Le monde inverti

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"J'avais atteint l'âge de mille kilomètres. De l'autre côté de la porte, les membres de la guilde des Topographes du Futur s'assemblaient pour la cérémonie qui ferait de moi un apprenti. Au-delà de l'impatience et de l'appréhension de l'instant, en quelques minutes allait se jouer ma vie."
Helward Mann est l'un des habitants de la cité Terre, une mégapole progressant sur le sol inconnu d'une planète effrayante. Il ne sait rien de l'extérieur et doit maintenant jurer qu'il ne révélera jamais ce qu'il y découvrira. Mais le long des rails qui mènent à l'optimum, Helward découvrira un monde dominé par le chaos et la barbarie, des paysages déformés par l'hyperbole du soleil.
C'est avec ce roman, où se mêlent sense of wonder et spéculations scientifiques, que Christopher Priest s'imposa en 1974 comme l'un des plus talentueux auteurs de la science-fiction britannique.
Publié le : vendredi 1 mai 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072457784
Nombre de pages : 400
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couverture
 

Christopher Priest

 

 

Le monde

inverti

 

 

Traduit de l’anglais

par Bruno Martin

 

 

Gallimard

 

Né en 1943, Christopher Priest est connu dans le monde entier pour son roman Le monde inverti. Considéré comme l’un des écrivains les plus fins et les plus intéressants du genre, il partage avec Philip K. Dick la volonté d’explorer l’envers du décor, de questionner en permanence notre perception de la réalité.

Christopher Priest a reçu le prix de la British Science Fiction Association pour Les extrêmes et le World Fantasy Award pour Le Prestige, tous deux parus dans la collection « Lunes d’encres » aux Éditions Denoël.

 

À ma mère et à mon père

PREMIÈRE PARTIE

1

 

J’avais atteint l’âge de mille kilomètres. De l’autre côté de la porte, les membres de la guilde se rassemblaient pour la cérémonie qui ferait de moi un apprenti. Moment d’impatience et d’appréhension ; en quelques minutes allait se concentrer tout ce qui avait été ma vie jusqu’alors.

Mon père était membre d’une guilde ; je n’avais jamais connu sa vie que d’une certaine distance — elle me semblait passionnante, chargée de sens, de solennité et de responsabilités. Il ne me parlait jamais de son existence ni de son travail, mais son uniforme, son allure lointaine et ses fréquentes absences de la ville laissaient entendre qu’il se consacrait à des activités de la plus haute importance.

Dans quelques minutes, la perspective d’une vie semblable s’ouvrirait devant moi. C’était un honneur et une prise de responsabilités tels qu’aucun garçon élevé entre les murs trop étroits de la crèche ne pouvait échapper à l’émotion qu’éveillait cette étape capitale.

La crèche même occupait un petit bâtiment, exactement au sud de la cité. Elle était presque entièrement entourée de murs : un terrier complexe de couloirs, de chambres et de salles. Impossible d’accéder au reste de la ville sinon par une unique porte, fermée en temps normal ; nous ne pouvions faire d’exercice que dans le petit gymnase et dans la minuscule cour à ciel ouvert, entourée de hautes murailles sur les quatre côtés.

Comme les autres enfants, on m’avait confié aux bons soins des administrateurs de la crèche peu après ma naissance et je ne connaissais pas d’autre monde. Je n’avais nul souvenir de ma mère, qui avait quitté la ville peu après m’avoir donné le jour.

Ce fut une expérience certes monotone, mais nullement malheureuse. Je m’étais fait quelques bons amis, et l’un d’eux — un jeune garçon de quelques kilomètres plus âgé que moi, Gelman Jase — était devenu apprenti-membre de la guilde peu de temps avant moi. J’étais impatient de revoir Jase. Je ne l’avais rencontré qu’une fois depuis qu’il avait atteint l’âge de la majorité, quand il était revenu pour une courte visite à la crèche, et déjà il singeait l’attitude un peu affairée des membres. Je n’avais rien appris de lui. Maintenant que j’allais à mon tour devenir apprenti, il me semblait qu’il aurait beaucoup à me dire.

