Le Mage

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Ce roman se déroule au VIème siècle avant J.-C., dans la Perse antique des Achéménides, marquée par la religion mazdéenne des Mages. L'empire traverse une grave crise : un usurpateur s'est emparé de la tiare et l'oeuvre de Cyrus le Grand, fondateur de l'empire, est menacée. De Pasargades à Bactres, de Tyr à Babylone, ce récit retrace les destins, les passions et les drames, des membres d'une grande famille perse déchirée par les événements. Cette fiction sur fond historique évoque une civilisation éclatante et le mystère fascinant d'une religion aujourd'hui presqu'éteinte.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296261709
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Chapitre 1.
Le domaine

C’était au cœur du pays du Fars et des monts Zagros, dans la
fournaise de l’été, à dix jours de marche de Pasargades, la
1capitale du Roi des rois où jadis le grand Cyrus aimait à résider
et où s’élevait son tombeau.

Les deux mages, le maître et le disciple, se rendaient par un
sentier escarpé à l’autel du feu ou « pyrée » qui se dressait au
loin sur un promontoire. Ce promontoire séparait des vallées à
sec où des végétations broussailleuses s’accrochaient à la
rocaille. Le terrain avait été grossièrement aplani. Taillée dans
le roc, la « pyrée » avait la forme d’une pyramide tronquée. Son
sommet plat portait la table de pierre, carrée et bordée de
merlons, où brûlait le feu sacré. Un escalier grossier y donnait
accès.

Les prêtres se reposèrent un instant. Les vastes horizons, ces
montagnes aux formes puissantes, les grosses nuées qui
donnaient au ciel un aspect tourmenté, tout ce spectacle les
remplit d’émotion. Ils y voyaient l’œuvre admirable du dieu
juste et bon qu’ils adoraient. L’univers était son temple. Car
2Ahura-Mazda n’avait pas besoin de ces édifices de pierre, de
ces espaces resserrés, de ces murs épais où certaines religions
prétendaient enfermer leurs divinités et leurs rites. Les autels du
feu en plein air lui suffisaient. Les deux mages reprirent leur
ascension. Le maître, Artasyras, était un pâle et frêle vieillard
qui en imposait par sa sérénité et la certitude de sa foi. Son
disciple, Pharnaspe, était un jeune homme râblé, solide, prêt à
en découdre s’il le fallait, mais dont le visage était plein de
douceur, le regard tendre et naïf, l’expression vive et paisible.
Les deux hommes paraissaient s’apprécier et se comprendre.

- C’est toi maintenant qui auras la charge de ce sanctuaire,
déclara le maître en désignant d’un geste le petit monument de
pierre dont ils s’approchaient. C’est toi désormais qui veilleras
sur la flamme or et pourpre, toi qui nourriras le bois de graisse
et d’huile, toi qui présenteras au dieu les offrandes, les prières,
les hommages. Mon choix s’est porté sur toi plutôt que sur ton
camarade Makamira dont les qualités sont réelles mais qui
manque de générosité, de largeur de vues, de cette sainte ardeur
que j’ai remarquée en toi.

- Je redoute la réaction de Makamira, sa déception, son orgueil
blessé, sa jalousie. Et suis-je digne de la faveur dont tu
m’honores ? Quelle immense responsabilité que de
correspondre avec Ahura-Mazda, que de l’honorer, que de le
servir en pensées, en paroles, en actions !

- Calme tes alarmes. Le dieu que nous chérissons est un dieu de
bonté, de tendresse et de compassion. Il te regardera avec
indulgence. De tous mes nombreux disciples, tu es celui en qui
je fonde le plus d’espérances. Peut-être parce que je suis au
terme de mon existence… Je n’ai plus rien à t’enseigner : le
moment est venu pour toi de prendre mon relais.

- Hélas, ô maître vénéré, si je considère ta piété, ton savoir, ton
expérience des hommes, comment pourrai-je prétendre
t’égaler ? Je doute de moi et de mes capacités. Makamira plus
que moi avait toutes les aptitudes pour te succéder.

- Ces doutes t’honorent, mais le dieu bon t’aidera. Tes aïeux
aussi. Le sacerdoce est héréditaire dans ta famille.

- J’appréhende un peu le premier contact avec les fidèles et avec
l’orgueilleuse famille qui régit ces lieux.

