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Le monde arabe dans les albums de Tintin

De
210 pages
Hergé est un auteur fasciné par l'aventure exotique, qui projette sa vision influencée par l'orientalisme sur des contrées qu'il n'a jamais connues. L'image qu'il donne de son Orient imaginaire dérive de sa conception du monde, marquée par une personnalité complexe et évolutive, son milieu catholique et traditionaliste et l'époque coloniale, durant laquelle il a composé les aventures arabes de son héros. Cette édition revue et augmentée apporte de nouveaux éclairages et de nombreuses précisions ; elle analyse notamment quelle place occupe l'Orient arabe dans l'évolution psychologique d'Hergé.
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Louis Blin
Le monde arabe dans les albums de Tintin Seconde édition revue et augmentée
Préface d’Henry Laurens Professeur au Collège de France
Du même auteur
Un administrateur colonial au cœur de l’Islam (avec Luc Chantre et Philippe Pétriat) Publication de l’Université de Provence, 2016
Alexandrie et la Méditerranée. Entre histoire et mémoire (dir., avec Caroline Gaultier-Kurhan)Paris, Maisonneuve et Larose, 2006
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L’Algérie, du Sahara au Sahel.Route transsaharienne, économie pétrolière et construction de l’EtatParis, L’Harmattan, 1990
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-09863-0 EAN : 9782343098630
Préface
Comme on le sait, Malraux dansLes chênes qu'on abat rapporte cette boutade du général de Gaulle : "Au fond, vous savez, mon seul rival international, c'est Tintin ! Nous sommes les petits qui ne se laissons pas avoir par les grands. On ne s'en aperçoit pas à cause de ma taille..."
Une autre anecdote, souvent rapportée sans indication de provenance, mentionne une conversation de table en 1958 entre le général et madame Salan en 1958. De Gaulle lui aurait demandé ce qu’elle lisait : « Spirou et Tintin, mon général » et en réponse il aurait dit : « Tintin, je veux bien, mais qu’est-ce que vous lui trouvez à Spirou ? »
Cela démontre d’abord que de Gaulle était plutôt insensible à l’humour et au génie animalier de Franquin, qui, il est vrai n’avait pas alors atteint sa pleine maturité, et qu’au contraire, du vivant même de Hergé, Tintin avait atteint, au moins en Europe, un immense succès avec la vente de plusieurs dizaines de millions d’albums. Pourtant, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la première publication de Tintin, en décembre 1978, Hergé se prêtait à l’exercice de faire parler Tintin de son père, c’est-à-dire
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1 d’Hergé lui-même . Sa naissance était due au hasard d’une commande d’éditeur de presse :
« Pour lui c'était vraiment sans importance, ce n'était pas un événement capital, et il ne pensait pas que j'existerais plus de six mois. Hergé se destinait au journalisme et à la photographie et c'est pourquoi il a fait de moi un reporter. A l'époque l'archétype du journaliste, c'était quelqu'un s'embarquant sur un grand paquebot à destination de l'Asie, le journaliste c'était un grand voyageur, c'était Albert Londres ou Joseph Kessel et mon père a voulu que je sois un peu leur sosie rêvé. Mais pour lui mon existence n'avait pas plus d'importance qu'un rêve et jamais, au début, il n'a pensé qu'il vivrait de mes aventures. Je suis né comme on fait une blague entre copains oubliée le lendemain. Et ce n'est que quatre ou cinq ans après ma naissance que mon père m'a vraiment pris "au sérieux" si j'ose dire. »
C’est seulement à la fin des années 1940, à l’occasion de la première publication des albums couleur et du journal portant son nom, que Tintin a été diffusé en dehors de la Belgique et a commencé sa carrière internationale.
Si Tintin est un grand reporter sur le modèle d’Albert Londres et de Joseph Kessel, il est aussi un boy scout de quatorze ans. En un demi-siècle de publication, il a pris trois ans de plus. Il se définit ainsi :
« Je suis un journaliste qui a l'esprit boy-scout. Avoir l'esprit boy-scout, c'est avoir une certaine curiosité pour la vie, la nature, les animaux et les êtres humains ; c'est aussi un certain sens de la débrouillardise ; et c'est enfin une certaine fidélité dans l'amitié. Tout cela est peut-être un peu naïf, mais c'est ainsi et je ne le regrette pas. » 1 http://www.lexpress.fr/culture/livre/tintin-s-explique_479047.html.
