Le jeu du miroir

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Le jeu du miroir est le dialogue entre Stéphanie et Marianne aux voix séparées et unies par la folie. Mais laquelle est le garde-fou de l'autre ? Marianne, qui voit surgir en elle des matériaux d'une extrême densité et qui révèle à Stéphanie l'envers du des corps, est-elle prophète ou en état de légitime démence ? Quel secret cherche Stéphanie, enseignante et scribe des fous en écoutant son appelante, en faisant d'elle un personnage ?
Publié le : mardi 1 juillet 2008
Lecture(s) : 275
EAN13 : 9782296203402
Nombre de pages : 284
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LE JEU DU MIROIR

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06112-5 EAN : 9782296061125

Fanny LEVY

LE JEU DU MIROIR
Roman

L'Harmattan

Du même auteur

Le rqyaume des chimères, Lattès Dans le silence de Mila, L'Harmattan

La blessureinvisibledu commencement,L'Harmattan

Pour Suzanne LAurent,

Et pour tous ceux qui, comme elle,
tournent en rond.

« Où vaisj"e ? A ma rencontre.
C'est une route Périlleuse... Je suis tOUjours dans ma ligne de tir. Feu! Je sais bien que vous existez Devant votre indécrottable aussi bêtise

Je suis en état de légitime démence. Calaferte

))

(( Apprenez

donc, messieurs les miroirs, à

ne pas vous traiter de fous parce que vous ne recevezpas le même reflet des choses ))

D'Alembert

PREMIERE PARTIE
(( Dans la nuit imPénétrable Sous la neige nous errons, On voit que c'est le diable Qui nous fait tourner en rond »

Pouchkine
((Qui tourne autour de moi? Qui boit ma vie dans mon verre? »

Benjamin Fondane
(( Tu m'as creusé l'oreille»

psaume 40

U

n gitan aux yeux crevés et au pied bot Se tourne et se retourne,

Ours muselé, déboîté, Jongleur de l'indicible,

Une main tenaillant son cœur, Sur le lit ensanglanté D'un hôpital psychiatrique

PROLOGUE
endiant à la peau d'ours et au pied d'or, un gitan trace des cercles mystérieux sur le sol. Il boite entre réalité et rêve. Il songe aux chevaux de bois des manèges que sa mère tenait autrefois. A quinze ans, quand il faisait tourner la roue, il avait l'impression d'être un roi tout puissant qui actionnait la terre entière. Tournez, manèges! Clément sursaute. C'est un chat qui se frotte contre lui. Illes aime, les animaux! Ils lui disent où ils ont mal. S'il n'avait pas été aveugle, il aurait pu être vétérinaire. Mais sa mère trouvait que la chatte était de trop. «Tue-la, Clément, oui, tue-la! » Son frère et lui ont pris la pauvre bête, lui ont passé une ficelle autour du cou puis chacun a tiré de son côté. Le chat, en l'air, toutes griffes dehors, crie horriblement. Comme ils ne réussissaient pas à le faire mourir de cette façon, ils ont saisi l'animal par les pattes et essayé de lui fracasser la tête contre le mur. Mais c'est le monde qui, avec un bruit d'os qui éclatent, s'est cassé en morceaux. Le chat a réussi à se libérer. Il n'est plus qu'une boule de poils qui s'enfuit. Loin sans doute, au fond de son cœur que, depuis, il ne cesse de griffer. Cela avait été la dernière vision de Clément. Juste avant que sa mère le trouvât lui aussi de trop et. . . Clément porte les mains à ses yeux et fait entendre les cris de sa gorge. Et tous ceux qui entendent cette voix brute sans mots, ce son primaI semblable au cri d'un enfant dans la nuit ou à celui, venant du fond des temps, du chofar, sentent avec émotion leur âme s'ouvrir à la racine.

