Le Mystère d'Esperbeyre

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Lorsqu’un matin comme les autres, Emile, dit Grand-Pé, assassine un inconnu de sang-froid et meurt avant d’avoir expliqué son geste, son petit-fils ne peut se résoudre à accepter l’inconcevable. Le jeune homme décide alors de fouiller dans le passé de ce grand-père aimé de tous, qu’il pensait bien connaître. Pourtant, il y avait les voyages inexpliqués du vieil homme, chaque année, toujours vers la mi-Août.

Pourtant, il y avait les mystérieux pigeons voyageurs qu’il ramenait de ses escapades. Pourtant, il y avait ce coffre dissimulé dans la cave et dont personne ne connaissait le contenu... Tout ces indices auraient dû lui mettre la puce à l’oreille ! A l’Esperbeyre, petit mas méridional, l’énigme reste entière. C’est pour découvrir la vérité sur le crime insensé commis par son Grand-Pé que le jeune homme va s’employer à remonter le fil du temps.

Un délicieux roman qui ravira les adeptes du roman policier tout autant que les amateurs de terroir !


Publié le : lundi 2 novembre 2015
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EAN13 : 9782366520736
Nombre de pages : 502
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PREMIERE PARTIE

 

 

LA CHOSE

 

I

 

 

 

Dorine

 

 

 

 

 

Quelques jours plus tôt, elle avait écrit à la craie blanche sur son ardoise : pas de consultation jusqu’à vendredi matin. Elle l’avait accrochée au clou, sur la porte de sa mansarde, au moment précis où les astronautes de la mission Skylab-2 dépassaient le record de vol en orbite détenu par les Soviétiques de Soyuz-11. La guerre de l’Espace faisait rage.

Sur Terre, Poulidor était notre meilleur espoir de victoire. La guerre du Tour de France allait bientôt éclater et l’absence d’Eddy Merckx sur la compétition ouvrait les pronostics.

Pour ma part, je n’avais rien à faire de tout ça.

Loin d’imaginer les enjeux de ces aventures cyclistes ou orbitales, j’avais ma Douce dans le creux de mon épaule et je lui caressais les cheveux. On était déjà jeudi soir, le jour de l’été. Seul comptait le sourire de ma bien-aimée que j’allais devoir quitter. Il était déjà temps de prendre la route et de rentrer dans ma campagne.

 

Avec Dorine, on fonctionnait ainsi : chaque fois que je montais à Paris, je lui donnais un coup de téléphone, elle se libérait de ses obligations et on passait quelques jours de petit bonheur agité.

Elle m’accompagnait dans mes livraisons, m’aidant à transporter mes cagettes, me dirigeant dans cette ville compliquée en me roulant mes cigarettes.

« Prochaine à gauche… Là, tu tournes à droite… »

C’était une très bonne copilote. Sans elle, je me serais égaré à chaque carrefour.

J’écoulais les produits de chez nous, jambons, saucissons, viandes, truffes et autres champignons dans un réseau de restaurateurs acquis à la cause du direct-du-producteur-au-consommateur.

Je livrais aussi aux enfants du pays des cartons de produits de la ferme que des gens alentour me confiaient moyennant une participation aux frais d’essence. Je laissais le soin aux demandeurs de fixer eux-mêmes leur contribution selon leurs moyens. Je ne me permettais pas d’en obliger le versement, chacun faisait selon son avarice ou ses moyens. Ce n’était pas important, nos affaires fonctionnaient avec satisfaction, cela me laissait la liberté de rendre service.

J’acceptais également des passagers. Tout le monde pouvait profiter de la place du mort pour monter ou descendre de Paris. En contrepartie, je demandais un plein d’essence pour l’aller, un plein pour le retour.

Mes navettes auraient pu avoir du succès. Elles étaient largement moins onéreuses que le train. Et surtout bien plus pratiques, parce que j’allais chercher mon passager chez lui et que je le livrais à Paris, directement devant son lieu d’hébergement. Mais j’avais du mal à fixer les dates de mes voyages par avance. Ce détail m’écartait d’une clientèle en recherche de ponctualité.

