Le Nid des corbeaux

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Charles Zolani vit à Bacongo, il est jeune, sans emploi, et marié à Liliane, une élégante jeune femme. Porté par son idéalisme, Charles vit moult aventures dans les rues émeutières de Brazzaville. Puis viendra un autre temps, un autre homme... Le nid des corbeaux est l'histoire d'un reniement. A travers Charles Zolani, l'auteur nous fait traverser la jeunesse et ses idéaux, l'ambition, le désir et ses forfaitures.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782296200753
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Le Nid des corbeaux

Encres Noires Collection dirigée par Maguy Albet

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Barly Loubota

Le Nid des corbeaux

L'Harmattan

L'HARMATI'AN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

@

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05865-1 EAN : 9782296058651

À ma grand-mère Joséphine Boutahou

PRÉFACE

Un jour, me souvenant d'un jeune homme à l'aspect épuisé que le hasard me fit rencontrer dans le sud de Brazzaville; je restai longtemps remué, tout entier empoigné par une profonde tristesse. Je me revoyais dans ce vieux champ de repos qui surplombe les rives herbeuses de la Mfilou, un cher ami m'accompagnant. Le jeune homme - à l'aspect épuisé - était assis sur un banc, son dos voûté, ses mains croisées sur ses genoux. Il sanglotait et marmonnait, les yeux clos. «Oh! Père! Mère! Peinait-il à dire. Je vous demande pardon... Pardonnez-moi de n'avoir pu le protéger...» À ses côtés, deux jeunes hommes - de mine chagrine, et qui lui semblaient cousins ou amis - paraissaient ennuyés et désemparés. Je me trouvais alors assis non loin de leur banc. Au bout d'un moment, comme le jeune homme geignait toujours, tandis que je lui levai un énième regard apitoyé, ma gorge toute nouée; trois hommes assemblés à portée d'ouïe engageaient une conversation à voix basse. Indistinctement, j'entendais leurs chuchotements: «Qu'a-t-il, ce pauvre garçon ?» «C'est un orphelin...» «Oh! Le malheureux I» «Là, ces tertres sur sa droite, ce sont les tombes mitoyennes de ses père et mère! Tous les deux arrachés par les guerres civiles qui ont écumé le pays...» «Oh I» «Oui... et à présent, il pleure son unique frère. Un cadet qui même d'une sépulture n'aura pas eu justice! Disparu.. .» 7

À l'instant une douloureuse tristesse m'envahissait, tandis que le jeune homme, lui, sanglotait toujours. Bientôt je le vis se lever, et je vis son regard désolé, je le vis ensuite se retourner lentement, puis partir clochant, soutenu par ses deux compagnons. C'était un matin de novembre, un matin calme, un matin terne; les herbes portaient encore les gouttelettes de la rosée, et dans les bambous alentour, on entendait virevolter et gazouiller quelques hirondelles. Me souvenant de ce jeune homme et de cette scène, et une fois ravalés tous les sentiments ruminés, j'ai entrepris d'écrire l'histoire que porte ce volume, persuadé qu'un jour, entre deux soleils ou près d'une chandelle éclairante, ce volume sera ouvert et lu par le jeune homme flétri de Brazzaville.

