Le manuscrit de la femme amputée

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Une femme infirme, son frère jumeau se mourant d'un cancer, un étrange manuscrit découvert au hasard d'une vaste maison et le quotidien bascule. Qui est cette inconnue aux secrets livrés par bribes ? À quelles eaux troubles de l'Histoire son vécu renvoie-t-il ? La curiosité est une infernale machine à traquer le passé et les destinées se croisent pour mieux broyer les individualités. Les femmes qui osent leur différence entrent dans un engrenage sacrificiel aussi insidieux que machiavélique...
Publié le : vendredi 1 mars 2013
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EAN13 : 9782296530867
Nombre de pages : 296
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L e M a n uscr i t Halima GRIMAL
de L a f e M M e a M pu t ée
Le M anuscrit Une femme infrme, son frère jumeau se mourant d’un
cancer, un étrange manuscrit découvert au hasard d’une
de La feMMe a Mpu téevaste maison et le quotidien bascule.
Qui est cette inconnue aux secrets livrés par bribes ?
À quelles eaux troubles de l’Histoire son vécu renvoie-t-il ? Roman
La curiosité est une infernale machine à traquer le passé et
les destinées se croisent pour mieux broyer les individualités.
Toute enquête n’est-elle pas aussi une quête ? Mais les
femmes qui osent leur différence entrent dans un engrenage
sacrifciel aussi insidieux que machiavélique…
Halima Grimal, après avoir multiplié les voyages et les rencontres autour
du monde, a posé ses bagages à La Réunion. Auteur d’analyses critiques pour
promouvoir les compagnies théâtrales qui se produisent dans l’île, elle met
également en mots et accompagne de ses poèmes l’art inspiré du peintre Charly
Lesquelin : un livre de création plurielle devrait paraître prochainement. Le
Manuscrit de la femme amputée suit la publication, en 2011, du recueil de
nouvelles Vingt et un points de suture, aux éditions L’Harmattan.
Couverture : Charly Lesquelin, Révélations, 2012.
Saint-Pierre de La Réunion, collection privée.
30 €
ISBN : 978-2-336-29280-9
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Le M anuscr it de La feMMe a Mpu tée Halima GRIMAL









Le Manuscrit de la femme amputée


























Du même auteur, aux éditions L’Harmattan :

Vingt et un points de suture, 2011































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29280-9
EAN : 9782336292809Halima GRIMAL







Le Manuscrit de la femme amputée



Roman













Lettres de l'océan Indien
Collection dirigée par Maguy Albet

Déjà parus

Quraishiyah DURBARRY, Féminin pluriel, 2013.
Christine RANARIVELO, Le Panama malgache, 2011.
Catherine PINALY, Sur Feuille de Songe…, 2011.
SAST, Le sang des volcans, Des Kalachs et des Comores, 2011.
Jean-Louis ROBERT, Concours de bleus, 2009.
François DIJOUX, Le Marlé, 2008.
TOAZARA Cyprienne, Au fil de la sente, 2007.
MALALA Alexandra, Coup de vieux, 2006.
HATUBOU Salim, Les démons de l’aube, 2006.
ATTOUMANI Nassur, Les aventures d’un adolescent mahorais, 2006.
GOZILLON Roland, Une fille providentielle, 2006.
ARIA Jacqueline, Le magasin de la vigie, 2006.
MUSSARD Fred, Le retour du Buisson ardent, 2006.
HATUBOU Salim, Hamouro, 2005.
ROUKHADZE Tchito, Le retour du mort, 2005.
CALLY J. William, Kapali.La légende du Chien des cannes et autres
nouvelles fantastiques créoles, 2005.
ARIA Jacqueline, L’île de Zaïmouna, 2004.
TURGIS Patrick, Tanahéli – chroniques mahoraises, 2003. ick, Maoré, 2001.
FOURRIER Janine et Jean-Claude, Un M’zoungou à Mamoudzou, 2001.
HATUBOU Salim, L’odeur du béton, 1999.
BALCOU Maryvette, Entrée libre, 1999.
FIDJI Nadine, Case en tôle, 1999.
COMTE Jean-Maurice, Les rizières du bon Dieu, 1998.
DEVI Ananda, L'Arbre-fouet, 1997.
DAMBREVILLE Danielle, L’Ilette-Solitude, 1997.
MUSSARD Firmin, De lave et d’écume, 1997.
TALL Marie-Andrée, La vie en loques, 1996.
BECKETT Carole, Anthologie d'introduction à la poésie comorienne
d'expression française, 1995.
DAMBREVILLE Danielle, L'écho du silence, 1995. Tous mes remerciements
Au grand peintre réunionnais Charly LESQUELIN
Qui a accepté d’accorder son art à mes mots
Et que ce roman s’illustre d’une de ses œuvres.
« Main prophétique dressée vers un ciel abyssal,
L’index effleure
Dans des splendeurs d’Orient
L’alphabet des avenirs surhumains.
Au relief de palais fantômes surgis de la mémoire aveugle
Se dessine la parole d’un passé menteur,
Mirage émotion où se décodent les déshonneurs cicatriciels.
Le cimeterre d’un aleph se cabre
Aux soubresauts des vengeances assassines.
Index des listes infamantes,
La mort choisit des noms
Dans le violet doré des meurtres démasqués. »
Halima Grimal Avertissement au lecteur
Tous les personnages de ce roman sont le produit d’une pure fiction
même si le cadre géographique et les situations sont précisément
ancrés dans le réel.
Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé ne serait
que pure coïncidence et croisement fortuit avec les réalités du monde.
PROLOGUE ar ce crachin brumeux qui poissait l'après-midi, c'était comme deux Pombres, deux errances, et au premier regard se discernait l'effacement
des êtres que piège la peur, des gens en sursis, avec cette conscience d'être
de trop qui engonce, qui estompe les contours du corps, deux silhouettes
perdues dans les hachures hésitantes d'une esquisse d'antan, à demi effacée.
