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Le mulet Maladrech et autres contes provençaux

De
256 pages
Recueil de contes des Bouches du Rhône
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Pour

Marilène

Le mulet Maladrech et autres contes provençaux

Collection «La Légende des Mondes» dernières parutions:

- Lucia Popova : Mylhes et légendes de Sibérie, 1992. - Pierre Jérosme : Histoires de Sologne et du Val de Loire, 1992. - Jeanne Benguigui : Contes de Sidi Bel Abbès, 1993. - Pierrette Jomni-Amiel (Traduits et commentés par): Proverbes tunisiens, 1993. - Boubacar Diallo : Le Totem (recueil de contes du Burkina Faso), 1993. - Lucia Popova : L'Aurore boréale. Récits et poèmes d'écri vains sibériens contemporains, 1993. - Dominique Aguessy : Les chemins de la sagesse. Contes et légendes du Sénégal et du Bénin, 1993. - Daniel Boursier: "Depuis ce jour-là..." Contes des Pygmées Baka du Sud-Est Cameroun (contes bilingues français-baka), 1994. - Mamadou Cissé : Contes wolofmodemes (bilingues wolof-français), 1994. - Jean-Claude Renoux :
Le mulet Maladrech et autres contes provençaux, 1994.

- Dominique Aguessy : Le caméléonbavard. Contes et légendesdu Sénégalet du Bénin, 1994.

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-3045-7

Jean-Claude RENOUX et mille enfants des Bouches-du-Rhône

Le mulet Maladrech
et autres contes provençaux

Éditions L'Harmattan 5-7. rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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Illustrations.

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. Claude Renoux et Nicole

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AVANT-PROPOS
Les petits contes de ce livre sont pour part majeure les fruits d'une expérience pédagogique, menée en 92-93 dans les Bouchesdu-Rhône; et le titre du recueil, "A chacun son conte ", est l'intitulé de l'expérience. D'autres contes, ceux de la Roque-d'Anthéron, Istres et Vernègues en sont le prolongement inattendu. Ils ont été créés plus tard, durant l'année scolaire 93-94. Etant des contes des Bouchesdu-Rhône, créés selon ma méthode, ils trouvent naturellement leur place ici. Et c'est tant mieux: il y a là des oeuvrettes réalisées avec des classes de maternelle, et ces classes étaient absentes de l'expérience" A chacun son conte" proprement dite. La plupart des contes ont été créés avec les enfants euxmêmes, et tous sont nés au hasard de mes pérégrinations dans un même département. J'espère, plus tard, publier mes autres contes, ceux du Gard, de la Drôme, de la Lozère... du Vaucluse surtout! J'espère, plus tard, trouver le temps d'écrire un livre sur la création de contes locaux avec les enfants, destiné aux enseignants et aux éducateurs. Ce n'est pas le but du présent ouvrage, et je ne peux donner ici que quelques indications, qui tiennent pour l'essentiel à l'expérience menée avec les enfants des Bouches-du-Rhône durant l'année scolaire 92-93. Depuis, je crois sincèrement que ma démarche s'est approfondie, et tous ceux qui souhaiteraient des renseignements plus précis, plus pointus, peuvent me contacter par le biais des éditions L'Harmattan, ou de l'association Arts et Créations Populaires de l'Uzège, dont l'adresse se trouve en fin . d'ouvrage. LES ACTEURSde cette initiative sont quatre enseignants de provençal, niçois et parlers alpins, associés à un conteur et à un millier de petits lutins. Les quatre maîtres itinérants en occitan ( les barulaïres, comme on les nomme familièrement) sont Rémy SALAMON, Mireille COMBE, Anne-Marie POGGIO et Guy AGNEL; le conteur, votre serviteur; et plus de 1000 enfants! BUT de cette initiative: aboutir à la création avec les enfants eux-mêmes de contes se déroulant sur leur localité ou leur quartier ( y compris les quartiers nord de Marseille), et de posséder des contes bilingues afin de donner aux enseignants des

