Le lapsus de Djedda

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L'instant du baiser est presque parfait. Les pans du burnous de l'un enveloppent le petit corps de l'autre. Les mocassins de cuir craquent lorsque le père se penche, sa moustache parfumée pique la peau imberbe, Alilou souffle : "Je maudis le jour où tu as échoué."

Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296280212
Nombre de pages : 111
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LE LAPSUS DE DJEDDA AICHA
(et autres histoires à lire à haute voix)

ECRITURES ARABES Dernière parutions: N°68 Tabar Bekri, Le laboureur du soleil. N°68 bis Ammar Koroghli, Sous l'exil, l'es/Jo;r. N°69 Ammar Koroghli, Mé"lOires d'irn"ligré. N°70 Saaf Abdallah, Chroniques des jours de reflux. N°71 Noureddine Aba, Et l'Algérie des rois, Sire? N°72 Hassina, Arne des fleurs, ,na soeur. N°73 Dounia Charaf, L'esclave d'A",rus. N°74 Fawzia Assaad, La grande llulison de Louxor. N°75 Albert Bensoussan, La Ville sur les eaux. N°76 Fatiha Berezak, Regard AquarelIII. N°77 Leila Rezzoug, Douces errances. N°78 Noureddine Aba, L'Arbre qui cachait la "1er. N°79 André Nahuln, Le roi des Brikf. N°80 Selim Matar, Lafern"le à la fiole. N°8! Erasmi Mohalned Bousquim, Co"'plaintes de perdants orgueilleux. N°82 Naïdé Ferchiou, Ornbres Carthaginoises. N°83 Atallah Mokhtar, Rue du Liban N°84 Raphaël Braque, Le nouveau livre d'Isaac. N°85 Albert Bensoussan, Djebel-Arnour ou l'Arche naufragère. N°86 Azzedine Bounelneur, Cette guerre qui ne dit pas son nO"'. N°87 M.K. Bouguerra, Fenêtres barbares. N°88 Slaheddine Bhiri, De nulle /Jart. N°89 Fatima Bakhai, La Scalera. N°90 Fatiha Berezak, Ho,nsiq. N°91 Myriam Ben, Ainsi naquit un hOfnnle. N°92 Rabia Abdessemed, La voyante du Hodna. N°93 Leila Barakat, SOliSles vignes du ]Jays druze. N°94 Messaoud Djemaï, Le lapsus de Djedda Aïcha et autres histoires à lire à haute voix. N°95 Maya Arriz-Tamza, Quelque palt en Barbarie.

Messaoud DJEMAÏ

LE LAPSUS DE DJEDDA AICHA
(et autres histoires à lire à haute voix)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-polytechnique 75005 Paris

En couverture: Photo de l'auteur

@ L'HARMA TI AN, 1993 ISBN: 2-7384-2046-X

A

S I K

E L(1)

La montagne s'est dressée dans ce jour qui va mourir. Symptôme minéral, échantillon baroque de la chaîne. Contourner les flancs ascètes, mortifiés par les ongles éoliens et les griffes marines. Entamer l'ascension des échelles inhumaines. Le ciel est acquis au dessus de l'Assekrem (humidité leurre du nom e~ gouttelettes). Des lueurs d'années-lumière s'accrochent au bout des astres implosés. Sous le duvet, par l'entrebâillement de la porte, entre les arêtes tapies dans le noir, l'oeil filant s'écrase sur Orion. Les ombres ont quitté le refuge et se dirigent vers la montagne. Quelques pierres roulent sous le zigzag engourdi
(1) Asikel : voyage (en berbère Tamahaq, langue des Touaregs). 5

