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Le Mulâtre

De
324 pages
Au croisement de deux époques et de deux esthétiques, Le Mulâtre (1834) passe d'un coup des aspirations de la philosophie des Lumières aux visions des Romantiques et de la sensibilité du "bon sauvage" dévoué à son maître à la démesure du "nègre primitif". Ce dernier, bien que libre, n'a pas droit à la femme (blanche) adorée et tombe dans la folie la plus violente. Le Mulâtre raconte sa désintégration psychique tout en explorant les conséquences.
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LE MULATRE

COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des
établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective
contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume

Aurore Cloteaux
(pseudonyme d’Honoré de Balzac
et A. Lepoitevin de l’Égreville)

LE MULATRE

Présentation d’Antoinette Sol
et Sarah Davies Cordova

L’HARMATTAN

En couverture :
« Le Mulâtre patriote », Musée d’Aquitaine
© Mairie, Bordeaux ; photo J.-M. Arnaud

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09256-3
EAN :9782296092563

INTRODUCTION

par Antoinette Sol
et Sarah Davies Cordova

Des mêmes auteurs

Antoinette Sol :
Textual Promiscuities : Eighteenth-Century Critical Rewriting,
Lewisburg :Bucknell University Press (Londres: Associated University
Presses), 2002
« Histoire(s)et traumatisme(s): l’infanticide dans le roman féminin
antillais »,French Review, 81.5 (April 2008), pp. 86-106
« Genreet historiographie. Quelques réflexions sur
Élisabeth-CharlottePauline de Meulan Guizot, romancière, journaliste et historienne
(1773-1827) »,Histoire d’historiennes, éd. Nicole Pellegrin,
SaintÉtienne : Presses de l’Université de Saint-Étienne, 2006, pp. 265-283
« Trials and Tribulations : Readings and Misreadings of the Revolutionary
Body in French Women Novelists, 1792-1799 »,:Illisible. Écho
croisement des langues et des cultures/A polyglot and cross-cultural
journal,http://www.echopolyglot.com/ (févr. 2004), ou http://langlab.
uta.edu/cultural_constructions/200705/HTML/sol.htm (jan. 2009)

Sarah Davies Cordova :

Paris Dances : Textual Choreographies in the Nineteenth-Century French
Novel,San Francisco: International Scholars Publications (Rowman
and Littlefield), 1999
« Raisonnerou résonner? Expressions de l’Histoire et je(ux) de la
mémoire dans les récits féminins haïtiens contemporains »,Le Roman
haïtien :intertextualité, parentés, affinités,éd. Yves Chemla et
Alessandro Costantini,Interculturel Francophonies, 12 (nov.-déc.
2007), pp. 123-140
« RomanticBallet in France, 1830-1850 », inCambridge Companion to
Ballet, éd. Marion Kant, Cambridge : Cambridge U.P., 2007, pp.
113125
« GothicOpera as Romantic Discourse in Britain and France : a
crosscultural dialogue» (avec D. Long Hoeveler) inRomanticism :
Comparative Discourses,London : Ashgate Press, 2006, pp. 11-34

INTR

ODUCTION

Comment lireLe Mulâtre, ce roman tragique en quatre tomes, annoncé
dans laBibliographie de la Francele 6 mars 1824 etsigné parune certaine
Aurore Cloteaux? Commentinterpréter ce récitqui débute commeun
roman de sensibilité etsetermine en roman frénétique ? Latransformation
qui s’opère dans le personnage central de Féo, chezlequelunetendre
sensibilité se métamorphose en passion dangereuse etfolle avantde
s’incarner dans letempéramentfroidementcalculateur de son fils, le
mulâtre, situe-t-elle le roman simplementdans le romanesque,
ouporte-telleune signification idéologique racistCe roman done ?tla diégèse
épouse deux visions dumonde évoquantles données dusiècle des
Lumières etles préjugés dudix-neuvième siècle, serait-iltémoin de
l’angoisse des présumés méfaits de la mixité des races? Serait-ilun
soutien de plus à l’idéologie d’une hiérarchie sociale destinée à justifier la
restauration de l’esclavage de certains peuples jugés inférieurs ?
Chercherait-il savoixromanesque ducôté dumélodrame etde l’horreur naturelle
oude celui de lavision méphistophélique duroman noir influencé par les
textes d’outre-ManchetelsThe Mysteries of Udolphod’Ann Radcliff,Le
Moinede MatthewLewis, ouMelmoth, l’homme errantde Charles Robert
MatuSerairin ?t-il peut-être même sous l’influence des romans
sentimentauxcommeClarissade Samuel Richardson oudes romans sortis des
faits divers commeRobinson Crusoéde? ODaniel Defoeuencore
s’affilierait-il auroman d’enfance rendupopulaire par Pigault-Lebrun et
Ducray-Dumenil ?
Que signifieLe Mulâtrelorsqu’il paraîtêtre le produitd’un écrivain
qui n’oseyapposer son propre nom, etqui le rédige grâce àune ou
plusieurs aides à l’écriture ou«teinturiers »que la coutume a entériné
sous la nominatnègres »,poion de «ur finalementen donner la
responsabilité àu: Ane femmeurore Cloteaux? Serait-ceun moyen de faire
passer sa narration monologique comme le produitd’une pensée féminine
qui permettrait une forme d’amnésie politique coloniale etabolitionniste
puisque, selon le lieucommun,toute femme auteur ne se préoccupe que de
1
questions d’amour ?Ouserait-iltoutsimplement unetentative d’exploiter

1
« Cette apparente contradiction ducœur échappera peut-être aux yeuxdes
hommes, qui en général ne fontde l’amour qu’un épisode de lavnoie ;us
autres femmes, qui ne faisons aucontraire des affaires dumonde qu’un
vii

la popularité du roman féminin pour en vendre plus d’exemplaires?
Commentcomprendre ce silence oucette «amnésie coloniale» qui
néanmoins n’exclutpas la représentation duNoir etdu« mulâtre » comme
des monstres de la cruauté etqui enjoignaitles lecteurs à faire le lien avec
les descriptions des attaques meurtrières des rebelles de Saint-Domingue
paraissantdans la presse de l’époque ?
Letitre nous livre la clé etrecèle le code pour comprendre non
seulementle sujetromanesque de cetexte mais aussi son esthétique. Le
motmulâtrevientduportugaismulato, oumétis, signifiantquelqu’un qui
estissud’un métissage duNoir etduBlanc. Mais lestermes métis et
métissage portent unevaleur dans plusieurs domaines en dehors de la
biologie comme dans le domaine de la sociologie oude la littérature par
exemple. L’esthétique de la mixité etdumétissage domine dans ce roman,
alliantl’hybridation biologique à l’hybridité littéraire. C’estdoncune
esthétique dumétissage qui règle aupropre etaufiguré l’univers
romanesque duMulâtre:un métissage à la fois dufils des deux
personnages principauxFéo etStéphanie, dite Sténie, du ton ouduregistre
duroman etmême de la genèse duroman qui se cherche entantque genre
littéraire avec sa mixité de plagiat, d’intertextualité, d’emprunts etde récits
divers. Enun écho étrange, il està noter que l’identité de l’auteur de ce
texte s’apparente auxdoutes que l’apparence dujeune mulâtre évoque dès
sa naissance. Sa paternité, bien qu’évidente aulecteur, estdissimulée
derrièreun discours scientifique qui explique commentla filiation de
l’enfantdonneraitdetellestraces etsignes physiologiques aucorps dufils
1
de Sténie etde son mari, le comt. La préface de de Clémengisuroman

épisode duroman d’amour, nous pouvons seules analyser des sensations
bizarres si l’onveut, mais qui, bien qu’inadmissibles dansun blanc, ne sont
qu’extraordinaires dansun noir. Expliquons-nousvite car nos lecteurs
masculins froncentpeut-être déjà le sourcil » (ci-dessous p.33). Désormais,
de simples chiffres entre parenthèses renvoientau texte duroman.
1
La mère etl’enfantsontmarqués. Sténie, frappée par la foudre, a «une écharpe
de feuqui [lui] entouraitle corps » (120) etqui « prenait une couleur foncée et
presque livide. Le docteur Vincentle rassura en lui disantque c’étaitl’effet
naturel de la contusionviolente qu’elle avaitreçu(1e »22). L’enfantestné
violet, livide avecuphne «ysionomie rembrunie » (130). Son «teint[…] ne
s’éclairaitpoint» (13[C]e1). «tenfantmenacé avantsa naissance par la
foudre a été marqué en quelque sorte par ce feucéleste » (135) qui est une des
causes de « ceteint un peubasané qui a effrayé la maman » (136). En même
temps l’enfantcomme son père estsurdoué. Le docteur Vincentcontinue « je
citerai l’intelligence merveilleuse qui déjà éclate en cetenfant» (137). Bientôt
Étienne, dontle caractère avait«un fond de malice etde cruauté
extraordinaire »(138) etdontla «méchanceté devaitcroître avec l’âge»
viii

dévoile et cache la paternité du texte derrière un discours littéraire
d’auteure et trace une affiliation avec la tradition féminine du roman.