A cliacun son aJnte

outils pédagogiques attractifs et modernes pour sensibiliser les élèves au provençal. La traduction est en cours! Un important travail sur la mémoire a pu être ainsi réalisé: des gens ont vécu ici, dans ce village, cette ville, ce quartier. Ils se sont aimés, déchirés. Ils y ont travaillé. Ils ont façonné l'environnement, la mémoire, la langue, pour en faire ce qu'ils sont. Avant que l'on eût construit ce grand ensemble, il y avait alentour un domaine, des figuiers, une source, un puits... Là sont les racines de leur histoire commune, qu'ils soient petits français de souche, ou filles et fils d'immigrés; et cette histoire se continue avec tous, pour façonner un autre environnement, une autre mémoire, un nouvel imaginaire collectif; pour enrichir une langue, riche d'images, qui se perpétue, évolue, ancre notre identité. Parmi ce que j'appellerai les bénéfices secondaires de l'expérience je noterai l'envie d'écrire, de créer chez certains enfants. J'en ai eu de nombreux exemples par la suite. Ma méthode s'est d'ailleurs affinée pour tenir compte des observations des enseignants et des inspecteurs de l'éducation nationale. Dans les animations que j'effectue maintenant dans les écoles, une même trame débouche sur deux documents: l'un fait par l'écrivainconteur que je suis, l'autre fait par les enfants. Moi aussi j'ai énormément appris de cette expérience! On trouvera en fin d'ouvrage les villages, villes du département des Bouches-du-Rhône, et quartiers de Marseille où s'est déroulée l'expérience du 26 novembre 1992, date à laquelle je commençai mon périple à Gréasque, au 1er février 1993, date de la dernière animation à Aix. Ma présence dans chacune des classes a été de courte durée: une demi-journée, pas plus! Et encore: une grosse heure a été consacrée à écouter d'autres contes, et à dessiner. Je reviendrai plus loin sur le déroulement de ces demi-journées! Avant ma venue dans chacune des classes les élèves ont réalisé une étude de terrain auprès des anciens, de leurs grandsparents, d'historiens, de scientifiques, ou simplement de gens très au fait du passé du village ou du quartier. Quelquefois ce fut la mémé qui s'occupe de la cantine qui a dit le quartier, avant! Après ma venue et la création du conte se déroulant dans le village, la ville, le quartier de Marseille, s'est installée une période de correspondance avec les enfants: écriture du conte, corrections...

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5'Lvant-propos

En clair: _ Une première étape de RECUEIL DESDONNÉES ar les enfants p
de chacun des établissements concernés. -Une deuxième étape avec ma venue dans l'école, et LA CRÉATION DU CONTE proprement dit... j'y reviens dans le prochain paragraphe! -Une troisième étape avec L'ÉCRITUREDU CONTE.

Comment créer un conte; ou comment s'est déroulée ma présence lors de la demi-journée passée dans chacune des.classes:
-Lors de ma venue dans une école j'écoute d'abord les enfants me rapporter, sans les lire, les données recueillies. Cela ne prend pas plus d'une demi-heure !

-Ensuite je leur explique ( sauf aux maternelles) comment fonctionne un conte: avec un bon et un méchant, un conflit qui éclate entre les deux, le méchant qui gagne d'abord, le recours au merveilleux pour sortir le gentil de la difficulté où il se trouve, le méchant qui est puni à la fin... Pour les petites classes je recommande la métamorphose, plutôt que la destruction du méchant. C'est beaucoup plus parlant, plus poétique. Il existe d'autres schémas, précieux, souvent trop compliqués. Il est bon de les avoir en tête. Je pense que le mien fonctionne bien, il est simple, facile à reproduire à l'infini. On me reconnaît une grande faculté de synthèse en piochant, ici dans les données qu'apportent les enfants, là dans les éléments qu'ils proposent pour le conte proprement dit. Cela me surprend toujours un peu car je ne suis pas conscient de cette faculté-là. Toujours est-il que l'ébauche du conte, le déroulement avec si possible les noms des antagonistes, doit aller assez vite, les enfants décrochant passé un certain temps: une demi-heure, trois quarts d'heure au plus. -Après quoi je raconte aux enfants des histoires, déjà créées, pendant une heure, une heure et demi, deux heures... selon leur disponibilité et leur âge. Cette jubilation m'est indispensable, et je crois bien que je refuserais une animation où cette liberté-là ne me serait pas laissée. -Arrivé chez moi, je rentre la trame adoptée dans mon ordinateur, je l'envoie aux enfants, et nous correspondons tant qu'ils ne sont pas satisfaits. J'ai dit plus haut que j'ai affiné cette 7