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e miroir de la cuisine du petit local de S.O.S. Amitié sembla sourire quand Stéphanie, épuisée, s'y regarda. Elle avait l'impression de veiller sur la ville qui dormait, gardienne de phare, sentinelle dans la nuit, responsable de l'univers. Oyez, oyez, bonnes gens, dormez en paix! «A mon poste de garde je me tiens» disait le prophète Habakuk. Stéphanie venait de passer une heure au téléphone avec une femme en pleurs qui voulait, en cette nuit de Noël, se suicider avec ses enfants. A la fm de l'appel, elle riait et remerciait son écoutante. « Vous êtes un ange, vous ne savez pas ce que vous avez fait!» La jeune fille s'était contenté d'écouter, de reformuler de temps en temps ce que son appelante exprimait. Et la nuit écoutait avec elle. « Non, vous ne savez pas ce que vous avez fait. Grâce à vous, je comprends tout. Il fallait que moi, Marianne Roland, je passe par les souffrances du Christ et la mort avant de renaître. A présent, je suis enfin réalisée. Vous ne comprenez pas? En accord avec Dieu, si vous préférez. » Marianne avait confié vivre des moments difficiles. Elle était couturière mais, chaque fois qu'elle avait une cliente, cela se passait mal. Elle avait des crises pendant lesquelles, décalée par rapport à la réalité, elle n'avait envie que de dormir. On lui prenait une partie de son cerveau, des forces extérieures la dirigeaient. Ainsi, elle avait été contrainte de se marier. Depuis deux ans, elle vivait seule avec ses deux enfants. Elle avait de bonnes relations avec eux mais sa

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mère, cherchant à lui en enlever la garde, avait demandé une expertise psychiatrique sur elle. Pourtant, avait affirmé l'appelante, la vraie malade était sa mère. Une mère qui ne l'avait jamais désirée, l'avait toujours perturbée. Heureusement, Marianne croyait à la réincarnation et espérait, pour sa vie prochaine, une mère qui l'aimât vraiment. Pour l'existence actuelle, ses crises ne lui permettant pas d'être autonome, elle voulait rencontrer un homme qui la prit en charge. Mais non, elle ne provoquait pas ses crises pour ne pas travailler. Elle était programmée de l'extérieur, il n'y avait rien à faire. Non seulement Stéphanie avait apprécié la conversation avec cette jeune malade mentale intelligente mais encore elle s'était sentie charmée par sa voix caressante, fragile, touchante. Une voix qui frappait à l'oreille. Une voix comparable, se plaisait-elle à penser, à la voix de fm silence qui fit se prosterner le prophète Elie au mont Horeb. A la fin de l'appel, Marianne avait insisté pour que la jeune fille lui confiât son numéro de téléphone personnel. « Vous êtes la meilleure écoutante, avait-elle afflttIlé d'une voix douce comme le miel, vous seule savez vraiment entendre. Je me sens déjà mieux depuis que je vous parle. Vous m'apaisez. Je vous l'ai dit, vous ne savez pas ce que vous avez fait, vous êtes un ange. A qui feriez-vous du mal en me le donnant? Personne ne le saura et je pourrai mieux vous parler. Avec moi, il n'y a pas de secret professionnel. Dans ma vie, chaque fois que je gravis un échelon, je rencontre quelqu'un pour m'accompagner. Cette fois, je sens que c'est vous. Vous êtes la seule à pouvoir me sauver, m'aider à démêler les nœuds. » L'appelante flattait Stéphanie, cherchait à l'amadouer pour arriver à ses fms et la jeune fille ne s'était pas laissé