Le Mulâtre: le récit

Latrame durécits’étend surune période d’unevingtaine d’années et
comprendtrois générations de personnages. L’époque pendantlaquelle
l’histoire se déroule s’avère difficile à déterminer en raison de l’absence de
date oude référence auxévénements de l’époque, que ce soità la
Révolution française ouauxrévoltes età l’indépendance de
SaintDomingue/Haïti en 1804. De plus ni l’abolition de l’esclavage par la
Convention, ni sa réimposition par Napoléon en 1802etles débats qui
accompagnentces revirements netranspirentsur la page diégétique du
roman oudans les apartés de la narratrice. Les rares indicestemporels se
trouventaudébutdu texte dans le premier chapitre contenant une brève
sociologie de la société des colons des Amériques avantla révolution qui,
selon Régis Antoine, offre «entrompe-l’œilune assise au texte d’autant
1
plus réaliste que la suite relèvera dufrénétisme échevelé » , etqui indique
une intrigue antérieure auxévénements en France eten Haïti de 1789 à
1804. Dans le douzième chapitre dupremiervolume, l’auteur faitallusion
auxobligations militaires d’un des personnages auservice duroi qui est
appelé par son ministre à se mettre à latête d’une des brigades d’un camp
d’observation de l’armée duRhin dès la fin dupremiertome.
La première génération estcomposée de M. Merval de Savenage etdu
docteur Vincent, ainsi que des parents de Féo, esclaves des Merval à
SaintDomingue. Stéphanie Merval, son futur époux, le comte de Clémengis, et
l’esclave fidèle, Féo (qui leur sauvera lavie à plusieurs reprises sans
cependantfaire partie des marrons oudes rebelles de l’île comme
BugJurgal dans le roman de Victor Hugo), formentla deuxième génération,
tandis qu’Étienne (le fils issudu viol de Sténie) etla fille ducouple
Clémengis, Eugénie, ainsi que le pupille de M. Merval, Jacques de
Kervens (qui épousera Eugénie) représententlatroisième. Par son
affirmation de l’importance de la parenté de sang quitrouve son pointde
mire dans la filiation destrois familles de souche française mises en

(138), porte les signes de sa laideur intérieure quand il subit un châtiment
corporel qui le défigure etle handicape ; «Les petites noirceurs duméchant
enfant» (139) nevontpastarder à être inscrites suesr son corps «tropié »
et« contrefait» (167).
1
Régis Antoine,Les Écrivains français et les Antilles, p.242. La référence
complète destitres abrégés en note setrouve dans notre Bibliographie,
pp.xxxiiixxxvci-dessous.
ix

relation par le mariage et dont l’authenticité est garantie par le sens de
l’honneur du père et du mari de Sténie ainsi que la religiosité de celle-ci et
sa sincérité affective et sensible,Le Mulâtres’insère dans le discours qui
soutient les privilèges de l’Ancien régime.Cependantce schéma, peuplé
de personnages mus par le code de l’honneur dusystème féodal dontles
vestiges sont toujours envigueur audix-huitième siècle, estremis en
question lorsque le roman dévie de la sentimentalité pour passer au vitriol.
Onvoitalors apparaître destactiques communes
auxintriguesvengeresses. Ce changementdeton situe le roman dans le courantdugenre
gothique etreprésente l’insécurité ressentie en métropole à la suite de la
révolution haïtienne.
L’auteur situe son récitsur deuxîles riches en symboles :d’une part
1
celle, paradisiaque, de Saint-Domingue et, de l’autre, l’île damnée figurée
2
par le châteauisolé oùse déroule la lutte entre les forces de la nature et
les forces culturelles etcivilisatrices. Latrajectoire de l’utopie allantde la
vie coloniale de Saint-Domingue à la dystopie en Francetraversetoutle
roman, car petità petitla hiérarchie raciale etsociale estdéstabilisée par le
comportementrelâché des familles Merval etClémengis en réaction à
l’héroïsme initial de Féo. À l’ignorance dudanger de la puissance des
passions etde la paternité dumulâtre s’ajoute la naïveté émotionnelle et
3
sexuelle imputainsi qée à Féoue sa méconnaissance de lavéritable nature

1
Les parents de Féo sontaffranchis à la demande de leur fils. Ilsveulentretourner
en Afrique àtoutprix, à la consternation de Féo qui refuse d’yretourner. Il ne
comprend pas commentses parents peuvent« quitter laterre hospitalière » où
« esclaves, [leurs] jours coulèrentdoucementsous [la] dépendance» de
Merval,un maître éclairé, etpréférerun « méchantchef qui nous enchaîna »
(26-27). En effet, les parents retournenten Afrique etFéo apprendra qu’ils
sontrevendus en esclavage (38). À l’époque de la rédaction duMulâtre, le
Libériavenaitd’être fondé en 1822etde nombreuxanciens esclaves
d’Amérique reprenaientleurvoyagetransatlantique à rebours. En 1829, Abd
al-Rahman Ibrahima, ayantréussi à obtenir sa liberté de son maître, quitta les
États-Unis après 41 ans passés en esclavage dans le butde rentrer chezlui au
Fouta Djallon en passantpar le Libéria (voir TerryAlford,Prince among
Slavespour son histoire).
2
Sténie, à la mortde son mari, assassiné par Féo avec l’aide d’Étienne,transforme
le châteauenvéritable forteresse :m« Lesurs duchâteaufurententretenus
avec soin…» Pour la citation complète, le lecteur estinvité à se référer à la
page 196.
3
« Toutefois, bien que Féo ne pûtdécrire ce qui se passaiten lui-même, il
s’empressa de faire partà son mentor des mouvements inconnus qui s’étaient
élevés en lui. Pourun autre homme que le bon docteur, pourun homme enfin
plusversé dans la science dumonde, que dans la chimie etles mathématiques,
x

des forces qui, ensemble, contribuent au destin tragique des uns et des
autres.Bien que la peur de la contamination sociale etculturelle issue de
l’avatar biologique ne soitqu’implicite, elle hante les pages duroman au
cours desquelles s’élabore le dérèglementdes passions de Féo etde son fils
Étienne. Toute la discussion philosophique entre M. Merval, le colon
éclairé, etle docteur Vincent, le Pangloss de ce roman, qui atraità
l’éducation de l’ex-esclave età sa place dans la société,
fournitl’arrièreplan sur lequel les actions perfides, dissimulées, sauvages et torturées de ce
1
dernier se déroulent.De même, l’effetdusecretde la paternité d’Étienne
sur les sentiments maternels etl’éducation affective dufils formentle
fondementde la connaissance etde lavolonté dumal qu’éprouve Étienne
etqui opèrentmême avantque son père biologique ne lui révèle son
origine paternelle etcriminelle. Son expertise en matière de cruauté etde
volonté dumaltientduprodige. Dans la question dumal Étienne se
mont; l’aspecre précocetnon motivé de son comportementn’estpas à
négliger. C’est-à-dire que l’origine dumal setrouve non pas dans la
révélation de ses origines qui donnerait un mobile compréhensible sinon
excusable pour son comportement, mais dans sa nature même. Avec ce
portraitd’Étienne, on passe d’unetradition négrophile àun nouveau
courantnégrophobe.
e
La deuxième décennie duamenaiXIX sièclet un changement
d’attitude envers les gens de couleur. La littérature dite négrophile qui en
France avaitconnuses débuts avec latraduction en 1745 d’Oroonoko
e2
(1688) d’Aphra Behn,un des romans anglais les plus lus auXVIII siècle,
changea la perspective. L’esclave, entantque figure littéraire qui avait
symbolisé pour les philosophes les excès de l’autorité royale, devintfigure
3
d’aliénation, de mélancolie, de rébellion etd’exil pour les Romantiques .

la confidence de Féo eûtété aussi claire que précise… » Pour la suite de cette
citation, pages 58 et59.
1
« MalheureusementFéo livré à lui-même dès sa plustendre jeunesse, et
tourmenté d’un amour sans cesse croissant, avaitreçul’éducation la plus
incohérente etpar conséquentla plus absurde qu’il estpossible d’imaginer. En
voulantse rendre digne de Sténie, le jeune noir s’étaitégaré, personne n’avait
songé à lui dire : quel est ton dessein, jeune homme, en apprenantl’anglais,
l’histoire, la géographie, etquelque arts d’agréments ? oublies-tu ta naissance
etsurtoutla place que les préjugés des hommes encore plus que les
circonstances particulièrest’assignentà jamais ?... » Pour la citation complète,
le lecteur estinvité à se référer à la page 93.
2
Christopher L. Miller,The French Atlantic Triangle, p. 103.
3
Àtitre d’exemple : Gabriel Mailhol,Le Philosophe nègre(1764) ; Jean-François
de Saint-Lambert,Ziméo(1769) ;Joseph La Vallée,Le Nègre comme il y a
peu de blancsGermaine de S(1789) ;taël,Mirza(1795) ;l’œuvre diverse
xi

