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Le lecteur amoureux

De
184 pages
Les six récits présentés dans ce recueil montrent que la relation de l'imitant à l'imité n'est pas simple, car ce qui appartient à la littérature dans l'expérience de l'individu peut se mêler à tout moment à ce qu'il vit et selon une interaction infiniment variable. Il a semblé le plus souvent que ce qu'a pu lire tel lecteur amoureux possède le secret de rendre assimilable et purifié ce qui dans l'expérience vécue se place sous le signe de la tristesse ou de l'inabouti.
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Le lecteur amoureux
Arnaud Tripet Le lecteur amoureux
Récits
Du même auteur L’inquiétude et la forme. Essai sur Foscolo, Lausanne, L’Aire, 1974. La rêverie littéraire. Essai sur Rousseau, Genève, Droz, 1979. e Montaigne et l’art du prologue au XVI siècle, Paris, H. Champion, 1992. Entre Humanisme et rêverie, Paris, H. Champion, 1998. Amiel ou les jours de Dieu, Genève, Labor et Fides, 2001. Pétrarque ou la connaissance de soi, Paris, H. Champion, 2004. Ecrivez-moi de Rome. Le mythe romain au fil du temps, Paris, H. Champion, 2006. Prix Mottart de l’Académie française. Poétique du secret. Paradoxes et maniérisme, Paris, H. Champion, 2007. Prix de l’Institut national genevois. Les promesses de l’ombre. Réflexions autobiographiques, Lausanne, l’Age d’Homme, 2007. Prix de la société genevoise des écrivains. Poètes d’Italie. De François d’Assise à Pasolini, Paris, L’Harmattan, 2010. L’éveil et le passage.Variations sur la conscience, Paris, L’Harmattan, 2010. Le baume et la douleur. Carnets 2008-2009, Genève, Labor et Fides, 2010 A paraître : Le bison blanc et autres textes. © L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55543-3 EAN : 9782296555433
AVANT-PROPOS Dire que des récits entendus ou lus exercent une influence sur notre vie est d’une grande banalité. On sait bien par exemple que la fiction conduit à la rêverie et la rêverie à l’amour. La Rochefoucauld en tire une belle maxime : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler d’amour. » « Des gens », donc pas tout le monde. Voilà qui raccourcit la portée de l’affirmation. Mais, à l’autre bout, le fait qu’« ils n’auraient jamais été amoureux » lui donne une force considérable et produit l’étonnement ou le piquant dont le moraliste aime orner ses énoncés. Reconnaissons que le goût des lecteurs et des auditeurs d’histoires a toujours été nourri par le désir de voir contredits la banalité du quotidien, l’ennui des habitudes et le prosaïsme de la vie. Ce rôle immémorial est tenu par les récits des aèdes homériques, les poèmes des jongleurs médiévaux, la floraison des nouvelles de carrefour et de cour ; par le roman enfin, qu’il soit analytique, picaresque, initiatique, héroïque ou amoureux. Mais l’action théâtrale ou cinématographique aussi, et la poésie, pour peu qu’elle corresponde à la « bonne aventure » verlainienne, variante laïque de la bonne nouvelle. C’est bien une vie nouvelle dont la Muse suggère l’existence et surtout le désir. Et celui-ci se mobilisera pour mêler d’aussi belles choses à la vie vécue au point parfois d’en oublier la réalité ou de la croire transportée bien loin de ses propres limites. Les romanciers prospèrent eux-mêmes grâce au pouvoir de ces confusions et en sont arrivés à les condamner. Cervantès dansDon Quichotte, Flaubert dansMadame Bovary ont suivi impitoyablement l’effet d’une greffe malheureuse où l’adoption naïve d’un idéal romanesque transforme les protagonistes en inadaptés chroniques, ridicules et touchants. Puissance des modèles, efficacité des exemples, n’est-ce pas là le propre du petit de l’homme qui ne devient homme que par 5
l’apprentissage ? Et cet apprentissage, pour une large part, n’est-il pas imitation ou au minimum rencontre d’un désir de croissance et de suggestions transmises ? Certes, l’aliénation est à l’affût quand l’esprit critique est défaillant. C’est le cas justement de Don Quichotte et de Madame Bovary.Diabolus in fabula. En examinant un certain nombre de cas dans les récits qui suivent, il a semblé pertinent de montrer combien ce qui appartient à la littérature dans l’expérience de l’individu peut se mêlerà tout momentà ce qu’il vit, et selon une interaction qui est loin d’être simplement celle de l’imité fictif et du lecteur imitant, car ils sont l’un et l’autre variables et mobiles. La littérature peut suggérer de très loin, intervenir sans avertissement, sortir de sa réserve et agir brusquement sur le vécu. De son côté, celui-ci sollicite l’écrit selon les aléas de sa nature propre, qui est constamment à la recherche d’un sens et d’une beauté qui lui manquent si souvent. Alors, lire, c’est plus que « vivre ailleurs ». C’est éprouver autrement telle épreuve, tel bonheur. C’est vivre plus véritablement ce qui est vécu.