Deux femmes marchaient sous le préau où s'engouffre le vent en rafales
opiniâtres, comme si lui était assignée la besogne importune de bousculer les
vieux, les vacillants, les trébuchants, tous ceux dont l'âme s'emmêle à leurs
pas chancelants, comme si une tâche mauvaise poussait son souffle froid et
humide à huer la guérison, pas de rémission, pas d'espoir d'aborder un jour
aux terres inconnues, merveilleuses et odieuses à la fois, de la liberté d'être à
soi, ce terrible chemin de solitude. En avoir enfin le droit reconnu, consigné
dans un registre, et paraphé sous l'autorité des pourvoyeurs de santé, sentir
renaître enfin en soi la capacité de franchir le périmètre interdit, les grilles
qui délimitent la normalité comme un éden extérieur et aussi convoité
qu'inaccessible, le portail qu'on déverrouille, et enfin fouler aux pieds
l'invisible ligne qui abrite ce qu'on nomme folie. Deux femmes que la hargne
du vent maintenait sous les arceaux grisâtres de l'hôpital, dont la perspective
tronquée se dressait en pans de tours géométriques, une succession de
fenêtres sales, des blocs de dureté et à les regarder vous dominer de leur
implacable laideur carrée, vous aviez dans la bouche l'indéfinissable saveur
d'un sirop amer.
Elles marchaient, on voyait leurs têtes dépassant d'habits sans couleur et
c'était comme deux éclats de lune. Des faces exsangues aux yeux creusés,
toute la dérision du temps qui passe.
On aurait dit deux figurantes enrôlées dans un film sans titre, quand le
cinéaste s'acharne sur le montage des scènes et que leur logique lui échappe,
un film inachevé qui se déroule par bribes et dont on cherche à construire le
sens définitif, la forme fatale. On aurait cru une répétition de plus, mise en
scène de chaque jour, quand on redit un texte avec le geste exact, cette façon
de pivoter du talon en silence, avant que ne reprenne le murmure des
répliques, juste pour la mémoire, on est là, au bout de ce foutu préau et on
sait qu'il faut marquer une pause, on s'arrête, en équilibre sur les mots qui
restent à exprimer, et l'essentiel est dans la suite, quand le corps a repris sa
place dans le rythme de la marche et que la bouche de nouveau exhale des
paroles mornes, on parle, on parle comme on récite.
A ce moment surgit une femme en blanc, dont la blouse s'ouvre sur un ventre
lourd, dont les seins se tassent et on voit leur chair molle bouger dans l'écart du
tissu entre deux boutons; ça les fait sourire cette matrone mal fagotée, boudinée
dans l'uniforme qui s'adresse à elles avec une voix haut perchée, comme une
mauvaise actrice qui s'applique à pépier sa vieille comédie, allez mesdames,
c'est l'heure des médicaments, vous vous retrouverez une autre fois, c'est ça, embrassez-vous, mais oui, à bientôt, à bientôt, alors, on a passé une bonne
journée ? On parle aux malades comme à des gosses et plus les patients sont
âgés, plus on leur serine ce monologue étrange où se perd le ronron des réponses
à de fausses questions sans écho, telle une comptine sucrée, de celles qu'on
chantonne pour rassurer. Et l'infirmière soutient une personne encore belle,
imposante et tremblante, qui marche droit, raidie dans l'effort, avec un reste
d'aisance souveraine, comme un déni à la règle hospitalière, un malade n'a pas à
être autonome, il se soumet, il se fragilise par reconnaissance, c'est un dû à la
médecine. Et le duo d'une grosse dondon qui susurre des encouragements
enfantins, au bras de celle qui ne s'appuie pas malgré la dérive de ses pensées
qu'on perçoit tout de suite dans la clarté vide de ses yeux, le duo passe devant les
petites jeunes, infirmières stagiaires, qui se poussent du coude mais qui se taisent
car la vieillesse rend silencieux et honteux quand on en fait un spectacle de la
destruction qui, tel un Léviathan vorace, attend chacun de nous comme une
proie délectable.
L'autre, restée aux abords du préau, emmitoufle sa mince silhouette, avec
un geste mécanique pour rajuster l'écharpe de laine au fin tissage autour de
ses épaules, un mouvement qui donne à croire que le corps se resserre dans
une lutte inégale contre le néant du crépuscule. Le personnel hospitalier
passe, indifférent, à contre sens de sa marche difficile, débraillé, laissant sur
son passage le souvenir de l'odeur acre qui oppresse dans les couloirs tristes
de toute la souffrance terrée derrière les portes des chambres.
Les réverbères se font rares. Dans les rues assombries, les passants se
hâtent, chacun porte son inquiétude comme un cabas encombrant. Tous se
croisent, le regard rivé sur leurs pensées, pris dans l'engrenage de leurs pas
sur le trottoir glacé.
Régulièrement, des phares braquent des giclures de lumière sur la nuit de
pierre comme un faisceau de mirador qui heurte le bitume luisant. Les
bouches crachent leur buée blanchâtre dans le dos d'inconnus qui notent sans
s'y arrêter le crissement des pneus sur l'asphalte.
Qui pourrait voir dans l'obscurité qui annule par fragments des moments
de vie, l'avancée d'une main qui se tend ? PREMIERE PARTIE
ANNABELLE Imagine, oui, imagine qu'un jour, une bonne âme, un de ces individus «ternes que génèrent les familles, tout à coup sorte de son abstinence à
parler, et assène, à la surprise de tous, les autres, accoutumés depuis tant de
décennies à son acquiescement veule, à sa timidité de personne falote, les
autres, qui le reçoivent par charité, par habitude et lui définissent sa
subalterne participation aux cérémonies du clan, celui d'accompagnateur
silencieux, à la limite de la bêtise, le bouche-trou des cortèges, l'éternel bout
de table, le porteur de valises, imagine que cette bouche dont on connaît à
peine la voix, te dise : « Tu le savais, toi, que la vieille écrivait ? ». Et tu
l'écouteras répéter sa phrase, étonné de l'effet qu'elle produit, à tester la
résonance qu'elle peut avoir en toi qui te perds soudain dans la parentèle
vaste des générations passées. Ecrire. Est-ce que ce n'est pas pour toi
synonyme d'affabuler ?