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son conte

dernière phase, et qu'il est aussi bien, et même mieux, qu'une même trame aboutisse à deux textes différents, celui de l'écrivainconteur, celui des enfants. Il n'est pas rare que je reçoive un conte écrit par un enfant qui a participé à une de mes animations. L'écriture, la lecture, ne sont pas seulement la technique de l'écriture, de la lecture: le b-a ba ; c'est aussi et surtout l'effet Rimbaud, la jubilation du sens, de la chose écrite, rapportée pour le partage. Tel est mon credo, et mon créneau; le reste est affaire de complémentarité de compétences! Jusqu'à présent j'ai toujours réussi à sortir de chacune des écoles, des bibliothèques qui m'ont invité, avec un conte original. Il m'est arrivé, à Gréasque, de créer jusqu'à trois contes dans la journée. Certaines semaines je suis parvenu à ébaucher huit contes... C'est assez éprouvant, d'autant que j'ai une activité professionnelle, et je travaille maintenant à un rythme moins élevé! Concernant ma méthode, si méthode RENOUX il y a, je laisse les enfants dessiner pendant que je raconte mes contes. Cela dérange certains enseignants, ou d'autres conteurs. Il leur semble que les enfants sont moins attentifs. Moi, je pense qu'ils écoutent mieux! Nous sommes tous différents, enseignants, éducateurs, conteurs, et c'est tant mieux. Chacun à sa personnalité, ses méthodes, ses trucs. C'est ainsi que je travaille. Je n'impose rien, les enfants peuvent intervenir à tous moments lorsque je conte, et ils sont libres de dessiner ou non, de faire des dessins en rapport ou non avec le conte que je raconte. J'utilise aussi les santons, depuis la Pastorale de Galagu, petit texte que l'on trouvera dans le présent livre. Je fais dessiner les tout-petits, maternelles et C.P., directement sur des brochures où l'histoire que j'ai relatée est retranscrite, mais qui ont des emplacements blancs pour les dessins. Le résultat étonne les enseignants! On pourrait tout aussi bien utiliser la pâte à sel, ou la terre... J'ai conscience d'avoir participé à une expérience unique, utile, et de l'avoir menée à bien. C'est une somme de plaisirs, de galères aussi parfois... Il n'y a aucune immodestie de ma part à me divertir du chemin accompli. Je suis un baladin, et j'ai la même satisfaction, proposant mon travail à vos critiques et à votre bon plaisir, que le compagnon ébéniste qui caresse la table qui sera son chef-d'oeuvre.
Vallabrix, le 31 mai 1994

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Ce petit conte a été créé avec les enfants de la classe de C.M.2 de M. FOURNET, de l'école des Floralies à Aix-en-Provence . Un grand merci à M. Yves DOIZE pour sa traduction en provençal.

Hors l'animation des beaux quartiers aixois, à quelques minutes de marche de l'ombreux couloir feuillu du cours Mirabeau et de ses fontaines, vivait un mulet qui s'appelait Maladrech. C'était en un temps où la campagne maraîchère agrémentait les marches de la cité.
Et c'est un conte d'Aix-en-Provence.

Il était né des amours d'un âne et d'une jument dans une ferme du quartier de la Figuière et il n'avait connu de toute son enfance que les moqueries de ses compagnons d'écurie: les frustes chevaux de labour. " Voyez Maladrech : qu'il est laid! L'animal n'est même pas capable de tirer la charrue. Le maître est trop bon!

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c/iacun son conte

Pourquoi devons-nous supporter la présence d'un tel monstre parmi nous? " Pourtant il était tout aussi vaillant qu'un autre et, pourvu qu'on le traitât bien, s'honorait avec conscience de quelque tâche qu'on lui confiât. C'est lui qui portait la biasse* l aux valets et journaliers travaillant dans les champs du Maître. C'est lui encore qui accompagnait ce dernier lorsqu'il se rendait au marché. Mais pas un cheval n'eût daigné lui reconnaître le moindre mérite. Comme s'il était là pour leur enlever l'avoine de la bouche! Quand il passait à portée, les chevaux ne manquaient jamais de le mordre, ou de lui envoyer quelque sournoise ruade. Alors le pauvre Maladrech s'en allait tout seulet au fond de l'écurie rêver de chapiteau dressé, de piste cendrée, de ballerine et de jolie écuyère sur son échine... Car il y avait là en pension un vieux cheval de cirque. Il n'était bon qu'à raconter des histotres et il ne s'en privait pas. " Vous ne pouvez pas comprendre ce que c'est que le cirque! Il vous faudrait avoir ajusté votre souffle aux pas du funambule. Peut-on imaginer les ovations saluant la fin du numéro des trapézistes? Qui n'a pas connu le grand frisson lorsque le dompteur plonge la tête dans la gueule du lion est ignare en émotion. Et quoi de mieux que les rires des enfants en voyant les clowns? Et puis il y avait nous, les chevaux. On nous disait savants, car nous savions compter. On nous habillait d'or et de pourpre pour la grande parade. Lorsque l'écuyère sautait à la volée sur notre dos, quelle gloire était la nôtre! C'était le bon vieux temps! Le cirque c'est la lumière, les rires, les exclamations, les applaudissements, la musique, les couleurs chatoyantes; croyezmoi: il n'y a pas de vrai cirque sans cheval dressé; nous en sommes le fleuron... - On y trouve des mulets? " ricanaient les canassons. Le vieux réfléchissait! Puis il hochait la tête: " Je n'en ai pas connu! " Pourtant Maladrech sentait que là était sa vocation. Si les caprices de la nature ne l'avaient fait ni âne, ni cheval, c'était dans le dessein de faire rire les enfants, d'amuser les parents.
1Les occitanismes utilisés, suivis d'un astérisque, renvoient au petit lexique en fin de chacun des contes. w