Ajouter le mélange de l’angoisse face à l’impureté et à la dégénération
morale qui devaient provenir du mélange de sangs « blanc » et « noir », de
la thématique du danger des passions et de la polémique de l’éducation qui
lie le roman aux débats du siècle précédent, situe bienLe Mulâtredans son
temps et en fait un des premiers romans à traiter de la question de la
promiscuité des races sur le sol français.À l’instar d’Ourika(1823) que
Claire de Durasvenaitde faire publier, il meten scène, à sa façon,un
Africain acheté, affranchi, et transplanté en France en articulantles
problèmes psychologiques qu’entraînentce déplacementculturel etce
genre de socialisation. Les œuvres de Jacques-Henri Bernardin de
SaintPierre, d’André Grassetde Saint-Sauveur, de Sophie Doin oude Victor
Hugo, par exemple, qui localisentleurs intrigues dans les (ex-)colonies des
1
Antilles ou, ede l’Océan Indienxprimentaussi l’anxiété que cause la
mixité des races ainsi que les effets d’une idéologie racialiste naissante que
le peintre guadeloupéen Guillaume Guillon-Lethière, le compositeur le
2
chevalier de SaintGeorges , les générations successives des Dumas, et tant
d’autres restés dans l’anonymatontpuressentir en France à cette même
époque.

Le Mulâtre: contexte historique

Si on chantaiten littérature la noblesse d’âme etles injustices pratiquées
contre les esclaves, la réalité est toutautre auniveaude l’administration
3e
royale . Toutaulong duXVIII sièclede nouveauxrèglementsviennent

d’Olympe de Gouges ; les quatre nouvelles de Marceline Desbordes-Valmore
intituléesLes Veillées des Antilles(1821).Le Nègre romantique : personnage
littéraire et obsession collectivede Léon-François Hoffmann etLes Écrivains
français et les Antilles : des premiers pères blancs aux surréalistes noirsde
Régis Antoine etletravail sur les écrivaines de cette époque par Dorish Y.
Kadish présententd’importants survols de cette production littéraire.
1
Hortense ou la jolie courtisane(1796) de Grassetde Saint-Sauveur serait« le
premier ouvrage à envisager les conséquences dumariage mixt(Éricke »
Noël,Etre noir en France, p.229). VoirBug-Jurgalde Victor Hugo etses
versions successives de 1818, 1826, et1832;Paul et Virginie(1787) de
Bernardin de Saint-Pierre ;La Famille noire(1825) etles nouvelles :
« BlancheetNoir »,« NoireetBlanc » et« Le(18Négrier »26) de Sophie
Doin.
2
Alain Guédé détaille savie dansMonsieur de Saint-George: le nègre des
lumières. De la littérature des nègresde l’abbé Grégoire,untraité de 1808,
recèle des notices sur les œuvres des Noirs.
3
Sylvie Chalaye remarque quno’« onte en effet une dichotomie étrange entre la
e
place de l’homme noir dans la société dueXVIII siècletle sortqui lui est
xii

s’ajouter auCode noir initialementpromulgué par Louis XIV en 1685
pour, disait-on, protéger l’esclave d’abus. Ceux-ci ne
cessaientd’approfondir l’abîme qui se creusaitentre Noirs etBlancs dans les colonies mais
aussi en Métropole oùle nombre croissantd’esclaves, d’affranchis etde
Noirs libres angoissaitle gouvernement. SelonDieudonné Gnammankou,
on peutcomptervers 1735

quelque quatre mille esclaves noirs bien que les lois interdisentl’esclavage sur
e
le sol français. Vers la fin duXVIII siècle,ils sontenvironune dizaine de
milliers auxquels il fautajouter quelques milliers de Noirs libres… En France,
des Noirs de condition servile qui avaientépousé des Françaises réclamaient
etobtenaientparfois leur liberté malgré l’opposition farouche des lobbies de
colons. Dès 1716, le maire de Nantes réclame l’interdiction auxNoirs
d’épouser des Françaises. Le Conseil Royal d’Étatexpose alors la position du
1
gouvernementdansun Éditd’octobre 1716 sur l’entrée des Noirs en France .

Selon les articles de l’Éditde 1716, les gens de couleur libres devaient
2
se déclarer devantleur parlement. La Déclaration de 1738 supprime le
droitd’un esclave de se marier sur le sol français même avec l’accord du
maître. Elle requiertque l’esclave soitdéclaré etqu’il limite son séjour en
France àtrois ans. Si le propriétaireviolaitla loi, l’esclave ne seraitplus
libéré d’office, comme le stipule l’Éditde 1716, mais renvoyé aux
colonies. En 1763, le Duc de Choiseul, ministre de la marine, dansune
lettre à François-Xavier Lebret, l’intendantde Bretagne, révèle que le roi,
concerné par le nombre d’esclaves en maisons privées eten apprentissage,
juge indispensable qu’ils rentrent tous auxcolonies avantle 15 octobre
3
1763pour mettre fin auxdésordres età la communication avec des Blancs

réservé dans l’univers fictionnel de la littérature dramatique. Sa condition
préoccupe les philosophes, ses peines inspirentla sensibilité des romanciers…
l’homme noir resteun objetdécoratif ou un argumentphilosophique, il
n’acquiertpas l’autonomie d’un individupensantetagissant» (L’Esclavage
e
des nègres, p.xiii). Voir aussi Érick Noël,Etre noir en France au XVIII
siècle.
1
Gnammankou, Dieudonné, « Le Passé : modèle d’avenir ? », p. 40.
2
Dwain C. Pruitt, « “The Opposition ofthe Law tothe Law”, p. 155. Toutce
paragraphe estredevable à l’étude de Pruitt.
3
L’historien Pruittexplique que la population des Noirs à Nantes, par exemple,
entre 1694 et1790, étaitcomposée de jeunes hommes en dessous
devingtcinq ans pour lesquels il manquaitde partenaires, s’ils netrouvaientpas des
femmes blanches. De plus les femmes ethommes blancs déposaientleurs
plaintes suite à des insultes etcommentaires désobligeants dirigés contre eux
par des Noirs qui se réunissaientsur les places etles quais. La nouvelle des
révoltes à Saint-Domingue exacerbaitlatension.
xiii

dont la conséquence est la mixité des races.Il fautbien noter que
l’application de ces lois futinégale,variable selon le lieuetle moment. En
effet, la réponse des négociants de Nantes auroi démontre les
contradictions de l’époque car ilsveulent, d’une part, limiter sinon exclure les
« gensde couleur »touten maintenantleupropriér «té »en France, et
d’autre part, soutenir latraite etaccroître la population des Noirs dans les
colonies.
L’interdiction des mariages entre Noirs etBlancs suitla mise en
vigueur de la Police des Noirs en 1777 qui régitdorénavant tout
comportementselon des catégories de race, avec la substitution des
déterminations de couleur de peauremplaçantle lexème jusqu’alors
1
commuesclan d’«ve » .Bien que la Révolution française abolisse ces
codes etpolices, ce répitestde bien courte durée puisqu’ils sontremis en
er
vigueur dès 1802avec la réimposition de l’esclavage par Napoléon I .
Trèsvite le retour en 1804 d’environ sixmille colons français avec leurs
préjugés etl’amertume d’avoir été chassés de Saint-Domingue, dorénavant
Haïti, envenime le débatqui, selon Pruitt, avaitmoins àvoir avec la
question de l’existence de l’esclavage en France – car il existait– mais
plutôtavec des limites de l’esclavage. «Le public qui avaitapprouvé la
Révolution et, ponctuellement, l’abolition de l’esclavage, affirme-t-on
ailleurs, demeuraitpeuenclin à reconnaître la liberté, l’égalité etla
2
fraternité des Noirs . » Néanmoins, si pendantlesvingtpremières années
de l’indépendance de Saint-Domingue etdevantlaviolence qu’entraînait
la restauration de l’esclavage dans les colonies, le discours abolitionniste
parlaitd’unevoixmoins forte, elle s’entendaitquand même, etcela surtout
3
à partir destextes des femmes .
Ces discussions et travauxcoïncidentcependantavec le développement
d’un racisme scientifique qui répond auxambiguïtés inhérentes à cette
discussion sur la liberté suite auxévénements politiques des révolutions,
4
de l’Empire etsurtoutde la Restauration . En 1815, leszoologues Étienne
GeoffroySaint-Hilaire etGeorges Cuvier reçoiventSaartjie Baartman au

1
Peabody, Sue,There Are No Slaves inFrance, p. 8. Bien que ces règlements
témoignentd’une certaine appréhension devantl’affluxd’esclaves etde métis
arrivanten France des colonies, il semble en pratique, d’après Peabody, qu’ils
n’aientpas été suivis à la lettre etferaientainsi preuve de l’étatd’esprit
incertainvoire contradictoire de l’époque.
2
Roger Little, dans son introduction à Pigault-Lebrun,Le Blanc et le Noir, p.xi.
3
Voir Ann Thomson « Issues atStake in Eighteenth-CenturyRacial
Classification », pourune discussion et un résumé des écrits abolitionnistes.
4
Nicholas Hudson présente la problématique duracialisme dans « From “Nation”
to “Race” ».
xiv

