LE MY$TERE DE LA GENTIANE JAUNE

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En cette fin de XXIèmesiècle, grillé par les canicules successives, notre beau pays ne ressemble plus qu'à un immense paillasson hexagonal , cependant, les dieux distraits et francophobes ont oublié une contrée , la Franche-Comté qui restera verdoyante. Dans cette région où pousse la grande Gentiane Jaune, les biologistes découvrent une variété dans laquelle ils piègent la miraculeuse gensiusoline , cette molécule a le pouvoir de prolonger la vie des humains. Une telle découverte génère des profits qui mettent des requins peu scrupuleux dans le sillage des deux chercheurs : Heart et Bisson. Le ministère des Finances dépêche son meilleur agent spécial.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748189360
Nombre de pages : 411
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2 Titre
La gentiane jaune

3

Titre
Philippe Zappella
La gentiane jaune
Le mystère de la gentiane jaune
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8936-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748189360 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8937-X (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748189377 (livre numérique)

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. .

8 La gentianre jaune






Remerciements
À Luce.
À mon comité de lecture ; Nathalie et Bruno,
Sylvie, Olivier, Pascal.
À Sylvie pour ses coups de gomme orthographiques.
À Claude et Olivier pour leurs conseils judicieux.
9 La gentianre jaune






e Depuis le début de ce XXI siècle le niveau
des mers et des océans du globe était monté de
trente centimètres en quatre décennies, au point
que la France voyait ses côtes rongées par la
mer. Ses glaciers alpins et pyrénéens reculaient à
une vitesse telle, que de puissants dispositifs de
réfrigération nucléaire furent inventés et
construits pour maintenir une climatologie
capable de les garder au froid en retardant leur
inexorable disparition. Si ses montagnes avaient
pu ainsi être sauvées, rien malheureusement
n’avait fonctionné pour préserver ses plaines et
ses campagnes des sécheresses successives, et la
France de l’an 2040 ressembla à un immense
paillasson hexagonal, grillé et jauni.
Une contrée cependant était oubliée par la
colère des dieux distraits et francophobes ; la
Franche-Comté en général et le verdoyant
Haut-Doubs en particulier.
C’était donc dans ce cadre vert et bucolique
que Marcelin Vermod et son petit-fils
gravissaient le petit chemin de terre qui
serpentait à travers les pâturages. Depuis quatre
jours une petite pluie fine et froide ne cessait de
se répandre sur le Haut-Doubs, de sorte que les
11 La gentiane jaune
pâtures, encore herbeuses et grasses du soleil de
juillet août, furent copieusement gorgées d’eau.
Dans ces pâtures au-dessus de mille mètres,
les gentianes jaunes éclataient fleuries et
resplendissantes, telles des feux d’artifices
fusant de leurs feuilles duveteuses. Le père
Vermod ne s’en étonnait plus et prédisait même
une abondante couche de neige pour l’hiver à
venir.
– Vois-tu Josèphe, la hauteur des tiges nous
indique l’épaisseur de neige que nous aurons
bientôt !
Le garçon posa aussitôt son outil à terre pour
toiser la gentiane jaune la plus proche. Le nez
dans les fleurs du haut de tige, alignant celui-ci
avec sa main qu’il passait au-dessus de sa
casquette, il jaugea la plante d’un air effaré.
– Jusque-là… tu te rends compte pépé, je
disparaîtrai jusque-là sous la neige cet hiver !
– Bien sûr, c’est normal, t’es haut comme
trois pommes.
Le gamin, l’œil noir, d’une irritation contenue
gonfla alors ses joues rouges, il chargea la
lourde fourche sur son épaule puis se retourna
en marmonnant.
– Tu dis que je suis p’tit, mais aujourd’hui
t’es bien content de me trouver pour faire le
gentianaire.
– Allez ne ronchonne pas et marche en
regardant devant toi où tu mets les pieds.
12 La gentiane jaune
Le petit-fils imita son grand-père en le
singeant.
– Oui, je sais : nos amies, les vaches nous ont
laissé des trésors, alors fais attention de ne pas
marcher dedans !