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l BIEN AVANT

Chapitre Un L'orphelin de Bacongo

En 1979, il Y eut à Bacongo un jeune homme dont la renommée fut si grande que nul dans ce vieux quartier de Brazzaville n'avait ignoré et son nom et son domicile. On l'appelait Honoré Todia. Et quoiqu'il ne fût que l'oncle maternel du héros de notre histoire, le lecteur trouvera tout l'intérêt qu'on l'eut informé, au préalable, sur la tragédie que fut l'existence de ce personnage. Honoré Todia vit le jour en décembre 1952 à Boko, une petite ville sans histoires aux confins de la région du Pool. Il était le benjamin d'une fratrie qui comptait déjà un garçon et une fille. À Boko, où il fait bon cultiver la terre, André - son père était un agriculteur qu'on pouvait dire prospère. Il possédait de grands vergers d'avocatiers et d'orangers, tandis que son épouse tenait admirablement de magnifiques jardins d'aubergines à la lisière nord de la petite ville. Et comme ils élevaient aussi du bétail, en grand nombre; chaque premier du mois, c'était à grand bénéfice qu'ils vendaien t leurs produits - fruits et bêtes - aux commerçants qui ravitaillaient Brazzaville. La petite famille vivait paisiblement, attachée au travail et au bonheur simple de leur quotidien. En novembre 1957 cependant, quand Jacques -le frère aîné d'Honoré - se noya dans les eaux troubles de la Louenga, l'existence pour Honoré et sa famille s'en trouva irrémédiablement changée. Sa mère sombra dans une profonde mélancolie. Elle pleurait tous les jours, 11

ne travaillait plus, et n'osait même plus sortir de son logis. Les rares fois qu'elle arrivait à mettre le pied dehors, ce ne devint plus que pour rejoindre au lever du jour le modeste bâtiment qui venait d'être construit à Boko en guise de chapelle, par la mission catholique de Voka. Elle y restait toute la journée, ne rentrant qu'une fois la nuit tombée. Le père d'Honoré plongea lui aussi dans l'affliction. Il ne cessa de maudire cette rivière qui lui avait ravi son flis, se mura dans un profond silence, parlant quelquefois seul, le regard éteint par un ressentiment tenace. Un matin, parce qu'il ne supportait plus de vivre à Boko, il passa en vente son bétail, puis ses terres; et quittant cette petite ville, il s'installa avec toute sa maisonnée dans le sud de Brazzaville, à Bacongo où, très vite, il acquit un terrain bâti au numéro 110 de la rue Balou Constant. C'était une modeste maison en dur, comptant trois pièces: un salon et deux chambres, toutes de petites dimensions. Un mois après, le père d'Honoré commença un commerce de produits alimentaires au marché de Bacongo. Ce commerce fut prospère à son début, avant de péricliter très rapidement lorsque trois autres magasins ouvrirent tout près. Honoré T odia, qui avait alors six ans, vit son père, inquiet, faire mille tentatives pour relancer son commerce. En vain. À la maison, la situation devint difficile, les repas clairsemés, les mots cle moins en moins aimables. Son père, alors, devant l'urgence, s'essaya comme ouvrier clans une boulangerie, au même marché de Bacongo. Cela dura un semestre. Puis, las d'une précarité qui lui disputait à présent son autorité sur la maisonnée, un soir, ce père emprunta auprès d'un usurier une somme de deux cent quatre-vingts mille francs Cfa, pour monter à son propre compte une grande boucherie. Le surlendemain, il alla au marché de Bacongo où, pour sa future boutique, il signa un bail. Et tandis qu'il signait, chez lui, sa lampe luciole, ordinairement accrochée au plafond, tomba sur son lit; 12