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séduire. Pourtant, elle éprouvait un sentiment de puissance à s'entendre dire qu'elle était la meilleure; de plus, elle était troublée, tentée. Elle s'était en effet souvent demandé où se trouvait l'origine de la folie. Comment se glissait-elle à l'intérieur d'une personne? Pourquoi la graine de folie que nous avons tous dans le cœur ne germe-t-elle que chez certains d'entre nous? Marianne, elle en était sûre, pouvait la faire entrer dans la logique interne particulière des malades dits mentaux. Stéphanie écrivit quelques mots, dans le cahier prévu à cet usage, sur ce qu'elle venait d'entendre et se sentit plus réelle, enfin à sa place. Elle n'était plus celle que son père, autrefois, appelait « bonne à rien» mais celle, importante, enfin appréciée, valorisée, par qui le mieux-être arrive. Le miroir se moqua d'elle. Facile, au téléphone, de passer pour un être serein et lumineux, pour un ange. Mais dans la réalité? La jeune fille fit une grimace au miroir et revint s'asseoir près du téléphone. Elle consulta sa montre. Minuit. Elle était de permanence jusqu'au lendemain. Les appels se faisant plus rares entre deux et quatre heures, elle pourrait se reposer un peu. La jeune fille se mit à lire le compte rendu des écoutes précédentes: une veuve trouvait difficile d'assumer seule les cinq minutes à venir; une jeune femme s'angoissait à l'idée d'un concours. Après l'échec de son mariage et celui d'une aventure, elle n'avait plus confiance en personne. Tenez-moi la main jusqu'à ce que je m'endorme, demandait-elle. Une femme avait rêvé d'un plat de coquillages. Tiens, y'a pas de crabes, remarquait-elle. Le crabe est en toi, lui était-il répondu. Le lendemain, elle apprenait qu'elle avait un cancer. Elle avait de gros problèmes financiers, avait perdu cinq

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kilos en deux jours, ne dormait plus et n'arrivait pas à reprendre le dessus. Leur parole libérée par l'anonymat, les appelants dévidaient leur histoire. Certains parlaient sans se soucier du contenu, comme s'ils cherchaient à s'accrocher aux écoutants, à les retenir. La pièce vide, ouverte aux appels, retentissait des mots douloureux, des pleurs d'êtres en détresse qui avaient besoin de communiquer, d'être écoutés, pris en charge. La jeune fille se leva de sa chaise, s'étira, regarda, sur le panneau en liège, les horaires de permanence et inscrivit son nom dans le créneau de l'après-midi du mercredi suivant. Sur le mur, une affiche annonçait le manque d'effectifs dont souffrait la plupart des postes. Stéphanie alla boire de l'eau dans la petite cuisine sous les combles. Elle posa le verre précipitamment quand le téléphone sonna. Avant de décrocher le combiné, elle ferma les yeux pour mieux faire silence en elle et affiner son ouïe. Cachée, invisible, elle n'était plus personne, juste une ombre, une oreille. L'appelante ne savait par où commencer. Voilà, elle souffrait. Elle souffrait depuis l'âge de treize ans. Elle souffrait mais ne voulait pas le faire voir. Elle réglait les problèmes de ses copines mais n'arrivait pas à régler le sien, à se vider du mal qui se propageait en elle. C'était difficile à dire. Elle souffrait car son père lui avait fait à elle et à ses sœurs des choses qu'il ne fallait pas. Elle souffrait car le père de sa fille venait d'être assassiné. Elle aurait voulu les tuer, les assassins et son père. Elle en voulait à tout le monde, surtout au train, au mec. Pourquoi elle était née si c'était pour vivre malheureuse? Si c'était ça, la vie était horrible, c'était un cauchemar dont il était impossible de sortir seul. Heureusement, sa fille

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était là. Elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui qu'elle aimait. Alors pourquoi ça lui était arrivé? Elle aurait voulu qu'il revînt pour partir avec lui et son bébé. A chaque fois qu'un train passait, elle avait l'impression que son cœur s'arrêtait. Elle en avait marre de faire des cauchemars la nuit, de se réveiller en sursaut en croyant qu'il serait à côté d'elle ou que son père rentrait dans sa chambre. Son père, c'était un con, un malade, un débile, un gros tas de merde. S'il faisait encore un pas de travers, elle le renverrait en taule et là, elle l'espérait, il y resterait jusqu'à la fin de sa vie. L'appelante raccrocha brusquement et Stéphanie se sentit désemparée, frustrée: elle n'avait pas réussi à aider cette jeune fille, à trouver les bonnes paroles. Certaines germent, d'autres ne donnent rien. «Le cœur du sage est à droite, disait l'Ecclésiaste, le cœur de l'insensé est à gauche. » La sonnerie se fit entendre. Stéphanie saisit le combiné mais personne ne parla. Appel muet comme la lettre hébraÏque Aleph qu'on ne prononce pas. Bouche ouverte qui ne produit aucun son audible. Blanc dans lequel réside le secret, comme celui entre les lettres, appel à l'interprétation. Une troisième oreille en Stéphanie entendait une respiration haletante, les cris étouffés d'un corps crispé prêt à éclater en sanglots. On raccrocha. Maladie, mal à dire, c'était connu. Stéphanie se demanda comment transformer en mots les pulsions montant de ces corps, comment délier leurs bouches. Et pourquoi n'éprouvait-elle aucune gêne à écouter les appels fous ou sexuels, à entendre ceux qu'on appelait les masturbateurs lui dire qu'elle avait une jolie voix? Etait-elle donc perverse? En groupe de partage, Simon Lieber, le psychiatre qui supervisait les écoutants, lui avait assuré que non: elle se culpabilisait trop ce qui n'était pas le cas des pervers;