L’administrateur revint dans l’antichambre où je me trouvais.

« Ils sont prêts, me dit-il. Vous rappelez-vous bien ce que vous avez à faire ?

— Oui.

— Alors, bonne chance. »

Je m’aperçus que je tremblais et que mes mains étaient moites. L’administrateur qui m’avait amené de la crèche le matin même me sourit d’un air encourageant. Il croyait comprendre les affres par lesquelles je passais ; en réalité il n’en devinait que la moitié.

D’autres cérémonies m’attendaient après celle des guildes. Mon père m’avait informé de ses arrangements pour mon mariage. J’avais accueilli la nouvelle avec calme car je savais que les membres des guildes devaient se marier tôt ; de plus, je connaissais déjà la jeune fille choisie. Elle s’appelait Victoria Lerouex et nous avions grandi ensemble à la crèche. Je ne l’avais guère fréquentée — il n’y avait pas beaucoup de filles dans la crèche et elles avaient tendance à rester entre elles, formant un petit groupe hermétiquement clos — mais nous n’étions pas tout à fait des étrangers l’un pour l’autre. Malgré cela, le mariage restait pour moi une perspective nouvelle, et je n’avais guère eu le temps de m’y préparer.

L’administrateur consulta la pendule.

« Eh bien, Helward, c’est l’heure. »

Nous échangeâmes une brève poignée de main et il ouvrit la porte. Il entra dans la grande salle, laissant la porte béante. Par l’embrasure, je distinguai plusieurs membres de la guilde, debout sur le plancher. Les plafonniers étaient allumés.

L’administrateur s’immobilisa à peu de distance du seuil.

« Monseigneur Navigateur, je demande audience.

— Déclinez votre identité. » Une voix lointaine. De ma position dans l’antichambre je ne voyais pas la personne qui parlait.

« Je suis l’Administrateur Intérieur Bruch. Sur l’ordre de l’administrateur en chef, j’ai convoqué le nommé Helward Mann, qui désire entrer en apprentissage dans une guilde du premier ordre.

— Je vous reconnais, Bruch. Vous pouvez introduire l’apprenti. »

Bruch se tourna vers moi, conformément à nos répétitions. Je m’avançai dans la salle. Au centre se dressait une petite barre, derrière laquelle j’allai me placer.

Je me tournai vers l’estrade.

Sous l’éclat concentré des projecteurs, un homme d’âge mûr était assis dans un fauteuil à haut dossier. Il portait une cape noire, rehaussée d’un cercle blanc brodé sur la poitrine. De part et d’autre siégeaient trois hommes, dont la cape s’ornait d’une écharpe de couleur différente. Rassemblés sur la plate-forme principale de la salle, se tenaient plusieurs autres hommes et quelques femmes. Mon père se trouvait parmi eux.

Tout le monde me regardait et je sentis grandir ma nervosité. Mon esprit se vida et j’oubliai en un instant toutes les répétitions méticuleuses que Bruch m’avait imposées.

Dans le silence qui suivit mon entrée, je gardai les yeux fixés droit devant moi, sur l’homme assis au centre de l’estrade. C’était la première fois que je voyais — sans parler d’approcher — un Navigateur. Dans mon entourage immédiat à la crèche, on avait parfois mentionné de tels hommes sur un ton déférent, parfois, pour les moins respectueux, d’un air moqueur, mais toujours avec une crainte sous-jacente envers ces personnages presque légendaires. Qu’il y en eût un présent en ce lieu soulignait encore la solennité de la cérémonie. Ma première pensée fut que j’aurais une fameuse histoire à raconter à mes camarades... puis je me rappelai qu’à compter de ce jour, rien ne serait plus comme avant.

Bruch avait fait quelques pas pour se tenir face à moi.

« Êtes-vous Helward Mann, monsieur ?

— Oui.

— Quel âge avez-vous atteint, monsieur ?

— Mille kilomètres.

— Êtes-vous conscient de la signification de cet âge ?

— Je devrai assumer les responsabilités d’un adulte.

— De quelle façon pourrez-vous assumer au mieux ces responsabilités, monsieur ?

