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Le jour ne savait pas que l'obscurité tomberait

De
255 pages
Enfant de la rue, Mobali Nkoy entre dans l'armée. Il gravit les échelons et devient commandant de la Garde présidentielle. Craignant d'être accusé de péculat, il s'empare du pouvoir par un coup d'Etat sanglant au cours duquel il tue le Président de la République. Devenu chef de l'Etat, il dirige le pays en despote. L'auteur fait entrer, dans ce roman, l'histoire, les drames et les grandes espérances de la République démocratique du Congo.
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Le jour ne savait pas que l’obscurité tomberait Roman congolais (R.D.Congo)
Gaston MUTAMBA LUKUSA
Le jour ne savait pas
que l’obscurité tomberait
Roman congolais (R.D.Congo)
L’HARMATTANRDC
© L'HARMATTAN, 2010 57, rue de l'ÉcolePolytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 9782296120501 EAN : 9782296120501
Chapitre 1 :Le coup d’Etat Il est midi. La vie semble s'arrêter sous ce soleil ardent du mois de janvier au Congo. Ce calme de sieste est interrompu par un bruit progressif, lointain et désormais familier au paysage. Ce sont les vrombissements des moteurs d'un avion DC 3 de la compagnie aérienne SABENA en provenance de Bruxelles. Ce bruit fit bondir quelques chèvres couchées sous un palmier non loin de la piste d'atterrissage de l'aéroport de Kinshasa. Tel un majestueux oiseau de fer, l'avion vire lentement à gauche et entame les manœuvres d'approche. Le train d'atterrissage est déjà sorti quand il amorce sa descente. Les passagers sont quelque peu secoués quand les pneus touchent le sol et que les freins sont actionnés. L'avion roule ensuite lentement sur la piste dans un bruit fracassant puis s'immobilise. De ses entrailles jaillissent des passagers. Il s’agit d’un groupe de religieuses suivi d'un grand homme blanc se distinguant par un chapeau blanc. Ils sont accueillis sur la passerelle de l'avion par l'odeur de la terre brûlante. Ils ont quitté l'Europe en plein hiver et les voilà maintenant plongés au cœur d'un brasier humide. Le grand homme scrute les alentours en quête d'un visage familier ou d'un signe amical. Il ne voit ni l'un ni l'autre. Il marche alors vite vers la sortie. Quand il atteint le parking, un chauffeur congolais qui est debout à côté de sa voiture l'interpelle. C'est le chauffeur du gouverneur général du Congo Belge. Bienvenue, Monsieur le colonel Parmentier ! L'homme au chapeau blanc s'approche du véhicule. Le chauffeur lui ouvre la portière de la voiture avec déférence. Il s’y engouffre et retire sa cravate. L'ardent soleil d'Afrique n'épargne pas le nouveau venu. Il est déjà en nage. Son front est moite de sueur, ses cheveux sont collés et sa chemise est trempée.. La voiture démarre sur les chapeaux de roue. Le colonel de l'armée belge regarde avec
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beaucoup de curiosité le paysage planté de cases en terre d'argile qui défile le long de la route de l'aéroport. C'est la première fois qu'il foule le sol africain et qu'il voit tant de visages noirs. Il ne s'imaginait l'Afrique qu'à travers les images des films de Tarzan ou la bande dessinée d'Hergé intituléeTintin au Congo. Il est donc désappointé de ne rencontrer ni éléphant ni lion ni singe sur sa route. Après le défilement des cases en pisé de la cité indigène, il est surpris d'apercevoir un alignement de villas blanches avec des clôtures bien entretenues dans ce que l'on appelle la ville européenne. La voiture entre finalement par le grand portail de la somptueuse résidence du gouverneur général qui l'attend au salon. Bonjour colonel Parmentier. Nous vous attendions depuis la semaine passée. Je vous présente M. Paul Deback, commandant de la garnison de Lisala. Il vous servira de guide et vous assistera dans votre mission. Voici M. Weber et M. Pétion, mes adjoints. Vous devez être fatigué après un si long trajet ! Vous avez raison, M. le gouverneur général. Je ne vous retiendrai pas longtemps. D'après mes informations, vous avez pour mission non seulement d'inspecter nos casernes, mais aussi de sélectionner des soldats congolais susceptibles s'être promus au grade de sousofficier. Certains d’entre eux seront recrutés comme agents de renseignement de la Sûreté nationale. Comme cela, nous saurons ce qui se passe parmi les soldats indigènes. Oui, je commence ma mission par le Nord du pays. Il y a un avion qui part pour Lisala dans deux jours. En attendant, vous êtes mon hôte. Deux jours après, le colonel Parmentier se retrouve à Lisala. Après une semaine d'inspection militaire, il est vite familier avec son nouvel entourage. Cet aprèsmidi, il fait moins chaud. Le ventilateur agite les papiers qui jonchent le bureau fait en bois de wenge. Parmentier lit attentivement les rapports du personnel de garnison. Il se retourne vers le commandant : Paul, dismoi, qui est ce numéro matricule 784 ? Il s'appelle Mobali Nkoy. C'est un jeune homme doué et docile. Il est né non loin d'ici. Peuxtu me donner son dossier ?
