Le Musicien

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Dans ce recueil de nouvelles serbes, le rire, le sarcasme et l'absurde révèlent une peinture pluridimensionnelle vive et pittoresque de la vie villageoise en Serbie au 19ème siècle, avec querelles intestines et personnages hauts en couleur. Toujours en mouvement, cette peinture nous donne l'impression de suivre chaque personnage pas à pas via une caméra mobile. Les chroniques villageoises de Milovan Glisic (1847-1908) sont fortement nourries de la tradition orale et inspirées par l'enfance de l'auteur.
Publié le : samedi 1 mars 2008
Lecture(s) : 230
EAN13 : 9782296192201
Nombre de pages : 106
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Le musicien
& autres nouvelles

Collection Lettres serbes
dirigée par Maguy Albet

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05085-3 EAN : 9782296050853

Milovan GLISlé

Le musicien & autres nouvelles
Traduction et préface de Sladjana Nikolic

L'Harm.attan

Milovan Glisié
(1847 -1908)

Milovan Glisié vient au monde le 6 janvier 1847 au village de Gradac, près de Valjevo, en Serbie occidentale. Son père est musicien, il joue de la guzla 1; sa mère est conteuse. TI poursuit des études secondaires à Belgrade. La mort de son père, en 1865, l'oblige à subvenir seul à ses besoins. Ainsi livré à lui-même dès l'âge de 18 ans, il se fait engager comme domestique dans des maisons bourgeoises, vaquant ainsi à diverses occupations subalternes. Sa passion pour les livres le conduit à apprendre des langues étrangères: le russe, le français et l'allemand. TI traduira d'ailleurs des œuvres de Gogol, Tolstoj, Goncarov, Ostrovskij, Mérimée, Jules Vernes, ou encore Alphonse Daudet. Fortement influencé par Gogol, notamment par les Soirées du hameau près de Dikanka, il traduira Les âmesmortesen 1872 et Tarass Bulba en 1876. Glisié mène une vie active dès 1870. Etudiant en philosophie et histoire, il assume à la fois le poste de rédacteur du journal satirique Vragolarl et le rôle de membre actif du mouvement de Svetozar Markovié3. Il est considéré par les autorités comme étant un opposant à l'ordre établi. TI est arrêté et emprisonné en 1872 pour avoir introduit en Serbie plusieurs exemplaires du livre de Markovié, Srb!ja na

1 Guzla ou gusla : instrument sorte de viole).
2 V ragolan : IEspiègle.

de musique traditionnel des Balkans (une

3 Svetozar Markovié (1841-1875) : théoricien serbe du socialisme.

istoku.4 TI abandonne définitivement ses études en 1875, et commence sa vie professionnelle en qualité d'assistant du rédacteur de Spske novint!. Sa première nouvelle originale, Une nuit sur lepont, est éditée en 1873, mais il fait ses vrais débuts littéraires en 1875. Le fameux journal littéraire Otadzbina6 édite ses premières oeuvres. TI écrira vingt-deux nouvelles et deux pièces de théâtre. Après la mort de Dura Jaksié7, en 1878, il est nommé correcteur à la Maison d'Edition Nationale. En 1881, il devient le conseiller artistique du Théâtre National de Belgrade, qu'il quittera en 1898. En l'an 1900, il est amené à assumer le poste de directeur adjoint de la Bibliothèque Nationale. En 1905, il a droit à un hommage mérité du célèbre critique littéraire Jovan Skerlié, qui lui lègue ainsi une place importante au sein de la littérature serbe. Peu de temps après, le conteur part à Dubrovnik pour suivre des soins. Il y décède le 20 janvier 1908.

4 Srbija na Istoku: La Serbie à lEst; ouvrage publié en 1872 à Novi Sad ev ojvodine). 5 Srpske novine: La Gazette serbe. 6 Otadzbina: La Patrie.
7 Dura

]aksié (1832-1878) : écrivain, poète et peintre serbe.