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I VINGT ANS APRÈS (Journal mexicain) Comme tu pleurais, prêtre du vent ! Jeune, le Prince cherchait la Fleur Précieuse Là où il y a des brumes de turquoise… (Chant aztèque) 15 avril l988, 22 heures. Dès que l’avion perd de la hauteur, on voit scintiller Mexico dans la relative sérénité du ciel nocturne. Il dévoile d’innombrables points lumineux alignés le long des voies de communication ou épars dans l’enchevêtrement des maisons éclairées, jusqu’à un horizon imperceptible. La ville aurait doublé en vingt ans. A vrai dire, mon impression avait été semblable en 68 : même flamboiement, même horizon absent. Mais c’est moins le souvenir d’une ville d’autrefois qui m’a décidé aujourd’hui à faire ce voyage que l’idée fuyante du voyageur encore jeune qui s’y rendait pour la première fois. Renouer avec une émotion ancienne pour retrouver surtout celui qui l’éprouvait, combler un écart creusé par les années, comme le fait l’immense vallée contenue entre les deux sierras à l’Orient et à l’Occident du pays, vallée que l’on appelle aussi, et plus justement, hauts plateaux. A l’imitation de cette géographique, j’ai désiré que mon déplacement me relie à moi-même dans le temps. Je ne suis pas certain du résultat. Du balcon de mon hôtel (le même), qui donne sur la grande place rectangulaire du Zocalo, je regarde, presque sans la voir, l’agitation encore vive qui occupe à presque minuit l’espace 7
délimité à ma gauche par la masse de la cathédrale et en face par l’ancien palais des vice-rois.Presque sans voir, car, comme je l’avais pensé de toutes retrouvailles, c’est à soi-même surtout qu’on se compare, et on se demande alors si on est toujours ce qu’on était. Voyons donc dans les images d’aujourd’hui, mais pas trop volontairement ce qu’elles suscitaient autrefois. En fait, comme Marcel, je crois peu au pouvoir stimulant des objets immédiats quand on s’efforce de les interroger. Si je veux me retrouver, mes souvenirs doivent se reconstituersans que j’en questionne trop le contour. Ensuite, peut-être, je verrai ce que je voyais dans ce que je vois. 16 avril. Zocalo. Je me suis réveillé assez tôt. L’altitude, l’émotion ? Rappelons-nous globalement ce que l’année 68 évoquait pour l’Américain que j’étais alors. C’était l’époque d’un monde en plein éveil. La culture hippie avait atteint son stade flamboyant. La loi d’un plaisir partout innocenté triomphait, le pulsionnel mariait la douceur et l’audace. Tout cela avec une certitude qui s’étonnait qu’on puisse s’en étonner. Cette marginalité n’était pas silencieuse. Films, disques et livres se faisaient l’écho des éparpillements festifs, des sit-in sur herbe, des rassemblements hallucinés. La douceur avait atteint une telle densité qu’elle épousait la contestation ; le sourire faisait approuver le poing levé des Noirs et les plus iréniques en arrivaient à applaudir de vraies flambées de violences. Ambiguïté de ce pacifisme révolté, de ses dénonciations tranquilles, de ses marches euphoriques, de ce rousseauisme prêt au coup de feu. Ainsi, si vous aviez eu le malheur de mettre une cravate pour traverser le campus, tel gentil hirsute ne vous croisait pas toujours sans faire retentir à votre endroit un rot sonore, ou pire. Le refus du profit ne laissait pas d’engraisser de son éloquence contestataire les producteurs contestés. Joan Baez, Pete Seeger ou Bob Dylan, grands artistes par ailleurs, vendaient à tour de bras des chants qui dénonçaient les méfaits du succès. Si l’« ascète » dans cette société n’échappait pas à l’argent, l’argent de son côté s’adaptait à tout, même à ce qui le vomissait. 8
Les coiffeurs faisaient de la négligence une mode et se rendaient indispensables à des tignasses et à des barbes qui prétendaient se passer d’eux. Pour ce qui est des dames, belles ou non, les soutiens-gorges jetés par-dessus bord n’empêchaient pas les robes de Katmandou ou les blouses brodées de Mexico de prospérer à même la peau.
