Le jeu de la mer

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296271661
Nombre de pages : 160
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LE JEU DE LA MER

Khady SYLLA

LE JEU DE LA MER

Editions L'HARMATI'AN 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Collection" Encres Noires" Dirigée par Gérard Da Silva

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70 72 73 74 75 76 77 78 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 - Albino Labaré, Dieux noirs, Dieux blancs. - Philomène Bassek, La tache de sang. - Jean-Jacques Nkollo, Brouillard. - Amadou Tidiane Wone, Lorsque la nuit se déchire. - Dominique M'Fouilou, Les trois Glorieuses. - Boubacar Boris Diop, Les tambours de la mémoire. - Wade, Taffias! Les éventails. - Bakobio Bassek, Sango Malo, le maître du canton. bis - Pius Ngandu Nkashama, Des mangroves en terre haute. - Abdou S. Baco, Brûlante est ma terre. - Véronique Tadjo, Le royaume aveugle. .. AbouBacry Moussa Lam, La fièvre de la terre. - El Tayeb el Mahdi, L'éphémère. - Yamba Elie Ouedraogo, On a giflé la montagne. - Djinadou, Mogbe ou le cri de mauvais augure. - Cheick Oumar Kante, Fatoba, l'archipel mutant. - Kiri Di Bangoura, La source ébène. - Pius Ngandu Nkashama, Un jour de grand soleil. - Ruti Antoine, M., Affamez-les ils vous adoreront - Mamadou Sow, Les cinq nuits de Gniane - Caya Makhele, Le cercle des vertiges. - Jean-Jacques Nkollo, La joyeuse déraison. - Kabagema Mirindi, Muko ou la trahison d'un héros. - Farah Daher Ahmed, Le nouveau citadin. - Théo Ananissoh, Territoires du Nord. - Auguy Makey, Francofole. - Cheikh Sougoufara, Baol-Baol, mon ami., - Abdou S. Baco, Dans un cri silencieux. - Khadi Fall, Senteurs d'hivernage. - Makouta-Mboukou, L'homme-aux-pataugas.

@ L'HARMA'ITAN, ISBN: 2-7384-1563-6

1992

I

L'astre, cerCle incandescent, chut dans l'océan. Le dernier or irradia la cour carrée. La lumière régnait. Elle réunissait ses flammes et célébrait son ultime, crépusculaire aura. Les aiguilles sombres des filaos, les feuilles délavées des eucalyptus s'arrêtèrent et la saisirent. Les fleurs des bougainvillées, calices grands ouverts, étamines tendues à se rompre, vivaient leurs oranges, roses et rouges les plus vivaces. La "clarté, maîtresse de son domaine, traversait la matière devenue translucide et la délivrait de son secret. Tout lui appartenait, se mettait à lui ressembler, à participer à sa noblesse. La maison, saisie d'irréalité, prit l'allure factice d'un décor éclairé par des projecteurs invisibles. L'averse jaune adoucissait les angles abrupts de la bâtisse, l'ampleur des piliers le long de la véranda. Les vagues venaient mourir au pied du mur, sur la grève. La mer léchait le bois vermoulu de la porte, se glissait dans ses interstices, faisait quelques pas, se retirait. Elle laissait derrière elle, frémir et expirer, une fine langue d'écume sur le gravier blanc. A marée haute, elle s'aventurait plus loin. Elle recouvrait les margelles de l'allée, se mêlait au sable. "Un jour, dit Rama d'une voix haute et claire, les vagues auront dispersé la porte, le mur. Elles 7

envahiront la cour et viendront à l'intérieur de nos chambres."

