avoir peut-être
eréellement fait avec le sien, les Japonais du 7 siècle croyaient en la
possibilité effective du retour de certains morts dans le monde des
vivants et que, de même que leurs lointains ancêtres de l’époque
Jômon, ils prenaient eux aussi des mesures préventives.
Les auteurs de La chronique du Japon terminent leur récit
en expliquant que l’empereur autorisa l’enterrement de Totoribe no
Yorozu le rebelle et, ému par la fidélité de Shiro, ordonna aussi que
son chien soit enterré dans une tombe. Un guide touristique de 1736,
La chronique de la province d’Izumi, situe les tombes de Totoribe no
Yorozu et de Shiro à Kishiwada, une ville au sud d’Ôsaka qui a une
très longue histoire et où l’on trouve de nombreux tumuli. La présence
de ces antiques tumuli et la célébrité de ce premier grand héros de
tragédie aidant, les habitants de Kishiwada en vinrent certainement à
faire le lien entre ces tombes et l’histoire de Totoribe no Yorozu et à
raconter que deux des tumuli de leur ville étaient leurs tombes. En
dépit du fait que rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’il s’agit
vraiment de leurs sépultures, les deux tumuli furent officiellement
considérés comme leurs tombes en 1889 et Sanjô Sanetomi ( ,
1837-1891), à l’époque où il exerça brièvement les fonctions de
Premier ministre (deux mois !), fit spécialement le voyage à
Kishiwada pour assister à une cérémonie commémorative et dévoiler
une stèle à proximité de la tombe de Totoribe no Yorozu.
Après la Seconde Guerre Mondiale, la plupart des tumuli de
Kishiwada furent rasés afin de faire de la place et construire des
27

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