Le marrane ou la confession d'un traitre

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296229068
Nombre de pages : 160
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LE MARRANE

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ARABES
Marc Gontard

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REZZOUGLeila, Apprivoiser
HADDAD! Mohamed, BEREZAK Fatiha, Le regard

l'insolence. aquarel II. du seuil.

La malédiction. Gardien

BENKERROUM-COVLET Antoinette, MOULESSEHOUL Mohamed, GHACHEM Moncef, AL HAMDANI Salah, BENSOUSSAN Albert, KOROGHLI Ammar, ZENNOU Gilles, FARES Tewfik, Cap Africa. Au-dessus Mirage Les menottes

De l'autre côté de la vil/e. de la table, à trois. au quotidien. un ciel.

Les Nuits. Empreintes de silences. de Lalla Chafia. du bon Dieu.

T AMZA Arriz, Ombres. BOUISSEF-REKAB Driss, A l'ombre KESSAS FERRUDJA, Beur's NOUZHA FASSI, Le ressac. HELLAL ABDERREZAC, Place KAROU MOHD, Les enfants NABULSI LAYLA, Terrain de la régence. de l'ogresse. Story. au pays BOURKHIS RIDHA, Un retour

vague. de la haine. voyage. de ton absence.

SADOUNI BRAHIM, Le drapeau. SEFOUANE FATIHA, L'enfant EL MOUBARAKI, Zakaria, BENSOUSSAN ALBERT, Visage premier

@ L'Harmattan,

1991

ISBN:

2-7384-0908-3

Albert BENSOUSSAN

LE MARRANE OU LA CONFESSION D'UN TRAITRE
A

roman

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A la A la A la A la tous

mémoire mémoire mémoire mémoire les miens

de Samuel, mon père d'Aïcha, ma mère de Simon, mon frère d'Alfred, mon frère qui me furent arrachés.
Yitgadal ve-Itkadash chémé raba

1

Le boomerang

des migrateurs

«

Ce n'est pas que l'on veuille être libre, Edmond Jabès

mais on y rêve»

Me revoilà au pigeonnier. A ma hune, dans ma dune. Ayant largué femmes et bagages. De larmes et langage armé. Enclos dans ma cheminée. Avec de prime abord le pincement solitaire, un ver dans le sein, l'écharde de l'angoisse. Et autour de moi l'eau saumâtre, le sable dépeigné. Est-ce ainsi la désolante ténèbre de la boîte? J'organise une clarté de bruits familiers: le ronronnement du frigo que je remets en marche, la chatoyante caresse du chauffage, et dans ma pièce de travail, un brin de France-musique. Justement Schubert en quatuor. Foule d'harmonie. J'ai disposé sur la table mes livres et dossiers, des carnets de notes, tous mes rêves ponctués, des fiches gribouillées comme au temps où je faisais une thèse. Folie de science ingrate et fallacieuse. Qui, infiniment peu de cœur pour y trouver refuge. Le drame éventuel est l'impuissance féminine, aussi bien d'Elle que de l'Autre, de Nelly ou d'Anne, à soulager mon fardeau. Lointaine et légitime, lourde et affairée, comme un boulet qui m'a suivi dans ma longue et brutale traversée de l'espace diasporique. Nelly est de même terre que mon âme, mais est-ce excusable? Je me détourne du miroir, je me déteste et m'efface. Quant à la gente damoiselle, de la table arthurienne, croyons-le pour un peu, Anne ma fille de Breizh, elle s'affaire et se démène avec de sournoises araignées. Comment éviter la suspicion, la tièdeur ? L'hiver est proche, malgré l'été dit de la saint-Michel. Sur le chemin malouin le boomerang des oiseaux migrateurs. Ils ne reviendront qu'aux beaux jours, crevant la torpeur, secouant l'engourdissement. Briseront-ils l'arc du ciel? Enfouissement de tous mes pores. Qs ensablés. Ma tête donne de la bande. Le corps, quille en l'air. 11

