Le journal de la tribu égarée

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Deuxième volume d'une saga familiale, Le journal de la tribu égarée s'inscrit dans la tradition du roman populaire français. Un quotidien haut en couleurs, riche en scènes et en dialogues des plus vivants, à travers les péripéties familiales et sociales de l'auteur, au sein d'une France qui emerge plus ou moins facilement de la guerre d'Algérie.
Publié le : jeudi 1 mai 2014
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EAN13 : 9782336347769
Nombre de pages : 258
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Le journal
de la tribu égarée




Bachir Touati











Le Scribe cosmopolite – Littérature
Collection dirigée par Osama Khalil
















Maquette de la couverture : Osama Khalil
Photo de la couverture : Collection familiale



Le journal
de la tribu égarée





Bachir Touati





























© Le Scribe l’Harmattan
ISBN : 978‐2‐343‐03198‐9

à Michel Champandal




















































La sœur de mon frère


Un petit coin du monde et c’est l’univers du vagabond.
J’errais depuis des jours à travers la campagne, dormant
dans quelque grange, de préférence au milieu des champs,
me nourrissais des baies et fruits des arbustes des sentiers.
Vie sauvage assez concevable au milieu de l'été indien sur
ce quart nord de quelque part.
Je trouvais parfois nourriture plus consistante et d'occasion
en récupérant sans rechigner les restes de hot‐dogs
délaissés par des touristes aux terrasses des restaurants, en
surveillant leurs abords.
Ils finirent par me rattraper, sur une route départementale
entre Domfront et Argentan. Une paire de motards de la
gendarmerie du coin m’avaient repéré une première fois, et
firent demi‐tour. Mon aspect devait leur suffire pour me
trouver louche. « Nom, prénom, date de naissance, adresse,
nationalité… » Pendant que l’un me surveillait et que
j’admirais ses bottes, l’autre téléphonait depuis un appareil
cellulaire installé sur le réservoir de sa moto, en épelant
chaque lettre de mon nom. Pour toute pièce d’identité je
n’avais que ma carte d’étudiant de l’année précédente,
marquée du sceau d’un collège où je ne remettrai jamais les
pieds. Le motard riait frémissant de la moustache : « Alors,
on fait l’école buissonnière ? » Son collègue en rajouta
pareil : « Tu as peur qu’on te retrouve c’est pour ça que fais
la bleue si loin de chez toi, hein ? »
Je ne répondis rien. Une voiture couleur pie arrivait à toute
allure sur cette portion de route rectiligne traversant des
champs de maïs, gyrophare en action et se gara à la hauteur
des motards.


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Deux flics en descendirent, un en tenue, l’autre en civil. On
se connaissait déjà. Ce même bonhomme massif et rugueux
avait mis en taule mes compagnons occasionnels, pris en
flagrant délit de cambriolage caractérisé. Et même s’ils
n’avaient fait que voler un membre de leur famille, c’était
un cambriolage par effraction caractérisée et désordre
public ; ainsi est la loi.
Il me regarda en souriant d’un air ironique laissant tomber
d’une voix graveleuse : « Encore toi, petit bicot ? »
Je tremblais comme une feuille sous le vent mais parvins
tout de même à articuler que je ne faisais rien de mal et
qu’on me laisse tranquille.
— Et tu ne voudrais pas rentrer chez tes parents, au moins ?
— Oui msieur !
— Hé bien on va te ramener, à Villedinde‐sur‐Seine petit, ce
sera mieux comme ça et ta mère arrêtera de se faire du
souci. Hein ?
— Oui m’sieur.
Ils m’embarquèrent dans leur voiture, dont l’habitacle
empestait l’encaustique rance. Après une soixantaine de
kilomètres avalés à grande vitesse et en grillant les feux
rouge, le véhicule qui me ramenait à la maison, virait à
angle droit, pour emprunter la dernière ligne droite.
On franchit le tout petit pont sur le ru avec sa petite
barrière métallique neuve en remplacement de celle
défoncée par une voiture hors de contrôle ; la Simca
Monaco que conduisait le père, sans permis, le jour où lui
prit la toquade de se servir de la voiture de son fils.
Les flics se garèrent juste devant notre rez‐de‐chaussée
d’immeuble, près du mur de l’école. Les locataires dans
leurs étages approchaient à leur fenêtre, se distraire des
nouvelles frasques des Laouali.