Le père Vermod, d’un pas lourd et tranquille,
marchait dans la trace imprimée par son petit-
fils dans les hautes herbes écrasées. Tous deux
se dirigeaient vers le haut de la pâture, là où les
pieds de gentiane jaune seraient les plus
prometteurs. Les vaches qui broutaient sur ce
versant, de leur œil globuleux et inexpressif,
regardaient les deux hommes grimper avec tout
leur équipement sur le dos. Elles s’étaient toutes
rassemblées en haut de la pâture sous l’abri
dont le toit rouge, isolé au milieu des prés bois
formés de sapins d’un vert sombre, représentait
la fameuse note qui faisait chanter tout
l’ensemble ; Corot : le peintre, aurait sans doute
apprécié.
Un qui goûtait moins la chance qu’il avait de
vivre dans le plus bel univers végétal de France,
c’était Josèphe que son grand-père avait
mobilisé pour arracher une ou deux gentianes
jaunes. Effectivement, il avait fait réquisitionner
son petit-fils qui vivait ses derniers jours de
vacances avant la rentrée, la semaine prochaine.
Marcelin Vermod interrompit sa progression
13 La gentiane jaune
pour désigner une belle tige bien fleurie au
feuillage généreux.
– Celle-ci me paraît bien droite… allez, je dis
cinq kilos, qu’en penses-tu Josèphe ?
– Moi, euh… six, même sept, pépé !
Pas rancunier, Josèphe se laissa prendre au
jeu des devinettes qui était l’arme fatale de tous les
grands-pères du monde pour désamorcer la
mauvaise humeur de leur petit-fils.
– Bon alors, arrêtons-nous là.
Le père Vermod extirpa le trépied de son
étui, puis le déploya au-dessus d’une grosse
touffe d’herbe. Non, cet endroit ne convenait
pas. En se baissant au niveau du trépied, une
main sur le genou, il fixa la gentiane jaune dans
le viseur imaginaire sur lequel sa main était
refermée. Il recula en s’éloignant encore de la
plante, recommença son numéro de visée.
C’était idéalement l’endroit choisi.
En regardant le ciel, Vermod confirmait son
choix en cherchant un improbable soleil qui ne
viendrait plus aujourd’hui. La petite pluie froide
cessa momentanément.
– Parfait, je m’installe ici, la lumière est un
peu faible mais la caméra corrigera.

Marcelin collait les cibles jaunes et noires sur
les vêtements de Josèphe, aux articulations,
poignets, coudes, genoux et chevilles, si bien
que maintenant le garçonnet ressemblait à un
14 La gentiane jaune
eguerrier en armure du XII siècle. Cette
ressemblance avec un soldat moyenâgeux
n’échappa pas à Josèphe qui mit en garde un
ennemi supposé.
– T’as vu pépé on dirait Richard Cœur de Lion !
– Oui, mais cesse de gesticuler, elles vont se
décoller. Allez prends ta fourche, mets-toi en
place, nous allons commencer.
La caméra fixée sur son trépied était orientée
vers Josèphe qui tenait la pose à côté du plant
de gentiane. Le père Vermod, sa télécommande
écran en main parachevait les derniers réglages
de la caméra. Il était prêt à enregistrer et lança
alors un sonore et très hollywoodien.
– Moteur !
Le réalisme du ton sur lequel son grand-père
lâchait ce moteur ! déclencha chez l’acteur
Josèphe un fou rire pas très professionnel, de
nature à compromettre gravement cette
première prise de vue.
– Bon, Stop ! Alors rigole une bonne fois
pour toutes mais qu’on en finisse.
Josèphe, secoué par les spasmes du rire, à
genoux se cramponna plié sur le manche de sa
fourche. Cinq bonnes minutes furent
nécessaires pour qu’il retrouve enfin tout son
sérieux. Cette fois, de son bras tendu, le metteur
en scène moulina un grand cercle dans l’air qui
n’était pas moins ridicule que le ronflant moteur !
15 La gentiane jaune
Digne des meilleurs gentianaires de la région,
le jeune garçon maniait la fourche avec un art
consommé qu’il tenait de son grand-père
Maurice, l’autre grand-père, celui qui enseignait
les subtilités de la croissance des végétaux et
l’initiait à la lecture et la connaissance de la
nature. Consciencieusement, Josèphe enfonçait
la fourche puis grimpait sur son marchepied en
traçant des cercles dans l’air avec le haut du
manche pour faciliter la pénétration de l’engin
dans la terre grasse ; enfin lorsque l’outil fut
rentré dans la terre jusqu’à la garde, l’enfant se
pendit à l’extrémité du long manche pour faire
levier.
Tel un ver de terre, Josèphe se tortillait puis
moulinait de ses petites jambes dans le vide,
l’attraction terrestre faisant le reste, la fourche
consentit à s’incliner doucement. Le metteur en
scène Marcelin Vermod, le regard rivé sur
l’écran de contrôle de sa télécommande,
prodiguait ses conseils pour parfaire cette
première prise de vue.
– C’est bien Josèphe, appuie doucement sur
le manche, il faut démontrer que le geste est
délicat, surtout ne parle pas.
Inlassablement, le gamin recommença cette
manœuvre plusieurs fois en tournant autour du
rhizome, si bien que trois cartes mémoires plus
tard, la racine de gentiane jaune fut finalement
extirpée de sa terre rouge et calcaire. Josèphe,
16 La gentiane jaune
dans une main tenait la fourche comme on tient
une hallebarde, puis l’autre main sur la hanche,
il prenait la pose en plaçant un pied conquérant
sur le rhizome encore fumant qui jonchait sur
l’herbe. Cette posture de conquistador imberbe
était surprenante chez cet enfant si calme. Son
grand-père s’en émut.
– Ben, pourquoi fais-tu cela, elle ne t’a rien
fait !
Effaré, le père Vermod entendit son petit-fils
lui clamer sur un ton haineux.
– Ce lion n’inquiétera plus les doux habitants
de la jungle du Haut-Doubs, pépé !
Le chenapan éclata d’un fou rire en se
tordant puis se laissa tomber sur le dos dans les
hautes herbes. Soulagé, parce que son petit-fils
n’était pas un sanguinaire tueur de gentiane
jaune, le grand-père riait en secouant ses larges
épaules.
Il essuya des larmes de rire qui coulaient dans
le coin de ses yeux. L’homme et l’enfant riaient
de bon cœur lorsque deux sinistres corbeaux
sans humour prirent leur lourd envol pour des
sapins plus calmes.
En redescendant vers la vallée, toujours sous
le regard ahuri des bovinés, Marcelin expliquait
à son petit-fils l’impérieuse nécessité qu’il y
avait à optimiser l’arrachage des racines de
gentiane. En brandissant sa caméra il affirma.
17 La gentiane jaune
– Nous analyserons toutes ces images qui
décomposent le mouvement du gentianaire dans
son travail, ce qui va nous permettre de
modifier et améliorer scientifiquement la
technique d’extraction des rhizomes.
– Excuse-moi pépé, mais je ne comprends
rien à c’que tu me dis.
Compréhensif et disposé, le grand-père
reprit.
– Et bien pour faire court ; à partir de
maintenant nous arracherons les racines de
gentiane différemment, uniquement dans le but
de gagner du temps et…
Josèphe poursuivit le raisonnement de son
grand-père en ironisant.
– … Et le temps, ben c’est de l’argent.
Ravi, le père Vermod bourra l’épaule de
Josèphe qui le précédait dans la trace.
– Eh bien, tu vois que tu comprends.
18 La gentianre jaune