Une semaine avant de monter, je laissais courir dans les campagnes le bruit de mon prochain départ, de sorte que le système des livraisons annexes puisse fonctionner. Les gens me contactaient, me croisaient au village ou montaient à la ferme pour me confier leurs commissions. On connaissait mes habitudes, on savait comment me joindre.

Je ramenais parfois les pigeons voyageurs de Grand-Pé. Je faisais également quelques courses farfelues pour les artisans du coin : un joint de chaudière spécial, une pièce détachée Berliet, une pompe immergée japonaise miniature ou un ressort aux bonnes dimensions, exactement comme le modèle. Autant de choses qu’on ne trouve pas chez nous, qui nécessitent trois mois de délai de commande ou qu’on ne peut pas acheter par correspondance dans le catalogue Manufrance.

J’en profitais enfin pour passer récupérer le loyer de la location du studio que Mée avait hérité d’un vieil oncle éloigné qu’elle n’avait jamais connu.

Il me fallait bien deux ou trois jours pour régler tout ça et autant de nuits pour régler mes affaires avec Dorine !

 

La veille, en fin d’après-midi, on était passés récupérer un panier de pigeons chez un oiseleur des quais de Seine. Juste deux oiseaux, d’habitude il y en avait plus. Puis on avait entamé le marathon d’une longue nuit de fête chez des amis de Mademoiselle.

Enfin, à l’aube, on s’était réfugiés dans sa mansarde et, depuis, on avait alterné siestes normales et crapuleuses. J’étais physiquement un peu dans le brouillard, mais moralement d’attaque pour le voyage du retour à venir.

Je faisais toujours la route de nuit. Ça roulait mieux et il faisait plus frais. Certes, en hiver, la traversée du Massif central était souvent scabreuse : neige et verglas sur la Nationale. Pourtant, j’arrivais toujours à passer. Parce qu’en bon montagnard, j’étais un as de la conduite en conditions extrêmes.

Je roulais doucement, tout en souplesse même si ça n’écartait pas tous les risques de dérapage. Ce petit danger calculé était mon aventure à moi. J’aimais ça. Braver les éléments m’excitait. J’aurais pu être marin, aventurier ou vulcanologue ! Mais j’étais né trufficulteur-livreur, il fallait que je compense en frôlant les dangers de la vie quotidienne.

Et puis aux aurores, j’adorais cette clarté sereine qui m’accueillait lorsque j’arrivais à la maison. La lumière bleue, les nappes de brume, les nuages cotonneux accrochés à la cime des arbres. Il s’en dégageait une poésie qui, exacerbée par la fatigue d’une nuit blanche de conduite, n’avait pas son pareil.

Je me levai et me servis un café froid. Je me tournai vers Dorine.

« Tu en veux un ?

—Non, merci.

—Je te le réchauffe, si tu veux ? »

Elle était cachée sous les draps, seul le bout de son nez dépassait. Elle me répondit « non » en secouant la tête. Mais elle me fixait avec ses yeux de petite chatte espiègle.

« Qu’est-ce que tu as ?

—Rien, je regarde ton profil. »

Comme elle mentait mal ! Je le savais, elle riait en douce : une minuscule fossette se dessinait au coin de son œil. Je réalisai alors que j’étais nu. Mais surtout, j’avais le long de la jambe le dessin des os qu’elle m’avait tracé avec son rouge à lèvres dans nos ébats de midi. J’accrochai son regard et souris à son sourire.

« Je vais devoir y aller.

—Je sais. Tu reviens quand ?

—Comme d’habitude, je ne sais pas trop. »

Mes montées à Paris n’étaient pas régulières. Elles dépendaient de beaucoup de choses. De la saison d’abord. En hiver, je venais régulièrement livrer nos truffes et du gibier, je restais peu. Au printemps, mes voyages s’espaçaient pour se ralentir encore pendant l’été. À l’automne, avec la saison des champignons, les livraisons étaient fréquentes mais chaotiques car liées pour l’essentiel aux poussées des carpophores.

Ces allers-retours dépendaient aussi de mon humeur, de mon besoin de voir Dorine, pondéré par la nécessité de lui laisser la liberté qu’elle désirait.

 

Dorine baissa le drap et découvrit son visage. Elle n’avait plus sa fossette.