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ces derniers ne se remettent pas en question et ne s'intéressent pas aux émotions complexes des autres. La jeune fille ouvrit le journal de IZafka qu'elle avait emmené mais s'aperçut qu'elle relisait deux fois la même page. Elle songeait à Simon, aux jeux de rôle qu'il animait avec les écoutants. Elle voulait se faire remarquer de lui, l'intéresser. Il l'avait ramenée chez elle après la dernière réunion et lui avait posé beaucoup de questions sur elle. Oserait-elle, la prochaine fois, l'inviter à boire un verre? Elle ne savait même pas s'il était marié, ignorait tout de lui. Elle rit d'ellemême. Allons, ne pas rêver à l'impossible. Fatiguée, Stéphanie s'allongea sur le petit lit. Elle n'eut pas le loisir de se détendre. Le téléphone sonnait à nouveau. - Allô? C'est vous? Oh, je suis contente que vous soyez encore là. C'est encore Marianne. Vous êtes un ange et je voulais vous remercier une fois de plus et vous confirmer que je suis réalisée. Je suis le Christ réincarné. Je vais sauver l'humanité. J'ai eu des révélations. Vous voulez m'en parler? - Je vous ai déjà dit qu'il faut d'abord que vous me donniez votre numéro de téléphone! Je vous intéresse, n'estce pas? Oui, mais... - Non, taisez-vous, ne me parlez pas encore une fois de la sacra-sainte règle de S.O.S Amitié. Les lois sont faites pour être transgressées. Et j'ai des secrets à ne révéler qu'à vous. Vous ne me trouvez pas fascinante? Si, Stéphanie était fascinée. Epuisée, aussi. De guerre lasse, elle capitula. Une voix ravissante lui avait jeté un sort et l'entraînait là où elle n'était pas.

II

arianne composa le numéro de son écoutante, hésita puis raccrocha. Elle avait envie de révéler à Stéphanie qu'elle était LE Créateur mais se sentait trop fatiguée pour avoir la force d'expliquer. La jeune femme porta la main à son front, marcha jusqu'à la cuisine, remplit une tasse de thé et de lait, beurra deux tartines. Une ogresse en elle l'obligea alors à ouvrir une bouche gigantesque, avide, vorace, à engloutir le pain sans mâcher, sans sentir le goût, avec violence, comme on se sacrifie. Besoin de se remplir la panse. Elle voulait manger sans fm, n'était jamais rassasiée. Plus elle mangeait et plus elle avalait d'angoisse. Une angoisse qui envahissait son corps. La flûte de pain s'écartela et du sang en coula. C'était la fleur du pain, c'était son père qu'elle mangeait pour le faire renaître. C'était le corps du Christ, le Seigneur, aussi, qu'elle avalait. Mais elle-même, dans la bouche de quel géant ou Dieu fou se trouvait-elle? Je mange, je m'ange, ça me dém' ange. Marianne s'aperçut qu'elle (elle? Etait-ce bien elle qui mangeait ou une autre qui mangeait sa vie dans son assiette?) avait fini le pain, le beurre. Le beurre, c'était sa mère. Elle se sentit lourde, encrassée, grasse à l'intérieur. Animalisée. Liquéfiée dans son cocon, chenille malhabile et rampante, elle se transformait en larve. Une larve gélatineuse, gluante, dégoûtante.

