Le laboratoire génétique

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TEMPS, ATTENTION, REVE -SOMMEIL, ATTENTE- SURPRISE... Valéry, de 1907 à 1914, se lance dans une aventure scripturale dont il ne révèle les aléas qu'à ses amis les plus proches. Entreprenant de classer les fragments issus de sa quête psychophysiologique, il les recopie, les "coupe-colle", en transforme et récrit certains; il tente d'adapter, voire d'inventer, un LANGAGE apte à traduire ces "mille et problèmes de l'escargot mental".
Publié le : vendredi 1 avril 2005
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EAN13 : 9782296395596
Nombre de pages : 250
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Le labara taire génétique - « feuilles volantes» & Cahiers Textes recueillis et présentés par Micheline HONTEBEYRIE & Françoise HAFFNER

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I

BEV - 98 / 99 33e année - Janvier 2005

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I
L Centre d'étude du XXème siècle Université Paul-Valéry,

j
études valéryennes III

Montpellier

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Kiinyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

BULLETIN DES ÉTUDES VALÉRYENNES

Secrétaire de Rédaction: Serge BOURJEA Comité de Rédaction: Pierre CAIZERGUES Nicole CELEYRETTE-PIÉTRI Jeannine JALLAT Huguette LAURENT! + Jean LEVAILLANT Judith ROBINSON-VALÉRY Membres extérieurs: Anna Anne Jürgen Brian Kuma LO GIUDICE (Italie) MAIRESSE (Etats-Unis) SCHMIDT-RADEFELDT(Allemagne) STIMPSON (Grande-Bretagne) TSUNEKAWA (Japon)

C'est avec une profonde tristesse que le BEV tient à faire part à ses lecteurs et amis, du décès de Jean LEVAILLANT survenu le 24 novembre 2004, dans sa 87e année. A sa famille, à ses proches, notre revue adresse ses très sincères condoléances.

ABRÉVIATIONS

ET CONVENTIONS

paru en 2003, sous la responsabilité de Nicole Celeyrette-Pietri et Robert Pickering. CI et C2, p., pour l'anthologie des Cahiers, Gallimard, « Pléiade", 1973 et 1974, édition établie, présentée et annotée par Judith Robinson-Valéry. N.a.fr. (Nouvelles acquisitions françaises), suivi d'un numéro de cote à cinq

. . .

C, I à XXIX, p., pour l'édition en fac-similé des Cahiers, C.N.R.S., 1957-1962). . CI à CIX, p., pour l'édition intégrale des Cahiers 1894-1914, Gallimard - Tome IX

chiffres (19...), pour les «feuilles volantes» et les brouillons répertoriés à la Bibliothèque Nationale de France (BnF). l-Les trois registres des manuscrits de La Jeune Parque sont cités soit comme N.a.fr. 19004, 19005, 19006, soit comme JPms l, JPms II, JPms III. 2- Les références aux feuillets manuscrits (ms) peuvent renvoyer aussi aux volumes qui les regroupent: V (Attention, Rêve-Sommeil) ; VI (Temps) ; VII (Surprise/ Attente). 3- dact. désigne les feuillets dactylographiés. 4- fOs'applique à un seul feuillet; H. , à un ensemble de feuillets. Œ, I et Œ, II, p. : Paul Valéry Œuvres, édition établie et annotée par Jean Hytier, (Gallimard,« Pléiade »), revue et complétée en 1987 pour le tome l, en 1988 pour le tome II.

.

Remarques:
1. Les citations transcrites au sein de la rédaction d'un exposé sont en italique, placées entre guillemets, y compris celles provenant des manuscrits. 2. Les blocs de citation donnés hors texte se distinguent par un corps plus petit, sans guillemets. 3. Les références successives à un document à l'intérieur d'un même paragraphe sont, après notification initiale du sigle commun, affectées des seules indications de tomaison et de pagination. 4. Une seule référence initiale est donnée pour les extraits consécutifs d'une même page de document, à l'intérieur d'un même paragraphe.

~ L'Hannatian, 2005 ISBN: 2-7475-8245-0 EAN : 9782747582452

Avant propos
«

Mon esprit soit un laboratoire [...]
Valéry, CVIII, 423)

»

(Paul

«Maintenant, voyons la coulisse, l'atelier, le laboratoire, le mécanisme intérieur, selon qu'il vous plaira de qualifier la Méthode de composition» (Edgar Allan Poe, Œuvres en prose, « Pléiade », Gallimard, 1951, p. 984)

Au moment où s'engagea, sous la responsabilité scientifique de Françoise Haffner, notre « Cycle» de critique génétique sur les « feuilles volantes » de Paul Valéry, nous ne faisions que pressentir le rôle capital de ces centaines de feuillets inédits, alors méconnus des chercheurs, feuillets qui sont rassemblés à la BnF en dix-huit volumes, sous les cotes N.a.fr. 19465 à 19472 pour les huit volumes de feuilles volantes manuscrites (ms) et N.a.fr. 19473 à 19482 pour les dix volumes de dactylographies (dactf Issus des travaux de l'équipe Valéry de l'LT.E.M. (C.N.R.S.E.N.s.), les textes que regroupe ce numéro 98 du Bulletin des Études valéryennes sont la mise en forme d'exposés présentés en séance dans le courant des trois années du Cycle (1997-2000). Documents de réflexion ayant suscité de fructueuses discussions et alimenté la progression de notre étude, ils résultent de l'observation directe et

8

Micheline

HONTEBEYRIE

-

Françoise

HAFFNER

méthodique d'une vaste sélection parmi les « feuilles volantes» et de leurs liens avec les Cahiers contemporains2. Si les contributeurs ont estimé indispensable d'en actualiser certaines références, nous avons délibérément choisi de conserver le caractère inchoatif des avancées que ces articles traduisent, sans en gommer les hésitations, les interrogations, les retours. Plusieurs constatations et perspectives fait jour au fil de nos recherches: se sont assez rapidement
volantes» mis en chantier

.