Bonjour la nuit! Après que maman n'est plus, rien ne peut arriver. Aucune importance à toute chose. Nulle attention. Le quotidien déferle en rouleaux silencieux. Ou peut-être fracassants - les journaux le proclament, la rumeur le répercute pfft ! Une surdité de l'âme. Une cécité des sens. Maintenant maman est morte et le monde s'efface. Ou explose, vole en éclats, déboule - bah! voter à tâtons, hurler à l'aveuglette avec les bergers et les loups. Encore que - ah oui? la terre est bleue. Vraiment? l'amour est belle. Il ment! - tant de fils pour tenir les bras, pousser à rire, grimacer à distance, avancer sur les rails ou faire un pas de menuet. Liens de pantin. Justement là - Pantin - où elle repose, son cercueil déposé sur la dalle solitaire... Où sont les autres? Où sont mes autres morts? Je ne parle pas de Semaoun qui a fait don de son corps et dont les cendres ont été noyées dans la masse du dépotoir hospitalier. Au fond de la fosse, le vide, la place de ciment inoccupée... où sont les dépouilles précédentes? Papa, le premier habitant, si fier de l'acquisition de cette maison dernière : une demeure à demeure. Frérot en second qu'on avait aligné, n'est-ce pas? à ses côtés, dans le sens longitudinal. Six places au caveau, voyez, trois fois deux corps, les morts vont par couples, assortis à la va comme je te meurs: le père et le fils, puis une nappe coulée en ciment: l'hygiène des cimetières. Vissés en bois, armés en béton. Et donc maman seule qu'on dépose au fond gris, dur et sans marbre encore pour chapeauter la tombe. Les fossoyeurs viendraient après, avec le temps, et tant pis s'il pleut, le corps est à l'abri du bois, en cercueil vissé, étanche, rien à craindre, allez. Soit. Mais alors le ciment, hein? l'hermétique, le colmaté, le bouche-trou pour l'éternité. Affaire de sûreté. Miasmes gaz bleus elfes valsant autour des dalles. Danse des suaires. Papa, frérot, le visage baigné du taleth rituel, maman embobinée en son foulard de vieille juive. Sa gorge est fragile, toux sèche, laryngite et qui parle d'avaler le moindre cachet, la mince cuillère de sirop, et voilà cou entortillé de laine et lèvres collées par le bandeau des morts qui décourage du crâne au menton les bâillements maxillaires. Clôture sévère. La voix se terre, se tue. Plus jamais conte, proverbe, parole complice. Même 12

pas de larmes. Arroser quoi? Après s'abolit. Heure nulle. Oiseau entre deux vents, i~mobile en plein vol. Par temps sec, sans sueur. Sans soleil. Si nombreux dessous. Oui, bonne table. Chez les Juifs, lorsqu'on évoque le mort, qu'on récite le kaddish avec l'assemblée des fidèles, tous en rang bien sagement alignés et l'air contrit, avec toujours l'un d'eux dont la voix s'étrangle et les autres alors forcent sur leur gorge pour camoufler ce vide et qu'il n'ait point honte, chez nous, lorsque l'endeuillé est appelé à la Tébah - cette nacelle où officie le rabbin et se déroule la Loi en son parchemin d'encre pieuse - et qu'il récite, discrètement aidé ou soufflé par le prêtre, la prière des morts, il est d'usage d'énoncer ses défunts, d'en établir la liste, de les citer dans l'ordre et le respect, et l'officiant tresse pour chacun d'eux une couronne de bénédictions: dans la nuit de ma synagogue, dans le silence recueilli du deuil, dans ce sépulcre des vivants honteux et coupables, chaque nom est sonorement clamé, comme si c'était lui, le mort, qu'on convoquait à ce kahal, à cette réunion de famille. N'oublions pas que nous appelons dans notre philologie difficile Beth ha-haïm - maison de la vie - la terre de sépulture. Tant que nous sommes là et avec assez de souffle, nous dirons et répéterons le nom de ceux qui ne sont plus, et ils seront là. Car le culte hébraïque est, par-dessus tout, affaire de mémoire. Alors que je m'enferme et m'enserre dans mon goulet intra-muros, tournant le dos à la plage, à la mer, aux frivolités estivales, poussant le goût de l'obscur silence jusqu'à m'enfoncer des boules de cire de chaque côté de la tête, je me revois, je me revis debout, ployé, fléchi au-dessus de la tombe de Frérot, furieusement fauché à la tête, démémorié d'une tumeur, lui qui un matin soudain où nous devions nous retrouver au cimetière pour l'anniversaire de la mort de papa, avait choisi d'entrer dans l'incertitude comateuse.. . Moi, maintenant, penché sur ta tombe, étroite cavité, hotte profonde, et ce qui reste de notre père tout en bas où tu descends plus vite que je n'aurais cru, serré dans les sangles des fossoyeurs, et lorsqu'un bruit sans écho, le choc des deux cercueils, libère les mains des porteurs qui tirent négligemment sur la corde et s'en retournent grassement 13