gronder leur triomphe

L'esprit d'Aïssa, à ces mots, délaissa le jeu. La perle hoire, sous l'écrin de ses cils recourbés, s'immobilisa. Ses paupières se levèrent sur l'amande limpide de ses yeux. Elle resta ainsi, le regard perdu vers l'horizon, le large. Le jour se défaisait. Une pluie de fines braises tombait sur la face ouverte de la terre. Le disque, immergé, saignait à flots sur le ciel et l'Atlantique réunis. Vers ce point refluait, toutes lueurs déclinantes, le crépuscule, rendant dans son sillage, aux choses, leurs ombres. Un triangle d'or y confondait l'azur et les eaux. Les rêves d'Aïssa avaient souvent glissé vers cette figure, à la recherche de son sommet invisible. Une palette de bleus se déversa sur le firmament. Les nuances de ciel se succédaient sur la toile infinie. Des théories de nuages gris évoluaient autour des îlots violacés, clairs ou intermédiaires. Les bulles livides isolèrent et dilatèrent légèrement les teintes par contraste, puis les aspirèrent miette par miette, les diluant dans leurs mouvantes fumées. Lorsqu'elles rejoignirent le foyer, toute braise s'affaissa. Les cendres balayèrent la voûte, étouffant la lave et son

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nid de couleurs. sur la maison.

Les draps noirs de la nuit s'étalèrent

Rama posa la lampe sur la table. Elle releva la cloche, embrasa la mèche noire de suie. Elle fit retomber le globe de verre. La lueur vacilla, se raffermit, se redressa, toute droite. Le halo éclairait la moitié de la véranda. Il sortait de l'obscurité la balustrade, la table blanche et ses hauts tabourets. Rama prit place en face d'Aïssa. Un instant immobilisa le temps. Il s'étendait à présent autour d'elles, espace propice, désert. Le jeu projetait une ombre démesurée sur la table. Sur les flancs de la barque d'ébène, de légères dénivellations figuraient les saillies inégales d'une hache. L'intérieur comportait deux rangées parallèles de six cavités circulaires. A chaque extrémité se trouvait une excavation de diamètre et de profondeur plus importants. "Que choisirons-nous? De qui te moques-tu? demanda Aissa.

répliqua Rama".

Elles s'égayèrent. Rama riait doucement, les paupières mi-closes, légèrement penchée en avant. Son allégresse coulait vers la terre telle une eau vive.

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Elle se poursuivait sans faille, sans subite variation, lente et douce mélodie d'un sourire éclaté. Aïssa explosait d'un éclat inextinguible, la tête rejetée en arrière. L'ivoire de son sourire illuminait la pénombre de sa peau. Ses yeux chavirèrent dans le vide, derrière le fin rideau de larmes que la joie distillait. Son visage rayonnait tel un astre dans l'excès de son zénith. La cascade renversée montait vers le ciel, éclaboussant la nuit alentour de reflets, ainsi que les formes diffuses et l'ombre du jeu sur la table. Rama lui saisit la main et la secoua pour qu'elle mit un terme à sa jubilation. "Jeu de la Mer, alors. " comme d'habitude, conclut-elle

Le rituel imposait la même inutile question, les mêmes rires. Il inaugurait le divertissement vers lequel les faisait revenir chaque jour une secrète impulsion. Elles aimaient et redoutaient l'océan. La présence de son nom dans le plaisir les ravissait. Il était encore là, couché sur la table, dans la dernière cavité d'une barque. Elles allaient' se pencher sur lui, attendre sa manne bienfaisante. Aïssa plaça sept billes de jade dans chacune des trois cases en face d'elle. Dans cette variante, la moitié droite de la pirogue restait vide. Rama répéta les mêmes gestes. Ses mains s'arrêtèrent à l'orée de

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la grande faille. Celle-ci représentait au début, toujours déserte.