— Je souhaite entrer en apprentissage dans la guilde du premier ordre que j’aurai choisi.

— Avez-vous fait votre choix, monsieur ?

— Oui. »

Bruch se tourna pour s’adresser à l’estrade. Il répéta à l’assemblée la teneur de mes réponses, bien qu’à l’évidence elle fût en mesure d’entendre clairement mes déclarations.

« Quelqu’un désire-t-il questionner l’apprenti ? » demanda le Navigateur aux autres hommes placés sur l’estrade.

Personne ne répondit.

« Très bien. » Le Navigateur se leva. « Avancez, Helward Mann, et tenez-vous de façon à ce que je vous voie bien. »

Bruch s’écarta. Je quittai la barre et marchai jusqu’à un petit rond de plastique blanc encastré dans le tapis. Je m’immobilisai, les pieds à l’intérieur du cercle. On m’examina durant quelques secondes en silence.

Puis le Navigateur se tourna vers l’un de ses assesseurs.

« Les parrains sont-ils présents ?

— Oui, Monseigneur.

— Très bien. Comme il s’agit d’une affaire de guilde, nous devons exclure toute personne n’en faisant pas partie. »

Le Navigateur se rassit et l’homme placé juste à sa droite se leva à son tour.

« Y a-t-il ici quelqu’un qui n’ait pas rang dans le premier ordre ? Si tel est le cas, qu’il veuille bien se retirer. »

Un peu en arrière de moi, et sur le côté, je vis Bruch s’incliner légèrement vers l’estrade. Puis il quitta la salle. Il ne fut pas le seul. La moitié environ du groupe rassemblé sur le plancher principal sortit, par l’une ou l’autre des portes. Le reste de l’assistance se tourna vers moi.

« Reconnaissons-nous ici des étrangers ? » demanda l’homme sur l’estrade. (Silence). « Apprenti Helward, vous voici à présent dans la compagnie exclusive de membres d’une guilde du premier ordre. Les assemblées de cette sorte ne sont guère fréquentes dans la ville et vous devez vous comporter avec tout le respect qu’elles exigent. Nous sommes ici en votre honneur. Quand vous aurez terminé votre période d’apprentissage, vous serez l’égal de ces gens et lié tout comme eux par les règles de la guilde. Est-ce bien compris ?

— Oui, monsieur.

— Vous avez choisi la guilde dans laquelle vous désirez entrer. Veuillez je vous prie la nommer de façon à ce que tous l’entendent.

— Je voudrais devenir Topographe du Futur, dis-je.

— Très bien. La proposition est acceptable. Je suis le Topographe du Futur Clausewitz, votre chef de guilde. Vous voyez autour de vous d’autres Topographes du Futur ainsi que les représentants des autres guildes du premier ordre. Ici sur l’estrade sont réunis les chefs des guildes du premier ordre. Au centre, nous sommes honorés de la présence du Seigneur Navigateur Olsson. »

Selon les instructions que m’avait données Bruch, je m’inclinai profondément devant le Navigateur. Ce salut constituait d’ailleurs tout ce dont je me rappelais de ses leçons : il m’avait confié ne rien savoir des détails de cette partie de la cérémonie, sinon que je devrais manifester le respect approprié envers le Navigateur quand je lui serais présenté officiellement.

« Avons-nous un parrain pour l’apprenti ?

— Monsieur, je souhaiterais le parrainer. » C’était mon père qui parlait.

« Le Topographe du Futur Mann offre son parrainage. Avons-nous un second parrain ?

— Monsieur, j’offre mon parrainage.

— Le Pontonnier Lerouex est parrain. Entendons-nous des objections ? »

Un long silence s’établit. Par deux fois encore, Clausewitz s’enquit des objections possibles, mais personne n’en souleva contre moi.