il Y eut un incendie, et dans le feu qui brûlai t, disparut la quasi-totalité de son capital rangé sous le matelas. Et bien qu'il pût récupérer quelques pièces de monnaie enfumées, le père d'Honoré, découvrant le sinistre, hurla comme fou, fut atterré et désespéra. Il fit le deuil de ses ambitions et se résigna par la suite à son triste sort. Avec les bons offices de l'abbé Nkodia, qui officiait à l'Église Saint-Pier-Claver que fréquentait son épouse, il retrouva son éprouvant gagne-pain d'ouvrier auprès de son ancien employeur. Il ne travailla alors plus que pour rembourser son emprunt; de bonnes âmes dans le quartier l'aidant quelquefois à subvenir tant bien que mal aux besoins de sa famille. Deux années plus tard, en 1961, ce père succomba, emporté par une crise de paludisme. Honoré Todia avait 9 ans. Sa mère, qui depuis Boko n'avait plus travaillé, dût faire face à la situation: entretenir ses deux enfants, mais aussi rembourser le créancier de son défunt époux. Elle se départit du lotissement familial - le 110 de la rue Balou Constant qui jusque-là les avait logés, et l'offrit en paiement d'une partie de la créance à l'usurier. Pour soulte de tout compte, elle s'engagea également à lui payer une somme de trois mille francs Cfa par mois pour les trois années à venir. Entretemps, elle s'installa avec ses enfants chez son frère cadet, M. Loko, qui habitait, lui aussi, la rue Balou Constant, au numéro 245. À la mort de cette mère, c'est à ce même oncle qu'échut la tutelle d'Honoré et sa grande sœur. De lui et de son épouse - tante Thérèse - ils reçurent tout secours; ils eurent un toit, une pitance, et ils purent continuer leur scolarité. En juillet 1971, avec son baccalauréat littéraire, Honoré Todia obtint une bourse d'études pour la France. Aussitôt, oncles et tantes, voisins et amis de la famille s'étaient cotisés; qui lui apporta une somme d'argent, qui un conseil, qui une bénédiction. Et au mois d'août de la même année, Honoré Tadia partit pour la France. 13

On ne le revît à Brazzaville qu'en février 1979. Il était de retour, il avait 27 ans. C'était alors un beau jeune homme, grand, fort, élégant, et un peu trop fier disait-on. ((Comment a-t-ilfait, se demandait-on aussi, lui le nouveau venu, le licenciéen Histoire, nu qu'il est de toute expérienceprofessionnelle, pour être nommé, vingt-deuxjours seulementaprès son retour,Receveur Principal des douanesdu Port de Brazzaville ?)) Nul n'en sut rien. On entendit certaines langues dire qu'il devait cette promotion à la relation amoureuse qu'il entretenait avec Madame Édith Bemy, une belle femme de 42 ans que l'on apercevait quelquefois sortir du domicile d'Honoré. Elle était la seconde épouse de feu Albert Berny, jadis directeur d'une société d'État. ((Et comment a-t-il fait, se demanda-t-on encore, lui le nouveau
lJCnU, pour devenir propriétaire d'une splendide propriété au 110 de la

rue Balou Constant, six mois seulementaprèsson retour ?)) Le 110 de la rue Balou Constant, c'était l'ancienne concession familiale naguère cédée en paiement à l'usurier qui avait prêté à son père. Honoré l'avait rachetée au prix fort en même temps que trois autres parcelles, celie la jouxtant sur son flanc gauche, et deux autres, contiguës aux deux premières et donnant sur la rue] ean Bart, laquelle est parallèle à la rue Balou Constant. Cela en fit le plus important lot foncier de la rue Balou Constant, environ vingt cinq ares qu'il fit clôturer par un mur bahut en cimen t surmonté d'une grille métallique ajourée. En cinq mois à peine, Honoré y avait élevé une grande maison rectangle, couleur beige. Elle avait trois niveaux, des balcons à arcades, et était couverte de tuiles rouge. Un magnifique jardin l'entourait. La pelouse était d'un vert satiné, des bougainvillées au vermillon éclatant longeaient le pourtour de la clôture, deux grands flamboyants s'élevaient sur le flanc gauche, et une allée de dalles rouges posées en opus incertum et bordée de chaque côté d'une demidouzaine de pots de lys rouge et blanc tenant sur des hampes 14