la mer et était,

Elles avaient constamment vécu sur des rivages. Elles n'avaient jamais quitté du regard les eaux étales, dormant sur leur abîme de silence, les flots remuant leurs dos de reptiles, déchaînés, grondant leur éternelle colère. L'avenir dépendait, à présent, de leur projection fictive au creux d'un esquif. Une fois la partie close, les dés auraient ouvert leurs faces. Tel était le chemin vers le rêve inévitable, qui les attendait derrière les remous du hasard. Elles devaient se divertir, puis créer. La nuit obscure ajutour d'elles bruissait, pleine du ressac des vagues sur la grève. Rama saisit le contenu de la troisième case et le distribua dans un mouvement giratoire inverse du sens des aiguilles d'une montre. Elle jeta une perle, au passage, dans la mer. Elle revint à son point de départ et y déposa la dernière d'un geste désinvolte. Elle s'arrêta. Elle s'y attendait et les avait réparties machinalement. Au départ, on revenait toujours dans la maison vide que l'on venait à peine de quitter. Ce handicap augmentait la joie procurée par les gains ultérieurs. Elle aimait commencer. Elle appuya son menton contre sa paume ouverte et regarda Aïssa. Derrière la porte, l'océan ressassait sa complainte. Il était tout entier possédé par un remous

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interminable, crissement de milliers de galets liquides. Rama le distinguait lorsque le scintillement vif d'un rayon de lune traversait son corps gris. Cette musique sortait de la nuit. Elle fleurait l'encre, l'âcre relent de la nostalgie. Rama égrena les paroles cristallines d'un air oublié. Le chant tournait autour de terres perdues, de chemins disparus, dévorés par l'eau, le sable, le vent. Il provenait d'un monde invisible. Les mots, surgis du vide, étalaient leur fugitive évidence. L'Atlantique, lové sur lui-même dans l'obscurité, rejoignait le territoire de la mélancolie de Rama. Ils se contenaient mutuellement. Souvent, elles improvisaient des chansons. Un instant les faisait naître, puis disparaître. Elles dialoguaient ainsi. Leurs voix se divertissaient ensemble, se soulevaient dans l'air, s'entrechoquaient. La parole libre et pleine voyageait d'une gorge à l'autre, rassemblant d'un fil ténu, les fragments d'un univers pressenti. Elles se parlaient alors dans la langue des oiseaux. Les mélodies contenaient des lambeaux d'azur, si proche des ailes grandes ouvertes, des pages blanches, blanches sous le vol. Les billes fraîches, presque fluides, roulèrent dans la main d'Aïssa. Elle fit le tour de la barque et atterrit dans la mer. Les deux perles qui s'y trouvaient lui

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appartenaient. table.

Elle ramena

la prise bienvenue

sur la

Les éclats de la lumière tombaient sur Rama. Ses doigts épousaient l'ovale de son visage. Immobile, elle ressemblait à une gracieuse figurine, polie et lustrée. Le silence, la nuit, le refrain des eaux, tissaient aux alentours une étoffe paisible, déchirée par instants par le cri d'un grillon, accroc strident et fugitif. La pirogue gisait au centre d'un cercle jaune. Il n'y avait plus qu'elle au monde. Une durée différente l'entourait, un instant aux limites défaites, sur lequel elles naviguaient. Rama tressaillit et quitta la torpeur trompeuse: Elle fronça les sourcils, désappointée. Elle avait de nouveau chu dans une case vide. Elle décida de suivre plus attentivement, de ne plus se laisser distraire par la fusion bienheureuse qu'elle sentait entre son corps, les ténèbres, le silence. Elle se redressa, croisa les bras, l'air appliqué, réfléchi. Cette soudaine résolution n'échappa pas Elle songea à la briser. Elle fit basculer le contre la balustrade de la véranda et resta ballants, cherchant le moyen adéquat. aussitôt l'intuition du procédé. "Te souviens-tu, à Aïssa. tabouret les bras Elle eut

Rama, dit-elle, de la partie nulle?

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-

Elle reste inoubliable, elle est plus nette dans mon esprit que d'autres plus proches dans le temps répondit Rama."