Muséum national d’histoire naturelle, procèdentà son exhibition età son
examen etfinissentpar déterminer qu’elle prouvaitl’infériorité de
1
cert. La moderniaines races en raison de la forme de son crâneté du
Mulâtrerend le roman inséparable de ces débats qui faisaientrage en
France etinfluençaientles décisions en rapportavec la reconnaissance de
l’Étatd’Haïti qui perdurèrentjusqu’en 1825 lors de l’accord donné par
Charles X basé surune indemnisation exorbitante (le premier exemple
d’une prétendue dette du tiers-monde) causantl’effondrementde
l’écono2
mie haïtienne .L’hostilité des colons blancs dubanc
desultraconservateurs envers cette reconnaissance encourage le développementdes
stéréotypes alliés auxcatégories de race etde couleur. Déjà
audixhuitième siècle, Voltaire, qui bénéficiaitd’apports financiers importants de
3
l’esclavage , avaitexprimé le faitque les « mulâtres » appartenaientàune
race bâtarde etque les « nègres » n’étaientque des animaux, alors que le
mathématicien etnaturaliste Georges Louis Leclerc, comte de Buffon,
affirmaitqumanqnègres »e les «uaientd’espritmais jouissaientde
4
beaucoup de sentiments .
L’existence dumulâtrevient troublerunevisiontransparente d’un
monde constitué d’Européens (blancs) d’un côté, d’Africains (noirs) de
l’autre. Le métissage était vuavec suspicion de la partdes Noirs etdes
Blancs, à quelques rares exceptions près, dontcelle représentée dans le
roman anonyme,La Mulâtre comme il y a peu de blanches(1803).
Nombre de documents comme laDescription topographique, physique,
civile, politique et historique de la partie française de l’isle
SaintDomingue(1797) de Moreaude Saint-Méry, qualifientles mulâtres
5
d’hybrides instables, moralementetphysiquementde mêmedégénérés ,
que des pamphlets de l’époquRéclamae comme les «tions des Nègres
libres. Colons Américains » revendiquent une politique de la supériorité de

1
Cuvier la disséquera à sa mortetla préservera dans des bocauxde formol. Elle
restera en exhibition à Paris jusqu’en 1974 etce n’estqu’en2002que la
France acceptera de la restituer auxKhoi Khoi duCap en Afrique duSud.
2
Sur cette question,voir François Blancpain,Un siècle de relations financières
entre Haïti et la France, pp. 63-78, etletémoignage duFrançais chargé des
négociations, Gaspard Théodore Mollien :Haïti ou Saint-DomingueetMœurs
d’Haïti, rééditéstous deuxdans la collection AutrementMêmes.
3
Pour les intérêts financiers dérivés de latraitevoirLe Code noir ou le calvaire
du Canaande Louis Sala-Molins, et toutparticulièrementlatroisième partie
« Le Code noir à l’ombre des Lumières ».
4
Voir p. ex. Guédé,Le Chevalier de Saint-George, pp. 51-64.
5
John Garrigus, « Race, Gender, and Virtue », p. 78.
xv

la pureté du sang qui témoigne de la diffamation et du dénigrement du
mulâtre :

Le Nègre estissud’un sang pur ; leMulâtre, aucontraire, estissud’un
sang mélangé ; c’est un composé duNoir & Blanc, c’est une espèce abâtardie.
D’après cettevérité, il estaussi évidentque le Nègre estau-dessus duMulâtre,
qu’il l’est[sic] que l’or pur estau-dessus de l’or mélangé. (Paris, 1791)

Dès la Restauration, le métissage,

qu’il soitbiologique ouculturel […,] devient une préoccupation littéraire de
premier plan […]. Cependant, loin de lutter contre le préjugé de couleur, on
l’accepte commeune fatalité etonvoitdans le mulâtreun être
irrémédiablementrejeté de la société. Sa double appartenance le condamne au
malheur età la solitude. En lui se mêlentla fugue sombre dusang africain et
la dignité pure dusang blanc. Cette dualité déchire son cœur d’autantque son
apparence le rejette de la société des blancs commeun paria etque, si jamais
ausein de ce milieuqui l’attireun amourvientà ravir son âme, ce ne sera
1
qu’une source supplémentaire de souffrance .

Avec sa représentation detrois générations,Le Mulâtrepuise dans les
trois courants en exposantl’héroïsme, l’intelligence etl’altruisme du
Noir ;sa sauvagerie naturelle qui découle de son africaniteé ;tla
dégénérescence provenantde la parenté mixte d’Étienne. Le fruitde
l’union mixte se dénue des qualités nobles duNoir etsa sauvagerie
naturelle dissimulée sous levoile ducivilisé setransforme en brutalité
préconçue.

Le Mulâtre: texte et contexte littéraire

Bien que la majeure partie dupremiervolume se passe à Saint-Domingue
etillustre l’idylle sentimentale entre bons esclaves etgénéreuxcolons
paternalistes qui libèrentleurs esclaves, lestrois autresvolumes
représententlavie de l’affranchi en France etl’enfance de son fils
« mulâtre » (l’éponyme du titre), aumomentde l’éveil de leur passion qui
seraità assouvir selon lathématique duroman gothique de l’époque. Ily
estpeuquestion des relations de Féo etd’Étienne avec la société française
2
etleurs actions ne sontqu’implicitementliées à leur couleur . Il semblerait
donc que le racisme latentde l’auteur exprimâtses propres anxiétés en

1
Sylvie Chalaye,Du Noir au nègre, p. 181.
2
Installés dans le Vivarais, ils auraienteupeude chance de rencontrer d’autres
noirs des îles oud’Afrique, d’après les diverstableauxétablis par Noël, dans
e
Etre noir en France au XVIIIsiècle, pp.270-283.
xvi

rapport avec le contact interracial et incitât le lecteur – et la lectrice en
particulier – à s’imaginer l’autre sous ces traits.Cestrois derniersvolumes
représenteraientbeaucoup plus les fantasmes de l’auteur qui effectueun
simpletransfertdes actes etdes caractéristiques dupersonnage diabolique,
e e
littérairementetdramatiquementenvogue auXVIII etauaXIX siècles,u
1
mulâtre . Car rien ne semble provoquer ni leviol accompli par Féo ni la
jalousie etla haine pour sa petite demi-sœur dufils né de cetteviolence
plus que l’encouragementqu’il reçoitde son père fou, aigri par la solitude
de sa retraite etpar la dignité persistante de Sténie.
Le Mulâtredébute par la mise en scène du« nègre » généreux, noble
de sentiments etinvesti des qualités courtoises des anciens chevaliers, ce
e
qui l’amène à jouer l’être sauvage etcruel que la bourgeoisie duXIX
siècle mettaiten avantpour s’assurer de sa supérioritévis-à-vis de l’Autre.
Son éducation émotionnelle n’ayantpas été suivie, même s’il avait
participé auxcours privés de Sténie, Féo, le noble «esnégrillon »t
présenté comme incapable de reconnaître les sentiments qui l’animent:

Transporté d’une brûlante admiration pour Mademoiselle de Savenage,
Féo ne pouvaitreporter sesyeuxsur lui-même sansun profond dégoût. Son
teint, ses cheveux, sestraits, si différents de ceuxqu’il contemplaitdans
Sténie, avaientanéanti en lui lavanité qui estla mère de l’espérance etpar
conséquentde l’amour. Son ignorance, (car commentoser nommer autrement
l’innocence d’un nègre) son ignorance, disons-nous, avaitmis des bornes à la
violente passion qui le dévorait. Son bon cœur, sa reconnaissance etson
respectreligieuxpour la fille de son bienfaiteur, avaientachevé de déguiser
entièrementà sesyeuxetaux yeuxdetous les commensauxde l’habitation,
sesvéritables sentiments qui ne paraissaientêtre qu’un dévouement, exalté à
lavérité, mais naturel etlouable dans ses conséquences. (33)

Jeune garçon esclave, il est« actif, plein d’intelligence etde
dévouement» (11). Il correspond en raison de sa générosité etla noblesse
2
de ses sentiments au« bon nègre » , jusqu’à son arrivée en France oùil a
choisi de suivre ses bienfaiteurs. Ceux-ci avaient voulurentrer en France,
auchâteaude Clémengis dans le Vivarais, pour que Sténie puisse
connaître Paris etque son mari, le comte de Clémengis, puisse poursuivre sa

1
Voir MaxMilner,Le Diable dans la littérature française,Paris :José Corti,
2007.
2
Plusieurs scènes duMulâtreressemblentà d’autres dansBug-Jurgalde Victor
Hugo,ycompris l’incidentde la première rescousse de Marie qui rappelle
celle de Sténie. La caverne de Féo rappelle celle oùPierrotcache Marie alors
que la scène de la grotte oùHabibrah etPierrotetson chien luttentà mort
rappelle la dernière bataille entre Sténie etFéo.
xvii