L'énormecorpusdes « feuilles

par Valéry découlait d'une relecture attentive de ses Cahiers, que matérialise au regard la présence de divers signes et sigles marginaux.

.

L'examen de ce travail de reprise et d'approfondissement

mené par le scripteur, durant cinq années consécutives au moins, nous conduit à mesurer l'impact, sur la création poétique, des vaet-vient de l'écriture analytique. La comparaison de deux sortes de cotes portées sur les

.

feuillets incite le chercheur à une lecture plurielle. En effet, outre le

classement de la BnF (cote « N.a.fr. », avec foliotation imprimée en
haut à droite du recto de chaque feuillet), figure, au verso des feuillets (en bas à droite) et au crayon, la marque d'un classement antérieur (classement dit Rousseau3) effectué au domicile de l'écrivain avant transfert de ses manuscrits, dont il nous est apparu utile de tenir compte. L'observation rigoureuse des types variés de papiers

.

utilisés met en lumière l'intérêt d'une telle source d'information pour l'approche génétique des manuscrits de Valéry. Le travail parallèle à l'écriture des Cahiers n'était pas nouveau: Valéry pratiqua très tôt la notation de sa pensée sur des supports divers; les recueils constitués à la BnF par les «notes anciennes»

(avant 1900)puis (à partir de 1900) les « notes diverses» en portent
témoignage, de même que les petits Carnets dont notre édition intégrale des Cahiers 1894-1914 a commencé de publier quelques exemples4. Ce qui se montrait neuf, en revanche, c'étaient

AVANT

PROPOS

9

l'immensité comme l'utilisation méthodique de ce chantier scriptural, véritable atelier-laboratoire où se tissait en fait le réseau des phases et opérations de l'esprit - qu'il s'agissait de définir en elles-mêmes et dans leurs inter-relations5. La date de la mise en train par Valéry de cette expérimentation nous est fournie dans la correspondance amicale. La lettre par laquelle Valéry semblait exorciser dans l'ironie le côté aussi hasardeux que monumental de l'entreprise projetée - lettre souvent citée à juste raison pour les précisions rares qu'elle apporte - s'insère dans un contexte qui accrédite sa valeur documentaire réelle; car, plus encore que Louys et à coup sûr que Gide, son destinataire André Lebey était à cette époque l'interlocuteur quotidien à qui se confiaient en toute franchise les objectifs poursuivis. Lorsque Valéry donc, en juin 1907, fait état auprès de lui de l'emploi tout nouveau d' «un trop modeste papier de

dactylographe"pour y recopier des fragments de

«

[s]es registresde

notes» et procéder à leur classement thématique dans des chemises en des « rouges ou jaunes »6, nul doute que Lebey l'y encourage termes voisins de ceux que l'on retrouve sous sa plume quelques mois plus tard: « Oui, je te veux le Buonaparte de tes papiers, leur coordinateur autoritaire et prompt etc. Oublie Paris une fois devant toimême, une fois devant ta feuille blanche; oublie tout hormis tout ce que tu es seul en ce monde à comprendre et à savoir exprimer. ,,7 L'ordonnancement des contributions auquel nous contraint la publication n'est que convention; la chronologie adoptée ne doit occulter ni la capacité multidirectionnelle de la démarche heuristique de Valéry ni l'originalité de sa pratique scripturale. En ouverture, ce volume se devait de mettre l'accent sur l'une des toutes premières questions que nous avait posées un tel corpus: quel « statut» reconnaître à ces feuilles volantes? À cette interrogation primordiale, Jacqueline COURIER-BRIÈREtentait de fournir les premiers éléments d'une réponse, qui trouveront à se préciser par la suite, au fil des avancées de l'équipe, ainsi que le font apparaître les autres exposés. Christina VOGEL,prenant pour exemple un corpus partiel traitant du TEMPs, replaça cette «problématique de la ré-écriture» dans le cadre de la critique

10

Micheline

HONTEBEYRIE - Françoise HAFFNER

génétique

actuelle,

soulignant

à quel

point

les manuscrits

valéryens bousculent les notions de « brouillon », d' « avant-texte»
et, d'une manière générale, les habituels pré-requis de la génétique textuelle. Sont proposés ensuite deux exposés ayant trait aux fragments
sur l'ATTENTION

- un phénomène

auquel

Valéry s'attacha

particulièrement, dans les premières années du siècle, en vue de concourir pour l'obtention du prix Saintour8. Des

