LE JEUDI DE MONSIEUR ALEXANDRE

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Ma mère meurt. J'ai quatorze ans. Et puis plus rien. Enfin presque. Un temps fou pour me reconstruire. Je viens d'avoir quarante ans. Je me sens de plus en plus calme. Donc très énervé. En moi, s'incurve un changement infime, à peine perceptible au début, puis ça part en nouille ou ça prend la tangente, c'est selon. Et mère Teresa à Palerme qui me prédisait : " Tu vivras de peu mais d'essentiel ".
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296385726
Nombre de pages : 128
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Le jeudi de Monsieur Alexandre

Collecrion ECRITURES dirigée par Maguy A/bet

Alexandre Millon

Le jeudi de Monsieur Alexandre
roman

L'Hannattan

~ L'Harmattan,

1999
~

5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris

France
Montréal (Qc)

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Canada H2Y 1K9

L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-7739-9

Efforçons-nous de conserver une capacité d'étonnement. Oui. Mais si c'était la banalité qui contenait le secret de l'énigme? Quelle énigme? L 'homme ordinaire, bien sûr. Jean Vautrin

à Antonello Palumbo

Préface
C'est unjeudi soir, assez tard, et assez fatigué que je me suis saisi du manuscrit d'Alexandre Millon, Le jeudi de Monsieur Alexandre... et il ne m'est pas tombé des mains. Ouf! Ce n'était pas la centième autobiographie tapée à la machine comme j'en avais déjà parcouru, quelques-unes pour le jury de la Plume d'or... Un petit :&isson : « Tiens, on dirait un écrivain». Non qu'il y ait des critères stylistiques, sémiotiques flagrants pour en juger, mais un je ne sais quoi de subjectif et d'imaginaire, qui pourfend le réel, le nôtre, une petite musique, comme on dit, qui se met à réinventer le monde. Le Millon a la plume ondoyante, soyeuse, râpeuse qui, entre neiges et soleils, parfums et nuits d'été, morts et germinations, enjôle. Ça déambule dans sa saga intérieure, à partir d'infimes cassures: écriture-kaléidoscope, va-et-vient entre chimérique et réel aigrelet: en voilà un qui aime faire tinter les mots, tintinnabuler les sons sur fond de chair voluptueuse et de désespoir naturel. Derrière le corps féminin que la plume millonesque enroule et déroule dans un fox-trot existentiel, on entend le rire rocailleux d'un Henry Miller qui se disait aussi que la femme était le seul chemin initiatique pour apercevoir une infinitésimale lueur d'absolu. J'oubliais: Li. Un papillon de nuit aux yeux noirs, au cœur gravé d'énigmes. Rien que pour Li, découvrez ce Monsieur Alexandre qui n'est pas si Alexandre Millon que ça... Pascal VREBOS

Patmos - Grèce

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Au moment où commence l'histoire, je savoure un café-crème et une religieuse à la terrasse d'une brasserie. Une passante me regarde, s'arrête, pouffe de rire, puis s'en va. Ses paupières asiatiques sont étirées vers les tempes, il y a quelque chose de troublant dans l'humide éclat de ses yeux. Est-elle sous euphorisant? Un peu piqué au vif, je lui jette un regard discrètement évaluateur, elle est petite et vive, et, malgré ce grincheux mois d'hiver, elle porte une minijupe bombée d'amour. Que faire? Quitter ma table, courir vers elle en beuglant une chanson paillarde? Vissé à mon siège, j'ai l'œil télescopique du brave loup d'un Tex Avery. À ma droite, une vieille dame à chapeau distingué, croise mon regard, puis baisse les yeux, l'air embêté. À ma gauche, au miroir, je vois un ahuri, avec de la crème Chantilly plein la moustache: c'est moi.

Ecrire, je n'ai pas-l'habitude... Quand on commence à écrire les gens qu'on connaît, on ne les reconnaît plus, et ceux qu'on ne connaît pas on espère le toucher bientôt. On ne se reconnaît plus soi-même. C'est curieux, en parler est pénible, taire, se taire encore plus. Il y a l'indicible, là, où parfois tout se brouille. Il y a surtout cette peau très fine entre le visible et l'invisible. Quand il y avait Marie, j'étais à la fois moins seul, et plus abandonné. Ici, en écrivant, je me sens ni seul ni délaissé. Je ne me sens pas. Je suis tout entier dans une écoute. Alors, j'espère que nous serons plusieurs, au moins deux quoi, à nous retrouver dans cette histoire commune qui pourtant n'existe nulle part, puisque c'est chacun la sienne. Sienne, une très belle ville de Toscane, j'en parlerai plus tard...