- Les fidèles ne sont ici ni meilleurs ni pires qu’ailleurs. Leur
foi est ardente, mais souvent mal instruite. La lumineuse
3réforme voulue par le grand Zarathoustra se heurte à bien des
préjugés, ici comme ailleurs. A cet égard tu auras fort à faire !
Sois patient et humble… Mais je te recommanderai à Anahita,
l’épouse d’Ugburu, le seigneur du domaine de Nâsâya dont tu
vois le palais au milieu de la plaine en contrebas.

Et du geste le vieillard indiqua au loin un vaste ensemble de
constructions basses en briques. Ces bâtiments aux toits en
6 terrasse et ces nombreuses cours s’étalaient, en bas, dans la
plaine desséchée et poussiéreuse, en prenaient les couleurs,
mélange de gris, de jaune, d’ocre, et se confondaient avec le
paysage. Toutes les terres alentour jusqu’à l’horizon et au-delà
appartenaient au domaine de Nâsâya.

- Mais, reprit-il, hâtons-nous de gagner l’autel du feu. Le soir va
descendre. Il est temps de tout préparer pour la cérémonie.
L’orage menace, sinistre présage. Il faut que la cérémonie soit
achevée avant que n’éclate la colère des cieux.

Au fond de la vaste demeure en briques, Anahita, l’épouse du
seigneur Ugburu, le maître du domaine, se penchait sur son
métier. Elle tissait un tapis de laine. Rapides, inlassables, ses
doigts nouaient les nœuds, denses et serrés. Son habileté, la
qualité de son travail, le goût qui dirigeait le choix des motifs et
des coloris, elle les tenait de ses aïeules nomades qui jadis
pratiquaient cet art sous la tente de feutre, héritière de la yourte.
Le métier à tisser était installé dans la galerie qui bordait un
jardin intérieur planté de rosiers et d’arbres à encens. Autour
d’Anahita, ses suivantes travaillaient en silence, cousant,
brodant ou reprisant. L’air était immobile et saturé de parfums,
la chaleur accablante, la lumière livide sous les nuées violettes
qui s’amassaient dans le ciel, l’obscurcissaient et annonçaient
un orage. Les mouches se montraient agressives.

Soudain, dans le quartier des hommes, un joyeux et bruyant
tumulte avait salué le retour des chasseurs, Ugburu le maître des
lieux, son invité, le jeune seigneur Mithradata et leurs
compagnons. Les sonneries de trompette éveillèrent les échos
loin dans la vallée. Des acclamations retentirent. Les chevaux
sentant l’écurie hennissaient de plaisir au milieu du va-et-vient
des palefreniers. « Ils ont attrapé le lion » se dit Anahita en
entendant les cris de triomphe. Les chasseurs étaient épuisés par
la chaleur, la poussière, la soif et la fatigue d’une chevauchée
qui avait duré toute la journée.

Depuis plusieurs mois, un lion terrorisait villages et
campements, paysans, bergers et troupeaux. Les pisteurs, ce
7 matin, avaient relevé et suivi ses traces. La bête s’était tapie
dans un bosquet de palmiers-doums, près d’une fontaine que les
gazelles et les onagres du désert fréquentaient au crépuscule.
Les hommes s’approchèrent en silence pour le surprendre.
L’animal flaira le danger, tenta de se dérober, puis il accepta le
combat.

Ugburu voulut affronter seul le fauve grondant de colère et
d’indignation. Les deux adversaires s’observèrent, le lion
furieux mais prudent redoutait une embûche, l’homme guettait
le moment si dangereux où le fauve chargerait. Enfin, l’animal
se ramassant bondit, renversant au passage un cheval et son
cavalier qui roulèrent au sol. Mais Ugburu d’un tir de javelot
bien ajusté avait brisé l’élan du lion. La pointe de l’arme fichée
dans le flanc, blessé, l’animal devenait plus dangereux. Mais il
perdait son sang, il s’affaiblissait. Mithradata se porta en avant,
attaqua. La bête se dressa sur ses pattes-arrière, se jeta sur
l’ennemi. Le chasseur respira avec horreur l’haleine empuantie
et brûlante, sentit le frôlement des griffes et l’odeur de la mort,
mais il devança le choc fatal en transperçant de son épée
l’énorme bête qui s’écroula en boule, hurlante et tordue de
douleur. Alors tous l’achevèrent. La dépouille fut transportée au
palais dans l’allégresse générale : le tueur avait été châtié.