Chaque fois qu’il rendait visite à Potchariof,
Marcelin Vermod était toujours bluffé par
l’architecture ultra moderne de l’entrée de
l’école d’ingénieur de Besançon. Le style n’était
pas à tomber à la renverse, mais le concepteur
qui avait tracé cet enchevêtrement de courbes et
de droites avait pensé volumes à l’instar de Pierre
Ancien, dans ses meilleures années de
production. Les volumes, délimités par ces
arabesques de fibres de carbone et de titane,
étaient ordonnancés de telle manière que le
visiteur qui se positionnait au point central du
hall avait l’illusion d’être magnifié au milieu
d’une immense cathédrale de lumière qui faisait
de lui, pauvre mortel, le centre d’intérêt de la
econstruction. Les architectes de ce XXI siècle
replaçaient l’homme au sein de leur création
manifestant ainsi une vraie rupture avec
el’arrogance et la prétention du XX qui avait un
peu oublié que les constructions étaient faîtes
pour ceux qui vivaient dedans.

L’hôtesse d’accueil, ayant reconnu Marcelin,
appela le directeur à l’aide de son laryngophone
bijou qu’elle portait en sautoir autour du cou.
19 La gentianre jaune
– Monsieur Potchariof, votre contact de dix
heures, monsieur Vermod est arrivé.
L’hôtesse n’avait pas sitôt invité le visiteur à
patienter que déjà, au bout d’un long couloir,
apparaissait l’ingénieur général vêtu de son
éternelle blouse blanche qui, déboutonnée et
trop longue, lui battait les talons en les lustrant.
Victor Potchariof, la cinquantaine,
bedonnant et nerveux, de petite taille était un
homme grassouillet qui donnait
continuellement l’impression de sautiller sur la
pointe des pieds lorsqu’il marchait. Son débit
verbal, agrémenté d’un zézaiement, était celui
d’une mitraillette qui s’enrayait quelque fois à la
faveur d’un bégaiement qui permettait à son
interlocuteur de souffler. Pourvu d’un humour
que d’aucun qualifierait de : décalé, toujours de
bonne humeur, il accueillait son visiteur par un
invariable.
– Alors vous ne vous êtes pas fait attaquer
en route ? Je vous dis ça, parce que la semaine
dernière, en venant travailler, mon assistante
s’est fait violer trois fois dans la même journée !
À la troisième fois, elle commençait par en
avoir marre !
Une certitude se cimentait alors dans l’esprit
de l’interlocuteur qui le rencontrait pour la
première fois : « Ce garçon est cinglé ». Il était
difficile, dès lors, de prendre au sérieux ce
docteur en mécanique, bardé de diplômes par
20 La gentianre jaune
les plus prestigieuses écoles européennes,
couronné de lauriers par tous les jurys de la
planète, et enfin, mondialement reconnu pour
sa géniale créativité.

Après avoir salué son client, Potchariof fit le
point des dernières améliorations apportées à la
bécane comme l’appelait si irrespectueusement le
chercheur qui énuméra tous les composants
manquants pour la construction du prototype.
Ils étaient parvenus enfin devant son bureau.
Les deux hommes se rencontraient pour la
troisième fois depuis le mois de septembre.
Le projet d’une machine à arracher les
racines de gentiane jaune commençait à prendre
forme dans l’esprit de l’un et l’autre.