1
carrière militaire .À l’encontre de l’intérêtque Féo lui porte, Sténie est
décrite commeune Créole ingénue lors dubal que son mari lui offre pour
son anniversaire auchâteaude Clémengis :
Sténie, sans diamants, sans rouge, mais jeune, fraîche etsurtoutsimple
comme les grâces, attiraità elle l’admiration générale; cetabandon
voluptueux, cette démarchedesinvoltura, ces formes pures et virginales que la
mousselinevoilaitil est vrai, mais que l’œil osaitdeviner,tous ces avantages,
enfin, apanage des Créoles, faisaientde Sténie la plus brillante chimère qui eût
jamais souri à l’imagination embrasée d’un amant. Ces dons exquis, ces
grâcestouchantes étaientencore relevées par la candeur. Ces qualités
défendaientSténie des regards brûlants des hommes, etne laissaientarriver à ses
pieds que des hommages épurés. (61)

Sans comprendre, Féotrouvaitnéanmoins que « la présence ducomte
surtoutlui faisaitéprouverun frémissementinvolontaire de haine et
d’horreur » (61) etson aperçu, entantquevoyeur, de l’intimité ducomte
etde Sténie ne faitqu’attiser ses passions. Comme dans les romans
romantiques à la mode, lethème de l’amour rehausse le pathos de la
situation de Féo, le serviteur dévoué de Sténie. Incorporant tous les critères
de la haute société française, civilisée auplus hautdegré, représentant
même sans être à Paris la salonnière par excellence, d’une bonté sans
reproche envers ses domestiques à Saint-Domingue eten France, mais
aveugle comme son père, Sténie ne comprend pas les malaises
claustrophobes, les envies d’espace etd’éloignementde Féo jusqu’aulendemain
du viol. Pour sauver son honneur, etcelui de la famille, elle se sacrifiera
même devantses pires craintes etangoisses par rapportà la méchanceté et
laviolence d’Étienne etse projettera de manière irréprochable devantsa
société. L’amour passionnel détruira père noir etfils « mulâtre ». Une fois
déraisonnables,voués à leur passion, Féo etson fils
deviennentmons2
trueux, capables d’enlèvement, deviol, etd’inceste .
D’emblée le nom de «Féo »,emprunté à l’espagnolfeo: «laid,
difforme »,le désigne comme la laideur incarnée, le destine àun
comportementqui ne correspond pas à ses premiers mouvements de
dévotion à sa jeune maîtresse. Indifférentà sa qualité d’homme libre que
Merval lui offre pour gratifier ses actes altruistes, età «l’apportde la
fortune etde l’ambition »dontil pourraitjouir, Féo préfère rester
« serviteur » etse considère comme «un être imparfait». Ses émotions et

1
Le départdes Merval de SaintDomingue n’estnullementmotivé par leur
incertitude face à des mouvements insurrectionnels auxquels l’auteur auraitpu
faire allusion.
2
Régis Antoine,Les Écrivains français et les Antilles, p.240.
xviii

ses actions sont décrites selon un champ lexical animalier de plus en plus
féroce.Il ressemble à «un jeu» (ne faon28), ouà «ces animauxque
l’hydrophobie dév(75), il poore »usse des «rugissements »(12, 71, 75,
81), il «nage commeun requ(1in »3). Il est« aussi féroce que son
ennemi, saisitavec les dents la patte appuyée contre sa figure, etla broie »
(76).À la fin, son compagnon etgardien sera le loup qu’il dompte età qui
il finitpar ressembler. En héros romantique déchiré, Féo ne saitque faire
sauftrouver savengeance, alors que son fils, issude cettevengeance,
anime son égoïsme par la poursuite de ses intérêts etde ses plaisirs qui se
transformentpeuà peuen passion criminelle. À la suite de son père qui
assume son animalité pleinementpour la première fois lors de son meurtre
ducouple amoureuxde bergers, Étienne exhibe définitivementses
positions lors de la bataille finale contre sa mère etses gens. Son
inavouable désir incestueuxmène à deterribles intentions età des actes
grotesques malgré oupeut-être à cause de son intelligence etde sa
sagacité. Annonçantsa filiation, il choisitson côté (noir) quand il rejette sa
mère en disant, « Jevivrai etje mourrai avec mon père » (277). Celle-ci, à
sontour,transfère l’affection maternelle qu’elle avaitniée à son fils
biologique à Jacques, le mari de sa fille, en le reconnaissantcomme son
fils lors de sa propre mort. Le dénouementduMulâtres’insère ainsi
parfaitementdans le discours de l’époque en refusant toute exploration
d’ununivers dans lequel coexisteraientsur le sol français les colons et
leurs descendants.
Le roman, en prenant un Africain pour héros ayant transité par Haïti,
change de donne. Il substitue aucode littéraire philanthropique de la fin du
e
XVIII siècleun nouveaucode frénétique, qui cristallise en stéréotypes les
1
caractéristiques detels personnages . Le récitestponctué d’interférences à
la première personne, de doutes, de prévisions, de préfigurations, de
prévoyances adressés auxlecteurs, auxlectrices… mais aussi aux
personnages. Suspendantl’intrigue, ils mitigentl’effetémotionnel de la
partde la narratrice omnisciente etomniprésente. De plus, de grands
blancs etdes points de suspension paraissantdans la mise en page du texte
signalentl’indicible : à la fois la pudeur de l’auteure,touten indiquantpar
ces mêmes signes graphiques, le degré deviolence commis par l’acte non
nommé etpassé sous silence. Le récitestencombré d’invraisemblances
qui semblentautantd’emprunts intertextuels auxœuvres qui circulaienten
France entraduction, ainsi que detextes d’origine française,telle la scène
de la boucherie grotesque d’un des camarades de jeuxd’Étienne qui

1
Ibid., p.241.

xix

reprend le fait divers raconté par RenéMartin Pilletdans ses mémoires
publiés en 1815.
De ce fait, le roman publié parune certaine Aurore Cloteaux
n’appartientguère auroman féminin de l’époque. Il ne répond guère au
e
style etauxpoints devue des femmes écrivantau tournantdes XVIIIet
e
XIX sièclestelles Olympe de Gouges, Germaine de Staël etSophie Doin.
Ainsi que l’explique Doris Kadish dans son article «»,Black Terrorune
intertextualité existe entre les auteurs femmes de l’époque. Elle reflète leur
prise de parole en opposition à l’esclavage età leur propre condition
opprimée etconfère à leurs œuvresunevaleur historique etpolitique dont
la morale humanitaire présenteun pointdevue bien différentdes œuvres
masculines de l’époque. L’intertextualité ici se retrouve entre les romans
noirs envogue ets’accomplitdans la dernière scène de confrontation
violente. Avec frénésie, le roman court vers sa fin gothique grâce à
laquelle l’honneur de Sténie estsauvé etl’ordre rétabli avec la déclaration
d’Étienne qui revendique son alliance sataniqu« Enfer,e :enfer,
reçoismoi ».Prototype pour le dix-neuvième siècle de Marianne oude Jeanne
d’Arc sauvantson monde, la figure de Sténie, attaquantde nuitla caverne
de Féo à grand renfortde poudre, etmourantnon pas dans les bras mais
auxmains de Féo en se sacrifiantà l’idéal de l’honneur familial.
Régis Antoine, dansLes Écrivains français et les Antilles, relève les
éléments fournis par l’histoire de la révolution haïtienne (étantdonné qu’il
estplus aisé de parler de celle-ci que de la Terreurvécue à Paris)tels les
incendies, les empoisonnements, lestortures etc., etsouligne commentils
s’allientà l’aventure littéraire gothique duroman noir pour exploiter la
thématique des idées noires des personnages noirs : «On peutespérerun
effetd’épouvante plus appuyé si on fait venir en Franceun de ces maudits
à la peausombre qui apportera l’horreur en métropole [...]. Pour achever le
processus cathartique, il fautque le noir, l’homme de couleur, acquiesce
[...] à sa dest: comme Sainée de damnétan, faisantsouffrir parce qu’il
1
souffre, il sevoue à l’autopunition avantde disparaître » . En associantsa
diégèse ausatanisme etaufrénétisme de l’époque romantique,Le Mulâtre
incorpore «la géographie duroman noir » opposantla douceur de
SaintDomingue à l’enfer des hauteurs de la montagne oùFéo se cache dans le
Vivarais qui ressemblentétonnammentauxmornes oùles rebelles se
regroupaientavantd’attaquer les colons de l’île. L’auteur complète la
transposition en remplaçantlestyrans moyenâgeuxparun nègre et un
mulâtre accompagnés d’un loup.

