Le long chemin de Joaquin l'Espagnol

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Pris dans le tourbillon infernal de la guerre d’Espagne, Joaquin Garcia Sanchez doit affronter la férocité du fascisme, la souffrance, l’emprisonnement, l’injustice, et la mort de ceux qu’il aime.

Vaincu et humilié, il va pourtant rester debout avec, planté dans le cœur comme un drapeau, un ardent désir de vivre. Seul le souvenir de la douce Maria lui permettra de résister.

Depuis un petit village de Castilla la Mancha jusqu’à un autre petit village du Roussillon, voici l’histoire extra-ordinaire d’un homme pas tout à fait ordinaire.

C’est la découverte du carnet authentique d’un réfugié espagnol qui a poussé Jean-Pierre Grotti à se lancer dans l’écriture de cette poignante histoire.


Publié le : lundi 4 mai 2015
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EAN13 : 9782366521153
Nombre de pages : 364
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Editions TDO ISBN 9782366521153 www.tdo-editions.fr
LELONGCHEMINDE JOAQUINL’ESPAGNOL Jean-Pierre Grotti
- Au lecteur -
La maison est morte depuis longtemps. Toutes traces de vie et d’intimité s’en sont allées par les fenêtres aux volets arrachés, la porte d’entrée dégondée ou le toit en partie effondré. Il ne reste plus que gravats, carrelages brisés, lambeaux de tapisserie, fils électriques pendant du plafond et, dans une pièce carrée, un sommier rouillé. J’emprunte une échelle toute vermoulue pour accéder au grenier. Les rayons du soleil lacèrent la pénombre grise. Contre un mur, quelques feuilles dépassent d’une sacoche éventrée. Journal intime ? Documents officiels méticuleusement conservés ? Correspondance ? L’écriture des premiers feuillets est tout à fait illisible. J’éparpille sur le plancher des liasses de papier jauni. De rares pages me paraissent mieux conservées. Je les examine. Je peux en déchiffrer quelques-unes. Sur le plancher gît tout ce qui a été important dans la vie d’un homme. Il s’appelle Joaquin Garcia Sanchez. Il était Espagnol. La première date à apparaître est le 14 mai 1945. C’est en m’appuyant sur les parties lisibles de son journal, de quelques lettres soigneusement repliées dans leur enveloppe ocre et d’une photographie en noir et blanc que j’ai tenté de reconstituer la vie extraordinaire d’un homme ordinaire broyé par la guerre, c’est-à-dire par le cynisme, la cupidité, l’inhumanité, bref la totale irresponsabilité des puissants.
En Espagne, après la guerre civile
-1-
Je te l’ai déjà dit Joaquin, j’ai vécu longtemps au Québec. C’est là, en discutant avec des Français que je me suis mis à aimer la démocratie. C’est certainement à cause d’eux que j’ai sauté dans le premier bateau vers Bordeaux quand j’ai appris que chez nous, en Espagne, les militaires s’étaient soulevés contre la république… Enfin, ce n’est pas de cela dont je veux te parler… Chaque année, en été, avec mon père, on allait se poster dans les gorges de la rivière Matane pour voir remonter les saumons. C’était un spectacle extraordinaire. Ils revenaient au lieu de leur naissance pour y pondre et y mourir. On aurait dit qu’ils étaient aimantés vers les sources. Ils jetaient toutes leurs forces, toute leur volonté dans ce dernier voyage. Ils étaient comme des pèlerins épuisés qui voient soudain surgir du sable les portes de la cité sainte et qui se mettent à courir vers elles alors qu’ils n’avaient plus de forces pour marcher. Nous n’en avons pas toujours conscience, mais nous sommes comme les saumons. Nous avons tous dans notre tête un endroit où nous sommes persuadés que le bonheur nous attend et toute notre