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Cette fois, c’était mon tour et ils n’auraient qu’à se boucher
les oreilles s’ils ne voulaient pas entendre du ramdam au
rez‐de‐chaussée.
Coincé dans la chambre du fond, entre le lit et le
motoculteur que le vieux bichonnait pour labourer son
jardin. Il me fracassa un bras d’un coup de tisonnier.
Maman dans la cuisine préparait la soupe et faisant mine de
ne pas entendre. Lorsque je la revis, elle avait les yeux
humides et ravis. Elle m’enlaça si fort que je faillis étouffer.
Mais dans les bras de maman, quand même !
En m’administrant sa tournée, le père me couvrit d’injures.
Il me fit ensuite asseoir sur une chaise en face de lui et me
dit en son langage brut avec ses yeux de lion. « J’ti aurais
laissé crever sur la route, ah salopard ! Mais ji besoin ah de
savoir la vérité ! »
Ridane, le frère aîné de la famille, entra à l’instant dans la
chambre, l’air glacial et ironique à la fois, me clouant du
regard davantage sur la chaise. Une main dans une poche,
l’autre posée sur une poignée du motoculteur, il me dit
« Vas‐y, dis la vérité… Ou au moins ce que tu sais ».
— Sur quoi ?
— Sur ta sœur.
Nous avions la même sœur lui et moi, mais qu’il insiste sur
ce détail laissait pointer la menace. Tous deux voulaient
simplement savoir ce qui s’était passé, ce fameux dimanche
de la saison précédente, le jour où Daouïa était allée fêter
un diplôme avec ses camarades d’école et où avait eu lieu la
fête. J’étais en sa compagnie ce jour là, et donc je devais
bien le savoir, comme c’était « pour ça » qu’ils avaient fini
par me retrouver.
L’interrogatoire ainsi présenté pouvait commencer et pour
en finir au plus vite sans davantage de casse, en un rien de


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temps, ils savaient tout. Que cette fête s’était déroulée à
Villeneux‐sous‐Bois, autant dire dans le département voisin
du nôtre dans une sorte de maison privative à bas coût,
chez un certain Claude, que ses amis appelaient Claudet. Un
gaouri, dont ils voulaient à présent connaître l’adresse.
Des fois que Daou soit allée se réfugier chez lui. Ils me
sommèrent de bien me creuser la mémoire, si je voulais
manger ce soir. D’une main. Cependant, la fureur noire dans
leur regard laissait déjà présager qu’ils allaient casser les
reins de ce Claudet, des fois que la fugitive se trouvait chez
lui. Et le jour venu, ils me mettront à l’avant de la voiture
pour leur indiquer l’endroit.
Ils préparèrent leurs barres de fer, s’allièrent la présence de
leurs amis les frères Poichi. L’expédition était programmée
pour le dimanche suivant, au matin, en famille dans la 4L
bleue que conduisait Ridane, avec le père, la mère, Lahlou
et moi.
Les quatre frères Poichi suivaient derrière, sur deux
mobylettes. Ils souriaient de toutes leurs dents en dépit des
moustiques. Un manche de batte de base‐ball dépassait de
leur sac à dos.
Dans la voiture, assis à l’avant, j’avais un plâtre au bras
gauche en écharpe montant au‐delà du coude.
On tourna longtemps dans le quartier pavillonnaire avant
que je puisse enfin repérer la maison de Claudet, ou du
moins quelque chose de ressemblant. On sonna à la porte.
Ce fut une femme qui ouvrit, en regardant discrètement par
l’embrasure, avant de l’ouvrir en grand. Petite et rousse
d’environ la trentaine, en tablier de ménage. Le visage plein
de grains de son les yeux inquiets, presque effrayée devant
notre redoutable délégation, elle tourna la tête et appela à
haute voix : Claude, y a de la visite !