C’était l’époque où la lecture de Castaneda suggérait aux jeunes de consommer des dérivés de cactus. Ils restaient bouche bée au sein de la douce inertie qui en résultait. Mais c’était l’époque aussi où l’on contestait systématiquement le fonctionnement des choses. Avec une montée de la langue de bois, on travaillait à bousculer, à exclure et à supplanter l’ordre établi. Douceur et violence, deux volets d’un diptyque d’insouciance et d’engagement, dont les gonds ne grinçaient qu’aux oreilles des non-initiés, des « ennemis » porteurs de cravate. L’affrontement ne manqua pas de se produire. 68 retentit encore dans les mémoires comme une crise d’adolescence collective, avec dégâts, blessés et morts. Bientôt Mexico, où révolution et répression sont des états endémiques, allait se distinguer et les forces de l’ordre perpétrer un vrai massacre d’étudiants à la Place des Trois Cultures.
On n’en était pas encore là encore en janvier 68, quand je reçus l’invitation du collègue Cardenas, titulaire d’une chaire de littérature française à l’Université nationale autonome de Mexico (UNAM). Le train-train des cours et séminaires n’avait pas encore déraillé. On m’avait demandé, je m’en souviens, de parler de Breton. Il avait lui-même séjourné au Mexique en 1938 et y avait fréquenté Trotski qu’il admirait depuis une dizaine d’années. Il avait rendu compte en 1925 de son livre surLénine, soit une petite année après la parution du premierManifeste du surréalismeétait encore si peu «  qui Il me semblaitpolitique ». intéressant de souligner l’inflexion beaucoup plus révolutionnaire de sa pensée sous l’influence, à peine postérieure de ses lectures marxistes. En effet, le mot révolution à propos du surréalisme ne cesse dès lors de revenir sous sa plume. Ce fut sans doute par une volonté d’affiliation de Breton au communisme en tant que tel. Mais ce fut sans doute aussi par la convenance qu’il y voyait, et
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que le surréaliste s’efforça, mais sans grand succès, de rendre évidente aux yeux du parti, lequel lui fit comprendre que si l’on est communiste point n’est plus besoin d’être surréaliste. Dans l’exposé que je présentai, je soulevai à ce propos deux ou trois remarques. Elles me semblaient devoir intéresser des étudiants que je devinais gauchisants pour la plupart. La première s’interrogeait sur le phénomène d’« alliés objectifs ». Il semble bien fonctionner dans le cas de Breton, si l’on se souvient qu’il se dresse explicitement contre la société bourgeoise et les valeurs immuables de la famille, de la patrie et la religion. La deuxième remarque concerne l’idée de changement. Quand celui-ci est voulu, il prend volontiers une tonalité extrême. On entend se distinguer, on rejette, on condamne, on proclame la rupture et la nouveauté. Voilà qui destinait le radicalisme des deux mouvements, de surcroît contemporains, à se croiser. Mais, troisième remarque, se posait au marxisme comme au surréalisme le problème d’un aboutissement, car après tout, s’il y a lutte, c’est bien pour atteindre un résultat. Une société harmonieuse, que Breton rêvait avec Fourier, une société sans classe pour les bolcheviques, fût-ce dans les dérives verbales d’une « dictature du prolétariat », chant des lendemains qui répercuterait le « chant nouveau » du psalmiste. Ne mélangeons pas, semblaient protester les auditeurs les plus rouges. Mais saurait-on exclure que ces lendemains chantent sans fausses notes dans l’esprit de ceux qui en ont souhaité l’avènement ? Quand on a investi de tant d’amour le mouvement, la lutte, la révolution, quand on a fait de celle-ci une manière d’être, est-il facile, n’est-il pas contradictoire, d’imaginer une situation qui serait heureuse parce que sans dépassement ? Quant à Trotski, on sait que ce doute prend chez lui la forme d’une méfiance à l’égard des méfaits de l’installation dans une bureaucratie centralisée et d’une classe dirigeante toute-puissante dont le stalinisme offre l’exemple le plus criant. Alors, il faudra que la vie politique de l’ensemble soit faite de l’activité reconnue de ses parties (Trotski est ukrainien), que le monde paysan, force vive de la société, tant en URSS qu’au Mexique, ait toujours voix au chapitre, tout cela pour éviter l’affreuse immutabilité du
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