« enseignements» sont, de fait, à tirer de ce « territoire génétique exemplaire» (Micheline HONTEBEYRIE); uguette LAURENTIen H étudie par ailleurs « les Incipit», ces « attaques formelles »,
remarque-t-elle, qui « lancent le mouvement de la pensée» et dont Valéry ne cessera d'exploiter le rôle dynamique. Parmi les axes thématiques du Système psychophysiologique

que celui-ci s'efforçait de mettre en place, le TEMPS occupait indéniablement la position centrale. Un « descriptif des « "copies
manuscrites"» (Micheline HONTEBEYRIE) consacrées au Temps permet d'appréhender leur importance génétique. Pour sa part,

Nicole CELEYRETTE-PIETRI un « état des idées sur le Temps », établit
montrant préalable en quoi le phénomène nécessaire pour tenter constituait chez Valéry «un de se représenter son propre

fonctionnementd'ensemble. La problématique, très tôt ancrée dans »
l'imaginaire de Valéry, s'approfondissant jusqu'en 1911 puis s'élargissant sans relâche jusqu'au terme de l'existence, demeurera en effet au cœur de ses préoccupations analytiques comme de ses mises en œuvre poétiques9. Il est clair cependant que les axes de la réflexion se travaillaient en symbiose. Au Temps était liée, en interdépendance étroite,
l'analyse des autres notions

-

tous

ingrédients

mixés

et assortis

d'une recherche inlassable sur le Langage, de sorte qu'inconsciemment se préparait l'entrée en scène de la Parque. Régine PIETRA,non sans confronter les idées de Valéry aux théories de Bergson ou de Freud, inisiste sur l'intérêt d'une «étude génétique des dossiers concernant le rêve et le sommeil» - dossiers

caractéristiques, constate-t-elle, d'une « génétique feuilletée» selon
laquelle la pensée se réactive au moins autant que l'écriture. À

A v ANT

PROPOS

11

travers plusieurs exemples, Janeta OUZOUNOVA-MASPEROaborde les «Questions du langage»; elle décèle, dans les «allers et retours» entre Cahiers et feuilles volantes, une « thématique» prégnante, centrée sur « la structure communicationnelle du discours» et la « (re)constitution » identitaire du Moi « lors de processus comme

le réveil »10. La quête « '¥» de Valéry se doublait, d'évidence, de la
recherche d'une traduction aussi homologique que possible des

processus mentaux. Une approche philosophique de l' « "Attendre Soi" » valéryen est exposée par Régine PIETRAqui fait ressortir
l'incidence, sur l'émergence de la voix-voie poétique, de cette «attitude d'éveil par excellence» dans laquelle «l'ATTENTE a le futur pour origine ». En détaillant la configuration d'une «page complexe» sur «le choc »11, Huguette LAURENTI rapproche l'analyse du phénomène de SURPRISE la réaction de Valéry à la et mort brutale de Mallarmé, concluant, de la part du scripteur, à
«

une sorte d'analyse génétique de l'''accidentel''». Françoise HAFFNER
l'intéressant
la variété
«

et Micheline HONTEBEYRIEont reconstitué
142»
«

Dossier
Dans

du classement et profiler

Rousseau

pour

y étudier textuelle

des lieux

d'écriture

la circulation

qui s'y opérait12.

"Extraire de soi ce que moi ignorait" - ATTENTION - ATTENTE -

SURPRISE La Jeune Parque »13, Robert PICKERINGexplore les et
chantiers scripturaux, repère les processus créateurs, livre les conclusions à retenir pour un abord génétique, tout à la fois lucide

et circonspect, des manuscrits valéryens:

1. « pas de révélation

dernière dans le rapport entretenu entre eux par les divers chantiers» 2. «ne pas forcer les textes dans leurs rapports de réciprocité ou de ressourcement communs» 3. conserver en point de mire la « matière vivante» qui fonde l'écriture, soit ce que Valéry lui-même désigne comme «l'humain obtenu par analyse à ma façon ». En clôture de cet état des lieux, est donné un aperçu de la répercussion à long terme de ce chantier expérimental: «l'équation Attente-Surprise» sera également appliquée par Valéry au projet de prose poétique "Alphabet"» (Micheline HONTEBEYRIE),à son tour laboratoire de mise à l'essai d'une écriture polyphonique.

12

Micheline

HONTEBEYRIE

- Françoise

HAFFNER

C'est peu que de souligner combien la découverte

et l'approche

du volumineux corpus des « feuilles volantes» (qui reflète, dans la forme, le rêve valéryen inabouti de « Dictionnaire philosophique»
ou «Album des idées ») ont modifié notre regard sur les manuscrits de Valéry autant que notre connaissance de l'aventure scripturale à laquelle il se livra durant les dernières années de son silence éditorial. D'une particulière fécondité génétique, cette démarche originale, authentiquement poiëtique, épousa la mouvance délibérée de l'Ego Système - qui se proclamait: «chante Protée, adapte-toi» (CVIl,466).