d'un demi-mètre, accompagnait le visiteur du portail central, en fer forgé, jusqu'à un perron de trois marches, lequel donnait accès à la porte principale de la grande maison. La maison, elle-même, était grande, ses murs tapissés, ses pièces spacieuses et lumineuses. En souvenir de ces parents, une sculpture en bois d'ébène les représentait en taille réelle, debout main dans la main, dans une encoignure du grand salon au rez-de-chaussée. Un escalier, avec garde-corps en acier, conduisait aux étages supérieurs, lesquels comportaient des chambres et toutes sortes de commodités. IZouka - un neveu - logeait au premier, tout comme l'oncle Loko et son épouse. Le deuxième étage, interdit à tout visiteur, était les appartements privés d'Honoré. On l'apercevait parfois dans son balcon donnant sur la rue Balou Constant, assis dans un canapé rouge, un cigare aux lèvres, et prenant des airs de grand seigneur. Dans la cour arrière, Honoré avait fait construire un petit pavillon de deux pièces attenant au mur de clôture. Ce pavillon servait d'entrepôt. Entre le petit pavillon et la grande maison, il fit construire une paillote encadrée d'hibiscus et assez grande pour accueillir une dizaine de personnes. Et c'est autour de cet espace ombragé et convivial qu'il offrait, tous les samedis après-midis, un agréable buffet pour tous les gens du quartier, et même au promeneur qui se retrouvait dans les parages. On y rencontrait en majorité des jeunes hommes, des dandies surtout, se délectant de toutes sortes de plats, buvant sans souci, et dansant avec joie les succès d'alors.
((Mais comment a-t-il fait, se demandait-on à cette même date,

pour être promu Directeur du Port fluvial? Comment a-t-il fait pour également devenir propriétaire d'une SOtiété d'lmport-export dénommée Cotrans, d'un bâtiment moderne de cinq niveaux avenue Lyautey dans le centre-ville et d'un autre de deux niveaux au marché de PotoPoto? )) 15

De mémoire d'habitants de Bacongo, jamais jeune homme n'avait aussi prodigieusement fait fortune. On en parla, parfois avec fierté et envie, mais aussi avec crain te. C'est pour de l'argent et d'autres intérêts égoïstes qu'il a monnayé son âme au diable! entendait-on dire. Et un malheureux après-midi, lorsqu'arriva dans le quartier une nouvelle disant: Oh horreur! La sœur d'Honoré vient de décéder à Loubomo. Madame Bémy et son garçonnet également, dans un accident à Poto-Poto ! Même parmi ceux qui qualifiaient de fariboles toutes les rumeurs sur Honoré, le doute apparut. Les buffets du samedi après-midi ne rassemblèrent plus grand monde. On ne vit plus personne s'y hasarder. Même la parenté d'I-Ionoré se fit rare. On l'évitait, on le fuyait, on le redoutait. Chez les plus jeunes aussi, la terreur s'installa. Et quand, jouant au football dans la rue Balou Constant, leur ballon venait à s'égarer au numéro 110 ; nul parmi eux n'osait s'y aventurer. Ils se regardaient, interdits, apeurés. «Il pourrait ramasser le sol sur lequel on a marché, et nous faire du mab> se disaient-ils. Des jours, des semaines, deux mois passèrent, jusqu'à une nuit du mois de septembre. Vers les vingt-trois heures, Honoré revint d'un banquet qu'un groupe d'amis avait offert pour on ne sait quelle occasion. Descendant de son véhicule, il trouva l'oncle Loko dans la véranda, assis dans un fauteuil, l'air particulièrement éveillé. Comme lui-même ne se sentait pas prêt d'aller au lit ; il invita son oncle au salon, où ils s'attardèrent dans une partie de cartes. La partie, animée et joyeuse, donna l'occasion d'un partage de souvenirs entre l'oncle et son neveu. Ils parlèrent surtout de la petite ville de I<ibossi, ville qui avait vu naitre l'oncle, et où, plus jeune, le neveu avait souvent passé ses grandes vacances. 16

Vers les deux heures du matin, Honoré, se sentant fatigué, s'excusa et prit congé de son oncle. Il monta dans ses appartements pour la nuit, comme à son habitude. Il se coucha, dormit, mais ne se réveilla plus.

