Le noeud

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Mbi-Ekola incarne les rêves de toute une tribu qu'il doit sortir de la misère. Pour ce faire, aucun effort n'est épargné. Soutenu par son vieil oncle, il s'endette auprès de son frère Tseni, qui lui prête son diplôme d'études et son acte de naissance. Recruté d'abord dans les forces armées nationales sous ce nom d'emprunt, il décidera ensuite de travailler pour lui-même, pour sa famille et pour le village entier. Mais les moments d'euphorie passés, commence une longue période de doute, d'angoisse et désillusion...
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
Lecture(s) : 243
EAN13 : 9782296713833
Nombre de pages : 131
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Le nœud

Pierre OBAMA- ÉTABA








Le nœud

Roman





























































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13583-3
EAN : 9782296135833

A monsieur Alain Badet


Monsieur Alain Badet, notre professeur de langue française de la
classe de troisième, venait de nous remettre nos copies de composition
française, en cette fin d’année scolaire. Une fois de plus, il m’avait très
bien noté. Il m’avait donné la première note, me permettant ainsi de
distancer définitivement mon éternelle rivale en la matière, mademoiselle
Mendomo, une albinos.
Mais, ce qui m’intrigua ce jour-là, ce fut la remarque au stylo rouge
et en gros caractères qui bariolait toute l’introduction de mon devoir :
« Introduction digne d’un roman », avait-il écrit.
Qu’il soit encore en vie ou pas, je rends ici un vibrant hommage à ce
Français pour toute la peine prise pour nous, ses élèves du Lycée
d’Obala, en publiant ce roman.

Avant-propos
C’est une fierté, pour chacun de nous, que de vivre
suivant sa propre culture, de la fructifier en la transmettant
aux générations futures. A vouloir tout imiter, on risque
d’être comme cet humain qui, s’étant joint aux fantômes
pour jouer au « lance hernie » en pleine nuit, dernier relayeur,
se retrouva seul sur les lieux, le jour paru, avec une énorme
hernie entre les jambes, tous les fantômes ayant disparu
avant les premiers rayons du soleil. La hernie, qui n’était
qu’un jouet pour fantômes, devint une calamité humaine.
Qui peut aujourd’hui, comme Pepa Mekoung, faire
tomber la pluie en pleine saison sèche, la circonscrire, ou
transporter de l’eau dans une nasse ?
Qui peut, comme Mbi-Ekola, pousser un cri reconnu par
les siens ? Sait-on encore tout simplement, comme Mema
Sita, comment faciliter l’accouchement ou hâter l’ossification
de la fontanelle ?
Loin d’écrire un traité sur la sorcellerie ou un répertoire
des pratiques mystiques, j’ai voulu tout simplement
magnifier la diversité, la richesse, la singularité des coutumes,
la fascination qu’elles suscitent, les secrets qu’elles nous
cachent et qu’elles nous cacheront toujours.