A v ANT

PROPOS

13

NOTES: 1. Ces volumes ont été présentés par Françoise Haffner dans Paul Valéry 9 autour des Cahiers, La Revue des Lettres modernes, Minard, 1999. Quelques-unes des feuilles volantes ont été transcrites, dans Paul Valéry Cahiers 1894-1914, édition intégrale établie, présentée et annotée sous la responsabilité de Nicole Celeyrette-Pietri et Robert Pickering, Tome IX, Gallimard, 2003, pp. 199 à 218. 2. Notre équipe, en charge de l'établissement du texte intégral des Cahiers à partir des originaux, a senti de longue date la nécessité de s'intéresser aux processus génétiques propres à Valéry; voir l'appareil critique de CI à CIX, ainsi que (Se) Faire - (Se) Refaire, Lecture génétique d'un cahier (1943), sous la direction de Robert Pickering, CRLMC, Presses de l'Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 1996. 3. Du nom de Denise Rousseau, à qui l'épouse de Valéry avait confié la tâche au début des années cinquante.
4.
«

Carnet

de 1907»

(CVIII, Gallimard,

2001, pp. 457-463)

et « Carnet

1909-1910

»

(CIX, Gallimard, 2003, pp. 221-235). 5. Valéry, à la même période, s'essaya à représenter sous forme de schémas l'aspect réticulaire des phénomènes psychiques (N.a.fr. 19122).

6. Dans son anthologie des Cahiers,Judith Robinson-Valéry remarquait déjà:

«

Cette

année-là, Valéry semble avoir interrompu provisoirement sa rédaction des Cahiers pour recopier à la main sur des feuilles séparées des passages tirés de ses Cahiers précédents, qu'il

a groupés sous des rubriques différentes, et à certains desquels il a ajouté des
développements possédons
» (Gallimard, Pléiade, l, 1973, p. XIV). Elle soulignait aussi: «Nous ne

que très peu de renseignements

directs sur ce travail, à part une lettre de Valéry à

André Lebey [u.J » (voir note suivante). 7. Cette lettre, qui faisait partie des Lettres à quelques-uns (publiées en 1952, Gallimard, pp. 82-84), avait été par approximation datée de 1908; à l'exception des quelques lettres qui y sont reproduites, la correspondance échangée avec André Lebey était alors ignorée des chercheurs. L'édition, établie, annotée et présentée par Micheline Hontebeyrie (Gallimard, 2004, collection « Les cahiers de la NRF ») sous le titre Paul Valéry André Lebey au miroir de l'histoire (Choix de lettres 1895-1938), permet de mesurer l'importance, en volume comme en intérêt, de leurs échanges
inédits; pour ce qui concerne les
«

feuilles

volantes

», voir les lettres

84 et 104.

8. Concernant l'inscription de Valéry à ce concours en 1904 et son« Mémoire sur l'Attention », se reporter au Tome VI des Cahiers 1894-1914, Gallimard, 1997. 9. C'est dans les proses poétiques d' «Alphabet» que Valéry tentera l'application la plus originale de la thématique du Temps, de même qu'il y exercera dans la forme la spécificité du pouvoir générateur des incipit (voir Archives des lettres modernes n° 275, Micheline Hontebeyrie, lettres modernes Minard, 1999). 10. L'on se reportera avec profit à la thèse de Janeta Ouzounova-Maspero Valéry et le langage dans les Cahiers (1894-1914), L'Harmattan, 2003. Le Cahier «Langage» de

14

Micheline

HONTEBEYRIE

- Françoise

HAFFNER

Valéry (presqu'entièrement inédit), de même que le Cahier «Somnia» seront transcrits dans le tome X des Cahiers 1894-1914. 11. Feuillet reproduit à la page 151 du présent volume du BEV.. 12. Voir la reproduction de trois feuillets caractéristiques pp. 162 sq. 13 Voir aussi Paul Valéry la page l'écriture, Robert Pickering, Collection
« Littératures », Association des Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, 1996 (pp. 352-380), ainsi que « Lieux génétiques

inédits

chez Paul Valéry - Des feuilles

volantes

et des Cahiers aux premiers

brouillons de la Jeune Parque, 1907-1913 », Robert Pickering, Françoise Haffner,
Micheline Hontebeyrie, Genesis n° 18, 2002, pp. 67-90.

Le statut de la 'feuille volante'
Jacqueline
KOURIEH« BRIERE

Écrire:

vouloir

donner

une certaine

existence une durée continuée, à des phénomènes du moment. Mais peu à peu, par le travail, ce moment même se fausse, s'orne, se fait plus existant qu'il n'a jamais pu être. » (C,IV, 912)

Le problème de «brouillon» et d'« avant texte» soulevé par toute étude génétique, qui ne s'est pas posé au sujet des Cahiers (considérés souvent comme le fruit d'un premier jet), se pose doublement au moment de la prise en compte des «feuilles volantes» de Valéry: traces d'une première écriture ou « copies» ? S'il s'agit de copies, où les situer par rapport aux Cahiers? Prenant pour exemple le dossier sur l'Attention (BnF ms, N.a.fr. 19469), qui compte quatre-vingt-quinze feuillets, on constate qu'aucune indication, aucune référence, voire biographique, n'est donnée qui permette d'en restituer la chronologie. Il est incontestable que le problème de l'Attention et tous les phénomènes qui lui sont attachés - exposés et développés dans ce dossier: «changement », « substitution », «tâtonnement », « accommodation », «notation », «netteté» etc.

-

ont

longtemps

préoccupé Valéry, qui les évoque encore en 1943 (voir C, XXVII, 449-452). Lui-même semble situer le début de ces recherches

16

Jacqueline

KOURIEH-

BRIERE

autour de 1900-1904, voire avant;

il le rappelle à maintes reprises.