de la procession somnambule. Aube aveugle, bouches aspirantes dans l'oxygène avare d'Atakor. La nuit de la cime est dénaturée de rouge, de jaune, de vert, de bonnets de laine et d'anoraks, assourdie de conversations quotidiennes, annexée. par des pélerins suréquipés. L'armée colorée a calé ses yeux photographiques sur la roche déchiquetée. Manger l'étoile par diaphragme interposé. Le ciel pâlit lorsque la masse commence à tirer sur les filaments incandescents. L'oeuf crevé ruisselle sous les rafales... Le ciel devient blanc, les crépitements cessent. La procession est reformée, le café bu, les Toyota chauffées. D'autres orients à éclipser nous attendent. Les noirceurs éruptives se sont excusées devant le clair des sables. Nous marchons dans des fonds aquatiques oubliés. Oueds en bras satinés décrispant les massifs, interdits de nuages mais parfumés de lavande. Les lauriers n'y sont plus roses mais les roseaux ont capté la brise. Vertige de l'armoise: s'écrouler soudain dans la géologie vert-de-gris, la tête sur son ventre d'adolescent ensoleillé. Moulay nous regarde, promeneur indulgent dans l'expédition de notre vie. Sur le fil égal de ses virées, les complicités sont des châteaux charriés par le vent. Notre langue commune n'est qu'un malentendu. Nos mélanges ne l'intéressent pas, l'émotion de nos pas sur nos racines ne le

concernent pas. Moulay s'est retourné dans un sourire: village où j'ai acheté ma gandoura? ... Paris. It

It

le

Dès le réveil, nos esprits s'enchaînent en file indienne docile et interminable. Fixer le sol imprévisible et la tache blanche de Moulay sous la lumière géométriquê: Nous ne 6

croisons plus personne et regardons notre guide agir dans les espaces. Il s'arrête, tourne la tête, murmure quelque chose puis plante une pierre plate en y inscrivant des mots en Tifinar(2). Les silences sans appel d'Ahaggar s'insinuent lentement en nous, recouvrant d'un voile les rêves surchauffés de nos premiers instants. Dans les escalades à la recherche de traces, nous rencontrons des visages tordus, hurlant sur les laves refroidies. Des crânes géants s'esclaffent ou font semblant de se reposer, une femme et un bébé de pierre nous observent. Déployant leur ombre écorchée sur nous, des hommes en alignement de granit, nous toisent de leur mille mètres de hauteur. Sous des monolithes fusionnés en billes monumentales, nous débusquons des guelta(3) insaisissables. La nuit tombe en chape sur la nature tourmentée, nous délivrant de sa vision. Pétrifiés à notre tour devant des brasiers impuissants, nous devinons l'éveil des populations du désert et la bataille qui va se déclencher. Alanguie par les brûlures diurnes, la foule de pierre laisse échapper son souffle dans les transparences glacées du ciel. Vidée de son énergie, la multitude érodée se rétracte puis se brise. Chaque jour, nous constatons les dégâts de la veille millénaire. Plaines infinies, grises de gravier, nous savons le destin du peuple basaltique. Expirer et se dépouiller dans un devenir sable, se soulever, habiter sous d'autres cieux, fonner dunes et chatoyer d'un nouvel éclat. Le groupe se fissure et se ressoude au gré du paysage et de ses cris. Nous regardons Moulay étendre le lit de braise
(2) Alphabet berbère. (3) Points d'eau dans le désert. 7

et de sable dans l'intervalle susceptible de notre sommeil. Nos peines cumulées par les années urbaines et chatouillées par nos conditions, explosent alors parfois, absurdes aux pieds des volcans éteints. Claustrophobes sous les coupoles cosmiques, nous trempons d'acier nos angoisses. Les aspérités tertiaires entaillent nos doigts et libèrent sous nos espoirs fatigués des sources de nostalgie poisseuse et inconsolable. Nos pieds trébuchent et nos corps glissent dans les béances lunaires d'Ouksem. Chute de damnés dans une montagne visitée par Géhennema(4). Terre craquelée, langue de sable et ligne de cyprès, le cratère est vivant. Les explorateurs en émergence aphone font ping-pong avec les versants vibrants. Les mains effeuillent les miroirs dentelles des micas et dépoussièrent la jaspe sanguine marbrée de noir. La rudesse de nos rapports avec le Hoggar a transformé peu à peu nos querelles des premiers jours en des attitudes secondes, irrationnelles. Ces manifestations ne se sont révélées qu'ultérieurement, sur des instantanés photographiques ou dans l'éclair d'un souvenir. Lors d'une halte de déjeuner, l'une de nous a gravi une colline et est restée à nous fixer denière des lunettes noires. Elle n'a pas semblé nous entendre lorsqu'il a fallu repartir. Un autre, tombé malade, a pris l'habitude dès que le lieu de campement avait été choisi, de s'enfouir dans un sac de couchage et de s'allonger sur un rocher plat. Une photo le montre dans cet état momifié, étrangement offert au crépuscule.