« Il en est comme il doit être, dit Clausewitz. Helward Mann, je vous offre à présent de prêter le serment d’une guilde du premier ordre. Vous pouvez encore — même à ce stade avancé — refuser de le prononcer. Si toutefois vous prêtez le serment, il vous liera pour le reste de votre vie dans la ville. Toute rupture du serment est punie de mort. Est-ce parfaitement clair dans votre esprit ? »

J’étais stupéfait. Rien de ce que l’on m’avait raconté — mon père, Jase ou même Bruch — ne m’avait préparé à cela. Peut-être Bruch n’était-il pas au courant... mais mon père m’aurait certainement averti.

« Eh bien ?

— Dois-je prendre ma décision dès maintenant, monsieur ?

— Oui. »

Il était parfaitement évident que je n’aurais pas connaissance du serment avant de m’être décidé. Son contenu jouait sans nul doute un rôle central dans le secret qui entourait le travail des guildes. Je sentais que je n’avais guère le choix. Je m’étais beaucoup trop avancé et déjà je sentais s’exercer sur moi les pressions du système. Aller jusque-là — parrainage et acceptation — puis refuser de prêter serment, c’était impossible, du moins me le semblait-il à ce moment.

« Je prêterai serment, monsieur. »

Clausewitz descendit de l’estrade, vint vers moi et me tendit un carré de carton blanc.

« Lisez ceci à haute et intelligible voix, me dit-il. Vous pouvez tout d’abord le parcourir pour vous-même, si vous préférez, mais dans ce cas, vous serez instantanément lié par la connaissance de ce texte. »

J’inclinai la tête pour montrer que je comprenais, puis il regagna l’estrade. Le Navigateur se leva. Je lus en silence le serment, me familiarisant avec le sens des phrases.

Je me retournai vers l’estrade, conscient de l’attention que me portait l’assistance et particulièrement mon père.

« Moi, Helward Mann, adulte responsable et citoyen de la Terre, je jure solennellement :

« qu’en ma qualité d’apprenti de la guilde des Topographes du Futur, je m’acquitterai de toutes tâches qui me seront confiées, et en toute diligence ;

« que je placerai la sécurité de la Cité Terre au-dessus de toute autre préoccupation ;

« que je ne discuterai des affaires de ma guilde ou des autres guildes du premier ordre avec nulle personne qui ne soit elle-même accréditée, comme apprenti assermenté ou membre d’une guilde du premier ordre ;

« que tout ce que je pourrai voir ou connaître du monde hors la Cité Terre sera considéré par moi comme affaire de sécurité relevant des guildes ;

« qu’étant accepté comme membre de plein droit de la guilde, je m’instruirai de la teneur du document appelé Directive de Destaine, que je m’imposerai comme un devoir de me conformer à ses instructions, et qu’en outre je transmettrai les connaissances ainsi acquises aux générations futures de membres de la guilde ;

« que la passation du présent serment sera considérée comme affaire de sécurité de la guilde.

« Tout ceci dûment juré en toute conscience que la transgression d’une seule de ces clauses me conduira à une mort immédiate des mains de mes camarades de la guilde. »

 

Je levai les yeux vers Clausewitz en finissant de parler. Le seul fait de lire ces phrases m’emplissait d’une impatience que j’avais du mal à contenir. Hors la cité... Cela signifiait que je quitterais la ville, pour m’aventurer en qualité d’apprenti dans des régions jusqu’alors interdites et qui le resteraient pour la plupart des habitants. La crèche était toujours pleine de rumeurs concernant le monde extérieur et j’avais déjà échafaudé quantité d’hypothèses à ce sujet. J’étais suffisamment raisonnable pour me rendre compte que la réalité n’égalerait jamais l’extravagance de ces rumeurs ; mais la perspective de sortir n’en restait pas moins à la fois éblouissante et effrayante. Le manteau de mystère dont s’entouraient les membres des guildes laissait entendre qu’il existait quelque chose de terrible au-delà des murs de la cité... si terrible que la peine de mort était le prix à payer pour en révéler la nature.

Clausewitz me dit : « Venez sur l’estrade, Apprenti Mann. »

Je m’avançai puis escaladai les quatre marches qui y menaient. Clausewitz m’accueillit en me serrant la main. Il me reprit la carte du serment. On me présenta d’abord au Navigateur qui prononça quelques paroles aimables, puis aux autres chefs de guilde. Clausewitz ne me donna pas seulement leurs noms, mais aussi leurs titres, dont certains ne me disaient absolument rien. Je commençais à me sentir écrasé sous le poids de tous ces renseignements. En quelques instants, j’en apprenais davantage que durant toute ma vie à la crèche.