Dans « Mémoires d'un Moi

»1,

il écrit:

Mes découvertes - de 189.. Je maintiens qu'elles étaient bonnes. On ne les avait pas faites [...] Je m'occupai de l'attention considérée comme modification de la variance et j'eus l'idée de la comparer à l'accommodation visuelle (1900) et celle-ci, je me la représentai comme la variabilité d'un système de variables qui, pour certaines valeurs de variables, a la vision nette pour effet [...].

Quant à 1'« accommodation visuelle», rétrospectivement comme «modèle 1900 »:
Punctum
Le type

Valéry

la présenta

- Attention
«accommodation» - mon modèle 1900 - Acc[ommodation]

=

acte réflexe complexe par lequel le système visuel total se modifie de manière que la perception de l'œil soit «nette» - c'est-à-dire du
meilleur rendement d'action éventuel

(c,

XXVII,

156-157).

Ces quelques repères nous éclairent mais en même temps nous laissent un peu perplexes. Les feuilles de notre dossier relèventelles d'une période bien précise ou faut-il les envisager sur une période de temps plus longue qui ferait ressortir l'une de leurs caractéristiques: l'autonomie? De la sorte, elles constituent une réserve permanente, que Valéry alimente et révise régulièrement. Elles forment aussi un « ailleurs-texte» qui demeure le lieu où atterrissent toutes les pulsations et qui reste en relation avec les autres chantiers, établissant ainsi un réseau. Deux approches génétiques s'imposent à nous: la relation de ce dossier avec l'ensemble de la pensée de Valéry, où une gymnastique s'installe entre les différents constituants de l' œuvre, d'une part, et, d'autre part, le fonctionnement de la page et du dossier.
COPIE ou REECRITURE?

Comment qualifier ces

«

feuilles volantes»

?

LE STATUT DE LA 'FEUILLE

VOLANTE'

17

Contrairement à un discours oral, un énoncé écrit suscite toujours une volonté, une tendance continuelle, de reprendre, corriger, réviser, affiner. Mais dans ce cas précis, faut-il parler de copie ou de réécriture ? Nous avons là des feuilles avec tâtonnements certes, mais d'autres n'en montrent pas. En réalité, il

ya très peu de « copies », si l'on prend ce terme au sens strict; de
nombreux feuillets portent la trace d'un effort mental et intellectuel : réécriture ou écriture nouvelle2. Dans une perspective génétique, certains nous éclairent sur la méthode de Valéry et sur l'émergence de sa pensée: on y trouve des créations immédiates, des réactions sur le vif; Valéry, prolongeant le fragment des Cahiers qu'il est en train de recopier, donne libre cours à sa réflexion - les feuillets où abonde une écriture serrée, allant jusqu'à l'instabilité, en sont la preuve. Ces conditions posent le problème de la réécriture et de la

pratique des textes; les « feuilles volantes» sont à affecter d'un
statut particulier.
DESCRIPTIF DE L'OBJET GENETIQUE

On repère très vite dans ces feuillets la présence de certains indices propres à toute écriture valéryenne et notamment à celle des Cahiers. Ce paratexte semble pouvoir contribuer à élucider certains points de l'analyse génétique. Notons tout d'abord les jeux d'encre: le texte (originel ?) est écrit à l'encre violette; les ajouts sont à l'encre violette dans la marge et dans le corps du texte; à l'encre noire ou au crayon à papier dans le reste de la page. À cela s'ajoute la présence de croix de différentes natures et couleurs: noir du crayon à papier, crayon bleu, encre noire. Des soulignements à l'horizontale mettent en valeur certains mots et concepts ou bien séparent les paragraphes; des traits verticaux dans la marge ou en fin de paragraphe délimitent certains passages. Nous remarquons aussi des parenthèses, des accolades, des sigles personnels (lettres et chiffres), des abréviations et quelques flèches marquant l'insertion d'un ajout. Différents éléments qui acquièrent, ensemble ou

18

Jacqueline

KOURIEH- BRIERE

séparément, une fonction à la fois esthétique et génétique: ils confèrent au feuillet un statut de chantier. Une autre caractéristique de ces feuillets à prendre en considération est l'écriture envisagée en tant qu'opération scripturale. Le tracé, geste ou mouvement, est tantôt fluide (ff. 5, 14, 25, 58), tantôt resserré (ff. 36, 52, 59, 67) ; en général, l'écriture apparaît plutôt soignée et appliquée (ff. 42, 58, 65), mais elle peut être hâtive et pressée (ff. 30,35,88). Sur certaines pages, elle court W63), se ralentit W92), s'estompe (ff. 73-74), de sorte que les formes s'évanouissent (ff. 30, 74, 91) ; elle devient illisible, comme au f029. Peut-on parler toujours de «copie»? En fait, le changement de régime permet d'induire des rythmes d'écriture, des soubresauts de la pensée qui se matérialisent sur le papier. L'observation de ces changements soulève un problème crucial: celui de la chronologie. Des écritures différentes sur une même page ne sont-elles pas l'indice d'un étalement temporel? À ces différentes formes d'écriture, il faut encore ajouter la qualité du tracé, plus ou moins large (ff. 16, 86, 91) - qu'il s'agisse d'une différence de pression ou de changement de plume - , qui semble indiquer aussi des temps divers. Une relation reste à établir entre les régimes d'écriture et les jeux d'encre: il semblerait que toutes les fois que l'écriture est serrée et hâtive, elle est à l'encre noire et concerne la trace d'un ajout effectué probablement à la relecture. Le f041 en est un exemple: les ajouts à l'encre noire, d'une écriture serrée, rapide et penchée, y encadrent le texte - sans doute originel - à l'encre violette; ils se présentent d'une part comme un titre (de par la disposition et le blanc qui le sépare du reste) et d'autre part comme un complément d'information. Ce sont précisément ces ajouts qui, nuançant le mot « intérieurement» au sein du texte, ont