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Chapitre Deux Une fin

Deux jours passèrent avant que l'oncle Loko, tout inquiet de ne voir redescendre son neveu, ne se décidât à monter vers la chambre d'Honoré Todia, voir ce qui lui était arrivé. Le pas hésitant, il gravit un à un les marches de l'escalier. L'endroit, comme nous l'avons dit, était interdit. Devant la chambre d'Honoré, il s'arrêta, et l'appela plusieurs fois par son prénom. Personne ne répondit. Énergiquement, il se mit à frapper sur la porte tout en criant le nom de son neveu. Ce fut en vain. Il redescendit, alia dans l'entrepôt, y prit un marteau, remonta vers la chambre de son neveu, frappa de nouveau plusieurs fois à la porte, sans plus de succès. Avec le marteau, il réussit à défoncer la porte. La porte défoncée, il entra dans la chambre, et là le jeune retraité fut médusé: il découvrait son neveu, étendu sur la moquette, en costume d'Adam, le corps raide et sans vie. La nouvelle fit aussitôt le tour de Bacongo : «Honoré Todia est mort» se répétait-on. Très vite, une foule de voisins et de curieux accourut, les regards et 1'ouïe inquisiteurs, tels des enquêteurs sur le lieu d'un crime. L'on venait pour voir de ses propres yeux et pour ne rien manquer sur ce qui se passait ou se disait chez l'obligé du diable. ((On VONS'avait dit. Ce tYpe n'était pas net /J) j ((Tout ça pour ça ?)) ((Hein, vraiment le monde est méchant /J) Chuchotait-on pêle-mêle, l'air ébahi. Pendant ce temps, l'oncle Loko, revenu à lui, avait pris les choses en mains. Il avait envoyé vers les membres 19

de la famille à Brazzaville des messagers porter la douloureuse nouvelle. Avec l'accord du vieux Banakissa, le chef de famille, un vieil homme sec et barbu qui résidait à Mpissa, il fit passer le jour même, dans l'après-midi, un communiqué nécrologique à la radio. Il commit aussi toute la parenté à Brazzaville disposant d'un téléphone de transmettre la nouvelle aux membres de la famille vivant à Pointe-Noire. La veillée convoquée, on l'organisa. Des rameaux de palmier furent attachés aux poteaux électriques des deux intersections de rues qui délimitaient le pâté de maisons, des lampadaires installés dans la cour et devant la parcelle; des bancs loués et agencés de façon à accueillir le plus grand monde. On fit des provisions pour essayer de nourrir tous les parents qui arriveraient. À une cadette, l'oncle Loko délégua la responsabilité de choisir un pagne pour les ensembles du jour de l'en terre men t. À I(ouka, il confia la mission de trouver un minibus pour acheminer au lieu de la veillée tous les parents qui arriveraient par la gare ferroviaire. Le jeune homme s'en acquitta dès le lendemain. Sur le coup des sept heures, on le vit, tout de noir vêtu, au volant d'un minibus, partir pour la gare. Sa douleur se lisait sur son visage; ses yeux rouges paraissaient sortis de leur cavité, et son nez n'arrêtait de couler. Cet oncle était tout pour lui. En disparaissant, c'était tous ses espoirs qui s'éteignaient. Sur l'avenue Doumer, IZouka gara son minibus, marcha deux minutes, atteignit le quai de la gare et se mit à attendre. Le train Express en provenance de Pointe-Noire venait d'arriver. Le jeune homme, son regard errant çà et là, scrutait tous ces passagers à l'air diminués, aux mains et aux dos chargés de bagages, qui descendaient des différents wagons dans de fùes interminables. Hé, I(ouka ! Cria une voix. Le jeune homme se tourna sur sa droite, et reconnut trois hommes qui marchaient vers lui. Tous, vêtus sobrement. 20