vie, nous luttons pour rejoindre notre rêve. Toi, Joaquin, tu ne songes qu’à Mangole, ce petit village perdu de Castilla la Mancha. Fais attention, mon ami, cet endroit auquel tu penses si fort n’existe plus. Il est ta légende, ton refuge, le lieu qui te permet de souffrir maintenant sans devenir fou ou sans mourir. Mets-toi bien ça dans la tête ! Cet endroit t’est nécessaire pour survivre, mais tu ne le retrouveras jamais. Il est comme une bulle de savon brillante, parfaite, proche, mais tout à fait insaisissable. Je ne veux pas te décourager, mais simplement te mettre en garde contre ton imagination… Le Mangole que tu regagneras un jour ne ressemblera en rien à celui que tu as dans ta tête. Tous les endroits que tu fréquentais, toutes les personnes que tu aimes, même ton père, même ta mère seront différents. C’est sûr, tu vis avec une illusion, tu te mens… et pourtant je t’envie. Moi, je réfléchis trop, je n’ai plus de rêves. Peut-être étaient-ils trop grands, trop hauts ? En tout cas, ils se sont brisés durant ce terrible massacre, dans ces rivières de sang espagnol qui ont couru de Santander à Malaga, de Barcelone à Salamanque. Je crois que mon voyage va s’arrêter ici. À quoi bon s’épuiser quand on n’a plus de but ? Simplement, j’aimerais m’en aller de belle façon. Non pas dans la gloire car elle ne m’a jamais intéressé, mais dans l’élégance qui est une manière d’être artiste dans la vie de tous les jours. Si tu es près de moi quand je meurs, n’oublie pas de bien boutonner mes habits et de faire ressortir un bout de mon mouchoir en guise de pochette… Quand on se nomme Guillermo de Faral, on se doit d’être distingué jusqu’au bout. Tu te grattes la tête Joaquin, tu me comprends mal, je t’ennuie… Tu penses que je te raconte des bêtises ? Peut-être que tu as raison. Oublie ce que je viens de te dire… J’ai bien peur que ces choses-là ne te soient d’aucune utilité. Ces paroles de son ami, Joaquin ne les a jamais oubliées… Journal de Joaquin Garcia Sanchez 14 mai 1945 «Ça y est, je suis libéré demain. Je n’arrive pas à y croire. J’en serai sûr seulement quand je sortirai. Je suis content et en même temps je pense à mes amis qui vont continuer à pourrir ici. Je n’ose pas le leur dire, mais je crois qu’ils ont compris. En prison, tout se devine, tout se sait. Cela fait presque neuf ans que j’ai quitté Mangole. Je n’ai pas eu beaucoup de nouvelles des miens. J’espère que toute la famille va bien et Maria aussi. C’est le printemps maintenant, il doit y avoir beaucoup de travail. Un homme en plus à la ferme ne sera pas de trop… Je rêve de boire une bière chez el Pacho. J’en ai perdu le goût depuis le temps. C’est maman qui va être la plus surprise et la plus heureuse de me voir. Il me tarde de la serrer dans mes bras».
-2 -
16 mai 1945, Joaquin pousse la petite porte basse de la cuisine et sort dans la cour. Il est revenu chez lui hier soir. Il a dormi toute une journée. Il est libre, libre ! Il n’arrive pas à s’en convaincre. Il s’assied contre la pierre lisse et fraîche de l’abreuvoir. Depuis neuf ans, depuis que les militaires de Franco se sont soulevés contre le gouvernement élu, le 18 juillet 1936, il n’a jamais été maître du moindre de ses actes. La guerre a dévoré sa vie. Comme son existence était heureuse avant ! Il y avait la ferme à Mangole au cœur de Castilla la Mancha, et les soirées au café, et les bals, et Maria qu’il devait demander en mariage un jour, dans la belle maison d’Albacete où elle l’attendait. Tout cela est si loin… Il s’est amassé depuis, tant de souffrances, tant d’horreurs, tant de haine, tant de résignation aussi dans l’esprit de