« Tu oublies pas de téléphoner. Qu’on puisse être ensemble. Faut que je m’arrange pour mes clients.

—Dacodac. »

Dorine travaillait chez elle, dans cette chambre de bonne sous les toits. Pour être certaine de me consacrer tout son temps, elle devait arranger son agenda en conséquence. Aussi, elle ne supportait pas que je manque mon préavis. Je respectais scrupuleusement la consigne pour la tranquillité de mes si précieux séjours.

Elle était voyante, cartomancienne et rebouteuse. Sur rendez-vous uniquement. C’était marqué sur une plaque, à droite de sa porte.

On savait tous les deux que la voyance était une supercherie. Mais, en revanche, pour réparer les luxations et remodeler les corps, Dorine avait une aptitude certaine. Elle tenait ce dernier don de son père. J’étais d’ailleurs jaloux d’imaginer ses mains tripoter le corps des autres… Mais avais-je seulement le choix ?

Voilà plusieurs années, elle s’était installée à la capitale. « Pour faire fortune », comme elle disait. Très jeune, son père ne supportait déjà plus son caractère rebelle. Il s’était débarrassé d’elle en l’envoyant habiter chez son oncle la Fouine, notre voisin berger. Un bourru sauvage et solitaire qui lui lâchait la bride, pourvu qu’elle le laisse boire tranquillement.

Dorine était moins âgée que moi de quelques années. On n’avait pourtant pas tardé à se lier d’une amitié un peu sauvage et à courir la campagne ensemble. Puis, plus tard, à se souder d’un amour indépendant qui nous convenait à tous les deux. La première fois, sa première fois, c’était dans la vieille paille du fenil. On avait attrapé des puces.

Un jour, Dorine avait choisi de partir à Paris. Cette décision l’avait définitivement brouillée avec son père. Elle avait besoin de couper avec sa famille par-dessus tout. Quant à moi, même si ça m’avait fait beaucoup de peine, je m’étais adapté à cet amour en pointillé.

Justement. En cette fin d’après-midi, la fin d’un pointillé approchait. Je m’habillai en silence et rassemblai mes affaires. Pas grand-chose. Comme je passais devant la commode, je mis la main sur les trois dés que Grand-Pé avait offerts à Dorine le jour de son départ. Je les fis rouler sur la table.

Mon grand-père occupait une partie de ses hivers à fabriquer ces dés en bois. Sur chaque face, il inscrivait quelques mots mûrement réfléchis, de manière que leurs combinaisons produisent des phrases au hasard. À la maison, il en avait semé partout. J’avais pris l’habitude de les lancer lorsque je tombais dessus.

La phrase du moment était Quand on est loin/on se dit souvent/on aurait dû.

Il ne croyait pas si bien dire.

Pourtant je décidai de ne pas écouter ce message venu de nulle part et je commençai le rituel du départ. Je fouillai dans ma poche, je sortis mon rouleau de billets attachés avec un gros élastique et je pris mon air sérieux.

« Les affaires ont bien marché. Merci pour ton aide, ma jolie.

—C’est pas la peine, tu sais.

—Taratata. Je ne voudrais pas que tu sois gênée pour le loyer. Tu m’héberges, c’est normal que je t’aide. Cet argent est ma contribution au foyer qu’on ne forme pas encore. »

Je calai quelques gros billets sous les dés, deux fois plus que je n’aurais dû et je me retournai vers ma Douce.

« Voilà. Je suis prêt à partir. »

Dorine se leva sur le lit et se cogna la tête à la soupente. Elle rit en se frottant le crâne, puis avança pour se camper sur le bord du sommier. Elle m’ouvrit généreusement ses bras. Je m’y enfournai, le nez calé entre ses seins chauds, respirant son parfum de femme et de fleurs mêlés.

Elle glissa ses doigts dans mes cheveux pendant quelques secondes de silence, belles comme la lune. Sur la pointe des pieds, je l’embrassai à pleine bouche. Elle avait un goût de reste-encore-un-peu. Je lui caressai la joue du dos de la main et m’écartai. Je ne regrettai pas de ne pas avoir à la déshabiller des yeux : qu’elle était lumineuse, vêtue seulement de sa peau douce et légère de jeune féline !