Il y avait six guildes du premier ordre. Outre la guilde de Clausewitz, celle des Topographes du Futur, il y avait une guilde chargée de la Traction, une autre pour la Pose des Voies et une autre pour la Construction des Ponts. On m’informa que ces guildes étaient avant tout responsables de la survie de la cité. Deux autres guildes leur prêtaient assistance : la Milice et les Échanges. Tout cela était nouveau pour moi, mais je me rappelais à présent que mon père avait parfois fait allusion à des hommes qui portaient comme titre le nom de leur guilde. J’avais par exemple entendu parler des Bâtisseurs de Ponts, mais jusqu’à cette cérémonie je n’avais pas imaginé que la construction d’un pont fût un événement auréolé de rites et de mystères. En quoi un pont était-il indispensable à la survie de la cité ? Pourquoi une milice était-elle nécessaire ?

Et, en fait, qu’était donc le Futur ?

 

Clausewitz me présenta les membres de la guilde du Futur, parmi lesquels figurait bien entendu mon père. Trois seulement étaient présents ; les autres, me dit-on, étaient loin de la ville. Une fois les présentations terminées, je m’entretins avec les membres des autres guildes. Il y avait là au moins un représentant de toutes celles du premier ordre. Je prenais peu à peu conscience du temps et des ressources consacrées au travail des guildes hors de la cité : à de multiples reprises, l’un des membres s’excusait d’être seul représentant de sa guilde. Les autres étaient loin de la ville.

Au cours de ces conversations, un fait insolite me frappa. Je l’avais déjà remarqué auparavant, mais sans y prêter attention. Mon père et les quelques membres de la guilde du Futur semblaient beaucoup plus âgés que les autres. Clausewitz lui-même était bien découplé, magnifique sous sa cape, mais ses cheveux clairsemés et les rides de son visage trahissaient un âge avancé, que j’évaluai à environ quatre mille kilomètres. Mon père, que je voyais maintenant en compagnie d’hommes de sa génération, me paraissait également remarquablement vieux. Son âge était voisin de celui de Clausewitz, et pourtant la logique l’infirmait. Cela signifiait que mon père aurait eu environ deux mille neuf cents kilomètres à ma naissance, or je savais déjà qu’il était de tradition dans la ville de procréer aussi vite que possible après la majorité.

Les autres membres des guildes étaient beaucoup plus jeunes. Certains n’avaient de toute évidence que quelques kilomètres de plus que moi — c’était là un fait encourageant. Dès lors que j’étais entré dans le monde des adultes, je souhaitais en terminer au plus vite avec mon apprentissage. La période d’apprentissage n’avait manifestement pas de durée fixée. Si, comme me l’avait affirmé Bruch, la position que l’on occupait dans la ville était fondée sur les aptitudes personnelles, alors, avec de l’application, je pourrais devenir membre de plein droit de la guilde en un temps relativement court.

Une personne manquait, dont j’aurais apprécié la présence. C’était Jase.

Je m’enquis de lui auprès d’un membre de la Traction.

« Gelman Jase ? répéta-t-il. Je crois qu’il s’est absenté de la ville.

— N’aurait-il pas pu revenir pour l’occasion ? fis-je. Nous partagions une chambre, à la crèche.

— Jase restera absent pendant bien des kilomètres à venir.

— Où est-il ? »

L’homme se contenta de sourire, à ma grande fureur... Dès lors que j’avais prêté serment, il pouvait certainement me répondre.

Plus tard, je constatai qu’il n’y avait pas d’apprentis dans l’assemblée. Étaient-ils tous hors de la ville ? Dans ce cas, cela signifiait que je pourrais moi-même sortir très bientôt.

Après quelques minutes de discussions, Clausewitz réclama notre attention.