Moi, je t'imagine qui laisses se former dans ton esprit de jeunot sans
expérience, comme sur ces tableaux de maîtres dont la vision t'ennuie
jusqu'à la nausée, la silhouette d'une dame âgée aux cheveux sages, une de
ces mémères qui tiendrait son journal, tout le fatras de sa vanité et de son
application à analyser le vide de jours sans événement, une bourgeoise qui
consigne avec le sens du devoir et du pensum les moments de son devenir
sans histoire, une mondaine de province plagiant les lectures démodées qui
font la culture des femmes d'avant. Tu imagines le geste du poignet, les
doigts qui se referment sur la plume qu'on trempe dans l'encrier, ce chic,
cette élégance qui s'acharne encore sur le corps lourd d'une grand-mère
abstraite, docte certainement, un peu ressassante, désireuse sûrement de
transmettre les valeurs d'autrefois, des principes disparus, une mentalité
désuète qui fait de son vécu un cas d'école, un enseignement nécessaire, bien
loin de penser à quel point le passé d'autrui semble ridicule et vain. Alors, tu
soupireras, à moins que tu ne bâilles ostensiblement pour faire barrage au
déversement qui peut suivre, d'anecdotes sans intérêt en misérables secrets,
les timides parfois ont de l'éloquence. Mais il faudra bien que tu écoutes,
mon petit, car c'est une figure marquante, une icône dans la saga familiale,
dans les ramifications serpentines du cousinage. Un écrivain, pensez donc,
ça donne de l'importance, ça vous classe un bonhomme, même si comme toi,
chacun est heureux de n'avoir jamais eu à engloutir au fin fond de sa
mémoire, la quantité de volumes décolorés qu'on a installés sur le plus haut
rayonnage, quand on ne s'en sert pas comme d'une cale sous le pied
branlant d'une armoire. On aime bien se pousser du faux col à ressortir des
gloires passées du sac à malices de la belle famille à laquelle le hasard
d'une copulation nous fait appartenir.
Toi, ce n'est pas pareil, je sais que tu as honte, pas question d'en toucher
un mot à tes « potes ». Est-ce que ce mot sera encore d'actualité, à cette
époque-là, la tienne, cet avenir relativement proche où je dois moi aussi fabriquer ton existence et jusqu'à ton image, comment envisager même l'idée
d'un avenir, ce terme peut-il avoir encore pour moi quelque sens ?
C'est qui, cette toquée littéromane, léguée par une phrase imprévue à ta
jeune postérité qui ne demande rien d'autre que de faire comme tout le
monde, de s'ébrouer dans un présent continu et demain, qu'importe, on verra
bien. Alors, cette bonne femme qu'on pointe du doigt sur des photographies
à l'ancienne, des tirages sur papier glacé aux tonalités criardes, du réel jeté
à la face, sans retouche, même pas des développements recadrés sur
ordinateur, non, des clichés de laboratoire qui restituent avec zèle les
tâtonnements des reporters du dimanche, oui, cette étrangère dont tu es le
lointain surgeon, à quelle branche de l'arbre généalogique faut-il
l'accrocher ? Pour toi, c'est un nom de plus sur une liste déjà longue. Pour
moi, en ce moment, c'est une signature, une façon d'authentifier un propos et
de valider un état de fait.
Je te vois d'ici, en train de chercher à savoir, comme pour te distraire du
désagrément d'avoir à écouter ce qui ne te concerne pas. Tu combines toutes
sortes de représentations, tu jongles avec les images et tu te marres. Ça y
est, tu la tiens, baba-cool, parfum d'encens, vacances prolongées à
Katmandou, pétard aux lèvres et slogans soixante-huitards, sous les pavés la
plage, il est interdit d'interdire, peace and love et tout le tralala ringard qui
rime avec fêtard, ça alors, ça vaut son pesant de rigolade ! Mais, dis-moi, ça
remonte bien à l'époque de ce président gigantesque, éléphant man, on
aurait dit, qui prononçait des discours poilants ponctués de trémolos avec
une voix caverneuse, l'éloquence tragique et la rhétorique d'un grand
inquisiteur, allez, parle-moi d'elle, c'est vrai qu'elle a lancé des cailloux sur
les flics, une passionaria, égérie des faiseurs de barricades ? Sacré outsider
dans la dynastie de bourges qui me compte parmi sa descendance ! Elle me
plaît, la vieille !
Comment saurais-tu imaginer ce qui relève de l'Histoire autant que de
mon histoire ? Je ne peux même pas concevoir qui tu seras, fille ou garçon,
un rapporté lambda dans une filiation improbable dont je ne suis moi-même
qu'un maillon. Mais c'est cette ignorance qui est notre lien et qui nous rend
nécessaires l'un à l'autre. Les gènes, le sang, le nom, foutaises, tu n'es pas
né, il s'en faut, et bientôt je ne serai plus que de la poussière d'os restituée
au néant après ma maigre contribution à la continuité des choses dans le
chaos que les hommes ont fait de ce qu'on appelait le Monde.
Ne cherche plus, tu es juste mon prétexte d'aujourd'hui, presque un alibi,
ma dédicace. Tu es un artifice littéraire qui me permet, mieux que cela, qui
m'autorise à m'expliquer et à transmettre, le grand mot est lâché, tu avais
raison, même si c'est trop tard, même pour rien, une somme de faits, une
phase de vie, la dernière, peut-être, au moment où je me confie à toi. Car
c'est l'action d'écrire, de t'en parler qui compte et qui m'importe, afin que je
mette de l'ordre, que je clarifie, que je trouve les mots justes qui vont cocher
le cœur de l'exactitude dans le souvenir et l'émotion.
J'espère que tu as passé ce cap imbécile de l'adolescence et que tu n'en es
plus à ramollir ta révolte conformiste dans une posture de prostration
boudeuse. Et je veux supposer que tu as lu quelques livres, au moins ceux
dont on émarge la liste quand on quitte le lycée, une culture limitée au
programme des études littéraires, le bagage minimal d'une tête bien faite. Ce
serait mieux si pour toi lire relevait d'autres motivations que de la simple
contrainte de passer un examen, si c'était plus qu'une forme d'apprentissage,
plus qu'un exutoire à la monotonie des devoirs qui va de pair avec
l'affirmation des droits. Si seulement la lecture était pour toi un objet de
curiosité jeune et candide, une confrontation pure avec le monde et une
source sans fin d'heureuses sensations verbales ! Tu vois comme je t'espère !
