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Le journal de la métamorphose

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188 pages

Le Journal de la métamorphose est une autobiographie qui dépeint la vie réelle d'une lycéenne puis étudiante, de ses 17 à ses 19 ans. Il traite d'une recherche de soi-même et de la vie à travers le milieu, les expériences et les évolutions de l'univers intérieur de l'auteur du journal intime.


Des premiers rêves amoureux à l'abîme en passant par la passion amoureuse, c'est une véritable quête de l'Amour que vivra l'héroïne, au fur et à mesure des métamorphoses de sa vie et de sa conscience.

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Marine Rose

 

Le Journal de la métamorphose

 

Tome 1 Adolescence

 

 

 

Illustration: Néro

 

 

 

Publié dans la Collection Electrons Libres,

Dirigée par Poppy

 

 

 

Image

 

 

 

© Evidence Editions 2017

 

Le parfum des premiers rêves

 

I

 

Soirée de Fred

 

Je descends les marches du perron dans ma robe taupe. J'attends qu'avance la voiture de papa, m'installe dans son break couleur pierre de volcan.

Installée sur le fauteuil de cuir noir je regarde le paysage défiler de Balma au centre-ville de Toulouse, la nuit fraîchement tombée illuminée par les réverbères et les phares, et dans le ciel mes pensées défilent, diffuses, sans formes. Je sens l’excitation monter dans mon silence, à l’intérieur de ce grand calme qui donne à l’apparence une nonchalance. Papa aussi est silencieux. Seule roucoule sa musique.

— Fais attention, Marine, appelle-moi avant une heure pour que je vienne te chercher.

— Merci papa.

Et je claque la portière. Mes menues jambes nues interceptent la fraîcheur de la nuit tombée. Sur le trottoir. Le bruit de la ville. Les klaxons. L’excitation. Je me sens légère, légère, et en même temps, il y a cette légère crainte, sœur du trac. Cette exaltation, et puis ma timidité, ma réserve, mes doutes. Suis-je assez jolie ?

Je passe ma main dans les baby's hair de mes tempes, dans mes cheveux longs un peu sauvages, indomptables, châtains, que je secoue légèrement entre mes doigts devant le portail. Je suis prête. Fred à l’interphone. J’entre.

Le jardin est envoûtant et intriguant sous la nuit, ce petit jardin de centre-ville qui semble briller sous mes yeux. La musique pulse à l’intérieur, la porte s’ouvre et Fred s’avance. Ensuite je me souviens du bruit, de la musique, de la chaleur. Lila qui dansait les joues en feu. Sarah impressionnante qui semblait blaguer avec une complicité qui ne me laissait pas de place. Je ne me sens pas très forte pour blaguer, comme si quelque chose m’empêchait souvent de rigoler avec les autres. Parce que je trouve toujours cela trop bête même si j’aimerais en rire, comme les autres. Je ris un peu mais le cœur n’y est pas. Ou s’il y est, il dit "je veux participer ! Aimez-moi !". Je me sers des petits mélanges sur la table. Vodka-orange, vodka-coca. Je teste. Je n’ai pas trop l’habitude. J’aime le vin et le champagne. Je n’aime pas beaucoup la bière. Trop de litres et de mousse pour pas grand chose. Comme cette soirée ? Mais je suis heureuse au fond, car je commence à trouver l’ivresse, quelque chose de simple, de libre, quelque chose de sensuel - une touche amère enivrante - je danse.

Je voudrais me fondre - dans l’air - je voudrais que l’on m’aime - je sens mon corps comme un éventail qui se déplie, qui se libère, qui m’enchante. Il crie en sourdine dans mes sens. Mon cœur de feu qui plane tendrement comme abandonné au hasard, au silence mystérieux et profond qui couve sous la musique, le bruit.

Plus je suis ivre, plus je me laisse aller, plus les autres s’approchent de moi. Plus je me sens entourée. Les garçons me regardent du canapé, j’entends leurs commentaires. Je danse sur la pointe des pieds sur le parquet. Près de Lila et de Sarah qui m’ignorent un peu trop à mon goût. Fred vient danser avec moi - mais je ne veux pas qu’il me colle trop. Et puis la soirée se précipite. Je m’allonge par terre, ivre, pour sentir le sol tournoyer, l’ivresse, l’ivresse merveilleuse. Je me sens détachée.