« Je propose de rappeler les administrateurs, dit-il. Y a-t-il des objections ? »

L’assemblée dans son ensemble émit un murmure d’approbation.

« En ce cas, reprit Clausewitz, je tiens à rappeler à notre apprenti qu’il s’agit là de la première occasion en laquelle il est lié par son serment ; il en rencontrera beaucoup d’autres. »

Clausewitz descendit de l’estrade tandis que deux ou trois membres ouvraient les portes de la salle. Lentement, les autres personnes revinrent pour la fin de la cérémonie. L’atmosphère s’était maintenant considérablement allégée. Des rires fusèrent tandis que la salle s’emplissait, et je remarquai que l’on dressait une grande table dans le fond du hall. Les administrateurs ne paraissaient éprouver aucune rancœur d’avoir été exclus d’une partie de la cérémonie. La chose devait être assez fréquente pour qu’on n’y prêtât plus attention, mais je me demandai brièvement jusqu’à quel point tous ces gens avaient deviné ce qui se passait. Quand le secret existe ouvertement, comme c’était le cas, il est ouvert à toutes les spéculations. Aucun système de sécurité ne pouvait se montrer assez étanche pour que le seul fait de renvoyer les gens d’une salle lors d’une passation de serment suffît à les maintenir dans l’ignorance. À ma connaissance il n’y avait pas de gardes aux portes. Comment empêcher quelqu’un d’écouter aux portes pendant que je lisais le serment ?

J’eus peu de temps à consacrer à ces réflexions car la pièce s’emplissait d’activité. Les gens se parlaient avec animation et il y avait beaucoup de bruit tandis que l’on couvrait la table de grandes assiettes de nourriture et de nombreuses boissons. Mon père me conduisit de groupe en groupe et me présenta à tant de personnes que je fus bientôt incapable de me rappeler leurs noms et leurs titres.

« Ne devrais-tu pas me présenter aux parents de Victoria ? lui demandai-je, en apercevant le Bâtisseur de Ponts Lerouex debout à l’écart avec une administratrice que je présumai être sa femme.

— Non... cela viendra plus tard. » Il m’entraîna et les poignées de main se succédèrent.

Je me demandais où était Victoria ; à présent que la cérémonie officielle était terminée, il fallait certainement annoncer nos fiançailles. J’étais maintenant impatient de la voir, en partie par simple curiosité, mais aussi parce que je me sentais perdu parmi ces gens plus âgés et plus expérimentés que moi. Au moins Victoria était-elle de ma génération. Elle aussi venait de la crèche ; elle avait eu les mêmes fréquentations que moi et nous étions d’âge voisin. Dans cette salle pleine de membres des guildes, sa présence m’aurait opportunément rappelé ce que je laissais derrière moi. J’avais franchi un pas capital vers l’âge adulte, cela me suffisait pour un jour.

Le temps passait. Je n’avais pas mangé depuis que Bruch m’avait réveillé et la vue des aliments me rappelait combien j’avais faim. Mon attention se détournait des aspects mondains de la cérémonie. C’en était trop à la fois. Pendant une demi-heure encore, je dus suivre mon père et bavarder sans grand enthousiasme avec les gens qu’on me présentait. J’aurais vraiment apprécié quelques instants de solitude, pour réfléchir à tout ce que j’avais appris.

Finalement mon père me laissa avec un groupe d’administrateurs des synthétiques (j’appris qu’ils étaient responsables de la production de tous les aliments synthétiques et des matières organiques utilisées dans la ville) et je le vis s’avancer vers Lerouex. Ils échangèrent quelques mots et Lerouex approuva de la tête.

Au bout d’un instant mon père revint et m’entraîna sur le côté.

« Attends ici, Helward, dit-il. Je vais annoncer tes fiançailles. Quand Victoria entrera dans la salle, viens me rejoindre. »

Il partit en hâte et parla à Clausewitz. Le Navigateur regagna son siège sur l’estrade.

