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Le Jeu de l’Armurier

Morgane Marolleau

A ma maman, fidèle relectrice.

Copyright © 2014 Les éditions Ganou

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

ISBN : 978-2-9541997-7-1

 

Prologue

« Tu vois, petit, expliquait le vieil homme. Fabriquer une armure pour gagner un combat c’est comme jouer aux cartes. Tu as tout un jeu en main. Un jeu de connaissance, de savoir-faire et de matériel. À toi de le jouer avec originalité, créativité et ruse pour gagner. Tes cartes sont peut-être plus faibles que celles de ton adversaire mais c’est ta façon de jouer qui déterminera le score. N’oublie pas que tout ton jeu est lié, tu dois jouer selon tes cartes et non selon ton envie. De même pour l’armure, choisis bien ton atout et étudie-le, analyse-le pour connaître ses points forts et ses faiblesses, et lui faire une armure adaptée. Choisis ton jeu en fonction de lui et joue-le pour lui, alors tu gagneras la partie. »

CHAPITRE UN

Aditi avançait gracieusement dans le patio du palais des Verkleystis, les joueurs de cartes. Ses pieds nus frôlaient à peine le marbre rose du sol. La déesse s’arrêta devant une large porte en or massif finement sculptée et étincelante sous les rayons du soleil levant. La belle déesse frappa à l’aide d’un heurtoir d’or en forme de masque vénitien et la porte s’ouvrit.

Les Verkleystis étaient des génies du tarot qui jouaient jours et nuits la vie des créatures d’Aditi, mère du monde. De temps en temps des dieux venaient prendre part à ces jeux, pariant sur des vies humaines et le bonheur du monde, peu leur importaient la douleur et la mort tant qu’elles restaient dans ce monde des cartes.

Aujourd’hui, Aditi devait sauver le monde qu’elle avait fait naître, du chaos qui le menaçait. Elle avait donc lancé un défi à celui qui l’avait mis en danger pour jouer avec lui l’avenir de ses enfants. La belle femme, aux courbes tellement fluides qu’elle semblait un reptile, s’avança dans la salle sur un sol de cristal retenant enfermé le tourbillon noir du vide et du chaos.

Une fine plaque d’or, large et longue, flottait dans la pièce, un siège d’or à chaque bout ; la table des Verkleystis.

 

Aditi, vêtue de drapés vaporeux rose, bleu et ocre, prit place d’un côté de la table. Une petite table basse, nappée de vert, apparut aux côtés de la grande, chargée de nombreux fruits dans un saladier d’or sur un socle de pierre, qu’une carafe de vin et deux verres encadraient. La déesse sourit, carafe et verres étaient en or également. Les Verkleystis ne juraient que par le marbre, l’or et le cristal. Aditi, elle, ne possédait en or que les trois bracelets qui cerclaient ses chevilles, deux à droite, un à gauche. L’or lui semblait lourd, elle préférait sa couronne de roses à une couronne en or, et marbre et cristal ne trouvaient pas leur place dans ses fins voilages.

La vipère, qui décorait son cou, releva sa tête triangulaire et siffla, son adversaire arrivait. Des bottes de cuir noir bordées de fourrure d’hermine claquant sur le cristal, un pantalon de velours vert glissé à l’intérieur, un large ceinturon de cuir noir, une chemise de soie rouge aux poignets relevés de fourrure d’hermine, un col plus clair retenu par un lacet et largement ouvert, une lourde cape bleu nuit ourlée de fourrure de renard et agrafée aux épaules par des attaches en or, deux nattes blondes, une moustache soignée, un bouc taillé entourant un sourire torve et des yeux bleus brillant d’une lueur malsaine, Loki arrivait.

Le dieu posa une main sur sa hanche, s’inclina devant sa belle partenaire, suivant avec malice sa longue tresse brune du regard jusqu’à la courbe de ses fesses. Après un clin d’œil indiquant que ce qu’il avait sous les yeux lui plaisait, le dieu prit son verre de vin, leva un toast silencieux et bu une gorgée avant de s’installer, ses yeux bleus rivés sur le regard vert de son adversaire.

Le monde, sur lequel ils jouaient, possédait deux rois qui se retrouvèrent matérialisés sous le roi de pique et le roi de cœur. Loki, qui avait tout fait pour augmenter la puissance de l’indésirable roi noir, le prit en champion, laissant Aditi défendre son roi préféré. Les deux atouts principaux de la partie étaient deux forgerons : le maître armurier le plus puissant du monde et un petit garçon de quatre ans n’ayant jamais touché à un marteau. Loki choisit donc le maître armurier sur la carte du vingt-et-un, laissant le petit à la belle.