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La tête du type apparut, perchée sur sa haute carcasse, au‐
dessus de la crinière flamboyante de sa compagne, l’air
incrédule. C’était bien Claudet. Sa compagne n’avait rien de
Daouïa.
La bande du père Laouali en laissa tomber ses instruments
contondants et se retira déconfite, s’excusant à peine. On
remonta dans la voiture et on rentra chez nous. En route, le
père jurait d’avoir vu le visage du diable, comme il détestait
les rousses par quelque précepte antédiluvien.























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Les uns et les autres


Il n’avait pas tapé trop fort. Six semaines pour guérir
luxation de l’avant bras, et pas question d’aller bosser au
jardin pendant ce temps. Ensuite, ils envisagèrent de
m’envoyer en Algérie républicaine et indépendante, faire le
service militaire. Maman s’y opposa et n’eut pas de mal à
convaincre le père pour qu’on me garde à la maison et que
je cherche plutôt un travail rémunéré comme à seize ans
révolus, j’étais en âge d’aller bosser au salaire minimum.
Ridane m’emmena en voiture à l’agence de l’emploi pour
m’inscrire. Une fois inscrit, il fallait y aller une fois par mois,
en bus, pour pointer.
En attendant de trouver quelque chose, je passais mes
journées au jardin de la Butte aux Poires à faire toutes les
besognes que le père m’ordonnait. Expie par où tu as fauté,
m’envahissait comme un sauf‐conduit. Il me serrait la vis et
encore fallait‐il s’estimer heureux d’être encore en vie.
Malouk, notre locataire particulier et gardien du terrain,
habitait toujours sa cabane en planches avec Taïaut le chien
terrier pour compagnon.
Cependant, il envisageait ces temps‐ci de plier bagage et
retourner définitivement chez lui, en Kabylie, auprès de sa
femme et de ses enfants. Puisqu’il en avait. Trois morveux
qui envahissaient leur mère. Bien décidé à jeter aux orties
sa carte de séjour, à boucler la boucle de ses pérégrinations
d’immigré à la petite semaine. Cela embêtait un peu le père
de perdre son commode gardien. Mais nul ne pouvait plus
l’infléchir ni aller contre son désir de retrouver le soleil du
pays. Et va sans dire, ses plantes personnelles en
profiteraient beaucoup mieux.

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Yazid passait le voir temps à autre dans sa cabane, à des
moments choisis pour ne pas rencontrer les vieux.
Celui‐là, depuis qu’il était entré en formation se sapait un
peu mieux, mais son tempérament de gitan ne le quittait
pas pour autant ; il se faisait un cran à la Johnny, fréquentait
toujours les Saintepierre et particulièrement Jed son beau‐
frère d'élection, et le reste de la fratrie de manouches.
Tous les mêmes, la dégaine crasseuse et la poignée de main
en pince multiprise, rieurs à tout propos, sauvages du
regard, dans lesquels pour nous seuls luisait une lumière de
fraternité absurde et imparable.
On savait bien où les trouver en cas de besoin. Même des
fois, ils pressentaient nos besoins et venaient donner un
coup de main.
Le terrain de camping sauvage où logeait Yazid, dans le
secteur herbu de la Butte, sous les pylônes électriques, avait
cet avantage de disposer d’une source naturelle à quelques
pas de là. Cette même source qui avait inspiré au père cette
folle idée de creuser un puits sur notre champ, afin d’en
capter une veine d’eau, qu’on ne trouva jamais. Pas de
veine.
Lorsqu’on allait le voir avec Lahlou et mon neveu Kacem, il
nous recevait dans sa roulotte avec tous les égards.
D’autant plus qu’on lui apportait une galette de semoule
encore chaude enveloppée dans un torchon que maman
venait pour lui de sortir du four.
Ses copains gitans en raffolaient autant que lui. Sa copine
Larode que l’on savait enceinte venait hélas de perdre son
œuf au bout de quatre mois ; elle faisait petite mine, mais
pas si traumatisée, du moins en apparence. Si elle en
causait un peu, en posant sa cigarette, c’était pour dire ce
que lui avaient dit les toubibs de l’hôpital, qu’elle avait trop