(4) La géhenne.

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Sur une deuxième photo, on voit N. les bras chargés d'un fagot. Le regard baissé sur un arbre nain est extrêmement attentif. Quelque chose a bougé? Un morceau de bois à ramasser? Une forme naturelle à méditer? A partir d'un certain matin, S. a refusé catégoriquement' de boire dans autre chose qu'une tasse en plastique marron... Moi-même je me suis surpris une nuit à sortir mon couteau prêt à parer à de très improbables attaques de chacals que j'ai cru entendre approcher... Nous sommes anivés au village d'Idelès dans un état de dilatation hébétée. Des lampadaires surmontés de globes de toutes les couleurs s'élèvent au dessus des murs de la gendarmerie comme une forêt de champignons squelettiques. Sous le mur ocre, un homme en kaki assis au soleil de l'après-midi nous salue de la main. Des femmes flottant dans des voiles, passent en riant. Bras tendus en grâce sur leurs genoux à contre-jour, deux hommes chuchotent sur le pas d'une porte. Un enfant au crâne rasé nous regarde sans sourire, une fillette s'étire contre les pierres des maisons basses, Moulay a disparu. "Le chameau sacrifié est découpé en organes et en membres. Les fétiches des hommes, gousse d'ail, caillou blanc ou amulette sont remis aux enfants. Ces derniers déposent l'objet. Si huit fétiches désignent le coeur, celui-ci sera divisé en autant de lots... Aujourd'hui, il y a une administration et des gendarmes, des maladies ont été inventées, le village s'est lézardé..." Porté absent sur les recensements métropolitains depuis un demi-siècle, G. caresse le sol en parlant. Nous..'.sortons

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de là, enivrés par l'homme minimal. Des enfants nous réclament des stylos et les boutiques d'artisans silencieux sont prises d'assaut par nos marchandages hystériques. Nous déclarons l'image opium du peuple et repartons le coeur léger. Sous les ailes des populations rocheuses, d'autres êtres en âge de pierre se sont endormis pour toujours. Leur vie ravie s'est superposée à elle-même sur les parois dans des mouvements de perspective rouge et noire. De certaines peintures ne subsiste qu'un halo blanchâtre du peuple irradié. A l'aubaine de la dérive africaine, les hommes à têtes de chiens ont posé leur bagage. Mutations pressantes du coeur de la terre, ils n'ont que quatre mille ans à vivre. Sous les dunes arides ont coulé des fleuves plus grands que le Nil et les hommes ont gravé le combat du cobra et du guépard. Pendant ces quelques minutes néolithiques, les femmes ont dansé sous des pluies tropicales. Moulay retire la galette du sable et la met dans un récipient rempli d'eau afin de la nettoyer de ses cendres. Je le soupçonne d'avoir une maîtresse dans chaque village d'Ahaggar. Notre émerveillement devant la nudité de sa vie l'amuse. Il est aimable mais nous ne le sommes point pour lui. Son regard s'arrête au bord de notre apparence. "Le guépard existe encore...dit-il, la bête se met debout contre l'arbre et tourne autour du tronc pour se fondre avec lui.
fi

Après les quartz de Tahifet, l'expédition décide. de s'offrirle baptême final de Tamekrest. Nous escaladons la 10

montagne rose et verte en poussant des cris d'animaux. Les uns se déshabillent spontanément malgré le froid de l'ombre. D'autres ont dévalé le sommet en hurlant et reviennent encombrés de serviettes, de shampooing et de vêtements de rechange. Les derniers disparaissent denière la végétation de jungle engendrée par la cascade miraculeuse de Tamekrest. C'est ce soir-là, autour du premier repas partagé, pied surexposé sous la lune et les feux que Moulay dans un mouvement flou de chèche, nous a raconté une histoire.

Il

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