béats vers d'autres fosses à combler, moi, alors, penché sur ta tombe où chacun vient jeter sa poignée de terre en me bousculant presque, moi qui viens de me briser la gorge en récitant pour toi le kaddish des orphelins, parce que tu n'as pas d'enfant mâle et que ce rôle pieux est dévolu au plus jeune de tes frères, prière des morts que je m'entends glapir d'une voix suraiguë qui fuit les graves où couvent les sanglots, voix haut juchée guettée par la cassure, assiégée de couacs et débitant sans faiblir, malgré tout, l'absurde éloge du Créateur qui vient de te priver de ta vieillesse, voix de ma douleur furieusement vagie, ah ! que Sa gloire inonde comme les rayons d'une grâce infinie que tu contemples de ton regard de corne, que Sa splendeur est forte de toute l'intense adoration des créatures jusqu'à la moindre brindille, au plus humble fétu qui se brise entre les sarments définitivement noués de tes doigts, toi à tout jamais pareil à notre père sous toi, sec et creux, et que plus rien ne fait frémir, toi que plus rien n'émeut, toi couché dans ta caisse, vissé, à tout jamais retranché du Nom béni soitil, et toute l'assemblée dit amen, et le peuple d'Israël se disperse dans la douleur et l'abandon, moi alors, penché sur ta tombe, mais relevant les yeux, je vois au marbre noir s'inscrire ton nom et mes entrailles tressaillent comme d'une mère qui sent pousser son enfant. Jacques Benta est défunt, Jacob Bentata lui survit. Frère aimé, tu viens outretombe de retrouver ton nom. Je t'ai prêté alors cette curieuse absence, moi qui te guettais en cette odieuse salle de prières où nous allions désormais souvent nous retrouver pour psalmodier nos morts et prononcer les noms de ceux qui n'étaient plus:
«

Papa, pourquoi me suis-je éloigné de toi? t'ai-je

trahi? Jamais je ne me suis senti plus proche de toi qu'en me penchant sur la hotte ouverte où les fossoyeurs glissèrent sous les cordes ton cercueil qui pénétra de biais, la tête haute, comme pour un plongeon inversé, définitif. Une semaine plus tard, pour la prière rituelle, la dalle noire avait effacé ta présence ou scellé ton absence, au point de douter qu'il y eût quelqu'un au-dessous qui fût toi, huit jours plus tôt. Au kaddish du mois, la vie avait retrouvé sa logique niaise et son cours banal: sur la pierre verticale en lettres d'or, ton nom: Samuel Bentata, et les dates entre 14

parenthèses de la longue parenthèse de ton existence. Ce nom, ton nom n'est plus le mien, et pourtant je suis là qui récite sans trembler le kaddish des orphelins. Alors le rabbin réclamant ma présence à la tribune du Sépher-Thora appela en psalmodiant Yaacov Ben Chmoyel Bentata. On crut à l'émotion légitime. Et le shammash vint me prendre par le bras et me conduire, pétrifié, statue de sel qui fondait au feu synagogal, jusqu'à la présence

divine.

»

Je lisais tout cela sur le chapeau de feutre, la tremblante coiffure de Jacou, sur son teint pâle, cendreux, peut-être déjà miné par le ver cérébral, son assaut amnésique. Je suis Benjamin, le dernier né de Samuel et Jacob est mon frère. Fut. Ils furent tous deux et m'espèrent, sagement couchés, l'un à flanc de l'autre, dans l'ordre horizontal, au caveau à six places que notre père acheta au cimetière de Pantin pour assurer de là-haut, de là-bas, la survie de la famille. Et nos noms véritables se graveront sur la pierre pour l'éternité. Jacob qui est le seul patriarche à avoir changé de nom reçut de Dieu lui-même le don d'Israël. Mais mon frère se détourna du Seigneur de notre foi et se choisit prénom et nom en l'autre religion. J'en suis ici témoin, et entends rapporter mes pas sur l'incertain chemin. Avec amour, noyé de peine. Revivant le naufrage et lui survivant. Car il se passe qu'à trop l'aimer et lui en vouloir de sa trahison, me voici, au carrefour de ma vie, privé de père, mère et frères, orphelin absolu, détestant ce monde insane et les zélateurs de la persécution, jetant vers Dieu mes bras hargneux avec plus de désespoir, peut-être, que le supplicié de Nazareth, ou d'indifférence. Et seul entre mes deux femmes, la Juive au cœur usé, la Chrétienne aux yeux verts, la Méditerranéenne et l'Antipodique, partagé et meurtri, apprenant là aussi la mollesse et la désaffection. Nelly, Anne, ô présences, ô absence! Se pourrait-il que définitivement je ne sois plus là ?

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