Comprendras-tu seulement à quel point tu es irremplaçable et comme il est
essentiel que je te parle, mon petit, mon inconnu, mon enfant !
Tu sais sans doute qu'en préface à son roman L'Ecume des jours, Boris
Vian affirme « cette histoire est vraie puisque je l'ai inventée d'un bout à
l'autre ». Tu sais que sous cette boutade provocatrice germe le concept de la
vérité universelle et intemporelle, merveilleuse facétie de la contestation
dans sa forme poétique. Tu sais tout cela, que pourrais-je t'apprendre qui ne
se fige déjà dans les ruines du déjà vu, déjà avenu, maculé de toute la vie à
laquelle je n'accosterai pas ?
Et moi, ta putative aïeule, je te demande par ce testament de détruire tous
mes écrits, quels que soient la nature du travail, l'aboutissement ou au
contraire le balbutiement de l'acte de création. Et avec les contradictions
qui font l'humain, je te donne ce document à lire pour qu'il te brûle, que mes
mots soient le bûcher de ton égoïsme, viens, pénètre dans le cercle de
flammes où je meurs de solitude et d'oubli. Je t'ai choisi, toi, l'absent qui
viendra au monde au gré d'un coït que je souhaite passionné, toi, le rejeton
sans visage, pour que quelqu'un assume ma réalité, au-delà de ce que j'ai pu
exprimer devant témoins, au-delà de ce que j'ai dû me résoudre à formuler
selon le contexte et en fonction des circonstances. Qu'on s'embrase une
dernière fois pour ce que je suis.
Car il faut que je te dise. Et ce n'est pas facile de commencer.
Finalement j'en fais des mystères et malgré moi, ou peut-être plus
insidieusement que je ne le crois, je t'appâte ; mes mots sont des harpons et
je veux qu'ils te transpercent, essaie donc d'extirper leur flèche, elle s'est
agrippée en toi et fait son chemin, quoi que tu décides, essaie donc d'en
éluder l'impact. Je ne te ferai pas de cadeau, je ne t'apporte pas de l'eau de
rose en goupillon pour asperger tes rêves ni bénir tes fantasmes, je te
livrerai l'obscur de mon être et instillerai en toi le doute. Je veux te faire du
mal et cette conscience de te nuire, car la complexité de cette histoire qui est
ma perdition et qui sera pour toi une impalpable prison, traduit bien sûr
mon désir de trouver la paix en te contaminant, tu seras porteur de mon mal,
misérable complice de mon intime conviction, toi, que la confidence
rongera. A moins que tu ne te saisisses de mon manuscrit et que, dans la
rage d'avoir été désigné comme le légataire de l'injustice qui fait de mes
jours une ascension de souffrance et de vaine résistance, dans le cynisme
désabusé de ton mépris pour la confession véridique d'une inconnue qui
t'assène sa sinistre survie comme un tas de mots posthume frappé de
prescription, tu ne jettes sous une grille enduite d'huile parfumée au thym,
dans les braises qui crépitent, ces pages devenues inutiles, une à une, comme
une flambée brève, avant que la viande ne laisse couler des rigoles de
graisse et que dans les rires de la fête, tes amis et toi-même ne réduisent au
silence de la cendre ma pauvre décision de tout dire de moi et de la
malédiction qui m'épuise.
Je t'en prie, ne joue pas au plus fin, ne fais pas semblant d'ignorer à quel
point les mots sont liberté ; sans confrontation, sans querelle non plus,
j'entame une lutte avec le temps, avec ce que les années laisseront de moi
dans la mémoire des autres ; je veux consigner ce qui m'échoit comme lot
d'existence, inique attribution d'un vécu absurde que rien ne préparait, je
veux signer de mes propres termes ce que je ressens, ce que je sais, sans
qu'on le maquille, sans qu'on l'interprète et qu'on le falsifie, sans qu'on
discoure sur moi comme on passe un cerveau au scanner, comme on
dissèque de la matière pensante, je veux que mes mots restent miens sans
qu'un nouveau diagnostic chimio-thérapeutique ne me soit infligé pour me
guérir de moi parce que mes paroles tronquées, estropiées, me reviennent en
boomerang, comme des pièges que j'ai moi-même posés ; j'en ai assez de me
voir dépecée au scalpel de la psychiatrie et de me savoir répertoriée en
catégories, après chaque phrase dite qui est comme une imprudence, une
infortune de plus débouchant sur la violence d'une énième trouvaille
médicamenteuse, comme une représaille d'être encore vivante : tu rentreras
dans la norme que nous te définissons, grise et soumise, les brebis galeuses
dans ton genre sont tondues et marquées au front quand elles ne sont pas
abattues.
J'ai lu beaucoup de livres, il est vraisemblable que j'aie consacré à la
lecture une part importante de ma vie, comme si j'avais ensemencé ma
propre écriture et que j'aie germé moi-même, renaissant de cette greffe des
mots des autres dans ma matrice verbale. Et les maîtres de la parole que
sont les griots m'ont toujours impressionnée, tant d'anecdotes imagées pour
saisir la quintessence de la morale, voilà la genèse même du livre, en deçà
de l'écrit, la visualisation des failles humaines qui sont le ferment de la
littérature. Lis Hampate Bâ, je t'en conjure, découvre un jour cette mise en
mots du parcours initiatique qu'est la vie de Tierno Bokar, cette façon de
ponctuer la vie de remarques simples qui signifient le tout et si tu as de la
chance, regarde le comédien Sotiguy Kouyaté habiter ce personnage de sa
lente majesté, de sa haute silhouette décharnée et de son visage creux,
sculpté par les ans ; écoute le souffle de sa voix, pénètre-toi de son charisme
lorsqu'il prononce cette phrase qui est la clé de voûte de la tolérance : « Il y
a ma vérité, il y a ta vérité et il y a La vérité. » L'on croit tout savoir et il n'y
a rien qu'on ne doive dire en termes simples si on approche du vrai savoir.