Marcelin sortit de son attaché-case : le grand
bloc de dessin sur lequel il avait tracé des
épures, son ordinateur de poche, quelques
crayons et des surligneurs fluo qu’il disposa sur
le grand bureau de Potchariof. En consultant
les pages noircies lors de leur entrevue
précédente, Marcelin fit une synthèse de ce
qu’ils avaient arrêté le mois dernier.
– Donc, j’ai redéfini les contours du projet,
vous aviez raison ; il est indispensable que nous
abandonnions le principe de la tarière tournante
qui déséquilibrerait l’ensemble lorsqu’elle serait
en rotation au profit d’une solution plus
21 La gentianre jaune
adéquate avec des fourches pénétrantes, de plus
il s’avère primordial que nous élargissions la
voie arrière du véhicule si nous voulons plus de
stabilité en terrain pentu.

Potchariof, après avoir mis sous tension son
ordinateur, déroula à son tour le calque que
venait de cracher la table traçante, en avertissant
Marcelin.
– Attention, ce n’est pas sec !
Le calque récalcitrant qui menaçait de
s’enrouler sur lui-même fut aussitôt plaqué sur
le bureau, grâce aux différents objets que
Potchariof disposa aux quatre coins de la
grande feuille. Satisfait de l’installation et dans
un geste de contentement, l’ingénieur général se
frappa les deux mains l’une dans l’autre.
En se reculant comme pour mieux apprécier
le travail de ses élèves et lui-même, il annonça
d’un ton triomphal.
– Eh voilà le travail !
Prenant appui sur ses petits bras musculeux,
il commenta en se penchant sur le grand dessin.
– Voici une première épure de ce que
donnerait l’ensemble autotracté, ne soyez pas
déçu monsieur Vermod, parce que mes élèves
ont affublé cette machine d’un nom infernale ;
ils appellent ça « La fourche du diable » en
référence au pic. Donc un châssis en carbone
pour une rigidité optimum. Quatre roues
22 La gentianre jaune
motrices sans moyeu pour abaisser le centre de
gravité, avec chacune leur moteur autonome à
hydrogène, la partie opérationnelle de la
machine est positionnée au centre de l’ensemble
pour garantir un équilibre homogène.
Ainsi, Victor Potchariof décrivit la machine
qui révolutionnerait l’arrachage de la grande
gentiane jaune en conformité avec le cahier des
charges que Marcelin Vermod avait établi
pendant ces trois derniers mois.

Composée de sept élèves ingénieurs de 6e
année, l’équipe de Potchariof avait planché sur
ce projet que le docteur en mécanique animait
avec sa célèbre faconde. Son idée de génie avait
été de concevoir la partie opérationnelle,
indépendante et mobile par rapport au châssis.

Equipée d’un gyroscope dans cette
configuration, la machine pouvait travailler sur
tous les types de terrains en pente où elle devait
arracher la gentiane. Cette solution empruntait
les dernières applications militaires réalisées
pour le tir aux canons en roulant des chars de
combat pour lesquelles Potchariof avait été
consulté en regard de ses compétences de
mécanicien. Marcelin écoutait le docteur en
mécanique avec une grande attention lorsqu’un
détail sur l’épure attira son œil critique ; les
bêches pénétrantes qui iraient plonger dans la
23 La gentianre jaune
terre pour saisir les racines étaient mues par
deux vérins de quinze bars, n’était-ce pas
insuffisant ? Devant une telle inquiétude
Potchariof voulut rassurer son client en lui
démontrant encore son sens du génie.
– C’est amplement suffisant monsieur
Vermod, regardez ; la puissance transmise sur
chacune des bêches est amplifiée par ces
biellettes sur les côtés, vous les apercevez ?
L’ingénieur avait réponse à tout
24 2

2
Les deux copains, Ernest et Josèphe,
circulaient sur leur cyclélectrique le long du sentier
de terre battue qui longeait le Doubs naissant.
Debout sur les pédales, ils pouvaient mieux
repérer les truites qui mouchaient en cette fin
d’après midi. Ernest jeta brusquement son vélo
à terre pour saisir sa fourchette. Il avait aperçu
une truite arc en ciel. Josèphe le dissuadait de ne
pas la prendre quand il remarqua la Renault de
Gilles de Vienne sur la route de Chapelles-des-
Bois.
– Attends un moment Ernest, voila le
monsieur des douanes. Planquons-nous !
Ils savaient qu’ils ne courraient aucun risque,
mais c’était un jeu qu’ils avaient scénarisé entre
eux, chaque fois qu’une voiture arrivait ; ils
plongeaient dans les roseaux et les grandes
herbes pour en ressortir aussitôt tout ébouriffés
et hilares.

Nous étions seulement à la fin du mois
d’octobre, et cette année l’hiver précoce avait
25 La gentianre jaune
déjà dévasté une grande partie du feuillage des
vieux chênes tout recroquevillés. Sur les
calcaires du Haut-Doubs les arbres étaient à
l’image des habitants qui vivaient ici ; plantés
sur des jambes torses, le tronc robuste prolongé
par des bras puissants et noueux. Les
autochtones du Haut prévenaient.
– Pour vivre dans cette belle mais rude
région ; il fallait être solide tenace et bien bâti !
La Renault se frayait un passage dans le tapis
de feuilles mortes, lesquelles, dans un tourbillon
d’or et de feu, tournoyaient dans le sillage de la
voiture. Dans un souffle léger, elles se
déposaient délicatement sur la petite route
communale qui serpentait à travers la forêt de
mélèzes. Le ruban d’asphalte s’enfonçait dans
l’obscurité. Dans les rares lignes droites où il
pouvait relâcher son attention, Gilles de Vienne
apercevait, entre les fûts des grands sapins, les
vastes toits rouges de quelques fermes
comtoises.
La vision furtive et saccadée de ces grosses
maisons au travers des arbres déclencha dans sa
mémoire des stimuli qui le faisaient vaciller dans
son enfance, lorsque son père l’emmenait en
tournée dans le Haut-Doubs.
De Vienne aimait laisser son esprit
vagabonder, se promener dans ses souvenirs
d’enfance. C’était sa façon de se ressourcer
avant de livrer combat. Maintenant il
26 La gentiane jaune