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Ciel bleu Magritte ou Memling ou Matisse sur Bruxelles. J'écoute la radio dans le brouhaha du bar, on parle de l'œuvre de Kieslowski, cinéaste des couleurs et du subtil. Le récit est entrecoupé d'une publicité, le slogan d'une banque: ... ma banque c'est ma liberté... Quelqu'un a baissé le son de la radio. Bleu. Le ciel. Il fait froid, non plutôt frais, disons sec et frais. Un soleil esquimau, comble ma nuque d'attouchements aussi doux que lèvres amoureuses. La météo prévoit la neige. Dans ce coin tempéré et confus, la neige on n'y croit pas tellement ou alors, un petit saupoudrage fondant, un jour ou deux, et puis basta! Quelque chose manque, toujours. Quelque chose manque à toute contrée du monde. Trop doux, trop rude ou trop mélangé. C'est bien, le manque... Vive le manque! Attention tous ensemble pour le manque: hippip-pipe hourra! Bon, ça commence bien. L'inconnue, avec minijupe et rire assortis, est loin maintenant. Un petit point dans la foule, qui n'est qu'un ensemble de points, comme chacun sait. Soit X la fille. Et Y mon point de vue. Si on trace le segment entre X et Y. Bon. Bref Je n'arrive plus à la distinguer dans la masse. J'ai demandé un second dessert et un autre café. J'attends. J'entends la voix stridente de la nouvelle serveuse, une africaine fessue et radieusement empotée. Au bout d'un silence d'embuscade, très subrepticement, la pâtisserie tant attendue m'est servie par l'arrière-garde. Voilà, le poids de mon coude et celui de ma tête sur une tarte aux pommes. PIaf, ça fait ça... De plus, je n'ai toujours pas reçu mon café, faut pas trop en demander. N'étant pas, encore, une célébrité, il ne s'agit donc pas d'une 12

invitation à une caméra cachée. Hormis, cette vieille dame copieusement bijoutée, qui ne me quitte plus du regard, avec son chapeau et ses craquelures de fond de teint, rien de spécial. Si, quand même, le patron me regarde, en me criant: « Qu'est-ce que tu dis? ». J'allais lui dire que je n'avais rien dit. Je ne parlais pas, j'en suis sûr. Je suis sur le point de lever la main droite: je le jure! Mais bon, tant qu'il est à me causer, je lui demande: - J'aimerais... Tiens voilà, la serveuse arrive avec le café, non, je me trompe, elle passe devant moi et dépose la tasse à un autre client. Ce dernier, lui fait un sourire visqueux, elle déhanche, puis repasse devant moi. Soit... J'émerge vers le patron qui hoche la tête devant ma rêvasserie. Il me connaît bien. Mais là, je ne rêvassais pas. C'est à cause de cette... - Alors t'aimerais quoi! ? répète-t-il - Un café merci ! Le patron c'est Marco, il a des épaules tombantes en bouteille de Perrier. De profil, il ressemble à un chien pékinois. De face, eh bien, à un autre chien pékinois. J'ouvre le journal. Caché derrière, j'essuie discrètement mon coude aux pommes avec une serviette. Je tente d'imaginer la serveuse africaine nue sous sa blouse, ses seins gonflés avec des bouts rugueux et sombres, trempés dans une teinture ancestrale. Jambes longues, cuisses infinies, sagaies qui viennent se planter sur l'aplomb trop proéminent des fesses, et je vois, en fait, une grosse belle tête noire, émergée d'un chemisier jaune. Telle une abeille duveteuse et zézayante dans le calice d'une tulipe, elle tarde à bouger, lascive, elle traîne, passant de table en table, elle m'ignore. Vengeur, je tends un élastique. J'étire le caoutchouc au maximum puis brusquement le lâche. Tchac ! Machette angolaise. L'insecte est décapité au centre de la fleur, en pleine beauté. 13

En première page, la grève des profs, contre l'enseignement à deux vitesses. Désormais chaque élève disposera de 1/33 ième de l'attention du prof à cause des classes surpeuplées. Je scrute les petites annonces. J'ai tout mon temps. On devrait exiger de chaque adulte responsable un diplôme homologué d'oisiveté temporaire. Une joie simple m'envahit comme le vent sur des robes estivales. Cette brasserie est située près du quartier de la Bourse au centre de Bruxelles. J'y dispose de ma table attitrée, où je profite d'une vue d'ensemble privilégiée. C'est un endroit rococo tout en lustres et balustres, avec des miroirs encadrés d'or, des murs chargés de bibelots biscornus, des angelots suspendus... Marco et moi, c'est bonjour, au revoir. De temps en temps, quand même, on se parle davantage. Des bribes, des silences, des phrases brèves, des bouts de ficelle noués bout à bout. Douze personnes d'un coup. Une bande d'étudiants: les apôtres de demain. En grève, l'école est fermée. L'un d'eux, chevelu et barbichu, s'impose d'une voix forte et grave. Ce sont des étudiants en philo, le pire et le meilleur, c'est selon. Bavardages sur les phénomènes « Internet» et « la Macarena ». Certains sont outrés par l'Ïrliustice du monde, le plus «doué» s'insurge contre le prix exagéré des vêtements Morgan. Marco lui, se métamorphose soudain en une déesse hindoue, il a une multitude de bras. J'ai de plus en plus envie de ce vénéré café. La serveuse, noir café, continue de m'ignorer. Sous son chemisier jaune-abeille, ses gros seins tressautent. Rebondissant sur la butte du ralentisseur, deux taxis jaunes passent, vides, désœuvrés, désinvoltes. Je me souviens, je me 14

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