La fumée sur la terrasse - la terrasse en bois clair inespérée en haut - Luc et Manu qui me charient, Raphaël qui rit et me regarde parfois avec un air grave, silencieux - je suis silencieuse, Manu me caresse le bras, je me laisse faire.

J’aimerais me sentir vraiment parmi eux mais je suis toujours étrangère. Même avec l’ivresse. Mais mon corps est là, moulé dans sa robe taupe, mes chevilles qui chavirent sous le ciel enfumé. Raphaël. Luc et Manu font le plus fort de la conversation, ils sont beaucoup plus bruyants que je ne pourrais l’être. Mais je plaisante un peu. Je parade quand je sors de ma réserve. Parade nonchalante. Moi aussi je sais dire cul, chatte.

— Bon, on aura appris ce soir que Marine est une cochonne !

Mais je sais m’adapter ! Je ne me sens pas proche d’eux comme le sont Sarah et Lila, mais je crois que je peux leur plaire, mon corps peut se faire une place ici, confortable. On l’aime, lui. On aime "mes magnifiques fesses bien moulées dans ma robe". Les garçons se sont accusés mutuellement de les avoir matées quand j’étais allongée sur le sol.

Je descends. Fred qui veut me parler, qui tente de m’entraîner dans le couloir. Je crois que je sais pourquoi... Oh non, Fred, ne gâche pas tout, toi tu m’aimes pour ce que je suis, je t’aime bien, mais je ne désire pas sortir avec toi. Je ne peux pas te l’expliquer. Je joue la pompette, l’innocente, je repars au milieu des autres. Les mêmes refrains. Je m’ennuie un peu. Je pense à Raphaël. Mais il ne se passe rien. Je téléphone à papa.

Le silence qui défile de derrière la vitre de la voiture contemplée. Le silence. La musique. Le souvenir. L’alcool qui bat encore lentement dans mes veines. Raphaël. Les garçons. Lila et Sarah qui m’ont semblées lointaines.

 

L’écharpe parfumée

 

Je sors du bain. Devant le miroir, je m’avance, nue, les cheveux mouillés. L’eau dégouline sur le sol. Carrelage blanc de ma salle de bain. À droite du miroir, un faux coquelicot, sur l’étagère en verre, dans son vase transparent.

Je regarde le visage de mon reflet. Cette étrangère que j’apprivoise encore. J’y cherche le souvenir de mon enfance, mon identité, la sensualité prête à éclore, la femme que je ne connais pas encore, qui m’effraie et m’attire.

Mon corps a gardé la minceur prononcée de mon enfance. Mais mes seins sont bien présents, arrondis, sans être lourds. Je me retourne. Mes fesses sont rondes, modelées par l’équitation.

— Marine !

Ma mère. J’enfile mon peignoir blanc.

— Marine, tu travailles ?

Elle débarque en trombe dans ma chambre.

— Fiche moi la paix ! Je n’ai rien à faire !

J’entends sa voix hystérique de derrière la porte de ma salle de bain. Long monologue qui s’évapore enfin dans le couloir.

La routine. Le travail. L’avenir. Moi, c’est le présent que je découvre. Enfin je me mets face à lui et je lui demande qui es-tu, qui je suis. Pour une fois il me semble que je ne suis pas face à une ombre, mais à un sourire.

J’attrape l’écharpe noire posée sur mon lit toute parfumée de l’odeur de Guillaume. Il l’avait oubliée en SVT. Je l’ai prise en pensant voir Guillaume à l’arrêt de bus.

Guillaume c’est un peu le beau gosse de la classe. Avec Lila on l’appelle l’extraterrestre. Je l’ai prévenu sur Facebook que j’avais ramassé son écharpe. Il m’a répondu : "OK. Comme ça tu auras mon parfum !

— Oui, elle est bien imprégnée ! C’est drôle, j’ai reconnu tout de suite ton odeur ! Bien que je ne t’ai jamais reniflé...

— Mdr ! File-moi ton numéro !"