débouchait sur un faux plat à la sortie de la
forêt. On distinguait mieux le ciel : couleur de
zinc comme Gilles l’aimait, bas de plafond et
annonciateur de chutes de neige.
Dès que la saison serait ouverte à Métabief il
irait se mettre en jambes pour le ski de descente
avant de partir pour les stations alpines.
La ferme du rendez-vous n’était plus qu’à
une centaine de mètres quand Gilles de Vienne
aperçut, sur l’écran de son rétroviseur, une
voiture suiveuse de couleur blanche.
Il leva le pied pour la laisser doubler, une
précaution pour garantir la discrétion de ce
rendez-vous. Bizarrement l’auto ne doubla pas.
Son conducteur roulait à allure soutenue il y
avait encore quelques instants. Manifestement
en apercevant la voiture de Gilles, l’autre
maintenant calquait sa vitesse sur celle de sa
Clio. Un doute naissait dans son esprit. Cet
automobiliste réduisait-il sa vitesse pour lui filer
le train ? Ou tout bêtement parce que sa Clio
bleue, comme celles de la gendarmerie, incitait à
la prudence, donc à ne pas doubler. Gilles, à
l’aide de sa caméra de rétro vision, zooma sur
les occupants de la voiture ; ils étaient deux à
l’intérieur.
Quand il se déplaçait pour des missions
délicates comme aujourd’hui de Vienne
préférait laisser à Besançon sa Porsche, une
27 La gentianre jaune
911 Carrera noire ; trop voyante dans un tel
décor.
De Vienne vit brusquement la voiture
suiveuse disparaître de son écran. Elle se porta
à sa hauteur, à gauche.
Celle ci maintenant roulait à la même vitesse
que lui et visiblement ces deux occupants lui
manifestaient un vif intérêt.
Au volant avait pris place…Dominique de
Villepin et à son côté Nicolas Sarkosy… De
Vienne compris rapidement qu’il était trop tard
pour lui de signaler son intention de bifurquer à
gauche. Nous n’étions plus qu’à une trentaine
de mètres du petit chemin qui menait à la ferme
de la Combe Noire.
Ses deux illustres voisins, toujours sur son
côté gauche, le plongeaient dans une curieuse
situation au parfum irréel et extravagant.
C’était sordide, un vendredi à seize heures il
roulait sur une petite route communale perdue
au fin fond de l’Est de la France. À côté de lui,
à un mètre, se trouvaient deux grands
politiciens qui avaient compté dans la vie
politique du pays ces dernières décennies. Gilles
de Vienne, un bref instant, s’en était ému mais
quelle décision devait-il prendre ?
Maintenant les deux voitures, de front,
s’enfonçaient de nouveau dans la forêt. De
rapides coups d’œil allant de la route pour
contrôler sa trajectoire au couple de dignitaires,
28 La gentiane jaune

de Vienne ralentissait son allure espérant
secrètement un arrêt, voire une entrevue avec
ces deux illustres hommes d’état. Gilles ne
voyait pas Nicolas Sarkosy aussi vieux,
Dominique de Villepin, chauve, était plus
empâté qu’il ne le pensait. Mais que faisaient-ils
dans ce coin perdu, sans escorte ? Clairement,
ces deux-là voyageaient incognito ! À présent
Nicolas Sarkosy était penché en avant et
cherchait… peut-être une carte, mais oui, ils
cherchaient leur route et il leur indiquerait.

La perspective de La rencontre fut vite avortée
quand de Vienne vit Nicolas Sarkosy se
redresser et brandir… un P44 de gros calibre
dans sa direction. Dominique de Villepin se
comportait comme le plus beauf des chauffards,
en effet le Président du sénat, avec des coups de
volants menaçants et provocateurs, montrait
des signes évidents de nervosité.