Dans le récit qui suit, tout est faux puisque je l'ai vécu avec mes tripes,
avec l'ardeur de ma subjectivité et tout est vrai puisque je le recompose pour
toi, en me méfiant des approximations qui sont le lot courant du langage ; j'ai
la prudence de l'âge et je m'assigne le devoir de me dire telle que je suis et
non telle que la vie m'a contrainte à me montrer, dans les louvoiements de
l'hypocrisie et dans les égarements de l'ignorance des choses. Tout est faux et
mon moi te sera haïssable, central et écrasant, dans la mise à nu narcissique
de la confession et de l'aveu. Mais tout est si véridique, si récent, les détails,
les dates, toute cette imbrication de moments qui sont le garde-fou des
errances interprétatives hasardeuses, le contrepoids des dérives de la pensée,
quand les mots nous trahissent et nous entraînent dans leurs réseaux de
métaphores, quand ils se font l'écho d'une expérience autre et que des
significations personnelles interfèrent comme le chant de sirènes lascives
glissant leur danse fallacieuse dans la douceur des ondes.
Tu vois comme on se laisse tenter par la poétique des références
culturelles et qu'on n'échappe pas aux résurgences d'un art fondateur qui
revient par bribes chercher notre mémoire et s'approprier ce qu'on croit
notre pensée. Que faire quand la lecture a été bien plus qu'un passe-temps,
bien plus qu'un dérivatif mais qu'elle s'est imposée à moi comme le nombre
d'or de la vie et qu'elle me structure, me nourrit, me traverse de mots qui ne
sont pas les miens, mais qui s'imposent même si je lutte pour les refuser, car
ils s'interposent entre l'analyse du vécu et l'anticipation de ce qui en
découle.
As-tu lu Fruit amer de l'écrivain sud-africain Achmat Dangor ? Peux-tu
l'avoir lu ? Peux-tu même avoir l'intention de te pencher sur cette lecture,
cette tragique histoire de viol qui infecte tous les personnages comme un
écartèlement intérieur et qui pulvérise le ciment familial ainsi que l'ancrage
moral des représentations ? Se produit alors un dérapage qui fait de chaque
individu un inutile déraciné. Pas de rédemption pour les fils de l'Apartheid,
pas d'espoir pour les héros de la Réconciliation nationale, les militants se
soûlent à la nostalgie et les rêves de Nelson Mandela sont éclaboussés par le
piétinement dans la fange des désillusions. Eh bien, juste à la fin de la
deuxième partie, tu pourrais lire cette affirmation qui m'a frappée de plein
fouet : « La vraie justice [...], ce serait de priver quelqu'un de la vie, mais
sans le tuer pour autant. Peut-être faudrait-il plonger le coupable dans les
limbes, le condamnant à vivre dans une zone floue, rongé pour l'éternité par
le fardeau de sa conscience ». Dans le roman que je cite, le violeur est un
Blanc qui reste impuni, ignoré de la loi, jouissant de cette immunité
imparable qui naît du silence, de l'omerta des victimes, car on finit par
accepter l'inacceptable. L'homme qui est à l'origine de la dévastation
intérieure des autres, de tous ces misérables humains pris dans les cordages
noués de leurs désordres privés, cet homme-là est désigné à la vindicte de
chacun et face à cette iniquité qui fait la vie belle au bourreau, on est tous
prêts à mettre en œuvre une justice personnelle, œil pour œil, la loi du
Talion, on frémit d'indignation vengeresse. C'est à la fois compréhensible et
inadmissible.
Mais cette mort invisible, abstraite et absente, qui est ostracisme sans
exclusion, sorte de bannissement interné, au cœur de la ville, n'est-elle pas
un plus cruel châtiment que le froid et rapide verdict d'emprisonnement
quantifié sur preuve de la culpabilité ou de mise à mort concrète qui met un
point final à la conscience, comme un couperet sur le remords ? Le remords
est un pourrissement incurable, c'est une attente sans limite, une plongée
sans fin dans la laideur effrayante de son âme.
Au moment où je t'écris, je suis privée de la vie, justement, cette vie qui
est un incertain cortège d'instants qu'on aborde sans arrière-pensée ; je suis
privée de l'insouciance et de la légèreté des jours, condamnée à me
prolonger au creux d'une toile d'araignée savamment tissée dans laquelle je
me débats jusqu'à l'étouffement, mais sans jamais mourir. Le meurtre lent
dont je suis la cible est comme une nasse où l'on m'enfonce, sans qu'aucun
crime ne soit perpétré. C'est la force de l'assassinat mental, on attend de moi
que je mette fin à mes jours, que je consente toujours à aller plus loin dans
la déréliction, jusqu'à l'insupportable, jusqu'à ce seuil fatal où l'on pourra
dire : « Eh bien, ça y est, la vieille a fini par comprendre, ce n'est pas si
compliqué de mourir » et chacun de rentrer chez soi, j'aurai traversé cette
fameuse zone floue et serai parvenue aux confins de la résistance mentale, il
m'aura fallu me livrer et devenir, par épuisement, le lambeau d'humain
qu'ils sont en train de fabriquer à partir de moi-même. Ils ? On ? Mais qui ?
Patience, mon enfant. Laisse-moi gémir au rythme pesant de la
« machine infernale » qui s'est mise en branle pour moi, cette mécanique du
destin qui me broie, un minable destin de confrontation à une constante
interrogation sur ce qui m'est réservé, et je cède parfois à la tentation de la
démoralisation, de la dépression nerveuse, une expression si galvaudée,
pour me remettre entre les mains du corps médical, me lover dans le
bienveillant mépris des psychiatres, disparaître dans le confort de la
maladie qu'on veut faire germer en moi. Imagine cette paix quand tu es
aspiré dans la léthargie aussi balsamique que destructrice qui te prend
quelques minutes après avoir ingéré des médicaments dont tu ne sauras
jamais le nom. En moi, un rocher roule et je peine à le remonter en haut de
la colline, Sisyphe avait la puissance de sa monstruosité et son châtiment est
au diapason de sa démesure. Mais je ne suis pas Sisyphe, je n'ai servi
personne en repas, je n'ai jamais eu accès à la table des dieux. Je n'ai pas
offensé l'ordre en place, ni prémédité de forfait ; je n'ai ni lésé ni exploité
mon prochain, je suis un être sans cruauté, une femme, une écrivaine comme
on dit dans le jargon actuel, comme si le féminisme tenait à une lettre
ajoutée au bout d'un mot, une personne en sursis.