C'étaient des oncles. Celui qui l'avait appelé, c'était Zoba, la vingtaine forte. À ses côtés, deux autres oncles: Tandou et Bakarila. Tandou était grand, corpulent, la tête rasée. Il était mécanicien pour le compte de la Comilog à Makabana. Bakarila était moins grand, mais plus âgé, et déjà retraité de La Poste de Pointe-Noire. Ils se saluèrent en se donnant l'accolade, puis le petit groupe patienta un moment sur le quai. Ce qui ne fut pas long, car quatre wagons plus loin, une autre voix se fit entendre: Nous sommes là ! Nous sommes là ! Viens nous aider, I<.ouka ! C'était Tante Thérèse. Elle avait le visage qui ruisselait de larmes; sa tête couverte d'un foulard bleu à flies rayures blanches et son bras droit qu'elle agitait en criant, débordaient du cadre d'une fenêtre du train. I<.ouka la rejoignit aussitôt. Elle n'était pas seule, elle avait avec elle un jeune garçon de quatorze ans qu'elle ramenait de Loubomo. Le jeune garçon, qui accusait un embonpoint, était le fils de Monique, la défunte grande sœur d'Honoré, qui s'était mariée jeune avec un cheminot de Loubomo ; ville où était né l'enfant. Il avait été convenu, entre Honoré et le père de Charles, que l'en fan t vienne à Brazzaville, chez son oncle, y continuer sa scolarité. Quelques minutes après être montés dans ce train, J<Coukaen descendit, trainant quatre valises, deux dans chaque main. Tante Thérèse et le jeune enfant le précédaient. La tante pleurait; ce qui parut faire perdre patience à Bakarila qui invita tout le monde à se mettre en route: Bon, si tout le monde est là, il faut y aller maintenant! Dit-il en prenant la direction du lourd portail métallique qui permet de rejoindre le parvis de la gare. Le groupe lui emboîta le pas. Je l'ai pourtant laissé en bonne santé... se lamentait 21

la tante d'une voix chevrotante. Que lui est-il arrivé? Que s'est-il passé? On parlera de ça à la maison. Allons, dépêchonsnous! Lui répondit Bakarila qui hâtait à présent son pas. De l'autre côté de l'avenue Doumer, ils prirent place dans le minibus. Un quart d'heure après, I<auka les déposa au 110 de la rue Balou Constant. Avec l'arrivée de ces parents de Pain te-Noire et de l' arrièrepays, les cris et les lamentations s'amplifièrent. Sur un fond de musique funèbre, les pleurs s'entendaient à cent mètres. On vit quelques nièces, désespérées, rouler par terre. Au quatrième jour, IZouka, qui avait le pleur facile, s'y mit aussi. Il devint inconsolable, pleurant bruyamment. Dans un accès de rage, il frappa un mur, arracha des fleurs. On essaya de le calmer, mais en vain. Le jour même, dans l'après-midi, il monta sur le parapet du balcon au deuxième étage, porta un couteau de cuisine sur sa gorge, et hurla qu'on le laissât mourir; son chagrin, disait-il était insupportable. Dans la panique, Madame Mbizi, une voisine, s'évanouit, tandis que le vieux Banakissa, se levant de son siège, sa canne pointée vers IZouka, le menaça de toutes ses cordes vocales: Tu es fou! Idiot! Descends ici! Imbécile! Tante Thérèse, au même moment, le suppliait: Ne fais pas ça, I(ouka, je t'en prie, descends. Descends, je t'en prie. Par pitié. .. écoute-moi. Cependant, un autre des neveux du défunt était monté en courant au deuxième étage. Parvenu au balcon, il réussit à saisir IZouka par le bras droit, le tira et le ramena dans la maison. Le pire était passé. Le jour de désaccord en secret, enfant, par 22 l'inhumation d'Honoré qui durait depuis des s'afficha en public. la volonté de sa défunte Todia, tôt ce matin-là, un jours, et que l'on traitait Comme Honoré Todia, mère, avait été baptisé