1
Ibid., p.240.
xx

La littérarité duMulâtreexprime, selon la dialectique hégélienne de la
relation entre le maître etl’esclave, laviolencevécue par le maître etissue
de sa crainte imaginaire dumal que l’esclave oule Noir pourraitlui faire.
Aufur età mesure que le récitse déroule, la fascination exercée par
l’imagination dudésir amplifie le satanisme jusqu’à sa conclusion, laquelle
annihile le désirtriangulaire de l’amantnoir pour la femme blanche, mère
d’un fils indigne de ses parents. Cette formulation bâtarde, qui outrepasse
l’éros pour arriver àthanatos, anticipe celle dudésir chezFrantzFanon.
Même sans aboutir àune synthèse explicite, car détourné par les besoins
de l’intrigue fantasque etde la prolifération d’horreurs de plus en plus
invraisemblables qui amènentSténie à prendre de force la caverne de Féo
(avec l’aide du« Bas-Breton »Jacques), le roman prend néanmoins en
compte la peur, lourde de significations latentes, que les Français
exhibaientdevantles rapports de la brutalité de la révolte haïtienne. Cette
peur a permis à Gobineauetà d’autres comme lui d’élaborer les
formulations les plus insidieuses de la différence etde la sauvagerie des
Africains. Comme dansBug-Jurgal[l]à o, «ùlestémoins
parlaientd’innocentesvictimes des esclaves révoltés [...], le roman frénétique de
métropole n’allaitretenir qu’une figure de jeune fille oude jeune femme,
1
héroïnetoute désignée pour ces nouveauxcrimes de l’amoualors qr »ue
le rire de Féo etd’Étienne, comme celuid’Habibrah luttantcontre
BugJurgal dans la grotte, signifie l’outrecuidance qui leur estassignée par la
crainte des Français.
C’esten ceci que ce roman participe à la flambée duracisme en France
qui se propage dans les discours servantà justifier les mesures des colons
envers les colonisés etles esclaves. Le roman commence parune réflexion
sur la composition de la population créole faite d’aventuriers, de gens qui
cherchaientà pratiquer librementleur religion, de ceuxqui cherchaientle
repos, de criminels etde réfugiés politiques etsur la difficulté de
déterminer les origines desuns etdes autres. « Detantd’intérêts divers, de
tantde causes opposées, devaitnaître difficilement une société bien
constituée. En outre, la physionomie d’un pareil peuple ne pouvaitguère
être saisie, par la raison qu’il existait trop de nuances pour formeruntout
homogène »(7). Ce manquhomogénéie d’«té »etde stabilité sociale
perçucommeune qualité de la société de l’ancien régime, d’untemps
révolu, n’existaitplus à l’époque post-révolutionnaire de l’écriture du
2
Mulâtreetfaisaitl’objetd’une certaine nostalgie ,car les colons

1
Ibid.
2
L’angoisse engendrée par la recomposition de la société post-révolutionnaire
foisonne dans la presse etles romans populaires qui commententle
comportexxi

voyageurs issus de la noblesse, dont la familleMerval de Savenage,
représentaientencoreun idéal. Pourtantl’atmosphère rare etéclairée de
l’habitationutopique de cette famille, oùl’amour etla reconnaissance
unissentles maîtres etles esclaves, recèle le danger detrop de familiarité,
d’une fréquentationtrop libre.À l’intérieur de ce petitenclos de bonheur
etde lumière repose la menace figurée dans le (premier) rêve à clé de
Sténie :

Pendantson sommeil, Sténie eut un rêvelle ese ;tfée, età l’aide de sa
baguette magique, ellevientdetransformer le fidèle, mais noir Féo, enun
jeune prince blanc commeun lis, dontelle se plaîtà protéger l’intéressante
jeubiennesse ;tôtelle le lance dans le monde, lui fait tuer des lions, des
serpents etde méchants princes, blancs cependantcomme lui ; enfinelle est
sur le pointde lui accorder la plus noble etla plus douce récompense ; mais
voici qu’aumomentmême oùelletend à Féoune main qu’elle croitdonner au
prince le plus aimable etle plus blanc qu’il soitsur le globe, le beauprince
disparaît, età sa place se montreun grandvilain génie, noir comme l’ébène
qui, fixantsur elleune prunelle sanglante, la regarde avecun sourire affreux,
etl’entraîne dansune grotte profonde; làtoutdisparaît, etla pauvre Sténie,
victime d’un supplice qu’elle ne peutconcevoir ni définir, n’ose même pas
invoquer le secours de dieu,terrifiée qu’elle estpar lavue de deuxgrosyeux
noirs, brillants, isolés dans levide etqui semblentplaner sur elle comme
l’épée deDamoclès. (17-18)

Choquantpour le lecteur, ce cauchemar ne semble nullementmotivé,
étantdonné la description de l’amitié entre Féo etSténie jusqu’alors. Mais
les conditions nécessaires qui permettraientde considérerune alliance
entre ces deuxjeunes gens n’étantpas en place, seule la baguette magique
pouvaitopérer latransformationtotale duNoir en Blanc, comme le
souligne l’insistancetextuelle sur la couleur de la peau, sur sa blancheur,
sa noirceur, etle rougeoiementde sesyeuxnoirs qui le codifie en Satan.
Une lecture naïve de la relation entre les amis estdorénavantrendue
impossible non seulementpar ce rêve allégorique, mais aussi par les
fréquents apartés etcommentaires adressés aulecteur par la narratrice sur
le danger des passions. Cette « épée deDamoclès», métaphore proleptique
du viol de Sténie, pèse lourdementet toute référence auxliens affectifs
entre les deuxcréeune appréhension chezle lecteur qui attend
incessammentla perte de Féo. En situantle roman àune époque

mentàtenir dansune société oùles classes sociales ne sontplus rigides et
fixes. Voir dansLe Publiciste, les articles de Pauline de Meulan, eten guise
d’exemple, le roman de Madame Vildé,Le Savetier enrichi, ou les trois mois
de Niperc.
xxii

prérévolutionnaire, l’auteur offre le revers de l’idylle de la société
coloniale révolue aux lecteurs des années 1820. Une angoisse s’y
transpose sur une autre.Le spectre de la pollution des races setraduitdans
le désir sanguin du vampire gothique qui dissimule la menace d’une
société mixte etcorrompue.

Préface, paratexte, et intertextualité : à la recherche de l’identité
d’AuroreCloteaux

Les paratextes,tels letitre etla préface, nous signalentce qui esten jeu
dans cette œuvre autantpour ce qui concerne la portée raciste faiblement
cachée que pour la maternité duroman.D’entrée de jeusontitre indique la
qualité oula classification dupersonnage aulieude se référer à son nom
propre comme il étaitcourantde le faire à cette époque,
etcommeBugJurgaletOurikale démontrent. Là oùle choixd’un nom personnel
souligne l’humanité dupersonnage, le déterminantmulâtredu titre le
démarque etle distancie. En se référantà Étienne entantque représentant
de sa «race »,l’auteur rappelle lestextes de la génération précédente
commeLe Nègre comme il y a peu de blancs(1789) de Lavallée, lequel
explique ce qui motivaitsontitre en disantque «C’estl’histoire d’un
caractère national, que j’offre dans le caractère d’un seul homme». Le
mulâtre n’estcertainementpas l’émule de ce Noir qui « a desvertus, etil
estaimable ; si cesvertus ne sontautres que celles de sa nation, on doitle
respecter ».Il esten faitle contraire :le mulâtre ici inspire l’horreur. Et
l’on peutmaintenantdire comme Lavallée : « Voilà le butde cetouvrage »
(cité dans Binder, p.213).
Si letitre renvoie à la signification duroman, la préface est un long clin
d’œil aulecteur,une démystification pour ceuxqui saventlire entre les
lignes. Le jeuse faitautour de l’autorité du texte, ausens figuré etausens
propre. La préface parodie la forme etla spécificité de cette convention
littéraire quasi indispensable etparticulière auroman dudix-huitième
siècle etdudébutdudix-neuvième siècle. Dès la première ligne, « Femme
etauteur, que de motifs pour faireune préface! »,letexte ne cesse de
révéler par la parodie etle pastiche que ses origines setrouventautre part
que chez une femme. Marquantson ironie par l’exagération des
conventions dugenre, les revendications habituellestrouvées dans la préface d’un
roman d’une auteure renvoientici àun autre genre de plume. L’humilité
dans laquelle ces préfaces se fondentconventionnellementcède la place à
l’amour-propre età l’orguaeil. L’«uteuconre »trecarre les objections
habituellementadressées auroman féminin et,une àune, surun registre
ironique, dresseune liste des critiques qui sonten effet vraies pour ce
xxiii

roman et dévoile ses origines masculines.BienLes phrases comme «tôt
mon roman neva plus m’appartla référence aenir »,ux« collaborateurs
secrets » et tantd’autres de ce genre sont tous autantde signes de paternité
cachée derrière cettAe «urore Cloteaux». L’appellation de «teinturier »
que les critiqune manqes «uentjamais de donner […] à chaque femme
auteur »(3) s’applique bien cette fois-ci etnous amène à poursuivre la
question duparaphe duMulâtre.

