Le neveu de l'abbé Morel

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Dans le Paris du XVIIIe siècle, l'abbé Morel enquête sur l'origine des crues de la Bièvre, cette rivière dont dépendent de nombreux métiers. Sa parfaite connaissance des lieux l'amène à conseiller l'entrepreneur Oberthur, dans lequel on reconnaît aisément le célèbre créateur des toiles de Jouy. C'est alors le départ pour un long périple dans le royaume, financé par le Bureau du Commerce. Au cours de cette mission, l'abbé Morel côtoie les inspecteurs des manufactures, ancêtres méconnus des inspecteurs du travail..
Publié le : lundi 1 décembre 2003
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EAN13 : 9782296335004
Nombre de pages : 120
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Le neveu de l'abbé Morel

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Semaan KFOURY, Drogman, 2003. Paule BECQUAERT, Les naufragés de Thermidor, 2003. Gildard GUILLAUME, Les noces rouges, 2003. Claude BEGAT, Brunehilde, reine trahie, 2003. Dominique LAPARRA, Destin d'argile, 2003. Christian DUVIVIER, Chien chasseur de loup. La République en enfer, 2003. Esam HARROUCH, Chems, 2003. Paul DUNEZ, L'orante, 2003. Marcell BARAFFE, Les turbans de la révolte, 2003. Raymond JOHNSON, Le bel esclave, 2002. Claude BEGAT, Les héritiers de Clovis, 2002. Jacques NOUGIER, Les Bootleggers Marie-Anne de Saint-Pierre, 2002. CHABIN, l'affaire Chevreau Julien, 2002.

Yves MURIE, L'enfant de la vierge rouge, 2002. Madeleine LASSERE, Moreau ou La Gloire perdue, 2002. Turkia Labidi BEN Y AHA, A toi Abraham, mon père, 2002. Rafuk DARRAGI, Egilona, 2002. Marcel BARAFFE, Les Fleurs de Guerre, 2002. André LIVOLSI, Naïda, 2002. Marielle CHEVALIER, Sarita, princesse esclave, 2002. Yves NAJEAN, Les hoplites ou la vie d'unefamille athénienne au siècle de Périclès, 2002. Michel MASSENET, La mort d'Alexandre Le Grand, 2002. François DALLAIRE, Le sauvage blanc, 2002. Yves NAJEAN, Era ou la vie d'une femme néolithique, 2001. Franz VAN DER MOTTE, Mourir pour Paris destin du colonel Rossel, 2001. Claude BEGAT, Clovis, l'homme, 2001. Jessie RIAHI, La reine pourpre, 2001. à l'aube insurgé. du Le

Christophe BAILLA T

Le neveu de l'abbé Morel

Remerciements

A Valérie Baillat, dévoreuse de livres depuis toujours, pour sa lecture critique, à Marie-Cécile Cassagne, relectrice assidue et vigilante, à Marie-Françoise et Jacques de Givry qui ont eu en main le manuscrit et m'ont encouragé à persévérer dans ma voie dixhuitièmiste par leurs conseils avisés.

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L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, ltalia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargi ta u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-5116-4

Préface

«Un langage n'est pas neutre. A chaque époque, il charrie un accent, une couleur, une émotion, une attitude envers la vie. » Robert Merle

Ce récit, dont l'action se situe au XVIIIe siècle, emprunte certaines expressions à la langue de l'époque. L'auteur, qui n'est pas un spécialiste, mais qui s'est « engoué» pour cette période, s'est amusé, par endroits, à écrire I'histoire à la manière des contemporains de Rousseau. Le style, qui pourra surprendre au début, donne au texte une couleur particulière. Il piquera la curiosité du lecteur et l'entraînera dans un savoureux voyage dans le temps. En appendice, on trouvera un petit glossaire des quelques mots ou expressions qui ne sont plus en usage aujourd'hui.