 

Le parfum des sourires

 

Je viens de rentrer du lycée. Je me sens bizarre, mais bien. Peut-être amoureuse, déjà, à cause de cette écharpe parfumée, et lasse. Lasse de cette routine sans fantaisie, de ces murs bien tristes, des gamineries et du manque de maturité des garçons de ma classe.

Tout à l’heure, en sport, c’était la jungle, des bêtes bondissaient partout, bruyantes et infatigables, à se sauter les unes sur les autres sans arrêt... C’était notre première séance de muscu, le prof a bien compris ce qui se passait quand nous étions libres. Il a explosé à la fin. Je le comprends.

Guillaume, lui, était tranquillement assis à côté d’Antoine et regardait tout ça... Comme moi, en fait. J’ai pensé à lui, aujourd’hui...

Quand je lui ai rendu son écharpe le matin, en cours d’Espagnol, l’air de rien : "tiens, ton écharpe"', il s’est retourné et m’a lancé un magnifique sourire. Ensuite, il a dû passer au tableau pour faire un sketch en Espagnol, il m’a regardée plusieurs fois...

Lorsqu’il est revenu à sa place, juste devant moi, je l’ai surpris à sentir son écharpe pendant un moment, il la gardait juste sous son nez.

J’ai dormi avec hier soir. Je ne sais pas si elle a gardé mon odeur. Je m’étais tout de même aspergée de mon parfum au coquelicot - Flower by Kenzo.

Ensuite j’ai remarqué qu’il me regardait, avec Antoine. Et en physique, quand je me débattais avec Monsieur Bulle, il souriait... Quand j’ai traversé le vestiaire des garçons, j’ai croisé son regard. Il était spécial, beau, troublant. Tous ces regards n’échappent pas non plus à Sarah et à Lila. Mais peut-être que je me fais des films... Peut-être qu’il pense simplement que je m’intéresse à lui... Ce qui commence à être vrai !

 

Le lycée et l’île au trésor

 

Fermat. Façade de briques rouges, serrées, grande grille qui s’ouvre le matin - lycée. Monde d’ennui. Monde d’apparence. Où bat mon petit cœur un peu trop à l’étroit, sauvage, indiscipliné. Flottant sous les cours, rêveur, rêverie de s’évader, rêverie de danger. Sentir la vie.

Comme un matin à la pause, où je descends les marches en savourant ce rôle de lycéenne, quand il me semble soudain briller sous une autre lumière, plus libre. Comme si je contemplais un temps fragile, précieux, et que même cet ennui, cette bouderie étaient finalement jolis. Tout ce petit monde, dans ses instants de liberté, digne de convoitise.

Ma tête pleine de livres des sixties, comme des courants d’air de liberté et de folie mystérieuse, une folie qui me semble la vie, la vraie, celle que j’ai à l’intérieur, qui meurt d’ennui terriblement.

Je regarde un instant mon visage dans le miroir des toilettes. Mes cheveux lissés un peu flous comme des fantômes, ma bouche un peu rosée de stick à lèvres, mon visage qui semble me sourire même dans sa petite mélancolie, comme par miracle, tous les matins dans cette glace, à la même heure - alors que parfois d’autres miroirs me renvoient une image si laide que je m’effraie, comme un mutique appel à l’aide.

Ce miroir là, c’est ma sécurité. Ensuite j’ai la force et même la gaieté de sortir devant la grande grille, là où tout le monde se retrouve pour fumer et parler. Barbie et Lila vite aperçues.

Barbie, un jour, m’a dit que j’avais un visage angélique. Je ne sais jamais trop quoi raconter, j’aime bien me sentir dans le bain, au milieu de cet essaim de vie, être un peu ennuyée me convient de toute façon il est cool d’avoir cet air détaché, ce qu’aide la cigarette. J’ai l’air détaché sans cigarette.

J’écoute un peu et ris parfois, ou dis un mot gentil car ça me fait une bouffée de fraîcheur. Sinon je m’en fous. L’image du miroir me poursuit. Cherchant une sécurité. Mon apparence flotte. À l’intérieur je suis un peu plus loin. Je rêve à mes sixties. Je regarde la beauté de Barbie, de Lila, si différentes, qui tirent sur leurs cigarettes en parlant avec agitation. Quand même je me sens un peu à l’étroit.