Teinturier ou travail de « nègres » : qui a écritLe Mulâtre?

Il sembleraitdifficile de n’attribuer ce roman qu’àune seule personne. Sa
paternité reste suspendue entreHonoré de Balzac etAuguste Lepoitevin de
l’Égreville, ditSaint-Alme. Ces deuxauteurs publiaientanonymementou
sous divers noms de plumetels Lord R’hoone etSaint-Aubin pour Balzac
etSaint-Alme ouViellerglé pour Lepoitevin. «Viellerglé »,anagramme
d’Égreville, semble avoir servi à la fois individuellementetaussi pour
certaines œuvres auxquelles ces deuxauteurs auraientcollaboré, eten
particulier entre 1821 et1827 lorsqu’ils étaientassociés.
Septromans parurentsous le nom de plume de Viellerglé etcertains de
cestextes furentle produitd’une collaboration entre Balzac etLepoitevin.
Balzac lui-même, dans l’avant-propos de laComédie Humaine, dit« je ne
reconnais pour mes ouvrages que ceuxqui portentCemon nom». «
“désaveu” peutattécrieindre »,tM.-B. Diethelm citantBalzac, «des
ouvrages auxquels j’aurai collaboré », mais « que, littérairementparlant, je
1
ne reconnais pou» . En 1858, Lar miensure Surville, la sœur de Balzac,
indique qu’il écriten cinq ans plus de quarantevolumes, douze à quinze
2
romans en deuxà quatrevoluL’idenmes .tification estrendue d’autant
plus difficile que Balzac avoue qu’iltravaillaitpendantles années 1820en
« changeantde nom, de style, de manière, non seulementà chaque
3
ouvrage, mais à chaquevolume le plus souvent» . Néanmoins ces œuvres
de littérature marchande, désavouées ounon, appartiennent toujours au
corpus de Balzac etl’on ne cesse detenter de les dépister etde les attribuer
avec certitude.
La polémique autour duMulâtredure depuis plus de centans et
l’attribution duroman, ainsi que l’observe Maurice Bardèche, reste «une
4
difficulté à peuprès insoluble » . Ilyauraitplusieurs camps :un qui refuse

1
Voir Balzac,L’Anonyme ou Ni père ni mère, p. 9.
2
Voir Pierre Barbéris,Aux sources de Balzac, pp.34-35.
3
Une blonde,H. Raisson cité par Kusakabe, p. 6.
4
Bardèche, Maurice,Balzac romancier, p. 110.
xxiv

d’impliquerBalzac dans la création duroman etqui l’attribue à la seule
main de Lepoitevin ;un autre qui l’assigne à Balzac ; et untroisième qui
se situe entre les deuxetquivoitLe Mulâtrecommeune collaboration des
deuxauminimum etsans doute comme le produitd’unevraieusine de
romans populaires, celle de l’atelier d’écriture que dirigeaitLepoitevin.
Bref, en 1822 un jeune Balzac se metà produire des romans de second
rayon sous l’égide de Lepoitevin etparticipe pleinementà son atelier
d’écrivains avec ses divers pseudonymes.Dans cetatelier jusqu’à cinq
personnestravaillentaumêmetexte. Cependant, en 1824, les relations
entre Lepoitevin etBalzac se gâtentet, selon Rolland Chollet,touten
avouantles éléments dans le roman quiviennentde Balzac, «Le
Mulâtren’estcertainementpasune œuvre écrite en collaboration par les
1
deuxamis… Balzac n’estpour rien dans cette misérable composition » .
Cholletrajoute que les éléments des œuvres connues dujeune Balzac
auraientété pris à son insupar Lepoitevin aprèsune rupture d’amitié entre
les deuxhommes. Mais AlbertPrioult, dans son étudeBalzac avant la
Comédie humaine (1818-1829), pensetoutautrementetdéclare que « les
relations de Balzac etLepoitevin de L’Égreville n’ontpas encore pris fin,
surtoutsi l’on admetqueLe Mulâtredutêtre composé pendantle second
2
semestre de 1823» . Balzac auraitpufournir à Lepoitevin, sinon le roman
complet, aumoins quelques éléments majeurs duroman. «En effetLe
Mulâtreestconstitué parun amalgame assezgrossier de deuxmanuscrits
de Balzac,Sténie ou les erreurs philosophiquesetLe Nègre». Pour sa
part, Diethelm insiste sur le faitqueLe Mulâtrene doitrien à Balzac et
« Lepoitevin qui n’a aucuntalent, possède donc deuxdons inestimables :
3
exploiter autrui […] etdiscerner les sujets qui plaisent» .
Bruce Tolley, citant une lettre à Balzac de Jean Thomassyqui
l’interroge sur ses projets avec Lepoitevin, prétend qu’audébutde 1824
« Balzac entretenait toujours des relations avec Lepoitevin »etqu’« il
s’agitcertainementduMulâtre, qui parutle 6 mars, etdontla moitié
4
environ nous semble devoir être attribuée à Balzac » .Tolley trace dans
l’œuvre de maturité de l’écrivain les éléments pris dans les œuvres de
jeunesse etfaitremarquer que le jeune Balzac aimaitétaler l’étendue de
ses connaissances et« semblecroire que la majeure partie du travail du
style consiste à forger des comparaisons etdes métaphores à l’aide

1
Œuvres diverses, II, p. 1317.
2
Op. cit., p. 190.
3
In Balzac,L’Anonyme, pp. 180, 192.
4
Tolley, Bruce, «Balzac etles romans de Viellerglé», p. 117. Voir les pages
suivantes de cetarticle pour les autres renvois à Tolley.
xxv

d’allusions littéraires et historiques.C’estlà d’ailleursune mauvaise
habitude dont». Tolleil ne se défera jamaisyconjecture que pourLe
Mulâtre« c’estprobablementBalzac qui en dressa les plans, eten écrivit
la plus grande partie. Les chapitres qui doiventlui être attribués ne sont
ordinairementpas difficiles à distinguer [… ;] les rares soudures sont très
apparentes ». Tolley ydiscerne des ressemblances avec la pièceLe Nègre,
écritevers la fin de 1822, et« L’histoire de deuxcréoles » qui figure dans
1
les deuxpremiers chapitres du tome II duVicaire des Ardennes. Les
passages duMulâtrequitraitentde l’amour dujeune Noir Féo pour la
Créole Sténie etde sa jalousie envers son mari le comte de Clémengis ne
sontqu’un remaniementdu thème duNègre. Toute la première partie du
roman qui décritlavie de Sténie etde sa famille à Saint-Domingue,
rappelle le récitde lavie de Joseph etde Mélanie Saint-André à la
Martinique dansLe Vicaire, de même que les excès etla folie de Féo, qui
reprennent« la conduite dunègre-marron qui essaie d’enlever Mélanie. »
Les noms des personnages, Sténie, Féo etMerval, ainsi que les
allusions littéraires ethistoriques etles détails scientifiques dans les deux
premiersvolumes, sontautantde marques de la plume balzacienne. Pour
Tolley, le docteur Vincent, pyrrhonien etbienversé dans les humanités,
comme entémoigne les « innombrables allusions à des auteurs anciens et
modernes »ainsi que ses longs discours sur les questions médicales, est
certainementde la main de Balzac. L’histoire de Féo etd’Étienne reflète
l’intérêtqu’avaitBalzac pour la psychologie pathologique. Plusieurs
critiques ontrelevé les scènes reprises de sa pièce inédite duNègre– celle
dubal avec la rose ressemble detrès près aumonologue qui l’ouvre ;
l’amour de Georges pour Émilie dans la pièce faitécho à l’amour de Féo
pour Sténie – dontle nom mêmevientduroman épistolaire inéditSténie
ou les erreurs philosophiquesqui date de 1821, soitd’avantla
collaboration avec Lepoitevin (Sténie, p.vii). Hachiro Kushakabe montre d’autres
ressemblances entreLe Mulâtreetl’œuvre reconnue de Balzac : il note en
particulier letopos de l’orage etconclutque «Balzac a plus oumoins
2
largementcontribué » à ce roman entre autres . Tolleyde son côté localise