catholique, quelques tantes de la famille voulaient d'une messe mortuaire conforme au rite catholique, à l'église StPier Claver de Bacongo, avant de confier sa dépouille à la terre. Toutes choses qui provoquaient l'ire du vieux Banakissa, qui en était contre. Je veux que tout se passe en famille. Entre nous, disait-il. Le prêtre est-il de cette famille? Non. Alors, je ne veux pas le voir. Puis, comme l'heure avançait, et que de chaque côté, l'on campait sur ses positions, un compromis fut trouvé: «Honoré Toclia sera conduit directement au cimetière, où le prêtre - ami de la famille - pourra participer à l' en terremen t.» L'accord trouvé, vers les deux heures d'après-midi, un long convoi de véhicules bondés se transporta vers les terres de Moukounzi- N gouaka. Trois heures sonnaient lorsque le vieux Banakissa se présenta, en silence, devant la tombe de son petit-neveu. Sa canne de bois dans la main droite, et deux menues bouteilles de vin de palme dans sa main gauche. Il répandit le contenu de la première bouteille autour et dans la tombe, puis prononça quelques mots, que nul ne sembla en comprendre le sens. Il avait parlé très bas. Il déposa ensuite la deuxième bouteille de vin de palme devant la tombe, et demeura silencieux un moment. Réunissant ensuite ses deux mains sur le pommeau de sa canne de bois placée devant lui, il dit d'un ton grave: Toi qui rejoins le pays des ancêtres, va en paix! Qu'on t'y reçoive comme un fils du clan. Porteleur nos nouvelles, et que nous qui restions, vivions dans la paix et la prospérité. Cela dit, il laissa la place à son cadet. Bakarila parla à son tour, d'une voix assurée. Puis, ce fut tante Thérèse. Elle pleurait en hoquetant. Elle s'approcha, et de toutes peines, la voix traînante, basse et secouée de sanglots, elle dit: 23

L'É... ternel... nous l'a donné, L'Éter.. .nel nous l'a... re...pris, Que... le nom de l'Éternel... soit bé.. .ni. I<ouka aussi s'avança à son tour, soutenu par deux autres cousins qui lui tenaient chacun un bras. Terrassé par l'émotion, il avait de la peine à marcher. Tonton..., dit-il, tonton... là où tu es parti: vengetoi! V enge- toi! Répéta -t-il, en pleurs. Quel sot cet enfant! Ce ne sera jamais un homme! Fulmina à voix basse le vieux Banakissa. IZouka ne s'éternisa pas. D'autres membres de la famille défilèrent devant la tombe d'Honoré. L'abbé Nkoclia, habillé de noir, la mine grave, se présenta en dernier. Il fit quelques pas, et une fois au centre, devant l'assistance, il commença par lire un passage des Écritures contenu dans le livre de Jean 11,32-45. On l'écouta dans le silence et le recueillement. Il referma ensuite sa bible, et rappela à toute l'assemblée combien «l'homme qui s'était endormi dans le seigneur» fut bon. Maintenant, prions! Dit-il. Il Y eut un court silence, puis le vieux prélat leva ses bras vers le ciel et se mit à prier. Un groupe de tantes, les mains jointes sur la poitrine, étreintes par ses bonnes paroles, pantelaient les yeux fermés, tandis qu'à côté, le vieux Banakissa montrait des signes d'impatience. L'abbé Nkoclia continuait: Souviens-toi, Seigneur, de notre frère Honoré Todia que tu as rappelé auprès de toi. Puisqu'il a été baptisé dans la mort de ton Fils, accorde-lui de participer à sa résurrection le jour où le Christ, ressuscitant les morts, rendra nos pauvres corps pareils à son corps glorieux. Qu'il en obtienne près de toi la plénitude du bonheur. Par Jésus-Christ, notre Seigneur, notre Sauveur. 24

On entendit: «Amen» Le prêtre pria de nouveau. Ce fut un Notre Père, tout aussi clos par un Amen, dit par les mêmes, dans le même ton. Quelque demi-heure plus tard, tout ce public, l'enterrement fini, avait regagné, qui son domicile, qui le lieu de la veillée.

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