Le muret tMafaarecli

Après tout, c'est à lui qu'on confiait la responsabilité de promener les petits-enfants du Maître lors des réunions familiales. On le parait même de pompons vifs pour l'occasion, et on lui passait au cou une clarine dorée sur laquelle étaient délicatement gravées des fleurs de montagne. Et puis voilà qu'un jour une brave animation régna dans l'écurie: le directeur du cirque à qui appartenait le vieux cheval cherchait des montures. Chacun se haussait de l'encolure, faisait le beau, le fringant, le fier... Maladrech attendait dans son coin! Transi d'appréhension, il jouait les indifférents. Pourtant il espérait tant que son coeur battait à se rompre. S'il était écarté, il en mourrait! Le directeur, dans son bel habit rouge pailleté d'or, passa les chevaux en revue. Mais aucun ne trouvait grâce à ses yeux. " Les gens veulent de l'inattendu. Et puis ces chevaux-là ont été gâtés par les travaux des champs... " Enfin il vit Maladrech ! " Un mulet! Dans un cirque je n'en ai jamais vu. Voilà ce qu'il me faut! Monsieur Panperdu devra bien s'en accommoder, et lui inculquer quelque tour qui fera rire les enfants et amusera les parents. " Pour une pièce d'or le marché fut conclu! Et quand Maladrech passa devant les chevaux, il se sentait vengé des moqueries, des coups de dents et des ruades sournoises. C'est sûr, son heure de gloire avait sonné.

On le logea avec les ânes. Dieu, qu'ils étaient laids avec leurs grandes oreilles et leur queue ridicule. Mais Maladrech avait trop souffert des grands airs et des brutalités des chevaux pour s'en prendre à plus défavorisés que lui. Et puis les voyant mâchouiller pesamment leur picotin, il se voyait beau. Foin des récits fabuleux du vieux cheval: il déchanta bien vite. 11

JI. cfiac.un son conte

Non pas que le cirque ne fût pas ce que le vieux en disait: la lumière, les couleurs chatoyantes, les écuyères, les trapézistes, les clowns, les rires... Mais tout n'y était pas représentation. Les longues heures de dressage, passe encore: il faut ce qu'il faut pour la célébrité. Hélas, il y avait aussi monsieur Panperdu. Pour un bel homme c'était un bel homme que cet homme-là. Le port avantageux, sanglé dans la veste pourpre aux ganses et aux épaules dorées, plus chamarré que l'empereur d'Autriche et le roi de Hongrie réunis! ( Pourtant les seuls mérites dont il pouvait se targuer, c'étaient les batailles qu'il avait remportées sur les animaux à coups de pied et de cravache.) Comment ne pas le distinguer entre mille. Avec ses cheveux noirs, qu'une raie impeccable partageait par le milieu et qui dégoulinaient de "gomina ". Et les moustaches! Ah, les moustaches de monsieur Panperdu, Dieu sait qu'il en était fier: de grosses et belles cordes d'étoupe qui tire-bouchonnaient aux extrémités sans qu'un poil en dépassât. Il possédait les plus belles bacchantes du monde sans doute. Il faut dire qu'il y prenait peine: en passait-il des heures à les soigner! Allez: il les aimait mieux que ses animaux! Avec cela un sourire de grand carnassier et des yeux de braise. Un bel homme... mais une damnée brute. Les ânes avaient bien prévenu Maladrech : " Tu ne tarderas guère à regretter tes chevaux et les travaux des champs. Si monsieur Panperdu n'est pas le diable, on croirait qu'il en est le proche parent tellement il est méchant... " Le premier jour de dressage le mulet comprit que les ânes n'exagéraient en rien: à peine Maladrech rentrait-il en piste que le dompteur lui cingla l'échine de son fouet. De terreur la pauvre bête brama tant et plus: jamais un humain ne l'avait martyrisé jusqu'à ce jour. " Vas-tu te taire, sale bête? Fais-moi confiance: je te materai. Si je veux que tu marches sur les pattes avant, eh bien tu marcheras sur les pattes avant. J'en ai brisé d'autres avant toi. " Alors le calvaire de Maladrech commença: les coups, les insultes et les cris des heures et des heures durant, chaque jour,

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Le mufet :Mafaarech

chaque jour passant... jusqu'à ce que l'animal eût les flancs en sang et s'affaissât sur les genoux. incapable de plus bouger. Les ânes avaient raison: il en vint à regretter les chevaux et les travaux des champs. Ah. le bon sourire du maître, la carotte qu'il vous offrait après le retour du marché. La tendresse bourrue des valets de ferme et les remerciements des petits enfants les jours de réunions familiales quand il les promenait sur son dos... Si encore Maladrech avait accepté de satisfaire aux caprices de monsieur Panperdu ! Mais non: il ne tenait pas pour rien de son âne de père. Chercher plus têtu qu'un mulet ce serait tenter d'emprunter dix sous à un avare. Dès le premier coup de fouet l'animal avait décidé de ne jamais obéir au dompteur. Il s'en tenait à son serment. Malgré les coups, les insultes, les cris des heures et des heures durant; chaque jour, chaque jour passant..