Une servante accourue du quartier des hommes confirma
l’exploit à sa maîtresse. Mais le cavalier renversé déplorait une
jambe cassée et le cheval que le lion avait culbuté et déchiré de
ses crocs n’avait pas survécu à ses blessures. « Va de ma part
porter mes félicitations à mon seigneur et époux ainsi qu’au
noble Mithradata ! » ordonna Anahita à la servante. « Et tu
remettras au blessé cet onguent » ajouta-t-elle en lui montrant
une fiole en verre.
8

Les doigts infatigables n’avaient pas cessé de s’activer, de
nouer sur la chaîne les fils de laine. Mais cédant à la torpeur de
cette fin d’après-midi, Anahita ralentit le rythme de son
ouvrage. Elle s’abandonna à de vagues, à d’informes rêveries.

Elle pensait avec orgueil à l’immense domaine héréditaire de
Nâsâya qui s’étendait sur les plateaux et dans les vallées des
monts Zagros. Le relief, l’altitude, l’exposition déterminaient
une variété de terroirs et de ressources. Au bord des cours
d’eau, le paysage associait champs irrigués, grasses prairies et
jardins parcourus de rigoles. Des vignobles s’accrochaient au
flanc des coteaux exposés au soleil et bien à l’abri du gel.
Ailleurs prédominaient des cultures aléatoires, pratiquées à sec
et sur brûlis. La montagne, les steppes, les déserts n’offraient
que de maigres pacages. Il subsistait en altitude des lambeaux
dégradés de l’ancienne chênaie. Ici le myrte s’associait au
jujubier, là-bas les acacias se mêlaient aux palmiers nains, ou
bien encore les bords d’une fontaine, d’une mare, d’une rivière
réunissaient le saule et le peuplier, des lys sauvages et des iris.
Entre les hauteurs et la plaine, entre les campements d’été et les
villages d’hiver, la transhumance des troupeaux rythmait les
activités d’élevage.

Au centre du domaine de Nâsâya, le palais de briques où
résidaient le maître, sa famille, ses gens, comprenait de
nombreux pavillons et bâtiments, des cours multiples, de vastes
dépendances, ateliers, écuries, étables, greniers et silos à grains,
pressoirs et celliers, que reliaient des galeries, des passages et
des couloirs où l’on finissait par s’égarer. L’architecture en était
très simple, sinon frustre. L’alternance de briques crues et de
briques cuites permettait d’obtenir un modeste effet décoratif et
d’animer la surface nue des murs. Les portiques donnaient à la
cour d’honneur un air de grandeur. Dans la grande salle de
réception, les colonnes et les poutres du plafond à caissons
étaient en cèdre et revêtus d’un vernis or et argent. Les
appartements du maître et de la première épouse s’ouvraient sur
des jardins intérieurs, parcourus de canaux et entretenus avec
10 art. Une allée majestueuse de palmiers et de sycomores
conduisait du grand chemin à l’entrée principale du palais. Mais
l’ensemble ne pouvait prétendre rivaliser ni avec les somptueux
palais d’audience des cités royales de Suse, de Pasargades,
d’Ecbatane, ni avec les grandioses projets de la future capitale
impériale de Pârsa (Persépolis), alors en gestation. Anahita était
très attachée à cette demeure et au domaine de Nâsâya. Ses
parents et elle-même y avaient toujours vécu. Elle surveillait la
gestion du domaine, elle n’hésitait pas à convoquer l’intendant,
à contrôler les inventaires et les comptes, à distribuer les tâches,
elle se mêlait d’arbitrer les conflits, de récompenser et de punir.
Après sa fille Timosâ qui était sa passion, c’était le principal
centre d’intérêt de cette femme alourdie par l’âge, autoritaire et
dure.