Barbie, poupée aux cheveux platine qui font d’étranges boucles surréalistes, yeux clairs comme un ciel évaporé et vif, sourcils platine, peau diaphane. Lila, mélange d’Asie et de Russie, brune au teint hâlé, crinière bouclée épaisse en diable, une présence nonchalante et sensuelle, des yeux vifs et pensifs, de marron glacé.

Admirative et étriquée, pourtant, comme si ma langue ne pouvait jamais goûter les mots qui lui sembleraient savoureux, pleins, entiers.

Je commence à me faire à ce monde sophistiqué qui me semble un étrange jeu où je ne suis ni une perdante ni une gagnante blasée. Je commence à jouer. Tous les matins, tous les jours. Même si les pions n’avancent pas beaucoup sur le plateau, des mouvements imperceptibles ; peaufiner un style, un personnage. Trouver une beauté propre à la poursuite des rêves. Porter chaque jour une nouvelle tenue ravissante.

Parfois je me dis que je préférerais trainer avec des junkies, des hippies, avec des dreadlocks crados et des vêtements bouddhistes, avec une apparence non réfléchie et des discours profonds, libérés, sous les vapeurs de marijuana ; pouvoir parler d’une manière enlevée, cool et grave à la fois, comme une chanson de Bob Marley.

En réalité j’ai l’impression que je suis sur une île déserte et que je cherche un trésor. Sans cesse découragée de ne pas le trouver. Prise dans un sentiment de recherche vitale, alors que je ne parviens pas vraiment à croire en l’existence de ce trésor et que je sais encore moins comment faire pour m’en emparer pleinement ; parce que personne n’est là pour me guider, personne ne semble avoir trouvé en lui-même un trésor semblable.

Ma vie est un lent voyage bercé par l’ennui tel un mauvais rêve, un éloignement de quelque chose de plus intense, de quelque chose que je ne retrouve que dans mes rêves. Comme si je respirais un air artificiel, alors que quelque part m’attend un pur oxygène. Tiraillée entre mon désir d’être belle, d’être aimée, et celui de me sauver pour me retrouver loin de mon image. Parce que je ne peux pas être que ça, cette image ennuyée qui s’efforce souvent de sourire alors que son cœur rêve d’être ailleurs, d’être compris, de s’exprimer.

Personne ne me connaît vraiment, ne connaît, du moins, ce que je suis au plus profond de moi-même et ce que je veux être. Trouver mon trésor. Trouver qui je suis pour sortir de cette île déserte.

Car je commence à comprendre que le trésor est à l’intérieur, comme un parfum que seule je peux connaître, retrouver, un parfum qui m’appartient. Un truc qui m’offrirait une sublime renaissance. Un truc qui ferait chavirer tous mes sens en beauté.

 

La chambre blanche et sucette

 

Dans ma chambre. Le plafond qui tourne comme un sablier géant, blanc, dans tous les sens. Quel est le sens ? Quel est le sens du temps, qui coule qui coule... Comme une pluie de pétales de roses blancs sur mes paumes, ma peau fraîche et chaude. En dessous j’entends les battements de mon cœur - cette petite mécanique qui me relie à la vie. Elle pourrait s’arrêter. Pourquoi je vis ? Pour un instant joli. Un instant si joli qu’il semble volé au temps.

Je vois danser sur le plafond le visage de Guillaume, les sourires de Guillaume, ses yeux bruns noirs, en SVT en maths en sport et en histoire. J’ai envie d’être amoureuse, alors j’essaie de me dire que je le suis de lui, parfois je me force à penser à lui, pour tenter de provoquer chez moi un émoi, un sentiment amoureux, de la passion, ce sentiment que j’ai pu éprouver quelques fois, qui me rendait vivante, comme appelée par un danger magnifique.

Le temps coule lentement sur mon cahier de physique, et puis remonte sur mes doigts, sur ma peau fine le long du bras, glisse sur mon épaule et se fait impromptu, m’envahit, me terrasse. Le cahier de physique n’existe plus. Je laisse s’exhaler le délice qui me court dessus. Comme un souffle diaphane, le souffle d’un fantôme sacré, le fantôme du temps.