Les cartes apparurent sur la table. Deux rangées de six cartes retournées, dissimulées par deux rangées de six cartes découvertes devant chaque joueur. Un chien de six cartes au centre de la table et un jeu de douze dans les mains de chacun des deux joueurs. Les jeux étaient faits de telle sorte que les deux joueurs pouvaient prendre.

Loki jubilait, il pouvait passer tous ses points et prendre tous ceux de sa partenaire, il garda.

Après avoir mélangé le chien à son jeu et refait un chien de six cartes, la partie commença. L’air dans la pièce se troubla, le monde apparut. Pour les créatures des cartes, il s’était écoulé une vingtaine d’années depuis que Loki avait joué et commencé à plonger le monde dans la souffrance.

Loki était le dieu du désordre, pervers et fourbe, sarcastique et plaisantin, et il prenait un malin plaisir à détruire ce que les autres créaient péniblement.

Aditi était le Tout, bienfaisante et mère du monde, et elle comptait redonner à ses enfants une vie agréable et douce dans laquelle Loki ne pourrait plus intervenir.

L’avenir du monde dépendait donc de la partie qui allait se jouer chez les Verkleystis.

CHAPITRE DEUX

Tyrst rangeait son matériel après une dure journée dans sa forge quand des hommes armés encerclèrent le village des O’. Les O’xiens prirent leurs fourches et des torches enflammées, se plaçant tous dans les grandes avenues, à distance des bâtisses inflammables.

Un homme, à la cape parcimonieusement brodée, avança. Ces broderies trop ternes pour indiquer un rang noble, le plaçaient tout de même au-dessus de tous les soldats présents. Il lorgna l’assemblée encerclée, armée du désespoir, et sourit :

« Tuez les enfants, les vieillards et les femmes. Ne gardez que les jeunes hommes entre vingt et vingt-cinq ans et amenez deux ou trois jolies vierges sous ma tente. »

Sans se départir de son sourire, l’homme tourna les talons, sa cape se plaquant contre son corps dans le mouvement, et il s’en alla, ravi des bruits de la boucherie qui lui parvenaient.

Tyrst se retrouva enfermé avec une dizaine d’autres garçons de son âge. La très faible natalité à l’époque de sa naissance n'étant pas le fait de la petitesse des O' mais de la guerre des cinq fleuves.

La guerre des cinq fleuves avait été un massacre raciste sans précédent. Sylfs et Drydes furent renvoyés dans les forêts, Nains et Lutins dans les montagnes, les Auriens s’appropriant les arpents de terres fertiles.

Tyrst était un Aurien, race ainsi nommée pour sa peau dorée comme l’or des mines. Il était grand et bien bâti, la forge ayant modelé ses muscles impressionnants. Des cheveux rouges comme le sang encadraient son visage dur où brûlait le regard ardent de deux yeux noirs.

Le jeune Aurien repensa à son village des O’ et à ses habitants, les O’xiens ou O'ssiens suivant les dialectes. Ces orthographes s’expliquaient par le mystère des O’. En effet, deux légendes s’affrontaient quant à sa fondation. Certains prétendaient que les fleuves s’étaient asséchés sur la colline verte faisant apparaître ce village « sorti des eaux » qui devint des « eaux ». D’autres racontaient que la terre se serait soulevée à cause de l’éruption du volcan voisin, ramenant au jour ce village englouti, habité par des squelettes d’un autre âge dit village des « os ». Ainsi le village devint le village des O’ et O’xiens et O’ssiens sont également admis.

Tyrst sourit devant la futilité de la chose avant de se rembrunir en pensant à ses amis massacrés et à son village rasé. Les soldats n’avaient pas fait de quartier, volant, violant, tuant tout sur leur passage. Mais ce qui attristait le plus le jeune forgeron c’est qu’il savait que son village avait brûlé et que ses amis étaient morts à cause de lui. Même s’il en ignorait la raison exacte, il le savait et se maudissait d’avoir condamné ces gens qu’il aimait.

CHAPITRE TROIS

Loki avait commencé la partie avec son roi de carreau, général qui avait encerclé le village des O’. Aditi joua son deux de carreau, le général gagnait la bataille.

Loki lança alors sa dame de pique, reine de son champion et puissante magicienne.

 

Les jeunes O’ssiens attendaient dans une cellule humide, sur un sol poisseux à peine visible derrière la multitude d’insectes et de vermines qui le couvrait.

Une grande dame apparut, accompagnée par sa garde personnelle, le général et son bras droit. Vêtue de soie, de brocart, de velours et de fourrure, brodés d’or et d’argent, incrustés de pierres précieuses, elle indiquait son rang. La reine des tours de cristal, comme on l’appelait, était une Aurienne de sang pur, grande et athlétique, sa peau dorée s’accordant avec l’or de sa chevelure et l’argent de ses grands yeux. Seule la moue méprisante de ses lèvres charnues venait troubler la beauté parfaite de son visage.