1
Ces deux textes signés par Saint-Aubin furentcensurés,Le Vicaire des Ardennes
en 1822parce qu’il suggérait un inceste entreun Noir et une jeune
fille (Tolley, p. 131) ; etla pièce inéditeLe Nègre, qui mettaiten scèneun
Noir amoureuxde sa maîtresse, ne futjamais jouée puisque jugéetrop
inconvenante ethasardée lors de sa lecture auThéâtre de la Gaité en 1823
(Guise, p. 174). En 1825, Balzac publiera sous le même pseudonyme son
romanWann-Chloretiré de cette pièce, qui elle ne futjamais publiée ni jouée
de sonvivant.
2
Hachiro Kusakabe, p. 15.
xxvi

la soudure entre la part que Balzac auraiteue dans la composition du
Mulâtreetlà oùLepoitevin reprend la plume,vers la fin duchapitre IV du
tome III. Il note qu’il n’ya plus aucune allusion littéraire oumédicale ; la
disparition progressive dudocteur Vincent vers la fin duroman ; etla perte
chezles personnages de leurelief er «tleur individualité ».Tous ces
éléments contribuentà souligner lavraisemblance de cette hypothèse. Pour
Tolley, la fin abrupte de la participation de Balzac setrouve à la page 170
aumilieuduchapitre quatre du troisièmevolume. La présence subite des
Bas-Bretons s’ajoute à l’absence des allusions littéraires, philosophiques,
historiques etmédicales significativestypiques dustyle balzacien,
marqueraitla fin de la participation de Balzac etdénoteraitla prise en main de
Lepoitevin, lui-même Bas-Breton, ce qui expliqueraitl’entrée en scène du
nouveaupersonnage, Jacques de Kervens.D’après Régis Antoine,
reprenantles recherches de Tolleyetde Hoffmann,Le Mulâtreserait une œuvre
1
collective .
Pour rendre plus complexeune situation déjà compliquée, Honoré de
Balzac publieun long compte renduduMulâtrequi paraîtdansLe
o
Feuilleton littéraire85, le, n25 mai 1824 etdénonce Aurore Cloteaux
comme étantle nom de plume d’Auguste Lepoitevin–Saint-Alme dit
Viellerglé, son ancien collaborateur du temps oùil se servaitdu
pseudonyme de Lord R’hoone, anagramme inspiré d’Honoré. Ce compte
renduestmoins que flatteur etsertd’évidence à ceuxqui croientque
Balzac a étévictime de l’exploitation de Lepoitevin. Pourterminer ce
compte renduironique duMulâtre,Balzac écrit: « Allons, M. Saint-A***,
2
donnez-nous dumeilleu» Le « M. Sainr ?t-A »a été compris comme le
Saint-Alme d’Auguste Lepoitevin. Tenantcompte pourtantdu ton exagéré
etmoqueur de la préface, où toutjoue surun registre double etironique, il
seraitpossible de lire cette référence à M. Saint-A comme à Saint-Aubin,
le pseudonyme que Balzacutilisaitdepuis 1822etqui remplace celui de
Lord R’hoone, lorsque Balzac romptsa «collaboration –trop
déséqui3
librée – avec LepoitevinaliasAlors qViellerglé » .ue cette situation est
impossible à déterminer définitivement, il semble queLe Mulâtreaitété le
produitd’une collaboration –voulue ouinvolontaire – entre Balzac et
Lepoitevin etqu’Aurore Cloteauxne se reverra nommer sur papier qu’à
l’occasion de sa mortdans la Bibliographie de la France… qui lui nie alors
la maternité duMulâtre.

1
Régis Antoine,Les Écrivains français et les Antilles, p.242.
2
Balzac,Œuvres diverses, II, p. 118.
3
Joëlle Gleize, « Horace de Saint-Aubin », p. 81.

xxvii

Réception duMulâtreà sa parution

Le Mulâtreparaît en pleine fièvre ourikienne car le roman deMme de
Duras de 1823étaitalors copié etrepris pour la scène etse jouait un peu
partoutà Paris etmême en Haïti où«une négresse blanchie [est] chargée
1
duMais ce roman sor» .rôle principaltà la suite dusujetpoétique de
l’Académie française de 1823concernant« l’abolition de latraite des
Noirs » et, aumomentdes négociations avec Haïti pour la reconnaissance
de l’État-nation qui reprirenten 1824 avec l’arrivée en France des
représentants Laroze etRouanezduPrésidentBoyer etn’aboutirontqu’en
1825 après maints arrêts etreprises.
Venduen 4volumes in-12pour 10Fr.,Le Mulâtrepouvaitsetrouver
chezCarpentier-Méricourt, imprimeur, rue de Grenelle-St-Honoré, n° 59 ;
chezLecomte etDurey, Pigoreau, libraire, place
Saint-Germainl’Auxerrois ;chezCorbetaîné, libraire, quai des Augustins ;etchez
Gautier, aucabinetlittéraire de la Tente, auPalais Royal.
o
Le roman estannoncé dansLa Pandore(n233) du4 mars 1824 et
o
dans le n242du13mars 1824, età la page 4, sous la rubrique « Boîte » il
estécrit:

Le roman quivientde paraître chezCarpentier-Méricourt, imprimeur, rue
o
de Grenelle-Saint-Honoré, N59, 4volumes, prix10Francs, sous letitre du
Mulâtre, est, dit-on, l’ouvrage d’une dame. Il paraîtraitqu’une idée commune
auraitoccupé deuxauteurs en mêmetemps, puisque Mme Adèle Daminois,
déjà connue par plusieurs compositions, doitmettre aujourun nouveauroman
en quatrevolumes, où un mulâtre seraitaussi le personnage principal. Cet
ouvrage a pour épigraphe cette pensée d’un grand homme : « N’est-il pas bien
simple que les enfants dumême père setraitenten frères entre eux. »
Elle exprime l’idée dominante duroman dontMme Daminois s’occupe
depuis longtemps. S’il setrouvaitquelques parités entre cetouvrage etcelui
de Mme Aurore Cloteauxelle seraitl’effetd’un hasard aussi imprévuque
singulier, etn’enlèveraitrien aumérite età l’intérêtque l’on s’attend àtrouver
auxproductions de l’auteur deMariska, d’Alfred, etde quelques autres
ouvrages dontles journauxontrendu un compte avantageux, etque le public a
accueilli avec la bienveillance que mérite letalentaimable de Mme Adèle
Daminois.

Le roman à paraître d’Adèle Daminois seraitLydie ou la créole(1824).
Cetétrange compte renduajoute encore d’autres questionnements sur
l’inspiration etpartantsur la paternité duMulâtre.

1
La Pandore, n°258 (29 mars 1824).
xxviii

o
Dans le n289 deLa Pandore: Journal des spectacles, des lettres,
des arts, des mœurs, et des modesdujeudi29 avril 1824, à la page3, sous
la rubrique « Boîte », paraîtcette critique duMulâtre:

Les romans sont un genre de littérature dans lequel ces dames ontpresque
toujours réussi. La peinture des passions etsurtoutl’histoire des inquiétudes et
des plaisirs de l’amour semblentconvenir à latournure de leur espritetà leur
manière devoir. Pour nous, l’amour n’estqu’un courtépisode de lavie ; pour
les femmes, c’estlavie entière.
Le Mulâtreestcependant une composition qui sortde ce cadre. Dans ce
roman, ilyaune force,une énergie de sentimentetd’expression qui forme le
contraste le plus frappantavec des détails pleins de charmes. Des situations
terribles succèdentà des scènes de passion ; l’amouryestpeintavec ses
délicatesses etavec ses fureurs, etsouventdes réflexions qui annoncent un
espritoriginal,vientreposer oufaire penser le lecteur. Ces avantages sont
beaucoup sans doute ; ce ne sontcependantpas ceuxsur lesquels il fautle plus
compter aujourd’hui pour le succès d’un roman ; blasés par les ouvrages des
insulaires nosvoisins, les amateurs de romansveulentdes situations
extraordinaires, inconnues, n’importe à quel prix. La première loi pourun
auteur estde réveiller leur sensibilité émoussée. Mme Aurore Cloteaux, sans
abjurer la sagesse de notre école a sacrifiétoutefois augoûtdujour ;
c’est-àdire, que sonMulâtrerenferme à la fois dunaturel, de l’espritdes peintures
vraies, dubizarre, dusombre etdupathétique : envoilà plus qu’il n’en faut
pour avoir plusieurs éditions.

Comme notrevolume le démontre, bien qu’avec presque deuxsiècles
de retard, nous sommes de l’avis de cette critique etnous nous faisons le
plaisir de suivre sa recommandation de rééditer ce roman de sentiment, de
passion, dupathétique, etde laterreur !

Antoinette Sol etSarah Davies Cordova
Paris, le20mars2009

xxix

NOTETECHNIQUE ET REMERCIEMENTS

Cette édition a été établie à partir du texte de celle parue en 1824 consultée
dans les exemplaires de la Bibliothèque nationale de France. Nous avons
suivi lesusages modernes en ce qui concerne la disposition des répliques
dans les dialogues etl’orthographe. Nous avons aussi corrigé les
nombreuses erreurs d’impression etles irrégularités de ponctuation là où
nous les avons rencontrées. Les notes infrapaginales appelées parun
astérisque sontde l’auteur. Celles qui sontappelées parun chiffre sontde
notre fait.

G

Noustenons à remercier Roger Little de sa passion pour cette littérature
tombée dans l’oubli etpour sontravail infatigable qui rendentpossible sa
dissémination ; età exprimer notre appréciation d’Hassan El Nouty, qui a
tantœuvré pour faire connaître la littératuare francophoneuxÉtats-Unis.
Nousvoulons aussi remercier Pierre-Louis Fort, John Garrigus et
Christopher Conwaypour leurs encouragements.

A.M.S. etS.D.C.

xxxi