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Le monstre de Gozon

De
178 pages
Michel Loirette qui ne voyait sa grand-mère à Millau ou à Saint-Rome-de-Tarn que l'été, se souvient de cet univers étrange qui ne ressemblait en rien à celui où il vivait le reste de l'année. Des peurs ancestrales, des superstitions restaient vivaces dans les campagnes. Peut-être parce que cette région longtemps enclavée, avait vécu en autarcie pendant des siècles. Une époque pourtant proche de nous, même si elle peut paraître bien lointaine aux automobilistes qui empruntent le Viaduc de Millau, symbole de modernité et de progrès. Voici l'objet de ces chroniques.
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Littérature et Régions
Midi-Pyrénées
Littérature et Régions
Midi-Pyrénées
Michel Loirette
Le monstre de Gozon Chronique aveyronnaise
Le monstre de Gozon
Littérature et Régions Michallet (Raymond),Pour la terre aux châtaigniers, 2015. Payot (Françoise),Le scarabée vert, Une enfance jurassienne,2015.Pommier (Pierre),Le temps d’une vigne,2015.Bouregat (Mohamed L.),Les fiers.Chronique d'un village qui voulait ressembler aux autres,2015.Bourgue (Maurice),Fantômes en Provence, 2014. Belcikowski (Christine),La trace du serpent,2014.Ramonede (Célestine),Le prix de la terre,2014.Morge (Raymond Louis),Lettres des Montilles,2014.Sauvillers (Gabrielle),Résistance lyonnaise, j’écris ton nom,2014.Bouchet de Fareins (Serge),Le diable dans le grenier. Une enfance en Armorique(1943-1949),2014. Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent La liste complète des parutions, avec une courte présentationdu contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Michel LOIRETTELE MONSTRE DEGOZONChronique aveyronnaiseL’Harmattan
Autres œuvres de l’auteur Cool! Le lycée coule!2003, Osmondes Chambres d’hôtel, 2006, Entre deux rives Turbulences dans le ciel de Provence, 2008, © Galen (traduit de l’américainReal Moide Nina Galen) Louis Dumoulin, peintre des colonies, 2010, L’Harmattan Héritage à haut risque, 2013, L’Harmattan À mes petits-enfants© L’Harmattan, 20165-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08025-3 EAN : 9782343080253
PROLOGUE J’ai presque honte à dire que je suis né à Paris au 63 de l’Avenue de la Motte Piquet, non point dans un appartement cossu du 15e arrondissement, mais dans l’anonymat d’une clinique où la médecine moderne a choisi, dans un souci d’hygiène et de prophylaxie, de faire naître les bébés. Mes ancêtres qui ne savaient pas encore que les microbes exis-taient eurent le privilège de voir le jour, entourés de leur famille, dans des lieux qui les virent grandir.  Mon père était né à Saint-Affrique dans l’Aveyron et ma mère à Cusset dans l’Allier, à quelques kilomètres de Vichy. De mes origines bourbonnaises, je ne conserve que peu de souvenirs. Tout au plus, devrais-je me rappeler les passages rituels et obligés au cimetière de Cusset lorsque nous allions nous recueillir sur la tombe de mes grands-parents. Je me souviens de clichés anciens, un peu défraîchis, extraits d’albums de photographies où ma mère âgée de 4 ou 5 ans posait avec mon grand-père devant son atelier de ma-réchal-ferrant ou encore avec ma grand-mère devant le ma-gasin de couleurs et de quincaillerie qu’elle tenait rue de la Barge. Autant dire que je ne conserve que peu de souvenirs de ces grands-parents-là.  Mon grand-père paternel me fut aussi inconnu, car il mourut, prématurément, d’une maladie pulmonaire. En re-vanche, j’ai bien connu mon autre grand-mère. Je ne la voyais pourtant que pendant les vacances d’été, lorsque nous venions lui rendre visite à Millau. Elle vivait alors dans un petit appartement situé dans une ruelle très sombre, la Tra-verse de La Tine près de la Place du Mandarous. Elle se pré-nommait Eliza, mais tout le monde l’appelait Eugénie. Les souvenirs les plus délicieux que je conserve d’elle datent de l’époque où elle entreprit un des plus longs voyages de son existence, puisque, à 74 ans, elle monta pour la première fois