Et si l’éternité existe, n’est-ce pas ce sentiment ? The do - on my shoulders pulse dans la chambre, dans tout l’air. J’enlève mon pull blanc, mon t-shirt et me retrouve en soutien-gorge. Tchoupine miaule et saute sur le lit. Elle couche sa petite tête sur mon ventre. Mon jean, mon jean adoré.

Dans ma bouche, comme un parfum de cerise. Cette petite sucette en forme de cœur rouge que j’ai achetée au retour du lycée. Petite sucette, j’te lèche, j’te dévore. J’aimerais être un papillon.

En fait je suis dans une chrysalide. Blanche toute blanche, ma chambre et son grand lit, sa grande glace en face. Je me vois léchant ma sucette, allongée, quand je relève un peu la tête. La chambre semble deux fois plus grande et ça fait comme un œil qui m’observe, cette glace. Comme si j’étais dans une boîte et en observation. J’ai récupéré l’ancienne chambre de Michael. Je la trouvais plutôt cool. J’aime son style épuré qui semble un étrange luxe. Son tableau en noir et blanc de Twiggy à mobylette. Photos étranges. Tout cela ne semble pas avoir de sens. C’est ce que j’aime. On a composé quelque chose que je n’aurais jamais pu concevoir moi-même. Ça me donne l’impression d’être dans une chambre empruntée, masculine, une chambre masculine qui me regarde. Un théâtre où je suis libre. Toute seule. Avec Tchoupine.

 

Équitation et classe

 

Journée magnifique ! Je reviens de l’équitation. J’ai monté cette nouvelle petite jument crème, Dollie. Elle n’avait pas été sortie depuis un moment, elle avait un jus incroyable à revendre ! Nous avons galopé toutes les deux pendant une petite éternité...finissant par des grands cercles où Dollie s’incurvait parfaitement, sur la main, et galopant sur des barres au sol au-dessus desquelles elle semblait voler avec une pêche furieuse...

Ce matin Sarah me dit que pendant le cours d’histoire elle a surpris Guillaume en train de me fixer ; il était à l’autre bout de la salle et était obligé de faire basculer sa chaise pour me voir ! Il faut dire que j’avais mis ma petite robe bleu marine...

Ensuite, j’étais en Anglais à côté des beaux Thibaut et Arthur. Tellement cool et drôles ! Je me sentais extrêmement bien, au centre de leur attention, on s’amusait comme trois petits diables... On a fini par s’attirer les foudres de Madame Chouette, cette vieille mégère débile !

En physique, l’après-midi, je me suis retrouvée derrière eux avec Sarah, et là aussi nous nous sommes bien amusés, à envoyer des projectiles sur David Bêta, par exemple.

À un moment, Monsieur Bulle, à bout, a demandé à Guillaume - qui était tout au fond de la salle avec Antoine, derrière nous - de lui amener son carnet. Quand il s’est déplacé, à l’aller, j’ai pu constater qu’il avait des fesses très appétissantes ; au retour, comme il venait dans ma direction, j’ai légèrement évité de le regarder, mais Lila m’a dit à la fin de l’heure qu’il m’avait regardé en souriant, comme d’habitude ! Et nouveau sourire en TPE, alors que je me débattais avec mes plantes aquatiques défraîchies…

Ensuite, par chance, Monsieur Trop Gentil n’est pas là, j’échappe à un contrôle surprise de maths qui se serait sûrement révélé catastrophique. Et puis, en sport, c’est la même chose que la dernière fois, les mecs se jettent les uns sur les autres comme des animaux. J’observe discrètement Guillaume faire des pompes…

D’une manière générale j’évite son regard, et je me mets à le regretter le soir venu, me reprochant de n’avoir su obtenir assez de sourires de sa part, à cause de mon détachement simulé. Et je me dis que la magie va bientôt finir par disparaître…

Mais, le soir, sur Facebook, je découvre sa réponse au quizz « questions entre amis », à la question : « comment qualifierais-tu le style de Marine ? » : « SEXY » 

 

Sensualité rêveuse

 