Le gazouillement de la rivière et la fraîcheur soudaine incitèrent les cavaliers à s'arrêter sous les saules qui faisaient une masse jaune et sombre. Une charrue de bois était renversée sous un groupe de jeunes arbres ondoyant dans le vent frais. Ils mirent pied à terre. Un bras de la Bièvre bleuâtre et épais serpentait sous les feuilles. Il sentait le remugle. Sur une éminence, en face d'eux, sur la partie du midi, quelques arpents défrichés étaient occupés par la vigne. L'endroit était une belle terre aux pentes sableuses et gréseuses. Enfoncée dans le vallon, l'église de Jouy, coiffée de ses quatre clochetons, semblait posée entre ces collines arrondies. Sur le revers du coteau, audelà des pâtures verdoyantes, les ruines d'un aqueduc surplombaient la vallée d'une bonne quinzaine de toises. Juste en contrebas, accroché au coteau boisé et ombreux, se découpait, lumineuse, la blanche façade d'un château. Les fossés d'eau vive débordaient. Le parc qu'agrémentaient des orangers avait souffert de l'inondation. Elle avait réuni les différentes pièces d'eau en une seule gigantesque mare, encombrée de branchages et de saponaires. Les quatre cavaliers avaient suivi un sentier semé de rochers, de fourrés et de buissons mais leur progression avait surtout été ralentie par les plaintes des victimes. Ils avaient croisé des meuniers dont le moulin avait été emporté par les eaux, du bétail noyé, et avant d'arriver, des moines du Val Profond, près Bièvres. Le mur d'enceinte de leur monastère avait été emporté sur une grande longueur. Les voyant tendre les bras vers le ciel et l'implorer de ne pas les mettre de nouveau à l'épreuve, l'abbé Morelleur avait promis un fardier pour le transport des pierres. Tout ce qui est salutaire aux hommes est agréable à Dieu, leur avait-il dit. S'il prêchait peu, du 7

moins sa solide éducation l'aidait-elle à comprendre la science que l'on déployait alors pour contenir la rivière. Une telle visite lui permettait de compléter ses études, de nourrir ses connaissances théoriques afin qu'elles s'assortissent mieux aux réalités. Sa science s'arrêtait seulement là où commençait celle des chimistes. Aussi faisait-il figure d'expert à côté des utilisateurs qui l'accompagnaient. Les tanneurs, les meuniers, sans compter les manufacturiers, tous avaient un besoin vital de l'eau: pour rouir le chanvre ou le lin, pour ramollir les peaux, pour faire tourner les moulins. Avec une inondation comme celle-ci et le sable transporté par l'eau, plus personne ne pouvait travailler normalement. Cette année encore, nul n'avait prévu les caprices du ciel. Les anciens mettaient en cause les étangs de Trappes, ceux de Bois d'Arcy et de Saclay, qui destinés à alimenter le domaine de Versailles, avaient déréglé un système hydraulique naturel qui fonctionnait assez bien pour que l'on n'y touchât point. Ils oubliaient de dire que la rivière ne suivait plus son lit naturel depuis longtemps. Ils oubliaient les pêcheurs en quête d'écrevisses qui vidaient ces étangs sans prévenir. La répétition des débordements de la Bièvre avait finalement décidé les syndics de la rivière à diligenter une enquête. Financée par les industriels, premiers intéressés par l'écoulement normal de la rivière, elle bénéficiait du concours des Eaux & Forêts et de celui de l'Académie des Sciences. Cette dernière crue n'avait fait jusqu'ici aucune victime humaine. Elle en ferait peutêtre après coup car l'eau des puits avait déjà une teinte jaunâtre et un goût de vase. A Paris, les rues St-Marcel et St-Victor, tout comme le boulevard St-Marceau, étaient sous huit pieds d'eau. On ne comptait pas les autels des églises inondés, ni les maisons dans lesquelles l'eau montait jusqu'au deuxième étage, mettant à mal le plancher des chambres. Les hommes à cheval: l'abbé 8