Par bonheur le cirque comptait Chante-Coucou, le clown. Le brave homme pansait Maladrech après les heures de dressa.ge. Ille caressait affectueusement et lui parlait gentiment. " Mon pauvre vieux c'est bien tout ce que je peux faire pour toi. Je n'ai pas le courage d'affronter monsieur Panperdu. Si j'avais de l'argent je te rachèterais. Avec moi tu marcherais sur les pattes avant sans que j'aie besoin de te frapper. Ah, si j'avais une gentille petite femme. j'aurais mon cirque à moi. On ne gagnerait pas des mille et des cents. mais on serait heureux tout simplement. avec nos animaux. Mais sans mon maquillage je suis bien laid et je n'ai aucun besoin de contrefaire ma voix de crécelle: elle m'est naturelle. Alors on rit de moi, sans jamais m'aimer. Et je n'ai ni femme, ni courage, ni argent!" Maladrech comprenait et n'y pouvait rien. Dieu sait pourtant qu'il aurait aimé vivre avec Chante-Coucou pour qu'il lui enseignât l'art de faire rire les petits et les grands... Le jour viendrait où quelqu'une aurait le courage que ChanteCoucou n'avait pas!

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clia£un son conte

Cela faisait un an que le martyre du pauvre mulet durait. Le cirque avait beaucoup voyagé pour s'en revenir passer quelques jours à Aix. Les bêtes paissaient dans la prairie de la Figuière. Quand vinrent à passer une estrassaïre* et sa mule. La femme était toute malvêtue, pas bien propre. Elle ramassait des chiffons, des papiers et des peaux de lapin ! Elle s'arrêta en voyant le mulet. " Regarde, Calinette, un fiancé pour toi! " Elle s'approcha, le caressa longuement, lui parlant gentiment à l'oreille, et lui offrit un morceau de pain dur et une carotte qu'elle tira d'un repli de vêtement crasseux. L'estrassaïre revint le jour suivant. Puis le jour qui suivit le jour suivant. Et le jour qui suivit le jour qui suivit le jour suivant... Jusqu'à ce qu'elle tombât sur monsieur Panperdu qui frappait tant et plus la pauvre bête. " Mais vous êtes fou! Vous allez le tuer. Et puis c'est interdit de martyriser les animaux... " Monsieur Panperdu ricana en lustrant sa moustache: " Ah oui? Première nouvelle. Et où as-tu lu ça Marcamau* ? - Chacun sait que c'est inscrit sous le sabot arrière droit des mulets... " Impressionné, monsieur Panperdu se pencha en disant à la brave bête: " Montre-moi ta patte, toi... " Ce fut la première et la dernière fois quë Maladrech obéit au dompteur: la brute prit le sabot au mitan du visage, elle fit un grand saut périlleux arrière, avant de retomber pliée sur la barrière de la prairie. Le mulet y avait été d'un tel bon coeur qu'on voyait fumer la moustache défrisée de son bourreau. Ensuite, ils fuirent longtemps!

L'estrassaïre qui s'appelait Lisette, la mule et le mulet trouvèrent enfin une vieille bâtisse qui semblait abandonnée. Le portail de fer ne tenait plus que par miracle, à condition de n'y jamais toucher. Dans le parc on trouvait l'éventail le plus complet 14

Le muret Mafaarecfi

qui soit de tout ce que la création pouvait receler de mauvaises herbes. L'escalier ne comptait que des marches branlantes. Et que dire du toit et de l'état des boiseries: une ruine, ou peu s'en fallait. Seule sur le perron une statue représentant un faune grimaçant gardait sa superbe. Le satyre déplut tant au mulet qu'il se retint pour ne pas lui coller un coup de pied...

Ils se cachèrent trois jours, mais un beau matin il s'avéra que la bâtisse avait un propriétaire. Un vieux monsieur tout aussi délabré que la maison et qui criait aigre: " Allez-vous partir d'ici? Je ne vous ai pas invités que je sache. " Lisette tenta bien d'apitoyer le vieillard: elle lui conta les malheurs de Maladrech, ce qu'il risquait à retourner au cirque... Le petit vieux ne voulut rien entendre: " A chacùn ses soucis: je suis le comte de Mangegari, dernier du nom, et je vais devoir bientôt vendre mon château. Tout ça parce que le grand-père de mon arrière grand-père est mort accidentellement à la chasse avant d'avoir dit où il cachait le trésor de la famille... " Et puis voilà qu'en repassant devant le faune grimaçant Maladrech ne put retenir un tel coup de pied que la tête vola en éclats... Alors on vit les pièces d'or courir partout sur le perron, et les pierres précieuses briller de mille feux aux premières lueurs du JOUr. Le vieux monsieur, à quatre pattes, ramassait le trésor épars en pleurant de joie. " Prenez, prenez, je vous en donne la moitié! " Mais l'estrassaïre répondit: " Une pièce d'or suffira! " Et Lisette fit comme elle avait dit!