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Honteuse de sa boulimie, Marianne soupira. Heureusement, elle savait que son besoin de nourriture signifiait qu'elle arrivait en fin de crise; en début, elle était trop nouée pour manger. Et, surtout, quand elle devrait s'arrêter de bouffer, cela se réaliserait. C'était pas elle qui décidait, c'était comme au manège, on ne pouvait descendre avant la fm, c'était comme ça, établi à l'avance, y avait rien à faire. Sa vie, bulle où elle s'ennuyait, était guidée, tracée, minute par minute, dans les moindres détails. La veille, par exemple, elle avait été programmée à coudre pour son fils et cela s'était accompli. Rien d'autre à faire que se laisser porter. Marianne se leva et fit le tour du salon comme un automate en songeant que son existence était liée au monde et qu'elle ne vivait pas dans le même univers que les autres gens. Ceux-ci n'existaient d'ailleurs que lorsqu'elle passait. Le reste du temps, ils étaient des fourmis, des pantins qu'elle regardait du haut de sa bulle de bande dessinée. Comme Walt Disney qui figurait chaque mouvement des héros de ses dessins animés, Dieu, parce qu'il s'ennuyait, avait tiré le monde du néant, inventé des histoires et s'était mis dans des personnages qui lui plaisaient. Par conséquent, tout ce qui existait reflétait l'angoisse d'un Dieu seul dans sa bulle et s'amusant à briser les jouets qu'Il avait construits. Quand Il aurait éliminé tout le négatif du monde, il ne resterait que la pureté. Ne faut-il pas nettoyer ce qui est sale? Pareil pour la planète. Marianne s'assit par terre et joignit les mains, les yeux brillants. Oh oui, elle était sûre que, comme le monde, elle évoluait vers le bonheur. Pour elle, en effet, n'existaient que deux possibilités: ou bien rencontrer l'homme de sa vie ou bien s'assumer en travaillant. Mais Dieu, apparemment, ne souhaitait pas qu'elle exerçât son métier de couturière: n'en

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était-elle pas empêchée dès qu'elle s'y essayait? Elle ne comprenait d'ailleurs toujours pas pourquoi le Créateur le lui interdisait et lui faisait subir sans arrêt des épreuves. Sans doute allait-il lui faire rencontrer son âme sœur? Elle avait cru la trouver en la personne du docteur Nathan avec qui elle avait entrepris une psychothérapie mais il ne réagissait pas à ses avances. Elle était pourtant sûre qu'il vibrait pour elle en secret. Comment trouver l'homme de sa vie, c'est à dire l'être en évolution spirituelle avec qui elle pourrait vivre un amour vrai? Si elle avait divorcé deux fois c'était qu'elle ne pouvait pas se cantonner Marianne buffet dans une vie étroite. le bouquet de roses sur le sur la pas mis ce matin fixa avec stupeur

de la cuisine. Ne l'avait-elle

table du salon? Ce n'était pas la première fois que les objets changeaient ainsi de place, c'était sûrement un signe. Songeuse, elle regarda par la fenêtre. Deux garçons du quartier se disputaient pour avoir le ballon. Au lieu de jouer avec. Les partis politiques, c'était pareil. La jeune femme se beurra une autre tartine, soupira en constatant que deux couteaux avaient disparu. Encore un mini-miracle, encore une preuve qu'elle ne se trompait pas et qu'elle était Dieu. De même que Lui, elle était seule dans un labyrinthe, une voie sans issue. Comme dans ce film où les gens, dans une maison de poupée, étaient eux-mêmes les jouets d'une petite fille, sa vie ressemblait à une histoire. Seulement, et la jeune femme fronça les sourcils en se posant la question, Marianne comme comme un passage n'en avait-il pas été gommé? se rappela que, dans un délire, elle s'était vue

la fée possédant la baguette magique, dans un autre, le Christ. La seule différence entre elle et Jésus était

qu'il se mettait en avant pour prêcher alors qu'elle se trouvait derrière, obscure, méconnue.