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travaillé pendant ses premiers mois de grossesse. Mais une
Saintepierre ne s’arrêtait jamais de bosser, même avec un
enfant dans le ventre. Et elle se penchait sur son copain
attitré l’embrassait en lui minaudant qu’ils ne tarderaient
pas à en refaire un autre. Et que cette fois elle y ferait plus
attention.
« Pas vrai chéri ? » Mais lui ne semblait pas chaud ou peut‐
être que notre présence le gênait aux entournures.
Le petit Lahlou allait au lycée mixte de Villebœuf et semblait
bien s’y plaire. D’autant plus qu’une Loi récente venait
d’abolir l’examen d’entrée. Sans quoi il n’aurait eu aucune
chance. L’instruction, chez nous, passait en second choix, le
premier étant tout simplement de survivre.
Le soir à table autour du repas où la rareté de la viande de
mouton parfumait à peine les légumes, le père qui prenait
la part du lion, râlait quand maman m’en donnait un
morceau à l’os. Aux prix que coûtait la viande avec en plus
la charge de nourrir un bon à rien au chômage ! Ce dont il
me faisait souvent le reproche en propos dévastateurs :
« Toi tu as le grand ventre et les bras courts ! »
Une fois la table débarrassée on se mettait devant la télé s’il
y avait une émission ou un film assez décent, sinon elle était
éteinte illico et le père retenait Lahlou pour des parties de
dominos jusque tard, et qu’importe si le petit avait école le
lendemain.
Mon occupation du soir consistait à explorer les petites
annonces du France‐Soir que le père achetait tous les jours
rien que pour les pages des courses et le bulletin météo.
Au jour le jour, les seuls sous que l’on me donnait, c’était
pour acheter des timbres poste afin d'envoyer çà et là mes
demandes d’embauche repérées sur le journal au stylo noir.
Parfois, l'agence de l'emploi m'envoyait contact pour un

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entretien dans une entreprise en banlieue ou à Paris. J’allais
au rendez‐vous douché et sapé au mieux possible. Ensuite le
scénario revenait toujours au même : « On vous écrira si
l'on a quelque chose ».
Et puis la rue, le métro, tout en pensant qu’avec avec eux je
pouvais toujours attendre…Comme autant de chômeurs de
France métropolitaine des années soixante dix ; et dans les
rues, les lueurs des robes des femmes maintenaient en l'air
l’illusion de l’idée sociale du bonheur.
Lorsque j’allais faire les courses avec Lahlou chez l’épicier du
bourg, on pouvait remarquer qu'il embauchait à temps
partiel un gamin de l’immeuble pour servir les clients et
rendre la monnaie. Un des mômes de la famille Tasœur, des
Français du deuxième étage de l’immeuble. Ils étaient
d’ailleurs toute une tripotée de garçons et celui‐là devait
avoir à peine douze ans.
Lahlou guère plus âgé mais déjà très espiègle trouva
l’occasion de me railler à coup sûr en disant que je ne savais
pas me débrouiller, puisque ce poussin avait un boulot et
moi et la moustache qui poussait, toujours rien ! Le têtard
en profitait. Sur le fait, il avait sans doute raison.
Le problème demeurait que je n’avais pas besoin de ses
remarques pour convenir de ma nullité. Je lui sautai dessus
pris d’une rage soudaine, et lui en réflexe de défense me
griffa une joue, on roula agrippés sur le lino.
Le père nous regarda nous battre, un peu amusé, puis nous
sépara quand on commençait se dépeigner sérieusement.
Le lendemain, on n’y pensait plus.
Daou la disparue se manifestait de loin, périodiquement,
par des lettres dont le cachet sur l’enveloppe pouvait la
localiser à Courbevoie ou encore à Sartrouville.


