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LE MERCREDI SOIR

De
112 pages
Saoudiennes d'aujourd'hui, les héroïnes ordinaires de Badriyaj al-Bishr ne vivent ni sous les tentes noires du désert, ni dans les appartements clos de la plus étrange des capitales, Riyad. Sous un quotidien morne, sous la lisse apparence d'une cité impersonnelle, le feu des rêves couve. Onze nouvelles de ce recueil sont autant de fenêtres entrouvertes sur l'intimité d'un pays méconnu.
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Le fllercredi

soir

Femmes de Riyad

Collection Ecritures Arabes dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

N°139 Leila Barakat, Les Hommes damnés de la terre sainte. N°140 Mohamed Haddadi, Les Bavures. N° 141 Albert Bensoussan, Le chant silencieux des chouettes. N°142 Tarik M. Nabi, Dent pour dent. N°143 Kerroum Achir, Nassima. N° 144 Bouthaïna Azami- Tawil, La mémoire des temps. N° 145 Lamine Benallou, Les porteurs de parole. N°146 Dounia Chara( Fatoum, la prostituée et le saint. N° 147 Habib Abdulrab, La reine étripée. N°148 Mustapha El Hachemi, L'ombre du silence. N°149 Sami AI-Sharif, Un chat écrasé en plein février. N°150 Albert Bensoussan, Le chemin des aqueducs. N° 151 Zine-Eddine Zebouchi, Les innocents. N°152 Esma Harrouch, Muràbitûn, La Ballade d'El M' zoughi. N°153 Abdelkader El Yacoubi, Les nuits doranaises. N° 154 Azzedine Bounemeur, La pacification. N° 155 Anissa Bellefqih, Yasmina et le talisman. N°156 Omar Kazi-Tani, De l'autre côté de la source. N°157 Rachid Chebli, Lafête clandestine. N°158 Mamoun Lahbabi, Dorhan. N°159 Nasser-Eddine Bekkaï Lahbil, La rupture. N°160 Fatiha Nesrine, L,a baie auxjeunesjilles. N°161 Kerroum Achir, Fazo. N°162 Nacer Achour, Dernier été. N°163 Omar Kazi-Tani, L'oiselier de lumière. N°164 Farah Angélique Mébarki, Contes et nouvelles de Palestine. N°165 Albert Bensoussan, L'échelle algérienne. N° 166 Bouthaïna Azami- Tawil, Étreintes. N°167 Abdel-Salam AI-Ujayli, Médecin de campagne en Syrie. N°168 Mohammed Taan, L'été du chirurgien, 2001.

Badriyah al-Bishr

Le 1llercredi

soir

Femmes de Riyad

Nouvelles traduites de l'arabe et présentées par Jean-Yves Gillon La traduction a été révisée par Nada al-Azhari

L'Harmattan

L~édition originale arabe a été publiée sous le même à Beyrouth, par Ddr al-adab, en 1994.

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L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0857-9 (Qc)

Préambule1 Badriyah al-Bishr est saoudienne. Ses récits, histoires simples, banales même, si Iton veut bien ne pas prendre cet adjectif en mauvaise part, nous parlent de Riyad, et dessinent de l'Arabie saoudite une image qui prend à contrepied quelques-uns des fantasmes ordinaires que nourrit ce pays2. Les personnages de ces nouvelles ne nagent pas dans une opulence ostentatoire, ne sont pas les rigides gardiens d'un ordre immémorial ni les dévots exaltés d'une religion totalitaire, ne vivent pas derrière les murs de leurs palais des orgies permanentes et désespérées, ne vont pas se ressourcer au désert. Même le traitement de "la question de la femme", si légitimement inévitable s'agissant de ce pays, sort ici des sentiers battus. L'accent n'y est pas mis sur la description classique des contraintes subies par les femmes, ce qui, par contrecoup,
1 - Les commentaires et notes sont du traducteur et n'engagent pas l'auteur. 2 - Fantasmes dont on trouvera une exemplaire collection dans le roman de la Libanaise Hanân al-Shaykh, "Femmes de sable et de myrrhe" (Actes Sud, Arles, 1992,. traduction de Maha Billacois et Brigitte Tahhan), depuis le Saoudien-bon-sauvage-à-peine-sorti-de-Ia-bédouinité, jusqu'à la-rich e-Saoud ienne-paumée-s 'éti olant-dans -son-pa lais -malgré-Iesdistractions-de-Ia-débauche. Le succès de ce roman montre la curiosité que suscite la face féminine de l'Arabie, mais son contenu prouve que l'on peut avoir passé des années dans ce pays sans aller au-delà d'une superficielle vision journalistique.