Lorsque Nicolas Sarkosy, d’un coup de
crosse, brisa la vitre de sa portière et passa au
travers son poing armé du gros calibre, Gilles
comprit qu’il devait produire une entorse au
protocole et planter là ces grandes figures de la
politique française. De Vienne rétrograda une
vitesse, puis pied au plancher accéléra dans un
fracas et un nuage de fumée bleutée. Tel un
dragster campé sur ses quatre grosses roues
29 La gentianre jaune
motrices, la Clio mordit l’asphalte. Ayant
brutalement mis de la distance entre lui et ses
notables suiveurs, Gilles de Vienne enchaîna les
virages comme des perles, les 500 CV du
moteur étaient à l’unisson. Giordini, le chef du
labo des Finances lui avait préparé un outil de
travail performant avec cette voiture. Sans être
un virtuose du volant, Gilles se sentit en
sécurité au volant de ce bolide. Les larges
montes de pneus collaient la voiture à la route,
les appuis étaient francs et réactifs. Un
ingénieux système développé par les services de
Giordini permettait au conducteur de
commander des fumigènes qui laissaient
échapper un brouillard rougeâtre à l’arrière du
véhicule.
Evidement ce genre d’équipements n’était
pas habituel sur les véhicules des flottes de
l’administration, mais pour des missions
délicates… À condition d’en user modérément
et hors agglomération comme aujourd’hui, cette
alternative pouvait être utile. De Vienne ne se
priva pas de cette option protectrice et nota
rapidement que ses poursuivants décrochèrent
sans insistance.

Pour sa mission, Gilles avait réclamé un
véhicule puissant, performant, discret,
confortable et… non ostensible, la voiture de
monsieur tout le monde, bien sûr le patron
30 La gentiane jaune

avait un peu grogné, mais Gilles avait
argumenté en faisant remarquer que c’était
souvent les petits riens qui faisaient des
missions réussies.
Dans une courte ligne droite, de Vienne vit
les autres surgir du brouillard rougeoyant. Ils
n’étaient plus qu’à cent mètres derrière lui,
lorsque le voyant de son tableau de bord
indiqua que le réservoir de fumigène était vide.
Cette fois ils revenaient à la charge. La distance
avec ses poursuivants s’amenuisait
dangereusement quand il aperçut nettement le
passager qui, le buste sorti par la vitre latérale
brisée, tira deux coups de feu dans sa direction.
Ce n’était plus Nicolas Sarkosy au poste de
mitrailleur… mais une jeune femme brune
échevelée qui maintenant lui explosait sa lunette
arrière et sa caméra de rétro vision, son écran
de rétroviseur se mit à siffler bruyamment en
signalant : – Un dysfonctionnement de la caméra
arrière, veuillez vous garer et réactiver le capteur N° 64.
Merci .
– Tu parles !
À cet instant, Gilles appréhendait que la
jeune femme brune atteigne ses réservoirs.
Pensez ; deux réservoirs contenant chacun cent
cinquante litres d’hydrogène pressurisé, quelle
torche ! Quant à Dominique de Villepin, lui
aussi avait tombé son masque. C’était une
ravissante conductrice, blond vénitien, qui
31 La gentianre jaune
tenait la barre du bolide. L’air à présent
s’engouffrait dans l’habitacle de la Clio. De
Vienne n’ayant plus de rétro vision s’en
remettait à son ouïe et entendit distinctement le
rugissement rauque de la puissante voiture
allemande des deux furies qu’il avait à ses
trousses. Dans un éclair de lucidité il s’engagea
dans un petit chemin bourbeux qui grimpait sur
sa droite dans la forêt. Aussitôt les deux filles
lui emboîtèrent le pas.
Dans toutes les écoles de police qu’il avait
fréquentées autrefois, on enseignait aux jeunes
stagiaires que dans de telles circonstances une
décision de ce type pouvait être suicidaire. Mais
lui, Gilles de Vienne, dans cette configuration-là
avait les méninges suralimentées comme son
bon gros V6 de 4 litres de cylindrée qui
l’emmenait allégrement sur ce chemin de
débardage qu’il connaissait bien pour y être
venu peindre une aquarelle en août dernier. Se
retourner sur un chemin défoncé comme celui-
ci où la voiture sautait d’un sillon à l’autre était
trop dangereux. Un travers serait fatal et le
conduirait sûrement à la merci des deux
amazones. Gilles n’entendait plus le moteur de
la Mercedes de ses poursuivantes. Il prit alors le
risque de se retourner. Personne.
Il avait enfin réussi à les distancer. Sa
lumineuse et salvatrice idée avait été de
s’engager dans ce chemin terreux. Avec ses
32 La gentiane jaune

quatre roues motrices il était donc passé
aisément mais pas elles, avec leur voiture à
propulsion, qui était probablement restée
pendue comme une tortue sur son gros ventre
rond.
Il s’arrêta et coupa le moteur de sa voiture
comme pour mieux savourer cet instant si
doux. La nuit peu à peu engloutissait les masses
et les volumes. Les sapins tels des fantômes
bienveillants le réconfortaient. Un grand frisson
lui parcourut le dos. Par la lunette arrière
détruite, il entendait le bruissement de l’air qui
filait doucement entre les cimes des épicéas et
des sapins.