Si tu m'as accompagnée jusque là, si tu as accepté de parcourir cette
introduction qui est en fait une digression car le plus lourd reste à dire, je te
demande de poursuivre ta lecture et je veux que tu engages ta parole ! Prête
serment à la morte qui te parle ! Si l'idée d'une conversation avec une voix
d'outre-tombe qui décortique son vécu et t'entraîne dans les dédales de son
cœur et de sa pensée, te fait rire ou te dégoûte, va te faire foutre !
Moi, je suis à l'heure de ma vérité !
Et pour la première fois depuis que je me suis lancée dans l'aventure de
l'écriture, j'entreprends un récit qui n'est pas une fiction, même pas une
transposition, je me raconte et je ne connais pas la fin de cette confession.
Ou plutôt je sais que je suis ma propre fin. »
« Eh bien, ça alors ! Ça alors ! »
Annabelle Morizot ne pouvait que répéter ces mots. Juchée sur un
escabeau à trois échelons, alors qu'elle luttait depuis des jours déjà contre ce
fichu polystyrène fendillé qui laissait transpirer une humidité puante, d'où
montait un remugle de moisissure, alors qu'elle arrachait avec peine cette
gaine pâteuse, collée comme de la glu aux jointures des lés, et qu'elle suait
en s'arrachant la peau aux phalanges à force d'attaquer de biais pour soulever
cette carapace pourrissante, elle avait senti comme un creux, une plaque de
carton plâtré, du rafistolage et tout était parti d'un coup, elle avait failli
suivre le mouvement, une brusque saccade qui projette dans le vide et puis,
va savoir, ce réflexe qui te raidit, ton pied glisse et tu te maintiens, dans un
déséquilibre qui étonnamment est aussi un équilibre, puisqu'il te fige dans
l'espace, désarçonnée et grotesque, funambule d'un instant qui se raccroche
au mur, les ongles plantés dans le tuffeau, non, pas ça, ma hanche, pas ça,
mon Dieu !
Face à elle, un trou. Au fond d'elle des picotements de peur, cette peur
d'après, où on se regarde, on se vérifie, les jambes un peu engourdies d'un
frémissement qui met du temps à s'estomper et le cœur qui tape un étrange
glas dans la poitrine, jusqu'aux tempes. Devant elle, s'enfonçait une simple
cavité peu profonde aux angles nets. Bien vu, le coffre fort inclus dans
l'architecture, inaccessible, invisible, et en considérant l'ancienneté de la
bâtisse, cette lourde et vaste demeure typique du Bordelais, cette intouchable
structure classée au patrimoine historique, on pouvait imaginer tous les
possibles. L'imagination est bien cette fougueuse cavale unicorne qui
caracole des quatre fers au cœur d'intrigues infondées ; l'imagination est une
hydre dont les mille délires repoussent dans une délectable exaltation, elle
est l'illusoire corollaire de notre banalité.
Annabelle Morizot avait ce sourire à peine esquissé de ceux qui laissent
la bride sur l'encolure de leurs rêves. Un trésor ? Imagine ce que serait le
contact froid d'abord puis tiède, comme réchauffé par ta fièvre, de louis d'or,
ou d'écus, une dette, une rançon, un héritage, grandeur et corruption des
siècles passés. Le pactole, ma chère, des bijoux, pas besoin de chanter
l'opéra et Faust peut rentrer au bercail. Non, j'ai mieux que cela, des armes,
dagues et pistolets, l'attirail d'un groupe de conjurés, j'ai mis la main sur un
complot, une conjuration de parpaillots, l'Histoire est là, les dragonnades
retentissent du cri des suppliciés. Ou alors, une planque de Résistants, des
héros anonymes d'un réseau sans gloire, n'est pas Chaban qui veut, on oublie
vite le courage de femmes à l'âme bien trempée, Jacqueline Maillot de
Monkoff, née à Rochefort, nom de code Viviane, spécialisée dans les
accompagnements et les passages en Espagne, l'Histoire se sert sur un
plateau d'argent, comme un dîner officiel, le menu est choisi avec
circonspection et chaque mot pèse.
Ça courait dans sa tête avec une jubilation naïve, une fraîcheur de
jouvence et momentanément elle put mettre de côté, déposer le douloureux
fardeau du présent. Sa main tremblait encore d'un reste de frayeur mais la
curiosité développait des tentacules dans sa pensée et elle saisit un objet sans
le voir vraiment, une forme géométrique se découpa au toucher, c'était
rugueux et poussiéreux, rien de spectaculaire, une enveloppe en papier kraft,
avec des petits grains qui roulaient sous les doigts, comme un léger éboulis
de pierre molle. Un manuscrit ? Un testament ? Annabelle Morizot revenait à
des suppositions plus concrètes, pas d'aventure ni de panache, on était loin
des cliquetis de l'épée sous la cape, on revenait au contemporain, quelques
années en arrière, peut-être y aurait-il une date. Ça ressemblait à un courrier
non posté. Petite déception d'avoir à en découdre avec le monde commun,
connu, quelqu'un de soupçonneux avait dissimulé des papiers personnels
avec ces scrupules qu'ont les gens quand il s'agit de leur existence, comme
s'ils avaient à vivre un fabuleux destin, dans leur carrière de fonctionnaires
ou les investissements de leur commerce. Des arrêtés de nomination,
l'inventaire des litiges avec un employé, un dossier pour préparer son départ
à la retraite. Pourvu que non !
Elle descendit enfin de son perchoir couvert d'éclats de cette matière de
synthèse qui s'agrippait à elle avec un effet d'électricité statique. Elle prit
conscience qu'elle était restée comme en arrêt, hors du temps, quelques
secondes sans le vivre comme un habituel déroulement et elle prit les
précautions nécessaires pour assurer sa descente vers le plancher jonché de
détritus, sa hanche ne lui laissait pas de répit. Elle épousseta l'enveloppe et
secoua ses vêtements de travail, un vieux tee-shirt sans forme sur un caleçon
décoloré. Prenant sa canne posée dans l'angle de la pièce, juste à l'entrée, sa
trouvaille sous le bras, Annabelle s'achemina en claudiquant vers le bureau.