Quelques heures plus tard l'estrassaïre demandait à être reçue par le directeur du cirque. On la fit entrer sur la piste où se répétait un numéro. Au pied du directeur monsieur Panperdu se grattait l'oreille avec la patte arrière droite. Il aboya: depuis le coup de pied de 15

)i cfiacun son conte

Maladrech il se prenait pour un chien et passait le plus clair du temps à grogner en rongeant son os. Les animaux ne s'en plaignaient pas. " Cela suffirait-il pour racheter le mulet? " L'estrassaïre tendait la pièce d'or. Le directeur n'en demandait pas tant: c'était le prix qu'il avait payé pour acquérir cette bête dont on ne pouvait rien tirer. Maladrech était promis à l'équarrisseur. Le directeur accepta d'autant plus volontiers l'offre de Lisette que c'était un brave homme et qu'il n'aimait pas le dompteur.

Sortie du chapiteau Lisette soupira: " Me voilà tout aussi pauvre qu'avant. Toi, Calinette, tu as gagné un fiancé; et moi une bouche de plus à nourrir... " Chante-Coucou l'entendit et s'approcha: " Si vous voulez, nous pourrions nous associer. J'apprendrais à nos bêtes des tours pour faire rire les petits et les grands. Jamais je ne les battrais... Mais avant d'accepter je voudrais que vous me regardiez sans maquillage. " Le clown se dirigea vers le baquet d'eau des éléphants et se lava d'abondance. Quand il se releva, l'estrassaïre lui dit: " Votre coeur est beau, c'est tout ce qui compte pour moi. Et puisque vous vous êtes montré tel que vous êtes, je vais faire de même." Elle se lava aussi, et Chante-Coucou vit apparaître sous la crasse une jolie jeune femme.
Lisette devint écuyère. Chante-Coucou dressa tout en douceur Maladrech et Calinette. Bientôt ils eurent leur propre cirque, bien petit, mais qui les faisait vivre tous quatre. Les deux humains s'aimaient. Alors ils se marièrent et eurent de bien beaux enfants, à qui ils apprirent la gentillesse, le respect des animaux... et à se laver tous les jours.

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Le mulet

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Il est rare qu'une mule ou un bardeau fassent des petits. Pourtant Calinette donna le jour à des jumeaux: une pouliche et un ânon à qui ils enseignèrent à ne jamais se moquer des mulets.
Et cric et crac Notre histoire est finie

Aix-en-Provence, le 1er février 1993 Vallabrix, le 8 février 1993

PETIT LEXIQUEDES OCCITANISMESUTILISÉS: biasse: le sac qui porte la nourriture, et par extension la nourrriture elle-même. estrassaïre: celui ou celle qui ramasse les chiffons. marqua-mau : du nom d'un brigand vivant dans les grottes de l'Hérault, Marc Amau, dont le nom avait dû réveiller une vieille terreur, celle des Marcomands, pillards du nord. Le mot désigna ensuite quelqu'un de bizarre, de mal habillé.

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Ce petit conte a été créé avec les enfants de la classe de C.M.2 de M. FANTINI, de l'école mixte Victor Hugo d'ALLEINS. Un grand merci à Mme Mathilde MALACARNI, et MM. Jean LABEQUE, Françis DUMAS et Marcel GILLES sans qui Victor CALUC et la CHALIMOUNE auraient sombré dans l'oubli. Merci encore à Murielle GROS et Danielle ANDRE qui ont réalisé la couverture du livre conçu par les enfants d'ALLEINS.

C'est une histoire que je tiens de Vergèse, la mésange. Un jour je me promenais dans la campagne et je l'ai rencontrée. Elle voulait se procurer quelques brins de fil pistache pour terminer son nid. Justement j'en avais sur moi dont je ne savais que faire. Alors on a fait l'échange: je lui donnai ce qu'elle souhaitait; et elle m'offrit ce petit conte...
Et c'est un conte d'Alleins.

Aucune figure n'a sans doute alimenté l'imag~naire des uns et des autres comme celle de Victor le Caluc. Et si le Victor de

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cfiacun son conte

Vergèse n'est pas le vrai, c'est bien celui que je préfère; et c'est le seul que j'aie dans ma biasse*.

A l'époque vivait au village une jeune fille qui s'appelait Manon. Elle était orpheline. Sa grand-mère qui l'avait élevée était guérisseuse et se nommait la Chalimoune. La vieille avait le don de soigner par le saindoux. Mais elle utilisait aussi le toupin* qui était l'instrument privilégié de son art. Elle y puisait l'eau chaude qu'elle projetait sur les murs, tout en prononçant des formules incompréhensibles pour autrui. On la redoutait bien un peu. Mais force était de constater que quiconque avait recours à ses services s'en trouvait souvent mieux. La sorcellerie étant chose inavouable, autrement qu'à demimot, la grand-mère et Manon se livraient à l'élevage des vers à SOle. Or une année le printemps tardait; et l'on craignait de voir l'industrie disparaître faute de quantité suffisante de feuilles de mûrier. La vieille demanda à la petite d'aller en chercher au pied du Luberon!