Rama aimait, par-dessus tout, le souvenir. Elle revit la maison qu'elles occupaient, à l'époque, une grande bâtisse rouge brique, aux fenêtres étroites. Comme toutes les demeures, elle était construite sur le rivage. Les épais murs de terre emprisonnaient la fraîcheur. Par les soupiraux, coulaient des cônes de lumière. On y baignait dans une pénombre glacée. Un ponton la prolongeait sur la mer. Elles s'y allongeaient des journées entières. Les vagues, à marée haute, les éclaboussaient de gerbes écumantes. Dans ce refuge, une nuit, le hasard avait trompé leur attente. Toutes les parties s'étaient avérées sans issue. Le nombre de perles à chaque décompte, leur répartition, restaient désespérément les mêmes: la moitié pour chacune. Elles avaient tenté plusieurs subterfuges pour déjouer le défilé ininterrompu des ex aequo. Elles avaient diminué le nombre de billes, s'étaient, à tour de rôle, attribué une légère avance. Ces ruses inutiles n'entamèrent pas la rigueur du sort. Une balance invisible pesait des parts égales. La pirogue, de simple instrument, s'était métamorphosée en créature malicieuse, répétant la même

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plaisanterie, jusqu'à la pointe du jour. Elle restait ancrée dans un port qui dessinait autour d'elles un cercle parfait, infranchissable. Dans la' forteresse absurde du hasard, leurs fous rires incrédules avaient alors soumé. L'incident, par bonheur, resta enfermé dans cette seule nuit et ne contamina pas l'avenir. Elles avaient depuis longtemps quitté la maison rouge. Les vagues avaient eu raison du ponton, des épaisses murailles. Ce n'était ni 'leur première, ni leur dernière victoire. Elles habitaient toujours la lisière du remous et du flux des eaux. Il existait un lien secret entre la vie, le jeu, la mer. Aïssa rangea un nouveau butin, sept billes, sur la table. La chance la fixait de son long et impassible regard. Elle sentait croître la force que lui donnait cette conviction, l'éclosion de ce pouvoir qui assujettissait le devenir. Elle allait ordonner. Elle se tenait au-dessus de son épaule, lui chuchotant d'une voix inaudible conseils et ruses, la guidant à travers les méandres du jeu. Rama s'évada de l'orbe nostalgique du passé. Son esprit cessa de vagabonder hors du périmètre de l'esquif. Elle en parcourut quatre fois la circonférence. Elle aboutit à deux reprises dans une crevasse pleine, du côté d'Aïssa. La règle était de s'en

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emparer et de continuer sa route. Elle procéda ainsi. Elle arriva à la mer et y captura quatre sphères vertes. Elles dansèrent sur sa paume rose et lui parurent plus belles que toutes les autres. La perspective d'une victoire possible se profilait à l'embrasure de la fenêtre que le hasard venait d'entrouvrir. Une myriade d'étoiles parsemait le ciel. Ces éclats de braise sur l'encre de la nuit, floraison excentrique de boutons d'or, réveillèrent dans le coeur de Rama une subite allégresse. Le premier gain, le lointain et précieux métal épars, elle participait à une fête aux mille chatoiements déployés pour son seul plaisir. Les perles tombaient dans la pirogue avec un son mat, comme le retentissement d'une tuile heurtée par d'amples gouttes de pluie. Elles étaient si légères qu'on aurait pu les croire creuses. Mais à la lumière elles se révélaient rondes, pleines, replètes. Le jade possédait une carnation alliant un vert généreux et sombre à un blanc livide, laiteux. Sous la caresse d'un rayon, sur le minéral strié de veines pâles, dansaient de minuscules étincelles. Aïssa aurait aimé son éclatant secret. irremplaçable. Elles et de son contenu. conversation, à peine en rompre une pour surprendre Mais la perle brisée aurait été ignoraient l'origine de la barque Rama avait déjà clos une entamée, sur ce sujet complexe. 16

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