Elle me lança alors son au revoir fétiche :

« Fais attention à toi. Et tu verras, un jour, je rentrerai au pays, on se mariera et on se quittera plus. »

Je ne demandai qu’à la croire.

J’attrapai mon sac, fis tinter mes clefs dans ma poche et sortis en lançant un à bientôt discret d’un signe de la main pour cacher le trouble de notre séparation. Il ne se traduisait pas uniquement par la bosse que j’avais dans le pantalon…

Avant de dévaler l’escalier, j’effaçai l’ardoise accrochée sur la porte avec le pan de ma chemise et j’y écrivis : Dorine est la plus belle femme du monde.

 

Rue. 4L.

PV. Caniveau.

Portière. Siège conducteur. Volant.

Avant de démarrer, je pris quelques secondes pour me donner du courage : la France entière à traverser, je n’étais pas mécontent de rentrer ! Décidément, j’aimais le grand Paris seulement parce que j’y retrouvais Dorine.

En cette fin d’après-midi, je ne me doutais pas que tout allait bientôt basculer. Le hasard allait provoquer une cascade tumultueuse dans le cours paisible de mes jours. La Chose n’avait pas encore eu lieu, mais ça n’allait pas tarder : juste le lendemain, je vivrais son déclenchement sans pourtant comprendre l’importance des signes que le destin avait mis dans mon décor.

Je pris l’habitude d’honorer la Chose d’une majuscule le jour où je m’aperçus, dans le Larousse, qu’on permettait les grandes lettres aux débuts des grandes catastrophes : la guerre de Cent Ans, la Seconde Guerre mondiale…

Avant, je trouvais choquant de classer des événements aussi terribles dans les noms propres. Ils avaient fait couler trop de sang à mon goût. Pourtant, depuis la Chose, je comprenais mieux qu’un classement illicite puisse être accepté.

Je tournai la clef de contact. Les vibrations réveillèrent mes deux pigeons voyageurs à l’arrière. Ils roucoulèrent en rythme avec le ronron du moteur. Je pris alors la route pour retrouver tout ce que j’étais encore.

 

II

 

 

 

Le saucisson de Grand-Pé

 

 

 

 

 

Je n’avais pas de compagnon de covoiturage pour ce trajet du retour. Alors, dès que les pigeons se rendormirent, je me fis la conversation à moi-même. Ce n’était pas un problème, j’appréciais la solitude tout autant que la compagnie.

Ceux qui me connaissaient mal me traitaient de taciturne. Ils interprétaient mon penchant solitaire comme de l’indifférence. Ils se trompaient. Oui, j’aimais être seul. Mais le silence n’était jamais aussi beau qu’en compagnie des autres, mes frères humains, avec qui je prenais un immense plaisir à communiquer sans parler. J’accordais presque plus d’importance à ce qui se disait sans ouvrir la bouche que lors des vraies conversations de mots. J’aimais murmurer le langage des yeux, j’aimais le discours des mains, la chanson du corps. J’aimais ce vocabulaire tout en continuité, la grammaire de l’articulation, la syntaxe du muscle. C’était pour moi un complément indispensable à la parole des lèvres. J’avais l’impression que ce mode de communication ne laissait pas de place au mensonge.

Je répétais souvent à ma Douce mon avis sur la question :

« Le corps, c’est de la pensée secrète en trois dimensions. »

 

Pendant la première partie du voyage, je m’imaginais dans une salle de cinéma. Dorine, actrice principale. Sur l’écran transparent du pare-brise de ma voiture, je rejouais le film de ces quelques jours en accéléré. Je m’amusais à rechercher tous les détails. J’associais les pensées anciennes qu’ils avaient provoquées avec ce que j’en pensais maintenant, mesurant l’écart qui existait entre ces deux réalités. Je constatais, rassuré, que le temps érodait le superflu et ne laissait que des traces franches en moi.

Franches les discussions avec Dorine.

Franches les boucles de ses cheveux noirs sur ses épaules fines.

Franches ses œillades coquines.

Franc son rire, aussi pur que le tintement d’un cristal.

Franc le bien d’être avec elle.

J’étais amoureux, tout simplement.