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Quand ce n’était pas une carte postale de Corse ou de
l’Espagne où elle se payait des vacances. Lorsqu’elle se
trouvait sous nos latitudes, témoin d’un timbre français, son
écriture régulière et propre nous parlait de son travail, fière
d’avoir un bon job dans une compagnie pétrolière, avec des
collègues très aimables et une cantine royale où l’on
pouvait se gaver pour pas cher. Elle envoyait parfois un
mandat‐lettre d’une petite somme que maman allait
toucher à La Poste le lendemain.
Moimède au fil du temps nous donnait de ses nouvelles, par
lettres successives venues d’Oran, frappées du timbre à
l’effigie d’Abd‐el‐Kader. Il nous annonçait une nouvelle
naissance dans son foyer, et qui ne serait pas la dernière.
Ses lettres dodues, sur cinq ou six pages, rayonnaient
d’enthousiasme et il nous exhortait à venir passer les
vacances à Taboughilès. Sa calligraphie flamboyante que
l’on connaissait bien se paraît de feuilles d’acanthe et
d’enluminures sur les O et les H. Ses J majestueux et ses F
en tenue de gala nous épataient toujours. Assez prodigue
aussi dans le vocabulaire il nous en contait long à propos de
son boulot de technicien dans une entreprise sidérurgique
nationale, des ses voyages en avion aux quatre coins du
pays en stage de formation. Paraît‐il qu’il avait retrouvé son
ami Bouiche du côté de Gardaïa. Cet ancien compatriote de
Villedinde s’était établi comme marchand de pneus,
heureux avec sa famille. Il proposait aussi que l’on aille
passer les prochaines vacances chez eux et qu’on serait
reçus à bras ouverts !
Le père s’en frisait les sourcils avec perplexité.
Immanquablement, au dernier paragraphe, Moimède nous
demandait de lui envoyer ceci ou cela, des pièces de
mobylette, des lames à rasoir, et plus récemment, un pied à

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coulisse, car un indélicat lui avait volé le sien dans le tiroir
de son bureau. Ridane qui en possédait un, le lui envoya par
colis postal, avec le micromètre en plus. Mais parait‐il que le
colis n’arriva jamais à destination.
Ridane quant à lui, évoluait de façon à ménager chèvre et
chou : une fois chez ses amis de Paris une fois chez nous. Il
continuait à se chamailler avec les vieux pour les adorer plus
encore. Autonome et libre dans sa façon de jouer au frère
aîné, il faisait comme il voulait et un peu comme le vent le
poussait. Une fois, le père lui montra une lettre récente de
sa sœur. Il la lut nonchalamment par obligation la rejeta sur
la table tout en rejetant ses sollicitations pour tenter de la
retrouver. Ses copains trotskystes ou à tout le moins
libertaires, avaient bien dû le persuader de cesser d’obéir à
des lois arriérées et de respecter la liberté de chacun, celle
de sa sœur celle des femmes, en général. Et pour qu'elles
rendent mieux aux hommes leur disponibilité, pardi.
Ridane repartait ensuite de Villedinde avec le goût du pays
dans la bouche avec un morceau de galette chaude que
maman mettait dans son sac.
Auprès de ses amis de gauche, diplômés et documentés en
bien des domaines de la socio géo et politique, Ridane
s’initiait au militantisme positif. Il lisait des livres qu’on lui
offrait, mais qui lui tombaient des mains. Il préférait jouer
du tam‐tam et du mandole. Son prestige tropical.
Max, son copain préféré, l’appréciait surtout pour cela.
Blanc comme un linge, Max portait une tribu de zoulous
dans le cœur. Ridane le suivait où il allait, y compris dans
des foyers d’immigrés africains pour leur donner des cours
d’alphabétisation dans leurs foyers de la banlieue. Parmi ce
bénévolat blanc et éclairé, se trouvaient aussi des femmes,