7 La brume matinale couvrait encore le petit village de
Mboyam en ce début du mois de décembre. Logé au fond
d’une impasse, sillonné d’innombrables craquèlements, il
présentait son éternel visage d’angoisse, frileux, terreux.
Les premiers rayons du soleil, à peine perceptibles,
traversaient paresseusement la voûte végétale qui
l’enveloppait, on eût dit qu’associés à ses habitants, ils
s’inquiétaient, eux aussi, de l’effrayante perspective des
lendemains incertains. Mais dans ce gouffre de misère, un
homme espérait.
Mbi-Ekola était un grand sportif. Il avait longtemps
représenté son village à des compétitions de lutte
traditionnelle et remporté des victoires décisives. Véritable
sculpture en bois d’ébène massif, il inspirait crainte et
respect. Il était surtout le directeur de l’école publique de la
localité. Son salaire, aussi dérisoire qu’incertain, lui était payé,
à intervalles irréguliers, par l’association des parents d’élèves.
Dès l’aube, on l’entendait marmonner les leçons d’histoire
ou d’éducation civique qu’il allait dispenser le jour même.
Ce qui le caractérisait, c’était surtout sa soif de savoir.
Autodidacte, il n’avait jamais cessé de lire, de se cultiver, de
suivre les nouvelles du monde entier à travers sa petite radio
dont il ne se séparait guère. Ses connaissances débordaient
largement les frontières de son petit village qu’il inondait, au
quotidien, des scoops des lointaines Inde, Chine ou
Australie ; ce qui lui valut affectueusement le surnom de
« Politicos » connu même de l’autorité administrative de la
région.
Le lendemain, le soleil se fit plus vaillant. Il surprit les
villageois dans leur sommeil. Tôt le matin, il suspendit sa
boule de feu au-dessus de leurs têtes, les pulvérisant de ses
rayons incandescents. Ils crurent alors qu’il leur apporta
l’annonce que la saison sèche était arrivée. Du haut de ses
9 ergots, il les observa pendant longtemps avant de s’éloigner,
majestueux, vers l’ouest.
Personne ne s’était douté de quelque chose ! Personne
n’avait décrypté ces signaux envoyés à l’homme par le roi du
jour.
Le soir venu, tous les jeunes gens du village, rassemblés
au domicile de Mbi-Ekola pour suivre une émission de
musique traditionnelle diffusée en langue locale par la station
de radio régionale, en parlaient comme d’un signe
prémonitoire de malheur : un roi était certainement en
agonie quelque part ! se disaient-ils. A la fin de l’émission,
une voix d’homme annonça la lecture, lors des prochaines
tranches d’antenne, des résultats du certificat de probation
de l’enseignement du premier degré. Une telle annonce parut
à l’évidence sans intérêt, n’ayant éveillé l’attention de
personne.
Mbi-Ekola n’avait pas fermé l’œil de toute la nuit, et pour
cause : il avait présenté cet examen à l’insu de tous, en toute
clandestinité, craignant qu’une publicité précoce n’ameutât
les sorciers, briseurs de destin. Au réveil, il se leva, plongea
un pied, puis l’autre dans un vase en bois contenant un
mélange hétérogène de rosée, de bave de crapaud, de poudre
d’aiguillons de scorpion et de pattes antérieures de mante
religieuse. Il se lava ensuite les orifices et les extrémités du
corps avec de l’eau de pluie recueillie depuis longtemps, et
conservée sous son lit, dans une vieille outre. Une bonne
séance de purification matinale avant de commencer une
journée de dur labeur !
« Quelle nuit interminable ! » dit-il dans un long
bâillement.
Il prit sa petite radio, enleva les deux piles qui s’y
trouvaient, les enfouit dans un coin de la chambre qu’il
10 arrosa d’un peu d’eau fraîche, dans le but de les recharger en
vue de s’assurer une meilleure écoute des résultats annoncés.
Aux premières lueurs du jour, il s’agenouilla, bredouilla
mécaniquement les paroles d’une prière imaginaire, ramassa
sa radio, son chapelet, son crucifix, un morceau d’écorce
1d’ « Essingang », et les mit en vrac dans son sac qu’il porta
en bandoulière, puis il s’éloigna furtivement du village. Il
voulait ainsi échapper, avant la lumière du soleil, aux yeux
invisibles qui l’épiaient dans l’ombre, œuvraient pour son
anéantissement. Il voulait se réserver la primeur de cette
nouvelle, bonne ou mauvaise, loin des nez fureteurs et des
cœurs haineux de ceux qui ramaient à contre-courant,
luttaient contre le progrès du village.
N’étaient-ils pas capables, par leurs puissances occultes,
de modifier les résultats d’un examen officiel ? de les rendre
mauvais même s’ils étaient initialement bons ? de les
dissimuler ? de les brouiller ? Il prononça encore quelques
mots de « Je crois en Dieu… » sans y croire vraiment. Son
esprit était perturbé par le cas du petit Angamba dit
« Quatre-litres », ainsi appelé à cause de son ventre ballonné,
qui, admis quelques années auparavant au certificat d’études
de base, ne fut informé de son succès que dix ans plus tard,
grâce à l’annonce faite à l’église par le curé lui-même,
invitant ceux des élèves dont les diplômes étaient en
souffrance à la paroisse depuis des années à passer les retirer.
Quand Angamba alla retirer le sien, il avait déjà trente ans, et
ce bout de papier ne lui fut d’aucune utilité, ayant largement
dépassé l’âge requis pour les recrutements à la fonction
publique. Son nom, oublié, n’avait jamais été publié sur la
liste des candidats déclarés admis à cet examen !

1 Essingang : arbre d’Afrique centrale, encore appelé Oveng ou Bubinga,
très prisé pour son bois de grande qualité et son écorce protectrice
contre les sorciers.
11A cette idée, Mbi-Ekola fut pris de contractions
spasmodiques, et se mit à transpirer abondamment malgré
l’air frais ambiant. Il accéléra le pas et disparut dans la
pénombre, comme happé par un tourbillon. En pleine foret,
il se jucha sur un volis, à l’abri des prédateurs, pour attendre
l’heure fatidique.

12 La brise du matin poursuivait inlassablement sa course
folle à travers bois et fourrés, récoltant au passage les
senteurs les plus enivrantes, véritable viatique qui accélère le
réveil du monde sylvestre et justifie sa grande vitalité. A
peine installé, Mbi-Ekola fut déniché par les maîtres des
lieux. Déjà, chaque oiseau lui revendiquait son espace
privatif à grands battements d’ailes, en poussant des
gazouillements d’alerte, et en tournoyant au-dessus de sa tête
comme pour indiquer sa position aux autres. C’était une
compétition de voltige où on pouvait admirer les figures
géométriques les plus inédites. Les écureuils, de nature
curieuse, procédaient à une véritable inspection des lieux,
tous avertisseurs sonores actionnés. Ils avançaient par petits
bonds vifs, inclinant la tête à gauche, puis à droite pour
l’identifier.
Immobile, Mbi-Ekola admirait ces petites boules de poils
roux aller et venir sur des branches touffues. Soudain,
corbeaux, perroquets, calaos, perdrix et colibris exécutèrent
un tintamarre sur partition, signe annonciateur d’évènements
heureux, puis ils s’égaillèrent. Anesthésié par les merveilles
d’une nature si hospitalière, il était maintenant prêt à
affronter l’une des plus dures épreuves de sa vie, après la
circoncision : la proclamation des résultats de son examen.
Il mit son chapelet autour du cou, prit le crucifix dans ses
bras et ferma les yeux. Il imagina alors les souffrances que le
Christ avait endurées, pareilles aux siennes, et implora une
fois de plus son secours. Puis, dans un élan de révolte
interne, il se demanda comment il pouvait faire confiance à
quelqu’un qu’il ne connaissait même pas ! à cet homme du
lointain dont les exploits lui étaient contés par des inconnus
à la moralité non éprouvée. Il se rebiffa et, sans lâcher le
crucifix, ni ôter le chapelet, il croqua un bout d’écorce
d’« Essingang », inclina la tête et se mit à chuchoter à l’oreille
13

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