6

Préface

Au 1ge siècle, on assiste à de profonds changements en Europe, de même en Serbie. En 1875, à l'époque où Milovan Glisié débute sa carrière littéraire, la Serbie est libérée des Turcs, dont elle a obtenu l'autonomie en 1830. L'État s'organise peu à peu, mais le prince Milan Obrenovié, puis son successeur Alexandre Obrenovié1 restent autocratiques. Le socialiste Svetozar Markovié, quant à lui, influencé par des réformateurs russes de l'époque, tels que Herzen2 ou Cemysevskij3, pense que les Slaves sont, par tradition, prédéterminés au collectivisme. En outre, la Serbie étant constituée à l'époque d'une majorité absolue de paysans, il préconise un socialisme agraire. De ce fait, il présente la communauté familiale, voire patriarcale, telle qu'elle existe déjà en Serbie, comme étant le modèle du communisme le plus achevé. Par conséquent, Markovié insiste sur la création et le développement d'autonomies locales. TI propose, dans son programme radical, la suppression des dettes, dont les paysans sont submergés, et le don de la terre à ceux qui la travaillent, pour améliorer ainsi la situation ô combien pénible des paysans. Néanmoins, à l'époque, on assiste à l'éclatement de ces fameuses zadrugas4,à leur décadence tant bien matérielle que
1

Milan Obrenovié prend le pouvoir en 1868. Après son abdication en

1889, Alexandre Obrenovié lui succède jusqu'en 1903. 2Alexandre Herzen (1812-1870) : écrivain et philosophe russe, il fut un illustre représentant de l'intelligentsia russe dans les années 1830-1840. TI est considéré comme étant le fondateur du socialisme russe. 3 Nikolaj Cemysevskij (1828-1889) : penseur du nihilisme russe; auteur de Que faire ? 4 Zadruga : communauté villageoise composée des membres d'une même famille élargie.

morale. D'une part, les paysans sont confrontés à l'avènement du capitalisme, voire à la concurrence étrangère; d'autre part, le commerce traditionnel «de foire en foire» connaît un sérieux déclin en raison de l'apparition du chemin de fer. Enfin, dès les années soixante, des bureaucrates, sans aucun lien avec le monde villageois, viennent dans les campagnes étouffer et ruiner les paysans. C'est pourquoi Markovié et les héritiers de ses idées insistent fortement sur la nécessité de combattre la bureaucratie centralisée. Ainsi s'adresse-t-il à l'intelligentsia serbe; il faut convaincre les hommes de bonne volonté pour transformer la société: « tout dépend de l'intelligentsia ». Ce message, Milovan GliSié va l'entendre. L'auteur de nouvelles est politiquement engagé. D'ailleurs, il appartient à la deuxième vague de réalisme serbe qui est intimement liée au théoricien du socialisme, Svetozar Markovié. Ce « deuxième réalisme»5 met en avant le problème social; il préconise le roman dit de société: on écrit sur l'actualité. On décrit des personnages «types» de la société serbe de l'époque, ainsi que les milieux respectifs dans lesquels ils évoluent. Milovan Glisié, quant à lui, nous dépeint un décor bien précis de la seconde moitié du 1ge siècle; un décor qu'il connaît bien, puisqu'il est originaire d'une modeste famille paysanne serbe de la région de Valjevo. Ses nouvelles ne présentent pas véritablement d'unité structurelle puisqu'elles comprennent plusieurs thèmes isolés. Par ailleurs, Glisié ne s'intéresse pas à la dimension psychologique des personnages. En fait, l' œuvre reflète, à travers ses personnages, tant sur le plan social qu'économique, les bouillonnements et bouleversements moraux de ce monde paysan.
5

Le réalisme auquel on identifie Milovan Glisié s'étend sur une période
soit de 1860 à 1890.