Joaquin. Jamais, lui, petit paysan du llano (de la plaine), n’aurait pu imaginer vivre tout cela. Il a vu des villes en flammes, des cadavres déchiquetés, des bourreaux hilares et des amis suppliciés, de vieilles femmes noires tordues par la douleur, des enfants égarés dormant au bord des routes ou errant dans des ruines… Il a vu tant de choses… Maintenant, il n’a qu’un seul désir, celui-là même qui lui a permis de survivre. Il a soif de paix. Il rêve de se retrouver dans ses champs lorsque le soleil émerge des brumes. Il rêve de travailler, de revoir Maria et de lui faire de beaux garçons qui l’aideront plus tard au dur labeur de la terre. Maria, Maria, cela fait si longtemps qu’il n’a plus de nouvelles d’elle. Elle n’a répondu que deux fois aux lettres qu’il lui a adressées par l’intermédiaire de tante Carmina. Deux réponses, deux tout petits mots ! Il garde le dernier dans son portefeuille, près de son cœur : une photo, avec au dos l’écriture appliquée et sage de la promise : « Je pense beaucoup à toi. Ta Maria ». Et les autres lettres ? Toutes celles qu’il lui a envoyées ? Les a-t-elle seulement reçues ? Avant, il s’ennuyait un peu ou bien il pensait s’ennuyer… On ne sait jamais quand on est heureux. Canelo, son chien, vient poser son museau sur ses genoux. Joaquin le caresse distraitement en regardant les étoiles. La chaleur du jour s’éparpille dans la nuit. Il allume une cigarette. Il se sent seul. Son père lui manque. Ils avaient l’habitude tous les deux, dès que les beaux jours arrivaient, de s’asseoir contre la pierre lisse de l’abreuvoir et de discuter en fumant. Ils parlaient du travail fait, du travail à faire, des récoltes, des bêtes, du fromage, des réserves, de la chasse, des fêtes à venir, des frères et de la sœur parfois. De longs moments de silence se glissaient entre eux et leur corps se fondait dans la douceur des nuits. Pourquoi l’ont-ils mis en prison ? Pourquoi le gardent-ils depuis bientôt huit ans à la Tabacalera, la prison de Bilbao ? Qui l’a dénoncé ? Qui l’a condamné ? Pourquoi ? Tant que son père a été maire, il n’y a pas eu de violences à Mangole. En enfermant des fascistes et des phalangistes que des républicains trop ardents voulaient fusiller, il leur a sauvé la vie. Mais, Joaquin a appris à connaître dans les camps, la férocité et la haine des vainqueurs. Il les sait capables de tout. Ce sont peut-être ceux que son père a protégés qui l’ont accusé et fait condamner. Pourtant, beaucoup de gens pourraient témoigner de son honnêteté et de sa générosité. Joaquin a beau réfléchir, il ne comprend pas les raisons de l’emprisonnement de son père. Il devrait être fou de bonheur, il se sent seul. Dans ses rêves de retour à Mangole, il y avait la joie des retrouvailles, l’amitié, la chaude complicité des regards et des sourires, la généreuse rudesse des accolades, les verres de bière sur le comptoir du café, les histoires et les chansons certains soirs de fête. Justement, il ne s’agissait que de rêves… Il revoit Guillermo de Faral, son ami, marchant à côté de lui dans le camp de Castuera, grand, squelettique, toujours penché en avant comme si tout son savoir, toute son intelligence, rendaient sa tête trop lourde pour son corps. Il se souvient mot pour mot de ses paroles, peu avant qu’il se fasse assassiner. Et s’il avait raison, si tout avait changé à Mangole ? Son père n’est pas là, sa sœur non plus, et il a eu du mal à reconnaître sa mère et ses frères… C’est vrai, la réalité ne ressemble jamais aux songes… Peut-être ne faudrait-il jamais se réveiller ? Depuis son arrivée, il n’a encore vu personne en dehors de sa famille. Personne.