Manon partit un beau matin, avec la charrette du voisin et la mule du curé. Il lui fallut toute une journée pour atteindre les contreforts de la montagne des loups. Et une autre pour collecter assez de feuilles dans l'attente du printemps tardif. Elle reprit donc le chemin du retour à l'aube du troisième jour. Sur le coup de midi elle croisa un jeune homme du village participant à une battue aux loups organisée par le seigneur. Il avait dans sa musette deux boules de poils qui geignaient sans cesse à qui mieux mieux: c'étaient deux louveteaux aux yeux clos. Le jeune chasseur expliqua à Manon qu'il avait dégringolé dans une combe* étroite, et qu'il y avait trouvé, à l'abri d'une. vieille souche vermoulue, les petits loups. Il ne voulait pas que le Marquis accaparât son maigre butin et demanda comme un service à la jeune fille de ramener les deux petits fauves au village, pendant qu'il rejoindrait les autres chasseurs.
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'Victor k Ca(uc

Manon, qui n'était pas insensible au charme du jeune homme, accepta gentiment. Elle s'en retourna avec les louveteaux vers Alleins, marchant à côté de la charrette... Tout à coup elle aperçut Victor le Caluc! IlIa regardait venir, lorgnant de son oeil unique vers le sac de toile d'où sourdaient les vagissements lupins.

Immense, laide et borgne, la brute était bien le plus inquiétant des personnages d'Alleins. On ne le voyait jamais sans un mouvement de recul et d'effroi. Il habitait une ruine sur le chemin de la Villa Rose et vivait de fruits sauvages, parmi les immondices. Il gagnait parfois une piécette en remplaçant celui qui s'était vu imposer la chasse aux crapauds au portail du Barri*. ( C'était l'usage: le dernier à franchir la porte du rempart devait frapper toute la nuit, avec un bâton, l'eau du fossé pour en faire taire les locataires troublant le sommeil du seigneur.) Pour cette raison on l'appelait parfois Iou pique-grapauds*. Il se rasait et se coupait ses cheveux gris et drus avec un grand couteau à chaque changement de saison, après s'être enfoncé du plus qu'il pouvait dans le fumier de la ferme du Bastidon. On disait alors: "le caluc fait toilette". L'atroce résultat de l'élagage saisonnier le rendait encore plus hideux. En automne il dormait recouvert de feuilles mortes; et il n'était pas rare de le croiser, tel une trêve*, couvert de gelée blanche.

Voilà l'homme qui se dressait devant l'attelage en criant: " Ces louveteaux ne sont pas tiens! " La mule du curé prit peur et se cabra, avant de prendre le galop... La petite, moins endurante que la brute, était plus vive. Elle courut à jambes aidez-moi à travers les bois de pins et les buissons de cystes blancs. Elle imaginait dans sa course l'usage sordide qu'un caluc* pouvait faire d'une paire de louveteaux nouveau-nés. Un repas cru ? Un court gilet? Une toque pour ses cheveux crasseux... ?

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cfiacun son conte

Elle se perdit cent fois, avant de reconnaître la grotte de la Chèvre d'Or. La nuit était là : il n'était plus question pour elle de regagner le village. Manon s'endormit bientôt, en serrant contre elle les deux petits loups qui pleuraient de faim sans que la jeune fille sût comment calmer leur appétit. Le matin n'était plus loin et l'ombre fauve s'approchait prudemment de Manon... Un grognement sourd la fit se rév~iller en sursaut. Devant elle, prête au bond, se tenait une bête au pelage fauve, les yeux rouges, les crocs laiteux et l'écume dégouttant de la gueule immense:
LA LOUVE!

Elle avait dû longuement chercher ses petits. Ou peut-être ne les avait-elle jamais perdus des yeux. Toujours est-il qu'elle était bien là, ivre de colère et de rancune accumulées. Une grande marque pourpre indiquait qu'elle était blessée à l'épaule. " Ne résiste pas, couche-toi devant elle, offre-lui ta gorge, et rends-lui ses petits! " Victor le Caluc se tenait au seuil de la grotte et avançait à pas de chat. Manon fit ce que lui disait l'homme sauvage. La mère entreprit de lécher les petits et de les allaiter tout en guettant à queue d'oeil la jeune fille, un mauvais rictus découvrant les crocs monstrueux. "Ne bouge pas, laisse-la s'habituer à ton odeur! " Le géant s'était approché, tout en restant à distance. Il se mit à se lécher, comme l'aurait fait un chien, en regardant la louve. Puis il lui parla longuement, sans plus s'occuper de Manon, jusqu'à ce qu'enfin l'animal se couchât, la tête entre les pattes, calmé, mais regardant alternativement chacun des humains. " Que voulais-tu faire de ces libres animaux? Des chiens? Des esclaves des hommes? De toute façon ils ne t'auraient été d'aucun profit. Ils sont si jeunes qu'ils seraient morts avant qu'il ne fasse jour. 22