Non loin du domaine et du palais de Nâsâya, le Roi des rois
4possédait un « paradis » aménagé dans une vallée solitaire,
sauvage et parcourue de nombreux torrents. Une enceinte de
fossés, de murs et de palissades, des stèles et des bornes en
interdisait l’accès. C’était à la fois une réserve de chasse, un
parc zoologique, un jardin d’essais, un mélange de bois, de
vergers, de pépinières. De Pasargades sa capitale préférée ou de
5Pârsa promise à un destin impérial , le Roi des rois venait avec
la cour y chasser en grand équipage. Pour honorer son fidèle
Ugburu, Cyrus avait l’habitude de faire halte dans le palais de
son favori, bien que cette demeure rustique fût tout à fait
indigne d’un hôte aussi illustre. A l’intérieur du « paradis », des
kiosques, des observatoires permettaient aux visiteurs d’y
surprendre l’existence secrète d’animaux rares, de bêtes fauves
qui vivaient en semi-liberté. On pouvait y admirer des fleurs de
lointains climats, des plantes étranges. Au plus fort de l’été
brûlant, le couvert des arbres offrait la fraîcheur de ses
promenades. Les ombrages, le gazon, les sources se prêtaient
aux pique-niques et aux collations. Un réseau ramifié de canaux
y distribuait les eaux vives de la montagne. Une armée de
gardes et de surveillants, de jardiniers, de pépiniéristes et de
fontainiers, de bûcherons, de belluaires et de soigneurs était
attachée à ce coûteux « paradis » dont l’entretien était un luxe
royal. Avec l’autorisation du souverain, des savants, des
11 botanistes venaient le visiter, parfois de lointains pays
étrangers.

Le domaine de Nâsâya et son palais avaient constitué la dot
d’Anahita lorsqu’elle s’était mariée. Son époux Ugburu était un
« homme nouveau », un parvenu, fils de misérables paysans et
vassaux d’Artaban, le père d’Anahita. Ugburu s’était fait
remarquer à la guerre. Vaillant guerrier, cavalier intrépide,
archer redoutable, ses exploits l’avaient signalé à l’attention du
souverain. Ainsi distingué, la carrière d’Ugburu avait été
brillante : il avait été chef d’armée, satrape en plusieurs
provinces, conseiller du roi, avant de diriger une grande
ambassade auprès des cités grecques. La faveur de Cyrus avait
comblé d’honneurs, de titres et de richesses le petit serf attaché
à la glèbe qui était devenu un des compagnons, un des
commensaux du Roi des rois. La masure de terre séchée que ses
parents avaient habitée, où, en leur enfance, lui-même, son frère
Paktyès, sa sœur Roxane avaient vécu, existait encore au fond
de la vallée, au-delà des gorges où gronde le torrent. Parmi la
multitude obscure des petits paysans, des bergers, des pauvres
journaliers, le maître conservait sans le savoir des liens de
parenté avec de nombreux arrière-petits-cousins. Mais nul, ou
presque, ne se souvenait plus de son humble extraction sinon
quelques anciens et son épouse. Les parents d’Anahita avaient
été trop heureux, jadis, d’obéir aux ordres du grand conquérant
et de donner leur fille chérie au favori du Roi des rois.

Il y avait longtemps, songeait Anahita, que son père et sa mère
étaient morts. Afin de ne pas souiller la pureté de la terre et du
ciel, de l’eau et du feu, leurs corps desséchés reposaient dans
l’enveloppe bien hermétique de cercueils de bronze, au sein
d’un hypogée, caveau très simple et sans ornement intérieur,
6creusé sous la montagne . En face de l’autel du feu que la piété
de leur fille avait pris soin d’ériger, l’entrée de l’hypogée était
signalée par un décor extérieur taillé au flanc du rocher : la
porte s’ouvrait sous un portique soutenu par deux colonnes et
surmonté du disque ailé, symbole du dieu Ahura-Mazda. Elle
était scellée par un bloc de pierre.

12 Pour la réalisation de cette sépulture, Anahita avait suivi les
conseils de Paktyès, son beau-frère, le frère cadet d’Ugburu.
Réputé pour sa sagesse et son savoir, Paktyès avait profité de la
faveur de son aîné. Il s’était, par une voie différente, plus
administrative et juridique que militaire, frayé une carrière non
moins prestigieuse. Satrape en Bactriane, il avait épousé une
princesse ouzbek, Leïla, que l’on disait d’une éclatante beauté.