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communistes, libérées de tabous et qui couchaient assez
facilement avec un gars nanti d’un peu de bagout.
Automatique, dès qu’il sortait de l’influence du père, Ridane
se donnait à fond dans l’humanisme syndical et païen, lisait
la presse d’ultragauche, jouait du tam‐tam dans des
spectacles de solidarité pour les sans‐papiers faisait rôtir en
riant des grillades dans des meetings en plein air, où tantôt
Max, tantôt Georgin, ou encore Jean‐Baptiste, allaient
prendre la parole à la tribune pour dénoncer les profits du
capitalisme, appeler à des actions pour les sans‐papiers.
Et maintenant il se mettait à boire du vin et manger du
jambon ! Bon…
Apparemment soucieux d’associer sa famille à son
développement personnel, Ridane passait souvent chez
Na’Malika, dans son petit appartement du lieudit Le
Château avec des oranges.
Ses neveux et nièces lui sautaient au cou car ils l’adoraient.
De même, sa sœur préparait le couscous des grands jours
tout en s’égayant à parler avec son frère dans la langue du
pays à travers laquelle ils refaisaient le monde à leur façon.
Malika par ailleurs restait encore l’unique membre de la
famille à m’accorder un peu d’intérêt. Analphabète mais
lucide. Elle était au courant de mon désœuvrement notoire
entre les griffes du vieux et mis au bagne du jardin. Elle
envoyait parfois son fils aîné pour que je vienne chez eux
donner un coup de main en grammaire avec mon Bled
décousu sous le bras.
Un samedi après‐midi, pendant les cours sur le C.O.D,
Ridane arriva. Avec Didouche, le type calme et posé à la
moustache taillée fine à la Django de Kabylie. Autour de la
marmite à chorba fumante, ils discutèrent allègrement.

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Cependant, dans la langue du pays, Malika ne se gênait pas
d’en lâcher pis que pendre sur le père Laouali, son avarice,
sa brutalité et surtout, les misères qu’il lui avait fait endurer,
jadis à Taboughilès, depuis son enfance jusqu’à l’âge de son
mariage. Elle n’en avait rien oublié. Ridane lui donnait
raison mais en essayant de tempérer sa colère et en
proposant plutôt de le « sortir de son aliénation » lui faire
entendre du Sartre en Kabyle, l’amener progressivement sur
des voies plus humanistes et le toucher les voies du cœur.
Mais ce discours là ne prenait pas sur sa sœur si rancunière
qui voyait les choses ainsi, en matière de cœur : si le père en
avait un, dit‐elle, ce serait l’endroit idéal pour y planter un
poignard !
Les enfants rigolèrent, Ridane en sourit faisant saillir un peu
ses fossettes. Son plus joli sourire. Malika était contente
d’avoir fait son effet. Didouche ne leva pas le nez de son
assiette même s’il n'en pensait pas moins. Après manger,
Ridane proposa ce qui se faisait de mieux en plein jour. Tous
dans la voiture pour aller faire un tour au champ de la
Butte‐aux‐Poires.
A cette proposition, les gamins sautèrent de joie. Leur mère
se laissa séduire et l’on s’habilla pour sortir. Sa 4L bleue
était garée dans la cour de l’immeuble. Une cour en terre
brute et mâchefer avec ses bosses et ses trous. Lesquels
trous se remplissaient de flaques d’eau miroitantes après la
pluie.