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Marianne s'immobilisa au souvenir des quinze jours où elle avait été clouée dans son lit avec les attitudes du crucifié. Encore maintenant, la croix portée lui faisait mal dans le dos et, dès qu'elle voulait travailler, son épaule la faisait souffrir. Aïe...

« Maman! Maman! » Marianne n'entendit pas son petit garçon qui, mouillé de sueur, la secouait. « Regarde-moi, maman, c'est moi, Colas I J'étais au fond de l'eau, sur mon lit radeau qui naviguait sur une mer de nuages et dans ma gorge des fourmis m'étouffaient. J'ai eu peur d'être envahi. A quelle vitesse ça marche, une fourmi ? Ça rêve, une fourmi? Maman, c'est Colas! Maman! » Colas se rappela un épisode de son feuilleton à la télé. La mort vient de la mer. Sa mère, où était-elle? Pareille à un ours de pierre. Des fois, c'est drôle, elle ne le voyait pas. Comment lui dire qu'il était là ? Il Y avait des choses bizarres dans sa tête mais des fois ça ne sortait pas. L'enfant réfléchit qu'il pourrait faire le fou sur la moto de son copain Samuel, comme ça, lui aussi, il irait à l'hôpital et elle viendrait le voir. Ou alors, il pourrait ne plus avoir faim, ne plus manger et il serait malade. Sa maman aussi, elle était beaucoup malade mais il voulait pas qu'elle parte encore à l'hôpital, alors il se cacherait avec elle. Des fois, elle disait: «Tu es dur, Colas» mais c'était même pas vrai! Et d'abord, il serait si sage qu'elle resterait toujours à la maison. Sage comme Pinocchio, il serait! Et il irait pas chez son père. Son papa, il l'aimait bien, c'était pas sa faute si sa nouvelle femme lui demandait toujours ce qu'il mangeait chez sa maman. Colas aimait pas quand cette femme disait que sa maman était folle. C'est celui qui le dit qui Y est, d'abord! Maman? Maman, c'est Colas! Maman! cria-t-il de plus en plus fort.

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L'enfant regarda Marianne qui s'était levée et tournait dans la pièce, poings sur les hanches, sourcils froncés. Ce qu'elle ne comprenait pas, c'était pourquoi, si elle était Dieu, elle avait inventé un monde comme ça, imparfait. L'idée qu'un univers parfait aurait peut-être été trop ennuyeux la rassura. Elle eut la vision d'une fourmi affolée marchant sur une boule sans trouver de ligne, cessa de tourner et s'aperçut que Colas tournait à côté d'elle. Lui aussi, il savait faire la toupie! Tiens, sa maman était réveillée! Elle pourrait pas lui raconter une histoire? Des fois, elle jouait avec lui et elle riait fort, c'était rigolo et ils allaient acheter plein de jouets. noyé. Maman, tu me vois? J'ai rêvé, j'ai eu peur de mourir

- Non, Colas, tu ne vas pas te noyer. Tu es sur terre pour aider ton père à aller vers Dieu. - Mais où Il est, Dieu? laisse être malade? Sur la croix? Pourquoi Il te

moi!

Tu me fatigues, Colas. C'est toi, ma croix. Laisse-

Marianne ferma les yeux. Son fils l'épuisait. Il était vraiment sa croix. Une nuit, elle avait rêvé que sa mère faisait le signe de croix sur le front de Colas. Quand elle avait enlevé la main, le front saignait. Parfois, il lui faisait peur quand il la regardait. Comme s'il pouvait lire sur son front son passé, son présent et son futur. Elle était surtout inquiète pour l'aîné qui travaillait mal à l'école. Mais c'était la faute des professeurs qui étaient dépourvus de sens psychologique. Comme les psychiatres, d'ailleurs! Alors qu'elle avait vingt ans, l'un d'eux ne lui avait-il pas proposé, pour l'aider, de lui faire l'amour? Celui de l'hôpital psychiatrique n'était guère mieux! Il se laissait agresser par elle et tout ce