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Parmentier parcourut plus attentivement le dossier. Il le classa soigneusement à côté. C’est ainsi que Mobali Nkoy fut sélectionné parmi les soldats congolais à promouvoir. Il fut aussi recruté et formé comme agent de la Sûreté nationale belge. Il était né à Bumba, une petite ville du Nord du Congo. Il est d’origine Gombe, une tribu guerrière qui vit dans la région des forêts denses. Très tôt, sa vie connut un drame. Agé d'à peine deux ans, il perdit son père au cours d’une partie de pêche. Celuici qui est tombé d'une pirogue fut happé, démembré et dévoré par des crocodiles qui abondent dans la rivière. Quand l'enfant atteignit l’âge de six ans, sa mère l’emmena à Mbandaka, cheflieu de la province, dans l’espoir d’une vie meilleure. Là, ils vécurent chez le grandfrère de celleci. Mobali fut inscrit dans une école tenue par les Pères de Scheut. C’était un bon élève. Mais le sort continua à s'acharner contre lui. Il avait à peine passé six années à l’école primaire que sa mère mourut d'une crise de malaria. Accusé d’avoir tué son père, puis sa mère par la sorcellerie, son oncle le chassa de la maison. Il grandit dès lors dans les rues de Mbandaka. Son destin bascula le jour où il fut enrôlé de force dans l’armée coloniale à la suitedeslevées annuelles. Comme des écoles étaient installées dans les camps militaires, l’armée lui permit de poursuivre son éducation. Il était non seulement doué mais aussi docile. Cette dernière qualité lui permit de monter vite en grade. Il se retrouva sergent à la veille de l’indépendance du Congo. C’était le grade le plus élevé auquel pouvait prétendre un indigène. A cette époque, l’armée était exclusivement commandée par des officiers belges. Dans la frénésie de l’africanisation des cadres qui suivit l’indépendance du pays en 1960, il fut promu colonel du jour au lendemain. La fin rapide du régime colonial n’avait été prévue ni par les colonisateurs ni par les colonisés. L'élite locale n'avait pas été préparée à l'exercice du pouvoir. La pagaille était généralisée. Les interférences de l’ancienne puissance coloniale semèrent davantage la confusion. Des conflits interethniques plongèrent le pays dans le chaos. La guerre civile dura quatre années. Elle causa la mort d’environ cinq cent mille personnes. La plupart des infrastructures sociales furent détruites. Peu de temps après l’indépendance du pays, les nouvelles autorités du pays nommèrent Mobali commandant de la garde présidentielle. A l’âge de trente ans, il s’empara du pouvoir à la
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suite d’un coup d’Etat militaire. Le chef de l’Etat fut tué. Il en fut de même de plusieurs personnalités qui lui étaient proches. Des témoins racontent que l’ancien président, un homme débonnaire, fut tué de la propre main de Mobali. Il avait perpétré le coup de force pour échapper à d'éventuelles poursuites judiciaires. L'ancien président de la République le soupçonnait de détournement des fonds et de trafic d’influence. Sentant venir le danger, il prit les devants. Il renversa celui dont il était censé protéger la personne. Un mois après son accession au pouvoir, il s’attribua le grade de général. Il se mit ensuite à éliminer physiquement tous ceux qui l’avaient aidé à organiser le putsch. « C’était moi ou eux », expliquatil un jour. Il ne voulait que personne ne s’attribue le mérite de l’avoir fait roi. Il régnait par la violence et avait instauré un régime de terreur basé sur la torture systématique. Tous ses rivaux, vrais ou supposés étaient liquidés sans pitié. Mobali avait cru très tôt dans la capacité de l’argent pour régler tout problème. Pour lui, tout homme était corruptible à des degrés divers.«Il suffit d’y mettre le prix. N’importe qui peut être acheté.» disaitil souvent. Pour lui, l’argent allait de pair avec le pouvoir. C'était la plus puissante source du pouvoir, loin devant les chars et la parole. Dès sa prise de pouvoir, il chercha à détenir l'argent. C’est ainsi que la première chose qui le préoccupa fut le contrôle des caisses de l'Etat. Le lendemain du coup d’Etat, il convoqua dans ses bureaux le gouverneur de la Banque centrale. Il le fit attendre pendant deux longues heures dans l’antichambre, question de lui montrer que c’était désormais lui qui était le maître du pays. Après cette attente qui parut une éternité pour l'argentier, il ordonna de le faire entrer.  Bonjour Monsieur le gouverneur. Excusezmoi de vous recevoir avec beaucoup de retard. Mais les affaires d’Etat ne savent pas attendre, ditil faussement.  Je le comprends fort bien, Excellence Monsieur le président, réponditil avec beaucoup de peine. Il lui était en effet déplaisant d’appelerprésident de la République cette « brute sanguinaire », comme il le qualifiait luimême dans ses pensées.  Je vous ai fait venir pour me faire rapport sur la situation du trésor public.
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