de trente années,

8

Le thème principal de ses nouvelles est donc le village serbe de la seconde moitié du 1ge siècle. TInous présente une peinture d'ensemble de ce milieu social qu'est le monde paysan, le processus de démembrement de la communauté villageoise, et les conséquences matérielles et morales de l'éclatement de la communauté familiale: le paysan devient la proie facile des fonctionnaires6 sans scrupules, des usuriers et des spéculateurs en tout genre; ils le dépouillent sans vergogne. D'où un deuxième thème qui n'est autre que l'enrichissement crapuleux des propriétaires terriens, des marchands, des oppresseurs cléricaux et bureaucratiques qui profitent du malheur des paysans. Le fonctionnaire crapuleux et le spéculateur, on les retrouve dans les personnages du greffier Vidak Peckalovié et de maître Milun Vucetié, dans la nouvelle Le Musicien7,ce dernier étant ingénieusement associé à l'unique pouvoir de la région en la personne du capitaine Vuceta8. Tout ce qui intéresse nos deux acolytes, c'est de trouver un nouveau procédé machiavélique plus efficace mais également plus subtil, eu égard à leur place dans la société, pour amasser de l'argent sans peine. Milovan Glisié nous montre ainsi comment s'ouvre la voie vers le capitalisme. Les bureaucrates et les spéculateurs de l'époque sont décrits dans Le Musicien comme étant une parfaite illustration des idées de Svetozar Markovié. En effet, ce dernier nous fait part, dans son ouvrage La 5eroie à l'Est, de la haine que les paysans éprouvent pour le système bureaucratique. Cette nouvelle, en ce sens, reflète cette oppression que subissent les paysans.
6 En 1853, la promulgation de la Loi sur la procédure civile et judiciaire confortait la position sociale des fonctionnaires, ce qui leur procurait maintes occasions d'abuser de leur pouvoir. 7 Le musicien: nouvelle publiée en 1879. 8 Vucetié et Vuceta: la racine de ces deux noms de famille renvoie au mot vuk qui signifie « loup ». 9

La nouvelle Baladepost-mortem9nous révèle, non sans humour et quelque ironie, l'absurdité de la bureaucratie, mais aussi l'esprit naïf et superstitieux des petites gens. Glisié introduit dans ses nouvelles une note « comique ». Le rire, le sarcasme et l'absurde révèlent une peinture pluridimensionnelle très vive de la vie villageoise avec ses querelles intestines et ses personnages hauts en couleurs, ce qui lui confère un cachet tout particulièrement pittoresque; une peinture toujours en mouvement, ce qui nous donne l'impression de suivre chaque personnage pas à pas via une caméra mobile. Les chroniques villageoises de Glisié sont saisissantes, touchantes, pleines d'humanité, moralisatrices; chaque histoire dévoile une morale digne des fables de La Fontaine, mais à peine «lisible ». Cette peinture du monde paysan comme un univers de sentiments purs et nobles, voire bucoliques, est surtout initiée par les romans de George Sand (La petite Padette, La mare au diable) qui imprimeront durablement une certaine représentation du monde rural où le temps s'écoule paisiblement, rythmé par les travaux des champs et les fêtes de village, et que l'on retrouve dans la nouvelle Le premier sillonto. De même, Glisié dresse un portrait flatteur des paysans et glorifie la « grandeur morale» du monde rural. Le déterminisme social, qui est au cœur de son œuvre, traduit essentiellement l'enrichissement de ceux qui détiennent le pouvoir dans les campagnes sur le dos des plus pauvres, les paysans. L'auteur véhicule un certain nombre de stéréotypes sur le monde rural. TI fait revivre avec beaucoup de chaleur, et souvent avec beaucoup d'humour, mais non sans quelque mordacité, toute une communauté villageoise; des

9 Balade post-mortem: éditée en 1881. 10 Le premier sillon: nouvelle publiée en 1885.

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