dans le train de Béziers qui devait la conduire sous la grande verrière de la Gare de Lyon, après avoir traversé les causses de l’Aveyron et franchi la Truyère sur le viaduc de Garabit. Je me souviens, surtout, qu’à l’occasion de ce bref séjour dans la région parisiennenous habitions alors à Vanveselle avait préparé des choux à la crème et que j’en fus le principal sinon l’unique consommateur. De nombreuses anecdotes révéleraient sans doute mon penchant naturel pour les friandises, mais ma mère qui était férue en régimes alimentaires bizarres avait décrété que certains aliments m’étaient interdits ; aussi, n’avais-je pas le droit de savourer la pâte de coing ou les confitures, sous le seul prétexte que ces mets présentaient le redoutable inconvénient de consti-per pendant plusieurs jours. C’étaient, bien évidemment, les gourmandises les plus prisées lorsque je rendais visite à ma grand-mère. Les pots soigneusement rangés en haut du buf-fet, les plaques de pâtes de coing enveloppées dans du papier imbibé d’eau-de-vie afin de les protéger des moisissures n’attendaient plus que moi. Eugénie, pour faire enrager ma mère avec qui elle ne s’entendait guère, passait le plus clair de son temps à m’en proposer, ce que je n’avais pas le cœur de refuser!  Tous les souvenirs ne furent pas aussi agréables. L’appartement de la Traverse de La Tine était exigu et ne bénéficiait d’aucun confort : comble de l’horreur, une année, il fut infesté de punaises, ces insectes redoutables qui enva-hissent les draps et les matelas en pleine nuit, vous piquent et sucent votre sang. À la suite de cet incident, ma mère dé-cida que nous ne coucherions plus là et nous prîmes l’habitude de dormir chez le cousin Paul qui logeait près du beffroi de Millau, ce qui nous valut le privilège d’être réveil-lés, non plus par les punaises, mais par les sonneries du caril-lon.  Séjourner à Millau, c’était aussi découvrir un monde dif-férent de celui où je demeurais le reste de l’année. L’univers qu’avait connu ma grand-mère n’avait, en effet, rien en
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commun avec celui du jeune parisien que j’étais. Des peurs ancestrales, des superstitions restaient vivaces dans les cam-pagnes. Peut-être parce que cette région longtemps enclavée, privée de grandes voies de communication, avait vécu en autarcie. Les gens âgés racontaient aux enfants des histoires ef-frayantes, peuplées de loups-garous, de sorcières et de génies malfaisants. Certaines de ces histoires appartenaient au pa-trimoine des Grands Causses qui furent pendant des siècles le « royaume » des Templiers ou des chevaliers de Saint-Jean 1 comme Deodat de Gozon, mais plus encore celui des *em-mascaïres et desdevinaïras. C’est dans ces territoires sauvages que vécurent pendant des siècles les Loirette (avec ou sans y), les Paliès, les Carrière et les Bouviala, mes ancêtres.  Ce sont quelques-uns de ces récits que ma mémoire avait enfouis comme des pommes de terre sous la cendre chaude que j’ai tenté de restituer tels qu’ils me revenaient. 1 *Les sorciers et les envoûteurs 7
LE MOULIN DE ROUFAGOUS L’appartement de ma grand-mère à Millau ne comprenait qu’une cuisine et une chambre. Les toilettes étaient dans la cour et si l’eau courante arrivait aux étages, il fallait pour se débarbouiller la faire chauffer dans une bouilloire en fer-blanc toute cabossée qui sifflait comme une locomotive à vapeur. La Traverse de la Tine était une ruelle étroite et ma-lodorante où l’ensoleillement était quasi inexistant. De la chambre, nous n’avions d’autre horizon que le mur grisâtre d’un entrepôt. Je m’ennuyais à Millau et je n’avais qu’une hâte, c’était de reprendre la route qui, après le Larzac et les virages du Pas de l’Escalette, nous mènerait à Sète, dans la baraquette que possédaient mon oncle et ma tante, sur la Corniche, tout près de la plage que Brassens avait choisie pour lieu de sé-pulture. Il y avait pourtant un moment de grâce dont je garde un souvenir émerveillé, c’était celui où nous allions pour le 15 août, à Saint-Rome-de-Tarn, saluer mon grand-oncle, Émile Paliès. À cette époque, la distance qui séparait les deux localités me paraissait interminable. La route que nous empruntions était sinueuse et il m’est bien souvent arrivé d’avoir mal au cœur dans la Peugeot 203 que mon père conduisait un peu vite. L’arrivée au village était toujours un instant de bonheur. La maison des Paliès construite au XIXe siècle par mon arrière-grand-père était vaste. Émile s’y était installé à la mort de ses parents et y avait ouvert un ate-lier de menuiserie. La maison avait beau comporter de nombreuses pièces, elle ne bénéficiait d’aucun confort. Il n’y avait même pas de toilettes et il fallait aller dans un cabanon, tout près des ruches situées sur le haut du terrain. Pourtant, c’est de Saint-Rome-de-Tarn que je garde les souvenirs les plus pitto-resques et les plus heureux des vacances de mon enfance. 9