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Les états de la poire


Au jardin de la Butte, nous en étions à la récolte des poires
tardives telles la poire de Curé, la Charles‐Ernest. Un nos
arbres donnait exclusivement de la Duchesse d’Angoulême,
près du bâtiment de planches qu’était le garage. En partant
du début, des arbres proches de la barrière près du puits
englouti, et en montant en direction du garage en planches,
il y aurait des dizaines de cageots à remplir et empiler.
La collation de cinq heures expédiée on retourna dans le
champ de poires. Arrivés enfin aux derniers arbres à
dépouiller, une surprise nous tint soudain stupéfaits, devant
un drôle de phénomène. Un poirier, puis un autre, et
encore un autre, présentaient une particularité qui nous
sauta aux yeux. A leurs branches, ridées et âgées, pendaient
des poires de différente nature. Celui‐là, l’avant dernier
avant le bâtiment de planches et sensé donner une variété
de poire assez énorme et couverte de poils fauves, en
donnait, certes. Mais pas que cela. A ses rameaux comme
couchées au sol près de leur tronc, se trouvaient aussi des
fruits de forme allongée, tavelées de taches et d’un vert
pétillant, d’autres glabres et plus minces, au teint rouge sur
le côté et d’autres encore plus petites et jaunes, comme
une variété de Williams, assez improbable, comme la
Williams était d’ordinaire plus précoce. Une somme de
poires différentes sur un même arbre. Il y avait de quoi se
poirer, si ce n’était l’instant du miracle qui inclinait plutôt à
la gravité.
Malouk se cala en rempart devant les arbres et nous
ordonnant de ne pas y toucher. Il murmura une prière dans
sa barbe avec un air effaré.

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Puis appela le père à grands gestes. En tant que patriarche
son avis semblait nécessaire. Il arriva, lentement, observa
les poiriers et dit, dans la langue du pays : « Si ce poirier
donnait des pommes, d’accord… mais là ce poirier donne
bien des poires, alors continuez ! » Il retourna à son
motoculteur et l’on récolta des poires de toutes sortes sur
et autour de ces trois poiriers capricieux aussi fabuleux pour
des végétaux ordinaires.
Ce fait ne se reproduisit plus jamais, par la suite. Il devait
bien y avoir quelque mystère là‐dessous ? Mais il nous
faudra quelques années encore avant de le découvrir.
En attendant, à chaque automne des récoltes, Lahlou et moi
reprenions bon gré mal gré la mission alimentaire d’aller
vendre nos poires dans les cités avoisinantes. En se sortant
pas trop mal de notre mission sauvage avec nos cageots sur
les bras. Quelques kilos vendus et quelques portes claquées
au nez. Après avoir vu brièvement un homme avec la
serviette autour du cou, le nez rouge, dérangé au cours de
son repas en famille.













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Le chien


Au cimetière municipal, un dimanche matin pluvieux. Visite
à la petite tombe en planches enfouies de la petite Yasmina.
C'était l'imparable retour aux sources que les parents
préféraient ne pas manquer. Pour ne pas se faire doubler
par Malika qui habitait le quartier du Château, pas loin dudit
cimetière. Elle y allait toute seule et avant eux pour
nettoyer les mauvaises herbes et arroser les quelques
plantes domestiques qui végétaient autour.
On y alla en voiture, en famille. Maman pleurnichait dans
son mouchoir. La petite aurait quinze ans aujourd'hui, si la
mort ne l'avait pas emportée. Je restais pensif à l'idée
qu'une fille aurait peut‐être apporté quelque douceur dans
notre tribu sauvage de garçons.
Ridane tout en conduisant, racontait tout ce que nous
avions oublié, avec tous les détails. C'était vers novembre
1958, alors qu'on habitait dans le quartier dit "Le Château"
à deux familles sous le même plafond. Lui avait onze ans à
l’époque Cela avait commencé par une crise de boutons,
sorte d'impétigo. On fit venir le médecin de ville qui n'y
comprenait rien non plus, la petite de dix huit mois s’éteint,
subitement juste après le départ du toubib.
Puis arriva Madame Dupain, notre assistante sociale de
l'époque, accompagnée du père Gailllard, le curé de la
paroisse. Il était muni de planches neuves, d'une scie, d'un
marteau et de clous qu'il tenait entre ses lèvres pour
confectionner vite fait le cercueil miniature à même la table
de la salle à manger.