permis à Valéry d'intituler sa page « Le semi intérieur et son rôle»
et de l'intégrer dans le dossier traitant de l'Attention où les notions et les phénomènes: intérieur / extérieur reviennent souvent. De la sorte, les indices spatiaux se convertissent en marques temporelles, réfléchissant le rythme et la chronologie des opérations d'écriture. La recopie devient l'espace graphique non d'une réécriture mais d'une écriture nouvelle, le rythme de

LE STATUf

DE LA 'FEUILLE

VOLANTE'

19

progression apparaissant dicté par l'unité page: Valéry, d'une écriture fluide, commence à remplir un feuillet, et, ce faisant, se lance dans le développement d'une idée et/ ou se met à retravailler toute la page. Ainsi, cette première et belle page dégénère à son

tour jusqu'à revêtir l'aspect d'un « brouillon ». Il y a constamment
passage de l'informe à une ou des formes organisées et vice en fonction des fragments ajoutés.

- versa

UNE ECRITURE EN FRAGMENTS

Qui dit feuillet dit autonomie et mobilité. Dans ce corpus, on passe cependant de la notion de feuille à celle de page dans la mesure où l'écriture occupe uniquement le recto. Chaque feuillet se caractérisant ainsi par une unité textuelle, on peut manipuler l'ensemble des feuillets beaucoup plus facilement qu'un cahier, les déplacer au sein même du dossier, les réutiliser dans un autre dossier, ou en appui pour un autre chantier, tel quel ou sous forme de variante - ce qui justifie sans doute la présence des croix. La mobilité des feuillets dénote un aspect de la méthode de travail de Valéry. Cependant, en deçà de cette autonomie, le trait typique de l'écriture est la fragmentation. La désignation de «fragment », employée jusqu'à présent à propos de l'écriture des Cahiers, semble à première vue ne pas

convenir à celle des « feuilles volantes» dans la mesure où, comme
on vient de le signaler, chaque feuillet a son autonomie de par l'unité textuelle qui le régit. En relisant attentivement le dossier, on se rend compte que, malgré tout, l'écriture fragmentaire prédomine. Dans les Cahiers, la fragmentation opère sur les différentes unités de la même page: on peut rencontrer quatre à cinq fragments sémantiquement indépendants. Dans les «feuilles volantes », elle affecte tantôt l'espace page, tantôt l'unité textuelle. Ainsi, chaque feuille marque un début et a tendance à recevoir une idée indépendante, coupée de ce qui la précède et la suit tout en étant en relation avec le thème principal. D'autre part, sur une même page et traitant du même thème, certaines unités peuvent

20

Jacqueline

KOURIEH- BRIERE

être considérées séparément et chacune d'elles peut faire l'objet d'un développement à part (H. 2, 3, 47). La fragmentation est accentuée par l'inachèvement de certaines pages W 62), certains paragraphes W 58 SI), voire certaines phrases (H. 10, 22, 58). De même, l'emploi de certains signes de ponctuation marque cet inachèvement: les points de suspension en début W85), en fin (H. 58, 70, 78) ou au milieu W3l, f047) des paragraphes; les deux points, qui annoncent d'habitude une explication, se trouvent parfois sans suite W86) ; de même, les
«

etc. » (H. 1, 63). Lorsque, dans les pages inachevées, l'écriture se

tarit soudainement, on peut supposer que le scripteur abandonne la page pour passer, momentanément ou définitivement, à un autre chantier. Ce mode d'écriture devient un mode de création
permettant la discontinuité

-

indépendance

et logique

de la feuille

- tout en privilégiant simultanément la continuité - cohérence du dossier; il laisse une totale liberté au scripteur. Ainsi, à la discontinuité apparente entre les feuillets, s'oppose la continuité du contenu. C'est pourquoi cette indépendance est à considérer dans un processus intellectuel: elle l'inscrit dans une démarche et perspective globale prenant en compte l'ensemble du dossier qu'encadre une volonté de présenter un objet d'une portée scientifique. Ce mode de création s'accorde au travail mental:
Il s'agit de faire deux choses à la fois, comme de tenir l'ensemble mener le détail; de voir d'un trait tandis que d'autre, on articuleTout travail mental est mesuré par ces doubles actions (£"25). et de

Il conditionne un mode de dispersion, d'émiettement réflexion valéryenne, et correspond à un état d'esprit:

de la

Mon esprit, il s'arrête pour prévoir - Il s'arrête pour revoir. Il retrouve pour devancer - anticipe - comme il retarde pour revenir. Il s'arrête de voir pour prévoir (f033).