Quelle frayeur tout de même ! Pas sur le
moment, mais rétrospectivement. Des
questions se télescopaient alors dans son esprit :
qui étaient donc ces acharnées, pour qui
travaillaient-elles, y avait-il une relation entre
elles et son rendez-vous ? Oui probablement.
Peu importe, il les avait semées et gagné, heureux
comme un chenapan facétieux qui vient de
réussir une bonne blague, il exprima sa joie sans
retenue en tapant sur son volant.
– On a gaaaagné les doigts dans le neeez ! !
Plusieurs fois il entonna ce guerrier refrain
entendu dans les stades de football quand il
était enfant
– On a gaaaagné les doigts dans le neeez ! !
33 La gentianre jaune
Comme en écho, la forêt lui répondit…
– Il a perdu les doigts dans le cul !
– ? ? ? !
Simultanément alors qu’il entendait cette
réponse pour la moins inattendue, deux
énormes soleils de lumière le figèrent de
stupeur. La surprise fut totale quand il entendit
la voix langoureuse et suave d’une femme.
– Bonsoir cher monsieur de Vienne, oui,
voyez-vous je connais également ce refrain,
pour que notre conversation soit des plus
agréable, je vous demanderai donc de bien
vouloir descendre de votre véhicule, sans
opposer de résistance, merci monsieur de
Vienne.
Calmement, il ouvrit sa portière et sortit de la
voiture. Le contact de son pied avec la terre
souple et fangeuse, puis cette odeur d’humus
acide et boisé, caractéristique des forêts du Jura
lui fit prendre toute la mesure et la réalité du
pétrin dans lequel il s’était fourré.
– Pardonnez-moi cet inconfort, mais je vous
supplierai également de poser la paume de vos
mains sur la tête.
Cette fois, le doute n’était plus permis, Gilles
de Vienne, tel un rat aculé, se sentit pris au
piège. L’amabilité toute relative, l’ironie
contenue de la dame ne lui laissait présager rien
de bon dans l’immédiat. La lueur des phares de
la voiture lui devenait pénible. Il essaya en vain
34 La gentiane jaune

de se préserver en portant son avant-bras
devant lui à l’horizontale. Il ne distinguait et ne
savait rien de son interlocutrice, si non qu’avec
un accent teinté germano-belge elle s’exprimait
dans un français quasi parfait, comme savent le
parler ceux qui apprennent une langue en
laboratoire, dépourvue de rondeur,
d’authenticité et d’humanité donc aseptisée et
glaciale.

Apparemment l’autre femme n’était déjà plus
à ses côtés, aussitôt ce soupçon se confirma. Il
entendit des pas feutrés dans les branchages
derrière lui. Elle était à trente mètres. Gilles ne
voulait rien tenter dès lors que l’une d’elle était
armée d’un gros calibre. Des fragrances
vanillées venaient lui titiller les narines quand il
sentit simultanément une main chaude et douce
se poser sur sa pomme d’Adam en même temps
que le contact froid et dur d’un canon de
revolver qui glissait le long de son dos et vint
s’immobiliser vigoureusement dans le creux de
ses reins.
– Ne te retourne pas… maintenant, tu mets
les mains dans le dos, et fais gaffe !
Lui commanda la femme. Moins distinguée,
c’était la voix d’une grande fumeuse. Gilles de
Vienne fit ce que lui demandait celle qui,
probablement, était la mitrailleuse de tourelle à
bord de la Mercedes. Il sentit sur ses poignets le
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contact froid d’une paire de menottes. À la
légèreté du poids et au cliquetis du verrouillage,
il pensa à un modèle spécial police en titane
utilisé par certaines unités européennes. Puis,
toujours immobile à côté de sa voiture,
n’opposant pas la moindre résistance, il perçut
sur ses cheveux un effleurement et comprit que
la fille lui passait une cagoule sur la tête qu’elle
lui ficela sous les bras. C’était vraiment du
travail de pro. Une odeur entêtante se dégageait
de l’intérieur de la cagoule préalablement
imprégnée d’un parfum ou plutôt plusieurs
parfums qu’il connaissait mais identifia
confusément, des fragrances vanillées mêlées à
des notes : citron, cannelle et épice. Gilles
comprit ; cette senteur n’était pas un parfum du
commerce, mais un assemblage moléculaire
concocté pour inhiber son odorat. C’était une
grosse ficelle, utilisée par tous les services
secrets du monde, notamment de la Russie,
avant son adhésion à l’Europe.
– Maintenant… tu fais demi-tour sur toi-
même et avance doucement.
De Vienne était frappé par la ressemblance
de cette voix avec celle d’une actrice de cinéma ;
même timbre, même voix éraillée par le tabac. Il
avançait dans le noir. Son odorat et sa vue
maintenant neutralisés, il ne lui restait plus que
le toucher et l’ouie pour se mouvoir. Il adopta
alors cette démarche ridicule du héron qui
36 La gentiane jaune