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Malouk avait fait comme il avait dit. Vers la fin de l’année, il
boucla sa valise et partit. Pour le revoir désormais, il
faudrait se rendre à Taboughilès en Petite Kabylie. Il s’était
barré au bled avec un minimum de bagages abandonnant le
jardin de Montmingre, la cabane et son chien.
Il nous laissa donc la charge du petit terrier compact au poil
blanc à taches noires. Un roquet hyperactif et un peu fou.
Faut dire qu’une fois, au jardin, il s’était pris le rebond d’une
boule de pétanque derrière les oreilles qu’il encaissa en
couinant. On le prit à la maison en lui mettant un coussin
usagé dans un coin de l’appartement. Près du fourneau en
hiver. Il s’en contentait.
Au‐delà de l’acte civilisé d’avoir un chien dans un espace
urbain, il fallait gérer ses envies de sortir faire ses petits
besoins et de se promener un peu, flairer le cul de ses
congénères en manière de dire bonjour. Mais condition
d’être tenu en laisse, selon la loi.
Mais la loi enquiquinait plutôt le père Laouali, guère
concerné par le devoir d’acheter une laisse et le collier qui
va avec. Il en profitait pour nous faire des infidélités. Mais
on le savait assez débrouillard dans la ville et ses pièges.
Taïaut disparaissait parfois plusieurs jours, mais toujours
revenait gratter à notre porte, crotté, affamé et reçu à bras
ouverts. Le boucher du coin le connaissait et le gâtait
parfois de quelques restes. Et lorsque l’on montait au jardin
à pied, il nous suivait à la semelle.
Notre petit clebs fantasque avait aussi ses distractions à lui,
un peu périlleuses mais que l’on ne pouvait empêcher, sans
laisse ni licou. Il adorait courser les mobylettes et les
cyclistes dès qu’il en voyait passer dans la rue en leur
aboyant dessus, pour jouer.


23

Ce jeu‐là finit par lui être fatal, à cause d’un cyclomotoriste
hargneux qui lui lança un coup de pied, le chien fit un écart
sur la route et se fit projeter en l’air par une voiture qui
arrivait à vive allure. On le ramassa en bon état, mais mort.
Avec Lahlou et les enfants de Malika on enterra le chien au
jardin avec tristesse et cérémonie sous un prunier près de
l’ancien puits. Un des Saintepierre assistait aux funérailles
et d’un air amusé nous proposa en rechange un chiot tout
neuf d’une couvée qui avait eu lieu chez eux récemment.
Pas assez pour nous consoler, tant on trouvait le défunt
chien unique et irremplaçable. Et même le père n’en aurait
pas voulu et pensait plutôt, « bon débarras ».
Nous eûmes quand même un chien des Saintepierre. Dans
des circonstances qui devinrent acceptables.
Il se passa que Yazid devait quitter l’îlot des gitans situé sur
leur terrain vague sous les pylônes. Cela venait de sa
compagne, qui se chamaillait souvent avec une voisine de la
roulotte d’à‐côté. La femme de Roch, le miraculé, comme
on l’appelait, car revenu en forme après une chute d’un toit
de neuf mètres, dans un arbre, qui lui sauva la vie.
Les deux harengères des roulottes, Larode et sa cousine
Cindy, s’étaient beurré des tartines et tiré les cheveux et ce
fut paraît‐il très dur de les séparer.
A la suite, Yazid envisagea d’emmener sa compagne
ailleurs. Depuis que Malouk n’habitait plus au jardin, il
profita de l’opportunité. Le père n’était pas contre et avec
zéro de loyer cette fois. Hormis de lui faire cracher parfois
un billet ou deux pour répondre aux charges de la maison.
Pour éloigner les deux tigresses ce n’était pas cher payé
pensa‐t‐il.
Le couple vint donc poser son mobile‐home au jardin,
assuré et tout. Avec eux, une jeune chienne au poil marron

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