o/ictor [e Ca[u£

Et maintenant que la mère les a retrouvés, elle devra sacrifier la louvette : elle ne peut les porter tous les deux, et elle doit fuir au plus vite, en tenant le petit mâle dans la gueule. " Manon avait honte et elle ne protesta pas: elle n'était pas la cause du départ des petits de leur gîte. Mais elle avait accepté leur convoyage et elle se sentait responsable du drame.

Soudain la louve se dressa à nouveau: quelqu'un approchait. La jeune fille entendit le bruit d'un fusil qu'on armait. Alors que le soleil levant empourprait les parois de la grotte, elle vit le jeune chasseur et sa grand-mère pénétrer plus avant. (Voyant revenir la mule et la charrette sans la petite, la Chalimoune s'était inquiétée. Elle avait croisé la route du jeune chasseur. Il lui avait parlé des louveteaux... Toute la nuit ils avaient cherché Manon, pour enfin la trouver.) Le jeune homme épaula et visa posément... La petite s'était interposée entre lui et la louve, écartant les bras. Elle était incapable de prononcer le moindre mot et pleurait en silence. Alors la Chalimoune posa la main sur le canon du fusil et contraignit le jeune homme à baisser l'arme.

Ils écoutèrent le récit de Victor le Caluc. La guérisseuse ne quittait pas des yeux l'homme sauvage. Quand il eut fini, elle hocha la tête et s'approcha de lui. Sortant un oeuf d'un recoin de son vêtement sombre, elle le brisa et dit simplement: " Le choix t'appartient! " Victor se mit à quatre pattes pour laper. Soudain le poil lui vint de partout alors que le museau s'allongeait! Les guenilles ne résistèrent pas à la métamorphose et jonchèrent bientôt la poussière; alors qu'un grand loup, gris et borgne, s'approchait de la louve. Ils se sentirent longuement. Puis prirent chacun un des louveteaux... L'une et l'autre bête s'en allèrent, sans un regard pour l'homme et les deux femmes.

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chacun son conte

Vergèse, la mésange qui me fit ce récit, me dit qu'on parla longtemps d'un grand loup, gris et borgne, qui semblait défier les hommes. Il courut le Luberon pendant, pendant... Et pourquoi ne hanterait-il pas encore quelque combe étroite qu'ignora la folie des hommes?
Et cric et crac Notre histoire est finie

Alleins, le 10 décembre 1992 Vallabrix, le 13 décembre 1992 et le 1er mars 1993

PETIT LEXIQUE DES OCCITANISMES UTILISÉS:

barri : le rempart. Par extension ensuite: le faubourg. biasse : le sac qui contient la nourriture, et par extension la nourriture elle-même. caluc : fou, individu au comportement bizarre. combe: courte vallée, où se concentre l'humidité. pique-grapaud : attrape-crapaud. toupin : pot de terre à manche horizontal. trêve: revenant, fantôme.

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d'après un conte hollandais

C'est une histoire qui se passe du temps où vivait à Aubagne un pauvre cordonnier qui ne possédait pas grand-chose hors ses douze enfants, une petite maison et un petit jardin, tout juste assez vaste pour contenir un poirier. Encore heureux d'ailleurs qu'existassent les poires abondantes et goûteuses : autrement les douze enfants se seraient souvent couchés le ventre vide.

Et puis voilà qu'un jour le cordonnier fit un songe étrange: il rêva qu'en traversant le pont franchissant le fleuve à l'entrée de La Penne-sur-Huveaune il trouvait une marmite pleines de pièces d'argent. Le lendemain il en parla à sa femme qui lui dit: " As-tu perdu la tête, mon pauvre vieux? Tu as bien assez de travail comme ça à la maison, sans perdre ton temps à courir les routes pour des chimères. " Le soir suivant il refit le même rêve: il traversait le pont franchissant l'Huveaune à l'entrée de La Penne, et trouvait une marmite pleine de pièces d'argent. Au matin il en parlait encore à sa femme: " Un rêve est un rêve, dit-elle, et n'a jamais nourri qui que ce soit. Crois-moi, mon homme, mets-toi vite au travail, les souliers n'attendent pas, et les enfants ont faim. " Le soir qui suivit le soir suivant il rêva encore que passant le pont franchissant le fleuve à l'entrée de La Penne-sur-Huveaune, il trouvait la marmite pleine de pièces d'argent. Et là, n'écoutant plus les récriminations de sa femme, il prit la route de La Penne...