donne plus de force à ce qui en est dit ou suggéré, mais sur l'incommunication dans les couples et les frustrations qui en sont cause et conséquence, pour les hommes comme pour les femmes. En adoptant cet angle d'approche, la réflexion sur la société saoudienne gagne en subtilité et acquiert un intérêt plus universel Les femmes et les hommes de Badriyah al-Bishr appartiennent à une classe moyenne, certes plus aisée que celle de pays arabes voisins, mais pas véritablement fortunée, pas au point de dépenser sans compter. Leur quotidien est fait de préoccupations familiales, au centre desquelles sont les enfants, d'obligations professionnelles, des distractions vite épuisées que procure la consommation - acheter un nouvel objet, un nouveau jouet pour meubler quelques jours durant le vide de l'existence - d'événements prévus de longue date et vite passés - une fête familiale, un voyage - et d'ennui. D'ennui guère plus profond que celui de leurs contemporains des pays occidentaux, mais plus palpable, car le carcan des interdictions, qui enserrent ce pays comme peu d'autres, ne permet pas le recours aux moyens habituels de "tuer l'ennui", ou du moins de l'oublier: ni cinéma, ni théâtre, ni concerts, ni rencontres, ni engouement pour une nouvelle connaissance, ni jeu de la 6

séduction, ni flirts plus ou moins poussés... En définitive, les Saoudiens seraient bien peu romanesques? Il me semble qu'ils le sont pourtant, car le besoin inextinguible d'Aventure sait tourner à son avantage ce qui pensait le faire périr. Là où les seules activités légitimes sont la consommation standardisée et la démonstration, à heures fixes, d'un conformisme religieux excluant toute mystique et même toute métaphysique, la transgression embellit de ses prestiges toute pensée échappant au convenu, toute démarche violant des règles de bienséance calculées pour prévenir la moindre irruption du rêve, du désir, de l'irrationnel. Dès lors, un acte aussi peu significatif, ailleurs, que d'adresser la parole à une personne de l'autre sexe, que de laisser photographier ou filmer son visage, si l'on est une femme, est déjà rupture d'un interdit, et cette première digue rompue, rien n'empêche plus le déferlement du refoulé. Le moralisme saoudien est, à son insu, un extraordinaire dispositif à stimuler les rêves inavouables et le goût de l'intrigue. Ainsi se dessine, sous la grisaille de Riyad, ville ennuyeuse selon certains, le visage d'une ville secrète. Dans cet étonnant bal costumé permanent où hommes et femmes portent la tenue conven7

tionnelle de leur sexe, mais où les femmes seules voilent leurs traits comme au carnaval, sans doute parce qu'elles sont au centre du jeu, se nouent et se dénouent les fils d'intrigues secrètes, chacun protégeant la sienne d'autant mieux qu'elle ne comporte souvent que des péripéties rêvées (mais en est-il d'autres ?). Si la rêverie connaît un début de passage à l'acte, le téléphone en est ordinairement le seul moyen, d'où son rôle central et emblématique dans les nouvelles qu'on va lire. Encore la communication téléphonique est-elle presque immatérielle, si bien qu'elle situe d'emblée la relation dans un monde parallèle, intermédiaire entre le pur imaginaire et les réalités physiques. Saisir le téléphone, c'est entrer dans cet autre monde, dont le manque de pesanteur concrète ne réduit en rien, bien au contraire, la puissance des émotions qui y surgissent. Dès lors, ce monde et celui où l'on assume un personnage social se menacent mutuellement, à tout moment, d'une intrusion ravageuse. Si l'image que l'auteur donne de Riyad est saisissante de vérité, c'est qu'elle traduit à la fois la platitude de son quotidien et son romanesque sui generis, dont le ressort de prédilection, merveilleusement apte à éveiller le mystère, est la dissimulation des moyens d'aller vers l'autre: pensées inexprimées, échanges téléphoniques où l'on cèle son nom, billets que l'on ne signe pas, course rapide, au cœur de la nuit, des lourdes automobiles 8

sur les autoroutes urbaines désertes, glissement vif des silhouettes féminines dont les voiles exaltent la sveltesse... Les récits brefs et sans emphase de Badriyah alBishr auront-ils le même pouvoir d'évocation pour qui n'a pas connu, et somme toute aimé, cette ville? Le lecteur en jugera.

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Le jouet
Les fenêtres métalliques font de la maison une petite prison. L'air s'y transforme en bulles d'oxygène qui crèvent dès qu'elles touchent le plafond. Alors des grains de sable étouffants redescendent sur mes poumons et me font haleter sans fin. Le silence hurle dans notre maison. Les feuilles du journal claquent. Elles s'arrêtent à la page des sports. Il lit en silence. Je risque un coup d'œil rapide et je fais glisser ma veine sur le bord du journal: je sens la pulsation gémissante de mon pouls. La sonnerie du téléphone brise le silence. Mes doigts frémissent. Ma main voudrait répondre à ce correspondant interdit. Mais quand il est, lui, à la maison, ce serait un crime que de seulement essayer. Les yeux de mon mari se tournent vers le téléphone. Il perçoit la sonnerie. Son bras est long, très long. Sa main saisit le corps du récepteur. Sa voix est enrouée tant il est resté longtemps silencieux. Il lance "allô" une première fois, puis encore, en criant violemment: "allô! allô!!". Le récepteur heurte l'appareil et pleure dans ma poitrine. Il a plié le journal, puis il s'est levé. Il s'est dirigé vers le portemanteau où son keffieh3 est
3 - Le terme "keffieh'~ pour désigner le voile de tête, souvent à carreaux rouges et blancs, que portent les hommes saoudiens, (suite pa~e 12)