Cette écriture fragmentaire paraît retracer par-dessus tout une expérience, même si le sujet traité se veut abstrait et même si le but

-

souci principal

de Valéry - est d'adopter

une démarche

objective

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que dévoile un rapport entre la nécessité d'organiser les fragments discontinus dans l'écriture et une certaine obsession taxinomique.
CLASSEMENT ET ORGANISATION DE LA PENSEE

Si dans les Cahiers on pouvait parler de deux processus de création, penser et écrire, en ce qui concerne les «feuilles volantes» il faut ajouter celui de classer. Sigles, croix, jeux d'encre... en sont sans doute, nous l'avons dit, les indices. Qui dit classer dit choisir, trier, rapprocher, confronter, associer ou différencier; en ce sens, l'acte de classer devient le moteur des activités créatrices. C'est pourquoi l'ordre d'apparition des différents constituants requiert une importance car, comme le fait remarquer Almuth Grésillon : « [...]il ne peut exister de critiquegénétique sans que l'objet
même de cette recherche soit correctement construit, c'est-à-dire comme

ensemble donné en fonction des opérations qui l'ont promu à
si la numél'existence. »3 Justement l'ordre ici pose problème; rotation inscrite à la main au verso correspond à l'ordre laissé par Valéry dans ses papiers, pourquoi certaines pages formant unité n'étaient-elles pas systématiquement regroupées selon leur thème central: Significatif/Formel, Netteté ,Tout/Partie? Un processus de montage se laisse percevoir, qui autorise et facilite la permutation de l'ordre. Il suppose des périodes et des processus de travail divers: recopier, qui implique une réécriture ; relire, qui entraîne l'apparat métalinguistique (soulignements, flèches etc.). Ces deux phases ont en commun deux opérations importantes de l'écriture: corrections et ajouts. Indéniablement, la notion d'ATTENTION relevait des préoccupations de l'époque. Dans cette perspective, ces feuilles

révèlent une méthode de travail et un but. Dans le « Mémoire sur
l'Attention », Valéry parle d'une «grande entreprise» et dit à propos de la connaissance scientifique que ce n'est pas l'expérience qui compte mais le but. Celui-ci nous paraît se situer à deux niveaux:

-

le but de définir

un concept;

chacune

de ces feuilles

en est

l'illustration,

comme le montrent les incipit: «L'attention volontaire

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intellectuelle « L'attention distribution»

est celle où / il Y a un seuil à franchir. - une limite» W13) ; est avant tout une loi de conservation / et une loi de W17).

- le but de théoriser ses idées, s'exerçant dans ses notations des Cahiers à une sorte de mise en œuvre du« Moi »4. Le dossier « Attention» constitue, dans ce sens, ce qu'on peut appeler une genèse conceptuelle. Ce dossier révèle aussi une méthode de travail, qui revêt deux volets: - Une méthode mentale dont la démarche est décrite dans le « Mémoire» en ces termes: «[Celle-ci] consiste à dépouiller une quantité d'observations, à créer des notions très abstraites, à refaire des instruments de connaissance» W4). En réalité, chacun des feuillets en est un exemple. On assiste constamment à une sorte d'oscillation de la pensée de Valéry entre l'observation d'un phénomène et sa théorisation. - Une méthode matérielle dont nous pouvons déceler les différentes facettes. Pour cela, il faut adopter deux critères: l'un d'ordre matériel qui prendra en compte le manuscrit tel quel (encre, disposition dans la page, siglage etc.) ; l'autre d'ordre intellectuel qui touche plutôt à l'élaboration d'une pensée et à sa mise au net. La tâche est donc de regrouper les différents éléments d'un système: les opérations de l'esprit et de l'écriture. Valéry précise au sujet de l'Attention qu'elle:
[...] suppose une classification préexistante de tous les objets.! Cette class[ification] est d'ailleurs multiple. Il y en a p - et hétérogène. L'une est instinctive (intensités etc.. L'autre, acquise, devenue automatique L'autre: voulue etc. (f063)

Intéressons-nous de plus près à l'étude du feuillet et essayons de voir comment tout élément graphique ou autre participe à une certaine organisation de la pensée et à un certain classement. Les titres, les incipit, l'emplacement de l'écrit dans la page, l'espacement entre les unités typographiques, créent une figure spatiale propre à chaque feuille. C'est pourquoi nous ne pouvons

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pas parler d'une forme canonique. Établir une typologie reste une vaine besogne car le corpus est trop important. En revanche, il est utile de souligner la relation de l'écriture à la page et voir comment tout cela s'inscrit dans le projet d'écriture. Sans rentrer dans les détails d'une étude statistique, nous pouvons retenir trois types de page renfermant chacun plusieurs sous-catégories.
1. Page pleine

2. Page
pleine

à moitié

3. Page début

avec

un

*une belle page sans rature ni ajout: ff 24-81; *une belle page ff 52-92; avec soulignement: ajout: ff30-35.
ff 18-21-45-59;

*avec un seuls: * avec plusieurs * avec ajout: 86-90-91.

ff6;

S :ff1f032-85-

*avec une seule f010-82; *avec deux lignes: 49-82;

ligne: f£17-

*une belle page avec ajout:

4-7-14-19-34-37-51-95;

*unité entre 3 et 5 lignes:
ff5-6-25-48-57 -62;

*moitié texte initial/moitié

*avec ajout: f015-20-91.