consistait à marcher en levant haut les pieds
pour ne pas accrocher les branches de sapin
qu’il avait remarquées préalablement sur le
chemin de débardage avant son pitoyable cri de
guerre. La fumeuse hurla.
– Stop !
Elle lui passa une sorte de combinaison de
ski en expliquant qu’il devait l’enfiler. Alors
qu’il avait les yeux bandés et les mains
entravées, elle l’aida à passer les jambes d’abord
et les bras ensuite. Il ne comprit pas ce qu’elle
faisait quand elle lui passa une sorte de harnais
qui lui reliait les cuisses à la nuque et l’entravait
inconfortablement. Elle remonta une fermeture
éclair et lui ordonna.
– Maintenant tu te mets à genoux.
Ne s’agenouillant pas assez rapidement, de
Vienne reçut un grand coup de pied dans les
fesses, ce qui le projeta brusquement en avant.
Par réflexe il tendit les deux mains en avant et
se retrouva ainsi à quatre pattes sur le sol.
– C’est bien ! C’est parfait ! C’est un bon
gros toutou à sa maman.
Pourquoi lui parlait-elle sur ce ton débile ?
Remarquant qu’il lui était impossible de se
relever, il vérifia que le harnais l’étranglait dès
qu’il tentait de se rétablir verticalement. Une
main colossale le saisit par le dos et l’aida
violemment à se remettre debout.
37 La gentianre jaune
Dans une douleur qui lui arracha un cri,
Gilles saisit que sa voix était assourdie. La
cagoule devait être confectionnée dans un
textile, aux propriétés acoustiques telles, qu’il ne
laissait filtrer aucun son. En revanche, lui
entendait très bien les bruits provenant de
l’extérieur.
– Bon cette fois nous partons, Galbe,
installez-vous au volant.

La première femme les avait rejoints
lorsqu’une sonnerie de téléphone retentit dans
la poche de sa vareuse. En s’éloignant pour
prendre la communication, elle répondit en
allemand. De Vienne, malgré la perception
feutrée des sons, essaya de traduire et comprit.
« Le homard est dans le casier ! »
Ce qui n’avait rien d’original pour un
message codé. Il n’avait pu entendre la suite de
la conversation car la main qui l’accompagnait
desserra son étreinte sur son dos endolori et le
poussa en avant. Il butta contre un obstacle
situé à la hauteur de ses genoux,
– Stop ! Demi-tour !
Tel un robot, de Vienne exécutait tous les
mouvements qui lui étaient commandés. La
main du colosse le poussa en arrière, il tomba à la
renverse et eut un instant de frayeur en croyant
qu’il basculait dans le vide. De Vienne roula
alors sur le flanc, se rétablissant sur le côté, il
38 La gentiane jaune

sentit cette fois les deux mains herculéennes le
soulever par la taille et le rétablir à quatre pattes,
impressionné par cette force de la nature, Gilles
pesait tout de même quatre-vingt-dix kilos. Il ne
fut pas surpris d’entendre la voix d’un homme
qui lui commanda.
– Maintenant, tu restes dans cette position et
tu ne bouges plus jusqu’à nouvel ordre, fais-moi
signe de la tête si tu as entendu ce que je t’ai dit.
De Vienne acquiesçait, aussitôt il entendit
une lourde porte se refermer.
Le plancher sur lequel il était à quatre pattes
se mit à vibrer. Comprenant qu’on l’avait
installé dans le coffre d’un véhicule, il pensait
ne plus être dans la Mercedes avec laquelle ses
poursuivantes étaient venues. De Vienne,
malgré sa cécité forcée, avait noté plusieurs faits
troublants pendant ce transfert ; il s’était aperçu
en entrant dans le coffre, que la garde au sol
était hors norme pour une berline. Le véhicule
dans lequel les filles l’avaient installé était
vraisemblablement un 4X4. L’homme qui l’avait
poussé les attendait probablement avec ce
véhicule. Les deux femmes se vouvoyaient, ce
qui était peu habituel dans ce genre d’entreprise.
Par qui, toute cette opération bien menée avait-
elle été planifiée ?
Pourquoi l’avait-on kidnappé juste avant ce
rendez-vous à la ferme de La Combe Noire ?
Cinq personnes étaient au courant de cette
39 La gentianre jaune
entrevue dans le Haut-Doubs : Marcelin
Vermod avec qui il avait rendez-vous, son
patron des Finances : le colonel Beaussac, son
supérieur hiérarchique : le commandant De
Larmana, un chercheur américain : le professeur
Heart, ainsi que le professeur Bisson. Alors,
lequel ?
40 La gentianre jaune






Le professeur fut délicatement réveillé d’un
petit coup de coude par son voisin de fauteuil,
un Texan jovial et bodybuildé, avec lequel il
avait interminablement discuté pendant tout le
voyage. L’Américain, d’un signe de tête, lui
désignait dans l’allée centrale l’hôtesse qui, l’air
amusé par le réveil du professeur, attendait
visiblement une réponse. Dans un accent
délicieusement janebirkinien, elle lui demanda.
– Que disirez vous monsieur pour la pitit
déj’ner, une thi, une cofi ou une chocolate ?
– Je prendrai un thé, s’il vous plaît
mademoiselle
Cette prononciation du français par certains
Américains le faisait fondre de tendresse et
d’indulgence. Cette diction avait un parfum
d’exotisme, de dépaysement qu’il retrouvait
parfois dans la bouche de son ami, le professeur
Abraham Heart avec qui il pouvait être
indulgent, attendu que le scientifique parlait
couramment cinq langues.
Ces réunions de travail auxquelles se rendait
le professeur Bisson étaient de la plus grande
importance. Il savait qu’il pouvait compter sur
son ami Heart et toute son équipe composée de
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