« Membres des guildes et administrateurs ! cria Clausewitz en couvrant le brouhaha des conversations. Nous avons encore une nouvelle à vous annoncer. Il s’agit des fiançailles de l’apprenti Mann avec la fille du Bâtisseur de Ponts Lerouex. Topographe du Futur Mann, aimeriez-vous prendre la parole ? »

Mon père alla se placer à un bout de la salle et se tourna vers l’estrade. D’un débit trop rapide, il parla un peu de moi. Après tous les événements de la matinée, cela accrut encore ma confusion. Mal à l’aise quand nous étions ensemble, mon père et moi n’avions jamais été aussi proches qu’il le laissait entendre. Je voulais l’interrompre, je voulais quitter la pièce jusqu’à la fin de son discours, mais j’étais toujours le centre d’intérêt de la foule. Je me demandai si les membres des guildes soupçonnaient à quel point j’étais étranger à leur penchant pour les cérémonies et autres solennités.

Mon père se tut, à mon grand soulagement, mais resta devant l’estrade. D’un autre coin du hall, Lerouex manifesta son intention de présenter sa fille. Une porte s’ouvrit et Victoria fit son entrée, au bras de sa mère.

Comme mon père me l’avait ordonné, je le rejoignis. Il me serra la main. Lerouex embrassa Victoria. Mon père l’embrassa à son tour et lui offrit une bague. Un autre discours. Enfin, je fus présenté à la jeune fille. Nous n’eûmes pas une chance de nous parler.

Les festivités se poursuivirent.

2

 

On me donna une clé de la crèche en me disant que je pourrais continuer à occuper ma cabine en attendant la libération d’un logement dans les quartiers de la guilde. On me rappela une fois de plus mon serment. J’allai directement me coucher et dormir.

Je fus éveillé de bonne heure par un des membres de la guilde dont j’avais fait la connaissance la veille. C’était le Futur Denton. Il attendit que j’eusse revêtu mon uniforme neuf d’apprenti, puis m’entraîna hors de la crèche. Nous ne prîmes pas le même chemin qu’avec Bruch, la veille ; il me guida par une succession d’escaliers. La ville était silencieuse. En passant devant une horloge, je constatai qu’il était encore très tôt, à peine plus de trois heures et demie du matin. Les couloirs étaient déserts et la plupart des plafonniers étaient en veilleuse.

Nous finîmes par emprunter un escalier en spirale aboutissant à une épaisse porte d’acier. Futur Denton prit une lampe de poche et l’éclaira. Il y avait deux serrures ; il ouvrit et me fit signe de passer devant lui.

Je sortis dans le froid et la nuit, tous deux si intenses qu’ils me causèrent un choc proprement physique. Denton referma la porte à clé. Quand il promena autour de lui le faisceau de sa lampe de poche, je constatai que nous nous trouvions sur une petite plate-forme entourée d’un garde-fou d’environ un mètre de haut. Une fois au bord de la plate-forme, Denton éteignit sa lampe et l’obscurité devint totale.

« Où sommes-nous ? demandai-je.

— Ne parlez pas. Attendez... et continuez à observer. »

Je ne voyais absolument rien. Mes yeux, encore habitués à la clarté relative des couloirs, me jouaient des tours, me suggérant des formes colorées autour de moi ; mais au bout d’un moment, ces visions disparurent. Les ténèbres n’étaient pas ma préoccupation première ; déjà le mouvement de l’air froid autour de moi me glaçait et me faisait trembler. L’acier de la main courante me faisait l’impression d’un javelot de glace. Je bougeais les mains pour soulager mon inconfort. Impossible de lâcher prise, cependant. Jamais encore je ne m’étais trouvé aussi isolé de ce que je connaissais, jamais encore je n’avais subi un tel déferlement de nouveautés. Mon corps entier se contractait, comme dans l’attente d’une explosion ou d’un coup soudain, mais il ne se passait rien. Je ne percevais que le froid, le noir, et un silence écrasant, hormis le bruissement du vent à mes oreilles.

Au fur et à mesure que s’écoulaient les minutes, mes yeux s’accoutumaient à l’obscurité et il me devenait possible de distinguer des formes vagues autour de moi.