Le nombre de paragraphes est très variable, allant de un à sept; de même chacun d'eux comprend entre deux et huit lignes. Dans le cadre d'un même feuillet, les divers paragraphes peuvent aborder le même sujet, ce qui donne une certaine homogénéité à la page (f02) ou, au contraire, chacun d'eux se consacre à un thème particulier (catégorie 1.) reflétant par la gymnastique intellectuelle du «faire ». Les feuillets des catégories (2.) et (3.) du tableau laissent croire que l'espace blanc assigné à certains, sera le lieu de manifestations ultérieures; ce qui nous amène à conclure que ces pages ne sont point des copies, dans le sens strict du terme. Elles sont le support matériel d'une trouvaille, d'une réflexion, d'un constat ou d'un relevé opéré à partir d'un autre chantier. Le f029, où il est question de l'attention en tant que changement de la pensée et où Valéry donne en guise d'exemple le phénomène de la
«

rotation », en témoigne.

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La largeur des marges varie en fonction du nombre des unités inscrit dans la page. Mais, malgré cette variabilité, le respect de quatre marges (à une exception près) est à noter. En outre, l'allure de certains feuillets, marquée par une écriture qu'en termes informatiques on dirait «justifiée», offre un support visuel qui facilite la perception. Nous avons, également, devant plusieurs feuillets, l'impression que Valéry recherche inconsciemment une esthétiques: la disposition des unités textuelles acquiert une forme proche de celle d'un poème en prose. Cette forme est engendrée par la disposition typographique dans la page W31), l'alternance des unités constitutives (au f09 : 3-1-3-1), la reprise anaphorique W8) et le retour à la ligne alors que la phrase n'est pas finie (ff. 13, 14,31). Certains passages apparaissent bien définis, sur la majorité des feuilles; d'autres, plus dilués (ff. 2, 15, 28, 29, 35 etc.), ce qui donne au feuillet le statut de «brouillon ». Cependant on peut constater qu'une grande partie des feuillets n'est que partiellement utilisée: l'écrit n'occupe pas la totalité de l'espace graphique offert par la page, l'énoncé prend place en tête de page laissant après lui un grand espace blanc:
Attention.
L'état formel qui fait du significatif (fOlD)

L'attention est avant tout une loi de conservation/et de distribution (f017).
L'attention libération est à la fois
EiHftI.&

une loi et une loi

restriction de la variabilité générale ou formelle de la variabilité significative (f020)

Cette disposition attribue aux réflexions le statut de texte inachevé, ouvert, prêt à recevoir à tout moment un développement et des ajouts. Ainsi, au feuillet 91, le texte initial se limite à une ligne alors que l'énoncé qui occupe le plus de place s'avère être un ajout. Ce champ ouvert de l'écriture se matérialise sur maints

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feuillets (autres exemples: ff. 33 et 77). Valéry souligne que tel problème ou tel point« suscite une envie de l'expliquer» (CI, 124). On ne peut pas dire que ces feuillets sont encombrés de sigles et d'abréviations comme c'est le cas dans certains des Cahiers. Leur petit nombre n'en constitue pas moins une étape importante de la genèse du dossier puisqu'ils sont le signe d'un repérage et d'un choix. On en remarque deux groupes: le premier comporte des lettres alphabétiques placées en général en haut de la page, tantôt à gauche (ff. 2,5,52,54,70), tantôt à droite (ff. 11,48,55); le deuxième comprend le terme «Attention» ou l'une de ses abréviations, apposé plutôt à droite de la page. Plusieurs feuillets portent, toujours en tête de page mais au

milieu, une lettre

«<

i », aux ff. 56 et 57), ou un chiffre «<1003 », au

f077). D'autres feuillets sont munis de deux, voire trois sigles: au f050 «<i hw») , au f061 «<f hw»), au f084 «<g + att. ») - feuillets susceptibles sans doute de se ranger dans différents dossiers, d'où la connexion qui peut s'établir entre eux et avec d'autres chantiers. Il semble y avoir, aussi, tout un jeu à mettre en place entre les abréviations et les titres. On constate qu'un bon nombre de feuillets

n'ayant pas de titre sont marqués du terme « attention » (ff. 86, 87)
ou de l'une de ses abréviations
«
«

qui couvrent des aspects différents:

atts

»

(77), « att.

»

(74), « att » (ff. 78, 79, 80, 81), « + att » (84),

A » (f091), « attention » et « a » (f085). Comme cette constatation dévoile une intention véritable de classement, ce dossier devient de la sorte un dossier à tiroirs confirmant, une fois encore, le statut autonome de la feuille. Si le siglage joue un rôle au niveau du classement des feuillets dans le dossier, les titres, quant à eux, opèrent une fonction à l'échelle de la page. Vingt-cinq feuillets portent un titre, dont douze reprennent l'intitulé du dossier. Les feuillets sans titre sont pourvus d'un incipit commençant soit par « L'attention» (16 feuillets); soit par «attention est...» (14 feuillets), leur donnant un caractère définatoire. Les titres (dont certains ont été ajoutés), indices du traitement indépendant de chacun des feuillets, dévoilent en même temps le caractère obsessionnel de ces pages de recherche.

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