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Sa mère lui a déconseillé d’aller à la rencontre de ses amis en lui disant qu’il pourrait leur attirer des ennuis. Ce matin, il s’est aventuré au bord du village. La rue principale était vide. Mangole semblait mort comme pendant les après-midi les plus brûlantes de l’été. Rien ne bougeait sinon le vent qui faisait courir dans les rues des voiles de poussière. Village de fantômes. Pendant le repas, sa mère murmurait : — Fais attention Joaquin, tout a changé ici. Tu es un « rouge », un communiste ! C’est comme si tu avais la peste. Ils ne te pardonneront jamais. Il a dû tendre l’oreille. — D’abord, je ne suis pas communiste et après, que veux-tu qu’ils me pardonnent ? Je n’ai pas de sang sur les mains. Même Franco l’a affirmé, je ne risque rien. — Franco n’est pas ici et ton père non plus. — Je n’ai rien fait de mal. J’ai défendu la république, c’est tout. — Chut ! Ne prononce plus jamais ce mot ici. Oublie-le. — Tu sais, maman, je crois que j’ai payé et même bien payé : trois ans de batailles, trois de camp, presque trois de bataillon disciplinaire… Tu penses que ce n’est pas assez ? — J’ai peur Joaquin ! Peur pour ton père, pour toi, pour tes frères. S’il te plaît, tiens-toi tranquille. Ne fais pas le fier. Pour le moment, il vaut mieux baisser la tête. Il a répondu oui pour la rassurer et il est sorti. Baisser la tête, baisser la tête, serrer les poings, ravaler sa colère, sa souffrance, il sait le faire. Il a bien retenu la leçon. La preuve, il est vivant. Brusquement, il se retrouve dans le camp de concentration de Castuera l’été 1941. Il est avec Guillermo, collé contre le mur du couvent qui leur sert de prison. Le soleil écrase la vaste cour poussiéreuse et vide. Ils n’ont pas bu depuis une douzaine d’heures. Ils n’ont plus de salive. Ils ne parlent plus. Ils regardent, près des barbelés, l’eau renversée pendant l’unique distribution du matin qui s’est accumulée dans un trou à l’ombre d’une brouette retournée. Aucune sentinelle en vue. Tous les deux se lèvent en même temps, s’approchent lentement de la flaque. Un garde qu’ils n’avaient pas remarqué surgit devant eux et leur ordonne de reculer. Joaquin obéit, la rage au cœur. Guillermo, lui, a oublié qu’ils ne vivent plus dans un monde normal ou bien, comme il lui en a parlé l’autre jour, il veut arrêter là son voyage. Joaquin essaie de le tirer par la manche, mais son ami se libère, se redresse lentement. Comme il est grand ! Il regarde l’homme droit dans les yeux et lui lance en souriant :« Vous seriez même capable de nous tuer pour un peu d’eau sale ? » Le soldat tire. Guillermo s’effondre. C’est Joaquin qui doit creuser la tombe. Avant de faire rouler le corps dans la terre, il reboutonne avec soin les loques de son ami et fait sortir un bout de mouchoir gris en guise de pochette. Il pousse le cadavre le plus doucement possible et les premières pelletées qui le recouvrent sont légères… Le garde est félicité devant tous les prisonniers rassemblés et reçoit vingt jours de permission supplémentaires… Espagne, royaume des assassins. Baisser la tête… Survivre, survivre. Attendre demain qui sera forcément meilleur. Demain, demain, demain tout redeviendra comme avant… Il s’est assis dans la cour comme il le faisait autrefois, le dos contre la pierre lisse de l’abreuvoir. La nuit est douce, toute semée d’étoiles. Il reste longtemps seul dans le silence et la pénombre. Il était là, il y a dix ans, il y a neuf ans… Il était là avant-hier et hier et aujourd’hui. C’était comme si le temps se resserrait, étranglait entre ses nœuds ces années de tumultes, de cris, de souffrance et de sang. Une poule caquette dans son sommeil. Joaquin ferme les yeux, les étoiles continuent de briller dans sa tête. La main douce de la nuit est posée sur lui. Elle l’apaise, éteint ses craintes, le remplit d’espoir. Non, il n’a rien à se faire pardonner. Les Espagnols ont voté en toute liberté. Le Front populaire et Azaña ont gagné. Ce sont les autres, les fascistes, les phalangistes, les propriétaires, les militaires, les curés et les caciques qui sont coupables. Pas lui, pas son père… Sa mère a raison, c’est pourtant son père qui est enfermé. Petit à petit – c’est obligé non ? – la vie va reprendre son cours normal ici et dans toute l’Espagne. Comme avant ? Peut-être pas tout de suite. Il y a trop de morts encore chauds dans chaque taudis, chaque immeuble, chaque château… Il y a trop de haine qui brûle encore dans tout le pays. En traversant la pinède de La Desa, hier, il a entendu des coups de feu. La guerre ne finira-t-elle donc jamais ? Il pensait retrouver les siens comme il les avait laissés, mais eux aussi ont changé. Sa mère jadis si forte, si exubérante, si vive est à présent pensive, souvent inactive, tremblante au
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