Je suis bercée par la musique de Norah Jones, qui glisse dans l’air comme du velours, écoutant les rebonds de mon cœur contre ma poitrine, inlassables et profonds, comme des séries de vagues contre la paroi des roches ; mes yeux sont grand ouverts et brûlants, j’ai la sensation de me rouvrir complètement au monde, tout à coup, par l’intermédiaire de ces deux petites fenêtres qui séparent et unissent à leur guise mon âme et le monde extérieur. Même ma voix me paraît plus profonde, plus chaude, plus vraie, comme sortie tout droit de mon for intérieur, pleine d’émotions, de vibrations…

Antoine m’a dit qu’il pensait que Guillaume pensait que j’étais intéressée par lui. Ça m’a rendue furieuse, je traite Guillaume de « gros con narcissique », de croire que je viens le draguer dès lors que je lui adresse la parole, et que c’était lui qui me faisait sans arrêt de grands sourires… J’ajoute que puisque c’est ainsi je ne lui parlerai plus et me contenterai de lui lancer des regards noirs… Antoine me dit « qu’il ne voulait pas me dégoûter de Guillaume, que ça allait lui retomber dessus, alors qu’il voulait seulement arranger un truc… ».

Il m’a dit ensuite qu’il pensait que Guillaume était intéressé aussi, qu’il lui avait dit qu’il me trouvait mignonne… Je retrouve le sourire.

Et puis nous parlons d’autre chose, il me dit que ce n’est pas terrible de sortir avec quelqu’un de sa classe, de voir cette personne 7 jours sur 7, de ne plus avoir grand-chose à lui dire… Ça me fait réfléchir… Est-ce que je me verrais sortir avec lui, tout compte fait ? Moi qui suis si lunatique en ce moment, et qui n’ai aucune expérience en amour.

Alors que je sens que mon rêve du moment peut se concrétiser, je pense tout à coup à y renoncer, du moins pour l’instant. Mais j’aimerais tellement sortir avec lui en dehors du lycée…

En vacances, par exemple, cet été, sur la plage… La peau bronzée et douce de mon corps de jeune fille, mes cheveux bouclés et dorés par le soleil tombant en cascade sur mes épaules et dans le creux de mon dos. Lui avec son dos et son torse magnifique - aperçu en sport ! - avec son éternel sourire ravageur aux lèvres… Enlacés sur la plage à contempler le spectacle de la mer… Le bruit et l’écume des vagues qui déferlent sur le sable et se retirent timidement, le reflet doré du soleil sur l’eau claire, qui s’étire au loin et parait aussi long et infini que l’horizon, que l’on ne se lasse pas de contempler. Sous un ciel bleu ensoleillé ou sous un ciel étoilé, qu’est-ce que je serais bien avec lui ! À prendre des bains de midi ou de minuit, dans la chaleur prenante du jour et la fraîcheur intime de la nuit, les yeux dans les yeux, silencieux dans ce paysage fabuleux, devant tant d’harmonie, de naturel et de bien-être doucereux… Je crois que j’ai vraiment besoin d’amour, de soleil, de vacances, de la mer…

 

Sur la terrasse

 

Je suis au bord de la piscine, allongée sur le bois de la terrasse, mes écouteurs dans les oreilles, avec mon Loup des steppes presque achevé.

Je n’ai pas grand-chose à écrire, je suis plutôt dans un état paisible, en admiration devant le paysage ; les nuages en forme d’oiseaux semblent entraînés dans une course folle vers le soleil, figés dans leur élan, déformés petit à petit dans le déclin de leur vitesse. Le crépitement des feuilles sèches, toujours accrochées aux rameaux des chênes, se fait frétillant à chaque sollicitation nouvelle du vent ; les feuilles s’agitent joyeusement, rieuses, devant les caresses de la bise, moqueuses envers les arbres voisins déjà dépouillés de tout ornement. Le spectacle de la nature est en accord parfait avec mon état d’âme, calme, paisible, tantôt illuminé par un soleil radieux, tantôt drapé dans l’intimité et la froideur de l’ombre, plus propice aux doutes et aux questionnements.

Des fois j’ai cette sensation étrange d’être une âme de poétesse piégée par une perception qui est faussée. J’aimerais tout capter. L’essence des choses. L’essence de la beauté. L’enfermer dans mes mots. Comme un caprice, divin caprice. Voir la beauté clairement, qui s’avance vers moi, le secret de ces arbres, de ces feuillages, de l’herbe verte et du vent, contrastant avec l’eau turquoise de la piscine, les écureuils qui courent sur les arbres, j’aimerais que tout ce chant me livre sa partition.