Ugburu et Paktyès avaient une jeune sœur. Roxane avait été
d’abord élevée au village comme ses frères. Avec les chenapans
du voisinage, elle courait alors la montagne en sauvageonne.
Elle allait, le teint brûlé par les travaux des champs, les mains
abîmées par les vaisselles, les lessives et l’entretien du potager.
La réussite de ses frères l’avait transformée. Ses séjours à la
cour où ses frères l’avaient appelée avaient contribué à son
éducation et à une véritable métamorphose. Elle était devenue
une femme séduisante et raffinée, dangereuse aussi par son
génie de l’intrigue. Avec l’appui de ses frères, elle avait réussi
un mariage éclatant : elle avait épousé Ahiram, l’héritier d’une
grande famille de banquiers et d’armateurs phéniciens de Tyr,
les Ata-Bé’el. Anahita admirait sa belle-sœur, mais elle s’en
méfiait et ne l’aimait pas. Les deux femmes se ressemblaient
trop pour ne pas se heurter. Heureusement la distance les
séparait.

Ainsi songeait Anahita lorsqu’un pas léger glissa sur le
carrelage en terre cuite de la galerie et la tira de sa rêverie.
C’était Timosâ, sa fille. Elle était là, douce, timide, inquiète.
Elle n’osait pas parler : sa mère l’impressionnait toujours un
peu.

- Que veux-tu ?

- Vous entretenir quelques instants en particulier.

Anahita suspendit son ouvrage et éloigna ses suivantes.

- Je t’écoute Timosâ.

13 - Il s’agit de mon mariage.

- Eh bien, parle.

- Le seigneur Mithradata s’est-il déclaré ? Il prolonge son
séjour, mais il n’a pas encore pris de décision et je m’en
inquiète.

- Ta démarche, Timosâ, est hardie. Ton mariage est l’affaire de
ton père et de moi-même. Laisse-nous le soin d’y pourvoir. Une
fille bien élevée ne pose pas de questions indiscrètes, se tait et
s’abandonne à la volonté de ses parents. Tu seras avertie le
moment venu.

- Excusez mon audace. Mais vous connaissez mes sentiments
pour le beau Mithradata, je vous en ai fait confidence.

- Je connais tes sentiments que je n’approuve pas : il n’est pas
décent qu’une fille de bonne famille s’éprenne de son
prétendant. Si ton père l’apprenait, tu serais sévèrement
réprimandée. Le mariage ne repose pas sur une inclination
éphémère, mais sur de solides considérations de rang, de
prestige, de fortune. D’ailleurs, ma fille, tu es supposée ne pas
connaître, n’avoir jamais vu ton futur époux.

- J’espère en ce mariage, mon bonheur en dépend.

- Tes parents travaillent à assurer ton sort. Ne sois pas
impatiente ni inquiète. Ce mariage se fera. Ton père y tient et
moi aussi. Alors que crains-tu ?

- Je crains les menées de la seconde épouse, de cette femme
méchante et perfide, je crains cette Balkîs si fausse, si
artificieuse.

- Tes craintes sont sans objet. Mais, bien que ton père
n’apprécie pas que l’on cherche à découvrir ses intentions, je te
promets de lui en parler et de le sonder.

14 - Mère chérie, votre fille vous exprime sa reconnaissance, lui
répondit Timosâ en saisissant la main de sa mère et en
l’effleurant des lèvres.

- Tu sais que je veux ton bonheur. Tu es mon orgueil, ma fierté
et ma seule consolation.

Ugburu voulait avec force ce mariage. L’idée lui en revenait.
Cette alliance avec le lignage ancien et puissant des Pirritikkâs
lui apporterait un surcroît de considération et de gloire,
effacerait définitivement la tare de ses origines obscures,
l’aiderait à sortir de sa demie-disgrâce. Car depuis la mort du
7grand Cyrus, son fils et successeur, le roi Cambyse , tenait à
l’écart Ugburu l’ambitieux parvenu. Le jeune Mithradata,
compagnon d’enfance de Cambyse, appartenait au tout premier
cercle du pouvoir. Il cumulait plusieurs titres auliques
recherchés qui lui conféraient le privilège d’approcher la
personne du souverain, de le servir, d’accéder à la chambre
royale, de partager les repas du roi, de tenir par la bride son
cheval, de l’accompagner à la chasse. N’était-il pas « ami du
prince », « premier échanson », « porte-lance royal » ? Pour
hâter la conclusion du projet de mariage, l’ambitieux Ugburu
avait invité Mithradata à visiter son domaine de Nâsâya, au
cœur du pays persique, berceau de la dynastie des
Achéménides. Il l’avait reçu avec faste. Chasses, promenades,
collations et festins, plaisirs et jeux avaient agrémenté ce séjour.
Mais le mariage n’était pas conclu.