Je voyais Futur Denton debout près de moi, haute silhouette sombre dans sa cape, découpée sur le noir moins profond de ce qui se dressait au-dessus de lui. Sous la plate-forme je percevais une structure énorme, irrégulière, noir et noir sur noir.

Pour le reste, ce n’était que ténèbres impénétrables. Je n’avais aucun point de repère, rien qui me permît de discerner des formes ou des contours. C’était effrayant, mais seulement d’un point de vue émotif : je ne me sentais pas menacé physiquement. Il m’était parfois arrivé de rêver d’un endroit similaire et je m’éveillais alors, conservant un moment des images résiduelles qui ressemblaient à ce qui m’entourait maintenant. Mais cette fois, ce n’était pas un rêve : impossible d’imaginer ce froid mordant, ou la précision stupéfiante de mes nouvelles perceptions de l’espace et de ses dimensions. Je savais seulement que je vivais là ma première aventure hors de la cité — il ne pouvait en être autrement — et que cela ne ressemblait en rien à ce que j’avais prévu.

Quand je fus pleinement conscient de cette évidence, les effets du froid et du noir sur mon orientation passèrent au second plan. C’était donc cela que j’avais attendu si longtemps !

Denton n’avait plus à m’imposer silence. J’étais incapable de parler et l’eussé-je tenté que les mots se seraient étouffés dans ma gorge ou perdus dans le vent. Je ne pouvais que regarder... et, en regardant, ne rien voir d’autre qu’une étrange nappe de terrain sous la nuit voilée.

Une sensation nouvelle m’assaillit : je humais l’odeur de la terre ! C’était différent de tout ce que j’avais pu sentir dans la ville et mon esprit évoqua l’image erronée de nombreux kilomètres carrés de sol d’un brun chaud, humide dans la nuit. Je n’avais aucun moyen de définir avec précision l’odeur qui me parvenait — ce n’était probablement pas celle de la terre — mais cette vision d’un pays riche et fertile était l’une de celles qu’avait laissées en moi la lecture d’un des livres lus à la crèche. Cela me suffisait pour l’imaginer et je repris une fois de plus courage en devinant les effets vivifiants du pays sauvage et inexploré autour de la ville. Il y avait tant de choses à voir et à faire... et cependant, debout sur cette plate-forme, je demeurai, pour quelques précieux moments encore, dans le domaine du rêve. Nul besoin d’y voir clair ; le simple choc de ce pas décisif au-delà des limites de la cité suffisait à entraîner ma pauvre imagination dans des régions que je n’avais connues jusque-là qu’à travers mes lectures.

Les ténèbres se faisaient peu à peu moins épaisses et le ciel tournait au gris foncé. Au loin, je distinguais le point de fusion des nuages avec l’horizon. Une ligne rouge très pâle commençait même à cerner le contour d’un petit nuage. Comme portés par la lumière, le nuage et ses compagnons se déplaçaient lentement au-dessus de nous. Le vent les entraînait loin de la source lumineuse. Le halo rougeâtre s’étendait, touchant par instants les nuages à la dérive, les chassant d’une vaste étendue de ciel qui se teintait alors d’un orange profond. Toute mon attention se fixait sur cette vision : c’était tout simplement ce que j’avais connu de plus beau de toute ma vie. Presque imperceptiblement la teinte orangée s’élargissait, s’éclaircissait. Les nuages étaient encore marqués de rouge, mais à l’endroit précis où le ciel touchait l’horizon, une clarté intense grandissait de minute en minute.

La teinte orangée s’estompait. Bien plus vite que je ne l’aurais pensé, elle mourut tandis que la source de lumière s’intensifiait. Le ciel était à présent d’un bleu si clair et brillant qu’il paraissait presque blanc. Au centre, comme s’il jaillissait de l’horizon même, se dressait un javelot de lumière blanche, incliné légèrement de côté comme un clocher d’église qui va s’écrouler. Tout en grandissant, le trait de lumière s’épaississait et prenait de l’éclat, et en quelques secondes, son intensité fut telle que je dus baiser les yeux.

Futur Denton me saisit soudain le bras.

« Regardez ! » dit-il, me désignant la gauche de la colonne lumineuse.

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