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Toujours selon le personnage, le voyage et l’exotisme sont les dimensions complémentaires du reportage et du scoutisme :
« Ce qui compte pour moi, c'est l'exotisme. Et la France ce n'est pas l'exotisme, même s'il est vrai qu'on peut trouver de l'exotisme partout, par exemple dans certains quartiers de Bruxelles. Mais, d'une manière générale, ce qui était important pour moi et pour mon père, c'était le voyage : toujours cet esprit de reportage d'un Joseph Kessel ou d'un Albert Londres partant au bout du monde pour voir ce qui s'y passe. »
Il est même encore plus affirmatif, ce qui compte est le voyage en soi et non l’arrivée.
Dans cette auto-analyse, Tintin se montre particulièrement subtil dans l’interprétation à faire du voyage, qui est à la fois décor extérieur et démarche intérieure :
« Peut-être. Mon père pense que la précision du décor donne beaucoup plus de crédibilité aux personnages et qu'ils prennent d'autant plus de poids et d'épaisseur que les engins qu'ils utilisent ou les pays qu'ils visitent sont proches de la réalité. Et j'ajouterai un point important : pour que mon père lui-même croie à mes histoires et à mes aventures, il faut qu'il m'entoure d'un maximum de crédibilité. Mon père s'est servi de moi découvrant le monde pour se découvrir lui-même. »
Dans cet entretien, Tintin remarque que son succès repose sur le fait que s’il a été lu au départ par des enfants, ce sont ces derniers devenus adultes qui continuent à le lire. Il surestime d’ailleurs l’âge de ses premiers lecteurs, qu’il pense être le même que celui de Tintin.
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Comme beaucoup de maîtres de la bande dessinée de sa génération, pour Hergé le voyage est essentiellement documentaire. Il décrit des parties du monde dans lesquelles il ne s’est jamais rendu. S’il lui arrive de s’appuyer sur une documentation, il ne cherche pas l’exactitude des lieux (surtout dans les premiers albums), il les invente selon ce que son imagination les lui représente.
Il en ressort une grande différence dans ses diverses œuvres.Tintin en Amériques’inspire beaucoup desScènes de la vie futurede Georges Duhamel et au-delà de tout le courant anti-techniciste de la pensée européenne de l’époque.Le Lotus bleumontre un grand souci de réalisme et d’information qui tourne au militantisme politique.
Il n’en est rien des relations entre Tintin et les Arabes, sujet de ce livre. Louis Blin s’appuie sur une érudition impressionnante qui passe par la comparaison des différentes versions des albums de Hergé, qui a régulièrement redessiné et modifié le récit en fonction en particulier des demandes de ses éditeurs. Il démontre avec brio le véritable jeu de piste que représente l’enchevêtrement des codes à déchiffrer et des mystères à élucider, en dépit de l’apparente simplicité de la ligne dite claire qui définit l’œuvre. Certes on a bien ici une vision assez paternaliste qui est celle de l’époque coloniale, temps de la formation d’Hergé, mais ses personnages arabes ont une profonde humanité. On appréciera en particulier l’analyse duCrabe aux pinces d’or comme protestation contre l’occupation nazie de la Belgique. Surtout, la force de cette recherche réside dans la reconstitution de la démarche intérieure d’Hergé qui, allant chercher une renaissance en Orient au début de son entreprise, se trouve finalement amené à faire une satire
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grinçante de l’Occident dans sa dernière œuvre, restée inachevée.
À la veille de la seconde guerre mondiale, Hergé invente le « pays de l’or noir ». Il est probablement l’un des premiers à utiliser cette expression pour désigner l’Orient arabe qui était encore dans les années 1930 une zone de production relativement marginale. Dans la dernière aventure posthume de Tintin, on est à l’époque des chocs pétroliers et des pétrodollars. Même si on est de bout en bout dans la pure fiction et dans les méandres du voyage intérieur d’Hergé, on ne peut qu’être impressionné par le raccourci historique : ceux qui étaient sous la tente dans les années 1930 veulent maintenant constituer chez eux un grand musée d’art occidental.
L’exotisme d’Hergé nous paraît maintenant lointain, même s’il a façonné l’imaginaire de plusieurs générations e d’enfants dans la seconde moitié du XIX siècle. Pourtant, la prégnance de son œuvre reste toujours aussi forte, aussi énigmatique. Elle est maintenant une passion d’adultes. Les études savantes sur son œuvre surprenaient Hergé, qui affectait de voir en elle un amusement. Sans doute ne voulait-il pas savoir ce qu’elle révélait sur lui-même.
Ce livre de Louis Blin est une contribution importante à la tintinologie due à un grand tintinophile qui, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs, se livre au décryptage tout aussi bien de son exotisme apparent que de l’aventure intérieure qu’elle représente. C’est aussi, par son sujet, une e approche des années essentielles du XX siècle. Il faut en remercier l’auteur.
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Préface d’Henry Laurens Professeur au Collège de France