Un matin, à l’aube, sous un ciel tendu de rose et de bleu,
Timosâ cachée sous ses voiles avait, d’une terrasse, observé le
départ pour la chasse de son prétendant. Habile aux exercices
du corps, sachant manier avec force et adresse l’arc, le javelot et
le glaive, d’une athlétique stature, le jeune homme l’avait
séduite. Elle l’avait vu sauter sur sa monture qui était couverte
d’une peau de tigre en guise de tapis de selle, puis il s’était
élancé au galop et il avait disparu par l’allée aux palmiers.
Longtemps, émue et songeuse, elle avait du regard suivi le
nuage de poussière que soulevait la joyeuse cavalcade à travers
la plaine.
15
Muette, immobile, ensevelie sous ses voiles épais, elle l’avait
revu lorsqu’en compagnie de son hôte, Mithradata avait rendu à
Anahita, la mère de la jeune fille, une visite de bienséance au
quartier des femmes. Pour la circonstance, pour marquer
combien il était sensible à l’honneur insigne qui lui était
réservé, il avait revêtu une robe de cérémonie violette, ornée de
fleurs vieil-or, un don du Roi des rois, qui lui donnait une
majesté imposante. Un bandeau brodé d’argent retenait ses
cheveux bouclés et noirs comme le jais. Une barbe frisée et
légèrement poudrée de bleu encadrait son visage. Selon l’usage,
il avait affecté d’ignorer la présence de la jeune fille, cachée au
milieu des suivantes de sa mère. Mais son regard s’était un
instant posé sur la tendre silhouette enveloppée de ces tissus
précieux que les caravanes apportaient du mystérieux pays de
Chine. Troublée par la caresse de son regard, Timosâ avait à
loisir contemplé le visage énergique et doux, admiré l’aisance
du jeune seigneur, cédé à son charme. Anahita avait dévoilé son
visage pour accueillir le visiteur. Fardée et peinte, les lèvres
avivées d’écarlate, le contour des yeux souligné de khôl, vêtue
de brocarts rigides, couverte de riches parures, elle avait fait
forte impression. Mais elle avait, elle aussi, subi le sortilège qui
émanait du prétendant de sa fille. « Je comprends que Timosâ
en soit tombée amoureuse » se dit-elle.

Depuis lors, Timosâ guettait les occasions d’entr’apercevoir à
nouveau son séduisant prétendant. Elle ne mangeait ni ne
dormait plus. Elle délaissait ses occupations familières. La nuit
elle errait, solitaire, dans le jardin intérieur, en proie à
d’interminables et romanesques rêveries. Elle imaginait que
tantôt Mithradata se jetait à ses pieds, tantôt il l’enlevait, tantôt
encore il la fuyait, mais pour se couvrir de gloire et à son retour
lui faire hommage des royaumes qu’il aurait conquis. Il était le
sujet exclusif des conversations de Timosâ avec sa nourrice et
avec Sara sa suivante préférée. Sara était judéenne. Elle avait
longtemps pleuré les malheurs de son peuple. Elle se réjouissait
maintenant de la fin de l’exil et du relèvement de Sion. Timosâ
lui disait tout. A sa mère aussi, Timosâ avait fait la confidence
de son grand secret. Mais le séjour de Mithradata se prolongeait
16 et le mariage n’était toujours pas conclu. Le prétendant se
taisait. Ce silence rongeait la jeune fille. Il inquiétait aussi sa
mère qui se résolut à tenter une démarche auprès de son époux.