Malgré nos relations par intermittence depuis quelques années, mes sentiments pour Dorine vivaient une étonnante continuité. À la fin de mes visites, je mettais un marque-page dans le grand livre de notre histoire. Dès que j’arrivais chez elle, je l’ouvrais à la page qu’on avait lue ensemble avant mon départ et on continuait notre lecture comme si de rien n’était.

Le livre fermé, l’espace de mes absences se contractait naturellement. C’était ainsi. Je ne cherchais pas trop à comprendre.

Le temps ne me paraissait pas long sans elle, il ne s’accélérait pas en sa douce compagnie. J’avais la chance de pouvoir préserver mon amour aussi intact dans les conditions d’éloignement qu’elle nous avait imposées par son installation à la ville. En somme, mon amour était un escargot. Dans les périodes sèches, loin d’elle, je patientais sereinement. Je me protégeais dans ma coquille pour sauvegarder mes sentiments. Je savais que cette situation n’était que transitoire : le gastéropode pointait ses antennes à chaque nouvelle pluie de baisers.

 

J’arrivais dans une grande courbe à gauche, sur la Nationale 7 avant Montargis, quand je constatai qu’à Paris je n’étais vraiment quelqu’un que pour une seule personne. Alors que chez nous, j’étais le petit-fils de Grand-Pé et de Mée pour tout le monde. Cette certitude m’éblouit comme les phares blancs de cet imbécile en face qui avait oublié de passer en feux de croisement.

Et puis, soudain, je me rappelai la phrase sur les dés de Grand-Pé : Quand on est loin / on se dit souvent / on aurait dû.

Je concentrai mon esprit sur les dés eux-mêmes, l’objet, plutôt que sur le message qu’ils composaient. Les dés me renvoyèrent ainsi à la main qui les avait fabriqués. Ce fut par cette association d’idées que j’en vins à penser à Grand-Pé et, par ricochet, au grand-oncle Gaston.

Les deux frères avaient été mobilisés pendant la guerre de 14 dans le 142e d’Infanterie qui disposait d’une garnison à Lodève et d’une à Mende. Un grand nombre de Lozériens avaient servi dans cette unité. Ça leur garantissait, en cas de coup dur, de se faire étriper en bonne compagnie.

La route pour la Lozère était encore très longue, j’eus largement le temps de me remémorer leurs déboires pendant cette triste période. Surtout qu’ils avaient eu une conséquence importante sur mon histoire familiale : tous les deux avait été, à leur manière, au cœur des plus importantes controverses qui avaient divisé le corps médical au début de la Grande Guerre.

Au cours de ce séjour à Paris, on avait donc parlé du Gaston et de Grand-Pé. Longuement même. Très longuement. J’avais un client parisien, M. Launoy, médecin militaire à la retraite. Il adorait les truffes fraîches et tous les produits de nos campagnes. J’allais le visiter à chacun de mes voyages. Il me laissait le soin de choisir ce que je lui apportais, ce n’était jamais une affaire de prix. Je faisais en fonction des bons coups : fromage, charcuterie, champignons. Tout lui allait du moment que c’était de la bonne camelote.

D’habitude, la livraison se faisait dans son couloir ou dans la cuisine. Mais cette fois, il nous invita dans son salon. C’était un lieu étrange. Immense. Les murs étaient placardés de bibliothèques. Bien classées, bien rangées. Pas un brin de poussière. Impressionnant ! Il aurait fallu trois vies pour lire tous ces bouquins ! Entre les fenêtres, des statues montaient la garde, grandeur nature. Des personnages inquiétants : un guerrier massaï avec une lance très pointue et un bouclier en peau de je-ne-sais-pas-quoi, un grenadier de Napoléon sous son haut-de-forme poil-de-yéti, un fantassin de la guerre des Tranchées, propre comme un sou neuf. Et plus étrange encore, un bonhomme qu’on avait déshabillé de sa peau. Sans pudeur, il étalait l’anatomie de ses muscles aux visiteurs. Enfin, pendu par le haut du crâne à une potence métallique, un squelette articulé souriait de toutes ses dents.

On s’assit.