Un étage à s'accrocher à la rampe, en comptant les marches, comme les
compte le condamné qu'on emmène vers l'échafaud, on comptabilise
toujours la souffrance à vivre. C'était bien une idée à lui, une maison pleine
de recoins, trois niveaux, cet escalier de pierre qui devenait au fil des jours
un obstacle de cauchemar, comme une force mauvaise qui croissait devant sa
douleur et jouissait de sa fragilité. C'était bien une idée d'homme, un coup de
cœur, aucune anticipation sur les contraintes du quotidien, et l'entretien
donc, tous ces parquets qui te narguent et qui se strient de rayures sales, le
va-et-vient incessant sur ces degrés usés, et que je monte et que je descends,
tu parles, on a des allures de grand bourgeois, on se pose en propriétaire, j'ai
les moyens et je vous emmerde, mais la maison se referme comme une
prison dorée sur le malade qui l'acquiert. Et moi ? C'est comme s'il éludait
mon infirmité, comme si un plaisir souterrain l'avait incité à acheter une
demeure dressée comme une tour, avec trois paliers pour que j'y reprenne
mon souffle, pour que j'y ressente les percées de chaque élancement dans
mon bassin tordu. Il la connaissait pourtant mon infirmité et il savait bien
que moi seule viendrais le soigner !
Elle boita, marche après marche, le visage contracté, comme refermé sur
une colère qui faisait son chemin, la même chaque fois, quand avancer sa
mauvaise jambe pour l'abaisser lui demandait concentration et précision, un
mouvement qui la tordait, mais le moindre possible, un mouvement qui était
l'ombre de celui qu'il eût fallu faire, l'esquisse, si difficile pourtant, de ce
qu'un individu alerte exécute machinalement. Elle descendit, la mystérieuse
enveloppe coincée sous l'aisselle, agrippée à la rampe de la main gauche et la
droite empoignant le bois de sa canne par le milieu, les articulations
blanchies à force de serrer, comme si elle voulait communiquer son mal à cet
objet, qu'il l'aspire, l'absorbe, comme si la matière devait s'imprégner d'elle
et que sa douleur fût l'empreinte qu'elle laisserait de sa vie, de son passage
dans un monde fait pour les autres. Et cette humidité, cette saleté de froid qui
s'insinuait et qui vous nouait, il lui faudrait en plus s'acclimater.
Elle marqua un temps d'arrêt, Aldebert ronflait. Lui aussi cherchait sa
parenthèse dans sa propre souffrance ; et le sommeil était encore une
évasion, mais pour combien de temps ?
Quand elle décacheta le document, et qu'elle déchiffra les premières
lignes avec une hésitation qui la portait à l'orée de l'incompréhension, et elle
dut s'y reprendre à plusieurs fois avant d'admettre le contenu de ce qu'elle
découvrait, quand enfin elle laissa le sens s'imprimer en elle avec clarté,
quand elle osa conférer de la signification aux pages qu'elle lisait, elle eut le
sentiment pénible d'une infraction ; c'était comme une intrusion dans l'âme
de quelqu'un. Mais la force de la curiosité eut raison de ses sursauts de
conscience et soumit ses chancelants scrupules. Comme un souffle puissant,
la volonté de savoir s'empara des mots qu'on lui offrait sur papier blanc, des
mots qu'elle pensait voir dessinés d'une écriture qui se révélerait dans des
pleins et des déliés, dans son entortillement ou au contraire dans une
verticale ferme, cette linéarité précaire où s'inscrit la personnalité de chacun,
plus ou moins lisible, tout ce qui prête à décrypter le non-dit, l'indicible
d'une lettre, l'envers de ces mots où se gravent l'hypocrisie, la fausseté ou
encore la passion et l'émotion, comme une larme qui vient noyer l'encre et
mouiller de sa vérité le filigrane de la feuille dont on tâte le grain. Rien de
tout cela, pas de romantisme, on était dans l'urgence du siècle, une
confession sur ordinateur, une liasse imprimée, quoi de plus anonyme, c'était
presque décevant cette mécanique de maintenant, police quatorze, palatine,
un choix quasi administratif.
Elle parcourait les phrases de ce texte et peu à peu sous ses yeux se
construisait une vie, comme un cri intime, une explosion d'émotions
discontinues dans lesquelles on plongeait, ça faisait un peu jus de
confessionnal, déballage d'humeurs, mais très vite Annabelle sentit qu'il y
avait autre chose, une détresse oubliée, quelqu'un qui réclamait justice, pour
de bon ; ce n'était pas complaisance larmoyante, c'était un dit de soi
authentique, véritable. Dans le ton un peu professoral du début, cette
précaution oratoire cultivée, l'inconnue semblait une consœur, impossible à
prouver, mais d'emblée, comme ça, une intuition.
Annabelle fit se dérouler le fascicule en le feuilletant rapidement, un
défilé de pages, comme on bat des cartes avec l'habileté de ceux qui
fréquentent les tripots. Un long monologue relié par une spirale noire, un
travail méthodique, du temps consacré à réfléchir chaque terme. Il en
faudrait pour tout lire. L'enveloppe comprenait aussi des fiches cartonnées
couvertes de notes éparses, un dossier dans une pochette plastifiée, quelques
photographies prises en Afrique du Nord visiblement, tout une phase de
brouillon, de préparation sur laquelle il y aurait à jeter un coup d'œil averti.
Comme on peut se divertir du making off à la fin des films vendus en DVD,
ici, la genèse d'un écrit complétait et nourrissait les pages qui étaient
l'aboutissement du projet, un puzzle doublait le testament, le désordre du
vécu et la mise en perspective de toute une vie, le tout rassemblé aux
frontières de la mort. Et soudain Annabelle pensa à la phrase qui se répète
dans bien des scenarii, quand on affirme que tout moribond voit sa vie
défiler devant ses yeux au moment ultime. Va donc vérifier ! La mort ne
serait que la somme compacte de toute vie, un débordement trop rapide
d'images, un dernier petit voyage à travers notre biographie, quel charmant
gravage d'un tombeau mental ! Je suis mon propre mausolée et atteins
l'unicité, tout se remet en place, tout s'arrange pour forger ma stèle, la statue
érigée dans l'invisible de ce moi qui s'endort et qui disparaît. Annabelle
sourit, la naïveté des croyances populaires force l'indulgence.