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qu'il trouvait à dire c'était qu'elle était une marginale, qu'elle avait besoin d'un compagnon. Il ne comprenait décidément rien. Il ressemblait à un malade mental. Quant au psychomotricien qui s'occupait de son petit Colas, il ne savait que la culpabiliser. En fait, le seul avec qui elle avait pu travailler sérieusement était le docteur Nathan. Marianne se souvint de la séance où le thérapeute s'était placé derrière elle, allongée sur le matelas. Elle avait alors vu distinctement les yeux horribles, pleins de haine, de sa mère; un regard si insoutenable, si médusant que le bébé qu'elle était redevenue avait hurlé, hurlé. - Maman, pourquoi tu cries comme ça? Maman, j'ai peur ! Terrifié par les hurlements de sa mère, Colas s'adossa au mur, étendit les bras en croix. Voilà, il était une croix. Il étira ses membres le plus loin possible, jusqu'à avoir mal puis baissa brusquement les bras et courut jusqu'à son lit où il se cacha sous les couvertures. C'est toi, ma croix. Quand sa maman disait ça, elle faisait un grand trou en lui et arrachait un petit morceau de son cœur et il faisait caca dans sa culotte. Il aimait pas être une croix et il aimait pas le caca dans sa culotte. Alors il voulait plus entendre sa mère crier. Il se boucha les oreilles mais les mots de sa maman résonnaient dans sa tête et tournaient comme des souris à tête de dame; puis ils disparurent et il appuya fort sur ses paupières; il était dans un trou noir au fond de la mer, un trou qui avalait la terre et sa mère, tous deux dans un cercueil de verre, il se sentait bien, c'était comme un long sommeil. Sa mère aussi, des fois, elle dormait longtemps. Il marchait alors tout doucement mais, des fois, il avait envie de faire du bruit exprès pour la réveiller.

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« Réveille-toi, maman, tu es une belle au bois dormant et moi un prince charmant et, tu sais, je te ferai une piqûre pour te transformer en palais de verre et on se cachera tous les deux pour ne plus voir les autres. Et aussi, je t'emmènerai dans le champ d'à côté. Tu sais, j'ai trouvé trois trous, oui, moi tout seul! Y a peut-être un trésor caché dedans! Moi, un jour, j'aurai un château comme les rois et y aura une grande forêt autour. Dedans, y aura même des étoiles d'araignée! Et une mouette échappée de ton rêve. Et un beau cerf-volant vivant. Mais ne crie plus, maman, ne crie plus! » gémit l'enfant, le pouce dans la bouche, les larmes coulant le long de son visage. Colas ferma les yeux pour mieux voir le cerf-volant; il dévida le fil, tira la ficelle par petits coups, le fit décoller; ça y était, le cerf-volant atteignait la cime des arbres et se mettait à danser très haut dans le ciel! Qu'il était beau! Colas sortit des couvertures, se leva, les bras en balancier, enfant mouette qui s'envolait. Soudain, tout devint noir et il fit un geste pour l'enlever. Il regarda la lumière. Où était parti le noir? N'allait-il pas l'avaler? Le petit garçon rapprocha les quatre doigts de sa main gauche du pouce de la droite, contempla ses mains un long moment puis les joignit. Si Dieu faisait que sa mère guérisse, il se mettrait plus en colère et ferait plus jamais de bêtises avec Samuel. Il était même prêt à ne plus voir son copain et à partir. Loin. Au fond de l'eau, dans une cage en verre, avec des fourmis dans la bouche pour l'empêcher de déchirer la nuit de ses cris et de crever les cieux par sa prière. Oui, et quand sa mère guérirait, il enverrait des fleurs à Dieu. Colas mit alors un doigt sur ses lèvres, perplexe. Comment les lui faire parvenir, les fleurs, à Dieu? Il se rassura. Dieu est grand, disait sa maman. L'enfant sourit et Dieu sourit au monde.

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Quelqu'un qui s'appelait Colas pleurait dans une chambre mais il n'était pas seul: des nuages l'accompagnaient et une partie de lui était cachée ailleurs, très loin en arrière, à bord d'un cerf-volant qui l'emmenait dans un univers où rien ne pouvait l'atteindre.

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