En attendant le café, je m’étonnai de ce décor auprès de mon hôte. Il m’expliqua qu’il se passionnait pour l’histoire de la médecine. Bon nombre des livres alignés sur les étagères traitaient de ce sujet.

Dorine semblait intriguée par monsieur Os et monsieur Viande.

« C’est un homme ou une femme, le squelette ?

—C’est un homme.

—Ah bon ! Il est en plastique ?

—Non. C’est un vrai.

—… »

De mon côté, je félicitai mon client pour son poilu Musée Grévin. Il semblait plus vrai que nature. Et je lui parlai vaguement des déboires du grand-oncle Gaston, mort d’une blessure au ventre.

Qu’est-ce que j’avais dit là !

Launoy ne me laissa pas le temps de m’étaler : il partit dans une explication de texte en bonne et due forme. Il fut intarissable.

« La première année du conflit, personne n’aurait pu imaginer que la guerre dure si longtemps. Et surtout qu’elle allait être aussi incroyablement terrifiante, entre autres par la barbarie des traumatismes qu’elle occasionnerait dans les corps et les esprits de tous bords. Brûler, gazer, estropier, broyer, démantibuler, les militaires déployèrent une imagination sans bornes à mettre au point des moyens originaux pour tuer. »

« L’homme est une espèce nuisible ! »

Mon client-médecin parlait avec un accent circonflexe qui lui donnait un air sérieusement parisien. Il se leva et entreprit un véritable exposé en se promenant devant ses étagères.

« … Saviez-vous que pendant les premiers mois de la guerre et jusqu’à la bataille de la Marne, plus de sept mille blessés vinrent encombrer les postes de secours quotidiennement ? »

Il ne nous laissa pas le temps de dire « non » et continua :

« … Dans ces circonstances, le temps manquait toujours pour faire face à l’urgence. Il y avait alors en France un étrange consensus pour concentrer la disponibilité et les efforts des chirurgiens sur les cas les plus faciles. (Launoy effleura ses livres du bout des doigts.) La très respectable Société de chirurgie préconisait l’abstentionnisme thérapeutique dans les cas de blessures pénétrantes au ventre. Les opérations de l’abdomen étaient longues et la pratique de la laparotomie n’était pas encore très au point…

« Laparotomie ? »

Je n’osai pas lui demander de parler le français de monsieur Tout-le-monde.

« … La prise en charge des perforés de l’abdomen était des plus simples : ne rien faire et attendre que ça passe. Ainsi, nos pauvres soldats dont les intestins étaient troués par des pruneaux d’acier mouraient d’hémorragie ou d’infection, dans l’indifférence quasi générale. »

« Indifférence normale puisque conforme aux instructions de la hiérarchie ! »

Dorine tenait sa tasse de café vide à la main. Figée comme une statue, elle écoutait attentivement. On aurait pu l’embaucher dans la galerie du professeur Launoy, dans la catégorie beauté fatale en manque de caféine.

« … Le cas de ces blessés encombrants suscita toutefois de l’intérêt chez quelques médecins de l’avant. Ils insistèrent, malgré les instructions, dans le traitement opératoire des plaies pénétrantes de l’abdomen et peaufinèrent des statistiques sur les taux de réussite des laparotomies. À partir de ces observations, le docteur Quénu dressa enfin, en juin 1915, une ligne de conduite plus raisonnable… »

Il sortit un gros volume de sa bibliothèque, histoire de nous prouver la solidité de ses sources, et poursuivit, le livre entre ses mains :

« … De nouvelles règles d’intervention furent établies à partir d’une classification précise des lésions. On distingua alors nettement les plaies pénétrantes de celles qui ne dépassaient pas la cavité péritonéale. Les plaies non pénétrantes furent subdivisées en…

« Bla-bla-bla… Type, sous-type… »

« … Quant aux plaies pénétrantes, elles furent qualifiées de… »

« Re-bla-bla-bla… Genre et sous-genre… »

« … Dans chacun de ces cas, une thérapeutique adaptée fut préconisée, réduisant considérablement l’impuissance des chirurgiens en orientant leurs choix opératoires… »

Ces histoires de boyaux me tournaient la tête. J’avais l’impression de suivre un cours de médecine. Mais j’appréciais les analyses de ce Quénu. Je pensai à Mée, ma grand-mère : bien avant que je naisse, cette classification mettait en lumière l’intérêt de l’ordre, de la logique et du rangement, qu’elle avait eu du mal à me faire comprendre dans ma jeunesse !