La reine des tours de cristal était une grande magicienne qui étendait son pouvoir sur les domaines du roi blanc, son ennemi. Le monde des Auriens était partagé en deux : le peuple du roi blanc et celui du roi des tours de cristal.

Avant la guerre des cinq fleuves, les Auriens n’obéissaient qu’au roi blanc, qui lui n’en était pas un. Toutes les races cohabitaient et le roi blanc, un descendant de la forêt, régnait sur tous. Puis la montagne de feu jaillit de la terre, repoussant la forêt et les tours de cristal s’élevèrent à son sommet. L'Aurienne qui les manipulait chassa les autres races, inculquant aux Auriens le racisme dans l’espoir de bannir le roi blanc et de dominer le monde. Cependant, la reine libre, femme du roi blanc, pure Aurienne, tint bon et continua de gouverner avec son mari.

Cela faisait vingt ans maintenant que la reine des tours de cristal gagnait du terrain par la magie et le roi des tours par les armes.

CHAPITRE QUATRE

Aditi déposa sur la table en or son cinq de pique, dévoilant un huit de la même couleur ; la reine aurait ce qu’elle voulait.

 

La reine s’approcha et jeta un regard méprisant aux jeunes hommes qui pourrissaient dans la cellule. Ses yeux se posèrent sur Tyrst et suivirent les courbes de ses muscles puissants et de ses mains larges et rudes. Aucun doute n’était possible, c’était lui.

La reine claqua des doigts sans détourner les yeux de Tyrst, un garde approcha. Montrant le forgeron, elle murmura « tuez les autres. »

La belle et cruelle magicienne s’en alla dans un bruissement d’étoffes. Les jeunes éphèbes hurlaient et s’agrippaient aux barreaux, tentant de se soustraire à une mort certaine.

Tyrst essayait, comme les autres, de se battre. Ses mains, habituées à pétrir le métal, n’avaient aucune peine à faire craquer les os et les articulations mais le jeune forgeron répugnait à la tâche. Donner la mort ne lui plaisait pas, il souffrait d’avoir à se battre mais ne s’arrêtait pas, le désir de sauver ses amis l’emportant sur son dégoût.

Dans ce carnage, Tyrst ne vit pas le champion de la reine se diriger vers lui.

CHAPITRE CINQ

Loki plaça sur la table son cavalier de pique. Aditi, contrainte de jouer son huit de pique, lui donna le pli. Le champion des tours l’emporterait.

 

Tyrst se retourna en surprenant une lueur de respect dans les yeux de sa victime, juste à temps pour voir la garde de l’épée l’atteindre au visage. Il s’écroula, inanimé, sur le sol poisseux de sang.

Quand il revint à lui, Tyrst put apprécier toute la justesse des ragots du bas peuple. Le jeune Aurien était d’une taille et d’une carrure bien au-dessus de la moyenne et sa musculature pesait son poids. Il fut donc surpris de se réveiller, plié sur l’épaule du champion qui le maintenait d’un bras négligeant et avançait d’un pas leste. Les rumeurs le disaient de force surhumaine, ce que Tyrst acceptait volontiers de croire mais de là à se retrouver porté comme une frêle donzelle ? Non, il n’en revenait pas.

Le champion faisait claquer ses bottes sur le sol en marbre blanc veiné de rose des corridors.

L'Aurien des tours déposa Tyrst sur le sol comme s’il s’agissait d’un vulgaire sac de plumes et frappa dans ses mains.

Une troupe de serviteurs arriva, souleva Tyrst encore étourdi et l’attacha dans une étrange machine. Puis ils s’occupèrent du chevalier et se retirèrent.

Le champion des tours de cristal ne supportait pas la saleté et considérait comme barbare, et donc impropre à sa réputation, de discuter sans s’être au préalable lavé. Les serviteurs l’avaient donc dévêtu, lavé, manucuré pour enlever le sang coincé sous ses ongles, habillé de linges propres, parfumé et peigné.

La « discussion » pouvait commencer.

Il était seul dans la salle avec Tyrst suspendu par les poignets.

« Bonjour, jeune homme, commença le champion, je suis Engolf et tu peux me tutoyer, nous sommes en privé. »

Tyrst marmonna un vague « gnrff », la mâchoire encore à l’état de bouillie.