Morel, M. de Giry, ingénieur Ponts et Chaussées et deux syndics regardaient, affligés, la colline qu'ils venaient d'emprunter. Les ruines d'un moulin à vent, dont la rivière grossie s'était jouée, achevaient de se coucher dans un grand fracas. A ce moment-là, les propriétaires d'un jardin qui ne pouvaient plus distinguer les contours d'une nappe d'eau décorative se manifestèrent auprès d'eux mais sans parvenir à les apitoyer. Non seulement le moment était mal choisi, mais ils avaient passé outre à l'interdiction de pratiquer des dérivations. Ces particuliers n'étaient pourtant pas moins attentifs aux règlements de police que les industriels. En effet, malgré les ordonnances du Grand Maître des Eaux & Forêts de l'lIe de France, l'obligation de curage annuel n'était guère respectée. Pas plus que celle qui imposait de réparer les berges rompues. Certains se félicitaient aujourd'hui de cette désobéissance: les circonstances les auraient rendues nuisibles. Avec l'inondation, les remblais auraient été emportés par le tourbillon des eaux et auraient tout souillé sur leur passage. Les poules d'eau auraient encore râlé contre la saleté des lavoirs. L'argument des lessiveuses avait cependant un défaut de construction majeur pour l'abbé Morel, il confondait dans un même raisonnement une situation particulière avec une nécessité permanente. Autant blâmer l'appétit pour un mets grossier qui ne peut l' exciter. Les enquêteurs échangeaient leurs points de vue sur ce qu'ils venaient de voir et d'entendre. Leurs chevaux gris et noirs, la robe encore luisante, se désaltéraient dans une fondrière profonde et claire. Le contoumement des étangs et des marécages, les franchissements successifs des tertres les avaient autant épuisés que s'ils avaient été menés jusque-là ventre au sol. En réalité, les berges inondées et le sol tourbeux en étaient davantage la cause. 9

Les quatre hommes convinrent qu'il fallait rendre compte de toutes les situations observées à l'exception des jardins d'agrément, puis relever méthodiquement et objectivement les causes du soudain déversement des eaux, en recherchant les précédents mémoires. L'abbé fut chargé de la rédaction du rapport dont il devait soumettre le plan aux trois autres enquêteurs. Trois semaines plus tard, il fit paraître un article dans le Mercure de France qui surprit tout le monde. Un article savant intitulé Les industriels s'invitent à jouer dans le spectacle de la nature et qui fut souvent ensuite évoqué sous le titre plus commode de Spectacle de la nature. L'abbé l'avait médité seul dans ses promenades d'après-dînée au bois de Boulogne et rédigé dans sa chambre, située chemin des Porcherons, sous l'abbaye de Montmartre. Une rue bruyante où les cris des ravaudeuses et des charretiers l'obligeaient à fermer les volets et à travailler à la bougie en pleine jOllmée. «Il ne faut pas imaginer que les choses se fassent sans cause... », ainsi commençait-il, avant de traiter la création des bassins à l'ouest de Versailles, sous Louis XIV, dans un court historique. Puis il abordait, avec un certain souci de mettre à la portée du plus grand nombre, certains aspects techniques incontestables, qui auraient rebuté autrement. Ainsi, cette série de calculs mathématiques, servant à déterminer la vitesse du débit des déversoirs pour un écoulement idéal de l'eau surabondante. On trouvait, après une évaluation sommaire des dégâts, un rappel de la nécessité d'entreprendre les travaux de réparation dans un souci de sécurité. Enfin, il recherchait les responsabilités, en insistant sur les commodités offertes par la rivière aux teinturiers et l'exploitation sans scrupule qu'ils en faisaient. Cette partie était pesamment employée contre les abus des industriels. Il les relevait tous, de même que l'inconséquence des riverains, peu intéressés à la conservation des eaux de la Bièvre. Son étude des 10