Elle ne s’y décida pas sans peine. Altière, très glorieuse, imbue
de sa supériorité sur un mari de basse extraction, elle le
craignait néanmoins pour de secrètes et fortes raisons. Car dans
la vie passée de cette femme austère, il y avait un mystère, un
épisode ignoré de tous, qui la remplissait à la fois de honte,
d’effroi et d’orgueil. Par prudence, elle évitait donc d’irriter son
époux. Il n’appréciait pas que l’on se mêlât de ses affaires. Et ce
projet de mariage était son affaire. Mais, un soir, sans annoncer
sa visite, sans escorte, Anahita se rendit, soigneusement voilée,
dans le quartier des hommes, à l’appartement de son mari.
Serviteurs et esclaves s’activaient aux apprêts d’une petite fête.
Le festin serait servi sous le péristyle qui s’ouvrait sur la
palmeraie. On déroulait les tapis, on dressait les lits où
prendraient place les convives, on disposait la vaisselle
précieuse, les tables, les coussins, les flambeaux. Des
guirlandes de roses enlaçaient les colonnes. La myrrhe et
l’encens se consumaient dans les brûle-parfums. Les échansons
mélangeaient le vin et l’eau dans les cratères en argent massif.
Les feux des cuisines en plein air rougeoyaient dans l’obscurité
et réveillaient les oiseaux trompés par les éclats de lumière.
Tout respirait la gaieté et le plaisir. Un orchestre accordait ses
instruments, tambourins, sistres, harpes et flûtes. Les danseuses
esquissaient quelques pas. La nuit embaumée et chaude
attendait l’orage.

A l’entrée des appartements privés du maître, Oxyaklès,
l’eunuque, veillait. Anahita le savait très hostile à sa personne et
tout acquis à la cause de Balkîs, l’épouse favorite, dont il était
le protégé et qui l’avait imposé au maître. Il barra le passage à
Anahita, tout en se précipitant à ses pieds pour saisir le bas de
sa robe et l’effleurer des lèvres en un geste d’adoration dont elle
ne fut pas dupe.

- Maîtresse, votre mari n’est pas visible.

17 - Annonce-moi.

- Le maître est occupé.

- Va lui dire que je veux le voir, ordonna-t-elle sèchement.

- Sa toilette n’est pas achevée, lui répondit-il avec un calme
irritant et sans bouger.

- Eh bien, j’entrerai sans ta permission, vil esclave.

Et elle le repoussa. Ugburu la reçut à contrecœur. Il craignait un
peu sa première épouse, aimée jadis et dont il s’était lassé. Que
veut-elle donc ? se disait-il. Il avait hâte d’en finir et de
s’abandonner aux divertissements prévus pour la soirée.
L’irruption d’Anahita risquait de déranger ses plans, de gâter
ses plaisirs. Il était entre les mains de ses esclaves. On venait de
le laver, d’enduire ses muscles d’un onguent, de lustrer d’une
huile parfumée ses cheveux qui étaient encore abondants, de lui
tailler la barbe. Accroupie sur ses talons, une esclave nubienne,
les seins nus, fardait légèrement le visage du maître. Elle lui
soigna ensuite les mains. Sa femme observait sans indulgence
Ugburu et s’étonnait avec mauvaise foi de s’être jadis éprise de
cet homme si décevant. L’ambition, la guerre et la chasse, les
plaisirs faciles, voilà, se disait-elle, ce qui occupait son
existence. Sa famille comptait-elle ? Il avait perdu sans émotion
apparente ses deux fils, tués l’un au combat, l’autre dans un
accident de chasse. Mais il chérissait ses filles, surtout Miltô la
dernière. A ses épouses et même à Balkis dont il s’était épris, il
ne réservait dans sa vie qu’une place réduite.

- Pourquoi cette visite, à cette heure, sans te faire annoncer par
le fidèle Oxyaklès ? lui dit-il d’un ton irrité.

- Le « fidèle » Oxyaklès prétendait m’interdire l’entrée de ton
appartement.

- Il remplit son office.

18 - Il le remplit avec un zèle suspect. Méfie-toi de lui.

- Toujours des soupçons, toujours des mises en garde.

- J’ai de bonnes raisons de te mettre en garde. Rappelle-toi la
tentative d’attentat dont tu fus l’objet l’an dernier ! Tu as des
ennemis, des envieux…

- Mes invités attendent. Hâte-toi de me dire le motif de ta visite.

- Le mariage de ta fille. Je suppose que son bonheur t’importe
assez pour que tu lui sacrifies quelques instants.

- Soit, que veux-tu savoir ?

- Le mariage est-il conclu ? Le seigneur Mithradata a-t-il donné
son accord ? Son influente famille approuve-t-elle le projet ?

Une ombre rapide parcourut le visage d’Ugburu. Sa réponse fut
prudente.

- L’affaire suit son cours.

- Donc rien n’est conclu et le seigneur Mithradata ne s’est pas
prononcé.

- Il va se prononcer.

- Il hésite ?

- Non, il attend un courrier de Wentîs, son père et le chef du
clan des Pirritikkâs, qui officialisera l’accord.