Enfin, notre hôte conclut magistralement en ouvrant ses mains :

« C’est ainsi que la pratique du non-interventionnisme fut officiellement abandonnée. »

« Ouf ! »

Et soudain, il s’aperçut qu’il n’avait pas servi le café. Il se confondit en excuses, sortit et revint rapidement. J’avais juste eu le temps d’interroger Dorine du regard, l’air de dire : « Il n’est pas banal, notre bonhomme ! »

En remplissant les tasses, le docteur Launoy me demanda des précisions sur la blessure de mon grand-oncle. Il me laissa alors raconter mon histoire sans trop m’interrompre.

Loin d’imaginer l’existence de ces considérations médicales, le Gaston slalomait entre les balles et les obus. Par un sombre jour d’hiver, il eut le mauvais goût d’être embroché d’un coup de baïonnette dans le ventre, avant que la haute question de l’abstentionnisme ne fût résolue.

Il eut d’abord la chance d’être transporté jusqu’au poste de secours avancé, ce que bon nombre d’agonisants auraient souhaité plus que tout au monde. Mais son soulagement fut de courte durée, car il apprit par la bouche d’un infirmier de l’hôpital de campagne, la fin misérable qu’on lui réservait :

« Je suis désolé, mon gars, on ne peut rien faire pour toi. »

Désertion médicale. Sa chance n’avait pas duré longtemps.

Devant le cynisme de cette situation, je n’aurais pas été étonné d’apprendre qu’on eût conseillé aux infirmiers de rajouter une phrase du genre :

« Tiens, mets ça entre les dents, ça t’évitera de crier. C’est mauvais pour le moral des troupes. »

Être costaud, c’était une chance pour les travaux des champs. Le Gaston était fier de sa force physique, il était infatigable à la saison des foins. Mais il aurait certainement préféré être gringalet à ce moment-là de sa vie. En effet, son calvaire dura trois jours pleins. La mort prit son temps et grignota sa vitalité de montagnard tranquillement. Au compte-gouttes du sang qui se répandait en toute liberté dans son ventre. Gaston s’éteignit dans un rictus de douleur, le visage aussi blanc que le tapis de neige qu’il aimait tant regarder par la fenêtre, les matins d’hiver, lorsqu’il était enfant. Amen.

Je tenais ces informations du vieil Albert, un cousin éloigné de Mée, qui avait servi lui aussi dans le 142e. Il avait transporté mon pauvre soldat jusqu’au poste de secours. Il savait que le tri des blessés s’opérait déjà sur le champ de bataille, entre les malchanceux troués au ventre et les presque veinards troués ailleurs. Ce genre de nouvelles circule vite.

L’Albert était revenu à l’hôpital de campagne trois jours plus tard. Il pensait, dans un excès de confiance, que son blessé avait été évacué depuis longtemps. Mais il avait eu la désagréable surprise de le retrouver exactement là où il l’avait déposé : le Gaston achevait de blanchir en compagnie d’un bataillon de troufions exsangues, alignés par terre. Ces malheureux se tenaient tous désespérément le ventre en gémissant, les lèvres gonflées par la soif.

Albert avait assisté à la fin du calvaire du grand-oncle Gaston et lui avait fermé ses yeux révulsés. Lorsque tout fut fini, il s’en alla simplement. Les bras ballants. Le cœur plombé.

Peu après, il se mit à neiger à gros flocons. En quelques minutes, un tapis blanc se posa délicatement sur le théâtre des opérations. La guerre fut recouverte sous un voile immaculé d’hypocrisie et le Gaston disparut sous un linceul de misère.

 

À partir des quelques informations que Grand-Pé avait distillées au sujet de ses périples sous les drapeaux, mon client érudit décoda également le parcours hospitalier de mon grand-père, pendant ce terrible épisode de l’histoire qui dépeupla nos campagnes. La conversation reprit son petit air scolaire.

La controverse médicale liée à Grand-Pé fut plus heureuse. Enfin, moins malheureuse.

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