règlements excluait en revanche l'idée d'une mauvaise police de l'eau. Au total, dans cet article qui précéda la parution d'un mémoire plus complet sur le sujet, le bel esprit de l'abbé Morel trouvait déjà à se déployer. S'appuyant sur des connaissances de détail, rapportées de son périple le long du cours d'eau, son rapport donnait assez bien une idée de la question qu'il traitait. L'abbé concluait par ces mots «L'attitude des hommes n'est malheureusement pas plus prévisible que la nature dans ses lois ». Mais à peine y nommait-il les autres enquêteurs. Il Yeut plusieurs messes solennelles célébrées pour apaiser les caprices du ciel. Durant la procession à Paris, le jugement rendu au Châtelet, qui enjoignait aux moines de reconstruire un mur plus solide, fut beaucoup discuté. L'autre sujet de conversation était l'approvisionnement en eau potable, rendu très difficile. En temps ordinaire, l'eau était déjà teintée par les couleurs des manufactures de toiles, elle avait en ce moment un goût et une odeur de vase qui ne convenaient pas pour la cuisine. Les porteurs d'eau se frottaient les mains qui allaient chercher à la Seine, sans repos, de l'eau plus pure. Le supérieur du Val profond, un homme à la physionomie douce, mais dont des ganglions au niveau du cou signalaient une tumeur, vint remercier l'abbé Morel pour le prêt du fardier. C'était un chariot à quatre roues basses, à essieu en fer, équipé d'une solide limonière, qui avait permis de déplacer les plus gros blocs de pierre. Puis, vint Monsieur Boilot, maître d'une écorcherie près du Pont aux tripes. Il était devenu juré, mais s'appliquant d'autant moins à faire respecter les règles de sa profession qu'il les ignorait largement lui-même, bien qu'il fût fils de maître. Boilot s'était chargé du travail de manœuvre, préparatoire au rapport de l'abbé, sur le Spectacle de la nature. Il l'avait assisté pour ses recherches concernant le débit de la Il

Bièvre, aux endroits où l'eau est ralentie par des grilles qui sont obstruées par les déchets des tueries. Il sortit le Mercure de sa poche et s'en prit à l'abbé en le regardant noir. Il l'invectiva avec des mots de gueule en lui faisant le reproche d'avoir tendu un piège aux industriels. Il leur avait d'abord soutiré des informations, pour ensuite, sans aucune teinture d'équité, les livrer à la vindicte du peuple. Suivit un couplet sur l'incertitude des entreprises, dont les responsables ne parvenaient à tirer un revenu modeste qu'à force de beaucoup de travail. C'était bassess'e d'avoir eu recours à eux pour leur faire subir une telle injustice. L'abbé Morel était un article sur lequel il avait une piètre opinion. Mais celui-ci, dont l'esprit s'était formé à la Sorbonne, répliqua promptement. Il utilisa une formule qui alla droit à son interlocuteur, mais sans le pénétrer. L'abbé profita de son trouble pour argumenter encore, mais sans employer le ton de voix piqué qu'avait pris l'autre, qui se plaça alors en position de l'écouter comme on le fait devant un professeur. Les syndics avaient voulu financer une étude, pas un panégyrique. Quant au manque d'équité, l'abbé fit remarquer que s'il n'avait rien dit des jardins d'agrément, c'était non seulement en application des conventions passées, mais surtout par souci de ne pas accuser deux fois les mêmes. Il fit encore remarquer que l'écriture et l'étude étaient tout aussi respectables que le travail des artisans, et enfin, que les lecteurs du Mercure ne sauraient être confondus avec la populace. Il conclut en disant qu'il avait beaucoup prié en pensant aux victimes de l'inondation, quelles qu'elles fussent. Boilot ne jugea pas que c'était l'occasion de manifester ses intentions et s'en tint là. Il partit sans saluer l'abbé. Le dialogue s'était rompu, comme hier les berges, sans effort excessif pour le soutenir.

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