« Je savais que tu comprendrais, sourit Engolf, je trouve, moi aussi, que les discussions entre hommes civilisés sont personnelles ; ce sont des moments intimes, d’où la nécessité de se retrouver seuls, face à face. »

Engolf était ce qu’on peut appeler un barbare minutieux, un artiste en son genre. Pour lui la torture était un art et il trouvait une belle « discussion » tellement romantique qu’il préparait ses séances avec soin : bougies, fleurs, fouets, fourches…

Le champion s’approcha du forgeron et l’étudia. Il voulait le comprendre, le sentir pour savoir comment arriver au résultat escompté le plus rapidement possible. Il avait le feeling pour ces choses-là. Seulement il n’y avait aucun résultat attendu avec cet Aurien suspendu. La reine des tours de cristal le lui avait laissé pour qu’il puisse s’amuser et le briser afin de le rendre plus réceptif aux propositions qu’elle voulait lui faire.

« Dis-moi, comment t’appelles-tu, petit ?

- Tsfhgrft…

- Parle distinctement s’il te plaît, articula Engolf en tirant une manivelle qui enfonça un large pieu dans la cuisse gauche de Tyrst, déchirant son muscle.

- Tyrst, bafouilla le forgeron que l’effort fit tousser et cracher du sang.

- Bien, très bien, sourit Engolf. Sais-tu pourquoi tu nous intéresses ?

- Non… Engolf tourna une autre manivelle qui alluma un grand feu, chauffant à blanc le pieu enfoncé dans la cuisse de Tyrst. Je le jure…

- Mais je n’en doute pas, miaula le champion. Et sais-tu pourquoi tous ces gens ont été massacrés ?

- …Moi…, articula avec peine le jeune O’xien.

- Bien, voici une bonne réponse. Mais cette réponse te désigne coupable… il faut punir les vilains garçons, rit le chevalier en envoyant trois fléchettes sur le torse peint de Tyrst. 3000 points pour moi, en plein dans le mille ! »

Devant tant de bêtises et malgré la douleur, Tyrst ne put réprimer un sourire de pitié qui lui valut une bonne gifle gantée de fer.

Engolf l’empoigna par les cheveux et tira son visage près du sien.

« On rigole, gamin ? Tyrst hocha négativement la tête. Si tu oses sourire encore une fois, je te mange les lèvres et la langue sans les arracher avant, compris ? »

Tyrst fit signe que oui, Engolf sourit et la discussion reprit comme si de rien n’était.

Après un pur moment d’art sanglant, Tyrst fut changé en un véritable chef-d’œuvre. Le corps du jeune forgeron était hérissé de flèches, de javelots enflammés et de pieux en métal chauffés à blanc, si bien que le jeune O’ssien se demandait comment il était possible qu’il soit encore vivant.

Le champion fit une pause pour admirer son œuvre. Parfait. Il ne manquait que quelques pics de gel dans les cheveux et ce serait son meilleur tableau.

Engolf claqua des doigts et les portes massives s’ouvrirent sur un Aurien métissé Nain, un être de petite taille, de carrure frêle, à la peau dorée mais aux traits trahissant son sang Nain.

CHAPITRE SIX

Loki souriait, à ce rythme-là, la partie serait vite terminée. Il lança son valet de pique.

 

« Tyrst, je te présente mon valet, minauda Engolf. C’est lui à présent qui va s’occuper de toi. »

Le champion étalait ses longues jambes sur un divan noir. Son pourpoint de velours brodé d’argent se confondant avec le drapé du divan, on ne voyait plus de lui que son visage carré, une large mâchoire sous des boucles d’or, et le reflet de la lumière sur ses bottes noires parfaitement cirées.

Le petit valet du grand champion s’approcha de son maître. Tout dans son attitude rappelait un rat : son visage anguleux au long nez frémissant, ses longs doigts osseux aux ongles pointus, sa perpétuelle posture de semi-révérence pour laquelle il gardait les jambes un peu pliées, les fesses en arrière, les coudes plaqués sur ses côtes, les bras ramassés sur son torse et les mains pendantes sous son menton. Il avançait à petits pas silencieux, son ensemble de fourrure grise à poils ras parachevant la ressemblance. Une fine moustache brune courait sous son nez et sa chevelure, plaquée sur son front, son crâne et sa nuque par de la graisse parfumée, faisait ressortir ses petits yeux gris.

Tout dans cet Aurien-nain-rat était désagréable et repoussant. Tyrst était effrayé à l’idée que le champion, qui, malgré sa barbarie et son humour très personnel, était de compagnie presque agréable, le laisse seul avec son valet.

Sur les ordres de son maître, le rat, comme on l’appelait, fit tenir quelques-unes des mèches de Tyrst en pics drus avec de la graisse et mêla à ses cheveux quelques stalagmites glacées.

Engolf savoura...

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