Ou que me soit révélée la partition que l’univers est prêt à composer avec moi, dans ce décor. Me fondre dans quelque chose de beau. Faire fondre le beau en moi et l’exprimer. Dire ma beauté de l’univers.

 

Solitude de la superficialité

 

Veille de l’anniversaire de maman. Je n’ai même pas de cadeau. Je vais beaucoup mieux depuis ma fièvre. Je ne suis plus très enrhumée et je me sens beaucoup plus dynamique. J’ai envie de bouger, de sortir et d’aller à la rencontre de nouvelles personnes…

Mais je crois que je ne suis pas encore tout à fait prête, finalement : je tousse comme une grosse vache. Je ne sais pas pourquoi il me prend une envie soudaine de faire du théâtre… Cela m’aiderait certainement à vaincre ma timidité… Mais j’ai souvent peur de l’inconnu, ou la flemme de faire le pas. Pourtant ça briserait ma routine et je me ferais peut-être de nouveaux amis. J’ai très envie de me lancer… J’en ai marre de Fermat en ce moment, de ma classe… Pourtant il y a des périodes où je l’aime bien et m’y sens bien, mais j’ai l’impression que je dois constamment faire mes preuves, et les amies que je me suis faites ne me satisfont pas, parce que j’ai l’impression de ne pas être sur la même longueur d’onde ou parce que les liens tissés ne me semblent pas suffisamment solides.

J’ai l’impression que dans ce lycée les relations sont superficielles. Et je commence à me dire que le problème ne vient pas de moi, je ne dois plus me mettre à douter de moi-même. Il me semble que tout le monde se frôle les doigts sans se prendre jamais la main. Dans un éternel défi ou une éternelle fuite.

Ça fait si longtemps que je n’ai pas été liée à quelqu’un par une amitié solide… Ça me manque cruellement. Je me sens seule. Je pense que dans un autre lycée les choses auraient été différentes. Je n’aurais pas évolué comme ça. Ici on ne peut compter sur personne. J’ai besoin de changer d’air, de vacances, de voir du monde, de partager des moments forts avec des gens vrais.

Enfin, là il faut surtout que je fasse mon travail, mais, comme toujours, j’ai énormément de mal à m’y mettre. J’aimerais que ma vie soit plus intéressante, ne plus me sentir éloignée de cette intensité dont je rêve, anesthésiée. Il faut que je me lance, du haut de mon plongeoir, et que je saute à cœur ouvert dans le bain de la vie.

II

 

Glace fumée

 

Allongée sur mon lit. Il est 21 h. Papa et maman sont dans le salon. La maison est plongée dans son ennui des soirs d’hiver. Seule ma chambre semble vivante. Allumée.

J’ai fait une queue de cheval, mes petits cheveux châtains un peu ébouriffés. Je me vois dans la grande glace fumée et je me trouve jolie... J’ai essayé de prendre des photos pour mon profil Facebook.

Maman m’a cousu une robe d’Indienne pour le carnaval, dans un tissu beige avec des flèches multicolores. Je lui ai fait reprendre plusieurs fois pour qu’elle soit bien courte. J’ai acheté des plumes de couleurs et je les coincerai sous une bande du même tissu qui entoure ma tête depuis le haut du front. C’est l’occasion de faire deux tresses très légèrement ébouriffées, enfantines et sauvageonnes. Je mettrai mes spartiates.

Je me déshabille. J’enfile tout ça. Ça me semble un étrange rêve. Pouvoir me déguiser, me pavaner au lycée comme ça.

Il me semble que je me sentirai davantage libre et moi-même. Dans la glace il y a comme un rayon de lumière douce qui passe dans mon reflet - cette impression que je me découvre, en même temps que je me retrouve. Je cherche sur mon visage les mélodies perdues de l’enfance...

Ah ! Quel délice, glisse du bout de mes tresses sur mon épaule, à mes petits orteils et la plante de mon pied - soulevée dans sa sandale. Mon épaule nue sous la robe bustier. À droite et à gauche. Comme une tension électrique, une fraîche brûlure, un délice.