D'ailleurs, elle se réjouissait de cette récréation improvisée dans le
programme de réfection de la chambre d'amis située au deuxième étage de la
vaste demeure patricienne. Aldebert n'était plus en état de recevoir qui que
ce soit, ce travail de titan pour l'infirme endolorie qu'elle était, apparaissait
comme l'évidence d'un dérisoire dérivatif à l'avancée inéluctable de la mort
qui trouverait bien à faire prochainement son entrée. Ce sursis, cette évasion
lui redonna une énergie amusée. Le vieux salaud pouvait bien continuer à
pisser tranquillement dans ses draps, elle avait de quoi se distraire. Il arrive
que la misère d'autrui passe comme un baume sur les douleurs personnelles.
Aux oubliettes, le devoir, basta, le dévouement, je fais grève, je m'accorde
une trêve, chère inconnue, c'est à vous !
« La sirène retentit et on penserait à ce grincement strident qui déclenche
la cavalcade des travailleurs d'usine. D'ailleurs, c'est le même grouillement,
le même déversement humain sauf que là, devant moi, ce sont des groupes de
jeunes venus satisfaire une fois encore au rituel de la scolarisation qui les
sortira un jour, promet-on, des affres de leur sous-développement. Le lycée
Abderrahmane Ben Zeidane dresse ses blocs de béton face à un mur en pisé
dont les éboulis se multiplient sur le trottoir, une ancienne enceinte qui
jugulait les esprits sous l'emprise d'un pouvoir fort, les gloires d'une
féodalité rayonnante qui se désagrège, et le temps se charge de l'effacement,
juste en face de ce surgissement rectiligne fruit d'un modernisme agressif,
tout cela si proche du quartier d'où vient chaque jour un flux régulier
d'élèves, une rue et la juxtaposition d'impasses et de dédales, quel étranger
retrouverait son chemin au milieu de ces maisons jamais achevées, dont les
structures métalliques tendent leurs torsions rouillées, comme autant de
suppliques à un dieu indifférent. Misère des demeures sombres aux portes de
fer lourd qu'on referme avec un écho sourd de gong funèbre sur les secrets
du gynécée. 26 septembre 1984. Je les regarde, tous ces fils de pauvres qui
m'offrent leur meilleure image, qui choisissent des vêtements présentables
cachant soigneusement les trous de leurs chaussettes au fond de chaussures
marchandées au rial près dans une boutique du souk et qui perdront bientôt
leur semelle, des imitations caoutchouteuses de grandes marques
internationales, des copies avachies aux effluves tenaces qui font le pied
suant, puant et qu'on porte avec la honte haineuse de celui qui mérite
tellement mieux mais qui se sent relégué à ces pitoyables singeries de
l'Occident.
Le soleil brûle au travers de vitres cassées mais la porte sans serrure qui
bat dans un léger courant d'air nous donne l'illusion que l'air est respirable.
Je n'ai plus peur, je n'ai plus ces borborygmes douloureux qui me tordent le
ventre durant le trajet, lorsque je prends place dans un petit taxi collectif, en
plein cœur de la ville blanche aux immeubles cossus, le Meknès chic où je
loue un appartement trop vaste mais si agréable, avec une large terrasse
dorée de lumière qu'on tamise dans l'orangé de stores neufs, avec cette suite
parentale au couloir privé comme une annexe dotée d'une salle de bains
confortable et qui s'achève sur ma chambre décorée de cèdre sculpté,
accueillante et fraîche.
Ils me regardent. Un coup d'œil sur la liste des noms. Un sourire échangé
avec de vieilles connaissances qui doublent ou triplent, qu'importe, ils sont
si âgés, certains même mariés, lorsqu'ils parviennent à se hisser en classe
terminale, uniques savants de leurs familles analphabètes, et fiers, et
susceptibles, avec cet éclat de vanité conférée par des connaissances aussi
éparses que superficielles. Ils m'observent et quantifient mes capacités
d'autorité ou ma propension à la compréhension, à l'indulgence même, ils
jaugent leur année scolaire, leurs résultats à venir en soupesant la dureté
d'un regard ou en y discernant une forme de bienveillance, ça se joue là,
comme un échange de maquignons au marché de dupes de l'enseignement.
Vingt ans d'expérience m'ont rouée aux ficelles de la communication, à
cette trompeuse sympathie qu'on croit, au début, quand on arrive, pétri de
bonnes intentions, pouvoir explorer dans un naïf désir de connaître une
culture autre qui attire comme un miroir aux alouettes, car on ne sait pas
alors que chacun camoufle au fond de lui les vrais fondements de la société
qu'il représente, même sans le vouloir, chacun repousse le moment où il
faudra bien s'avouer la mystification radicale, les cabrioles d'histrion que
génère la coopération des nations. On feint d'occulter l'ineffaçable
traumatisme de la colonisation et on nous instruit dans cette langue de bois
politicienne, ce métalangage habile et persuasif auquel tout néophyte se
surprend à souscrire et on nous ressasse que nous sommes les ambassadeurs
d'un développement partagé de rencontres, noble et généreux. Tu parles ! Ils
sont beaux, les petits messies de la francité triomphante qui exploite le
pétrole en échange d'un enseignement au rabais, c'est le Maroc ou la
caserne, mon vieux, c'est ça ou croupir quinze ans dans un trou à bouseux
avant d'obtenir la mutation de vos rêves, belle dame, allez-y, roulez
jeunesse, et encroûtez-vous dans de nouvelles certitudes ! Et je sais que moi
aussi, j'ai les pensées torses, la volonté ferme de rester moi-même en
absorbant l'autre dans un savoir en langue étrangère dont tout le monde se
fout, c'est la lutte sourde de féroces entités, d'identités agressives, sous le
masque de salamalecs appliqués et redondants. Tu resteras toujours un
autre, toi, mon bel alter ego, mon ennemi, ma hantise. Je n'en ai pas fini
avec toi.
Nous sommes quarante dans cette salle surchauffée et le soleil ne se lasse
pas de tarauder jusqu'à l'incandescence nos différences, la nature se raille
avec acharnement de nos tentatives d'apprentissage. Il manque deux chaises
et deux jeunes filles ont accepté de se serrer l'une contre l'autre pour que
deux de leurs semblables partagent le même inconfort mais évitent le
ridicule qui serait d'être assis sur le béton du sol grossier, aux pieds de tous,
comme des esclaves insuffisants. Les garçons n'ont pas bougé, ce n'est pas

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