Cependant l’esclave nubienne avait achevé de soigner les mains
et les ongles du maître. Un serviteur aida Ugburu à enfiler une
tunique d’un délicat vert pâle, brodée d’arabesques couleur
feuille morte. Un autre serviteur lui présenta dans un coffret en
bois de santal un choix de parures.

19 - Ce courrier n’est pas encore arrivé ? reprit Anahita.

- Il est imminent.

- Tu as bon espoir ?

- L’accord entre les deux familles est scellé.

Anahita se retira. Elle n’était pas satisfaite des réponses qu’elle
avait arrachées à son époux. En quittant l’appartement, elle se
plut à humilier l’eunuque. Elle voulait se rendre à l’autel du feu
dans la montagne. Oxyaklès lui proposa de l’escorter. Elle
l’éconduisit avec mépris, en haussant les épaules.

- Ai-je besoin d’une femmelette, d’un eunuque débile pour
m’accompagner et assurer ma sécurité ?

- Pardonnez, ô maîtresse, une proposition qui vous a déplu,
s’excusa le malheureux.

- Ton offre ne m’a pas déplu, elle m’a paru ridicule. Car je
t’imagine mal en garde du corps, Oxyaklès, par une nuit
d’orage, dans les solitudes de la montagne, toi qu’une ombre
effarouche, que la vue d’une lame nue fait défaillir, toi qui
sursautes au moindre bruit.

Elle s’éloigna en riant. « Chienne, vipère, que Ahriman me
venge en s’emparant de toi, que l’impureté de tes paroles, de tes
pensées, de tes actions te précipite dans la damnation éternelle,
sois maudite ! » s’écria l’eunuque tremblant de haine. Par un
passage qui s’insinuait entre deux murs aveugles, il gagna une
porte dérobée dont il possédait la clef et il pénétra dans le
quartier des femmes. Il se trouvait dans une vaste cour bordée
de petites loges où dormaient les suivantes et les esclaves
attachées au service du gynécée. Tout reposait. Dans un coin,
près d’une meule de paille, une chamelle allaitait son
nouveauné qui oscillait sur ses jambes mal assurées. Trois fillettes
accroupies sur leurs talons bavardaient tout bas. La fontaine
déversait un filet d’eau dans un bassin de pierre où l’on avait
20 mis à rafraîchir des pots de fleurs. On entendait, à condition d’y
prêter l’oreille, une rumeur de fête qui venait du quartier des
hommes. En qualité d’intendante, Sennehout, l’esclave
égyptienne, habitait le moins misérable de ces pauvres logis.
Mais elle était absente, sa loge était vide. Oxyaklès se dirigea
alors vers la lingerie. Malgré l’heure tardive Sennehout y
poursuivait l’inventaire des vêtements et du linge, des lourds
lainages, des souples cotonnades, des tissus en lin rêche, des
somptueuses soieries. Les niches creusées dans les murs
abritaient de petites lampes en argile où brûlait cette huile de
naphte qui suintait des rochers et des sables du désert. La salle
était ainsi éclairée par une multitude de points lumineux. Une
jeune esclave infirme, Vivana, aidait dans sa besogne
fastidieuse l’intendante qui l’avait prise sous sa protection. Les
deux femmes vidaient les paniers et les coffres, comptaient et
recomptaient les pièces de linge et les rouleaux de tissus, les
rangeaient ensuite. Sennehout ne parut pas surprise par
l’irruption de l’eunuque. Son visage demeura impénétrable.

- La première épouse s’est rendue ce soir chez le maître.
J’ignore le motif de cette visite impromptue, lui rapporta
l’eunuque d’une voix encore altérée par l’humiliation subie.

- Le motif se devine aisément. Le moment est venu d’agir,
répondit l’Egyptienne de manière obscure.

Elle parut se perdre dans ses pensées. Toujours à l’affût, elle en
savait beaucoup sur le mariage projeté entre Mithradata et
Timosâ. Non seulement rien n’était décidé mais il n’était pas
exclu que ce projet n’aboutisse jamais. Elle détenait à ce sujet
des informations précises.

- En quoi puis-je t’être utile ? demanda l’eunuque.

- Observe, écoute et rends-moi un compte fidèle de ce que tu
auras vu et entendu.

- Quel est ton dessein ?

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