Ma respiration comme une vapeur parfumée. Parce que je suis amoureuse ? Heureuse. Quelques instants plus tôt, sur le lit, mon portable entre les doigts... Guillaume me demande si j’ai un copain ! Quand je lui retourne la question, il me dit qu’il n’a pas de copine… Il me demande si j’ai envie d’être en couple. Je lui réponds « ça dépend avec qui… », lui : « … avec qui par exemple ? ».

Je ne lui ai pas répondu tout de suite, je lui ai demandé si, lui, en avait marre du célibat, il m’a répondu : « mouais, sans plus, du moment que je peux être avec quelques-unes pour un soir ». Je lui ai répondu que « c’était moins prise de tête. Que personnellement je ne savais pas si je pourrais rester avec quelqu’un longtemps… » (Comme si j’avais de l’expérience !). Et puis il a ajouté : « au fait, tu ne m’as pas donné d’exemples ».

Je lui ai cité six garçons de la classe : « Arthur, Thibaut, Pablo, Raphael, toi, Antoine, ça va… ». J’ai bien noyé le « toi » dans la masse, et puis je lui ai fait : « … Et toi ? ». Réponse :

— Toi, Anaïs et Camille.

Là j’ai envie de lui dire des trucs FOUS ; mais on enchaîne sur autre chose... Je ne voudrais pas laisser filer ma chance, une fois de plus ; je ne voudrais pas gâcher cette magie non plus, par des actes ridicules de parfaite inexpérimentée. J’ai peur mais j’ai envie de me lancer. Sortir avec lui pour une soirée au moins… Allez, je vais dormir, et j’espère faire un rêve merveilleux, comme cette fois où j’ai rêvé que je faisais l’amour avec mon moniteur de planche à voile, en Corse… C’était tellement doux, j’y ai repensé toute la journée…

 

La déesse de l’univers

 

Je viens de lire «Sur  le bord de la rivière Piedra, je me suis assise et j’ai pleuré », de Paul Coelho. En refermant le livre, je me suis assise sur le bord de mon lit et j’ai pleuré. Le soleil du matin perçait par la porte-fenêtre de ma chambre, diaphane, caressant les roses au passage. J’ai pleuré comme si s’écoulait par mes yeux la mort d’un voile qui entourait mon âme, mes yeux.

Comme si des anges m’avaient prise dans leurs bras et bercée, retirant le masque de la vie pour me révéler un peu plus de sa beauté. Un masque que j’avais construit moi-même. Influencée ? Une prison d’ennui, d’attente. Décolorée. Comme des couleurs fanées.

Morte pour renaître ce matin. Sous le coup d’une révélation impossible à nommer. Toute tentative risible. Alors elle existe cette vie sacrée... Dieu ne serait pas qu’un homme lointain, un peu ridicule ?

Pour la première fois, je peux voir l’univers comme l’expression d’une divinité féminine. Je peux imaginer cette force féminine qui me dépasse, qui m’enveloppe. Les flots de la mer rire avec la tendresse d’une femme, le vent souffler avec la jalousie d’une déesse. Et un réel qui pourrait être ce que je peux oser même si ça parait fou, et les gestes fous que j’oserais qui seraient d’une étrange beauté, une beauté folle - certains gestes pourraient faire de la vie un art. Certains mots. Si je les décide. Si je conçois la vie comme ce film, ce rêve où je peux me permettre tout ce que mon cœur me dicte.

Casser un verre dans un restaurant pour prouver son amour, comme dans le livre. Combien de personnes le feraient ? Pour montrer que l’amour est plus fort que les barrières invisibles, les interdits, plus fort que ce qui est convenable, ce qui est poli, ce qui est approuvé. Bien au-delà de tout...

Me le prouver. Que mon cœur peut m’emmener là où je le souhaite. Peut avoir son langage hors du commun et magnifique. Ose. Invente. C’est toi qui choisis la musique, que tu vis à l’intérieur, que tu répands. À l’intérieur de moi cette petite folie qui naît. Cette envie d’être actrice... Par amour. Par amour pour la vie, ma vie. Parce que je voudrais explorer sa richesse. Libre.

 

Chocolat chaud et premiers baisers sur les seins

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