Le pain de l'amertume

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L'action se situe au Maroc. Bilal est un jeune maghrébin sans emploi et sans ressource. Bilal s'est juré de ramener à sa petite soeur la poupée dont elle rêve. Un jour, son destin bacsule. Arrêté à la douane algérienne pour détention de drogue, Bilal va connaître l'enfer de la prison. Incarcéré avec des droits communs, il se lie d'amitié avec Farid, un jeune détenu.
Une rencontre insolite, deux destins qui se croisent, forment la trame de cette histoire incroyable...et inquiétante.
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 224
EAN13 : 9782296695870
Nombre de pages : 202
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Le pain de l’amertume














Haytam ANDALOUSSY






Le pain de l’amertume


roman


































© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-11404-3
EAN: 9782296114043







Un peu d’injustice pousse les peuples à la soumission.
Beaucoup d’injustice les pousse à l’exode.
J. A. Becker






















CHAPITREPREMIER
La grande salle était de plus en plus bruyante. Je regardai
vers l’orchestre, encore vide de ses musiciens et de ses
chanteurs. Des serviteurs s’affairaient autour de nous, tenant
àboutdebrasdes plateaux garnisde gâteauxde toutes sortes.
Nous étions réunis pour le mariage de mon ami Rachid
Rochdy. Ce dernier venait de me faire entrer par la porte de
service. Nous avons traversé une pièce où des hommes, en
blouse blanche et couvre-chef, étaient occupés à disposer des
platscuisinés, tous plus sophistiqués les uns que lesautres.
Je regardai les convives et parmi eux quelques visages
que je n’avais pas revus depuis longtemps. Comme quoi, le
mondeest petit.
Il y avait dans cette célébration de mariage une ambiance
presque surréaliste. Le père de Rachid était une personne
aisée, propriétaire notamment d’une chaîne d’hôtellerie. Il
étaitdevenu,depuis peu, un fervent partisande la luttecontre
la fracture sociale. Outre les familles du quartier qu’il leur
arrivait de côtoyer, il avait demandé à son fils d’inviter tous
sesancienscamaradesdont la plupartétaient issusde familles
modestes. Rachid avait ratissé large, si bien que l’ambiance
oscillait entre soirée mondaine et soupe populaire. Cela eut
pour conséquence de rebuter certains proches qui trouvèrent
uneexcuse pour sedéroberà lacérémonie.
Les invités étaient au complet et l’on eut droit à
l’incontournable théà la menthe.
Réparties dans la salle, il y avait quatre tables surélevées
sur des estrades. Elles étaient chichement décorées et à
chacune d’elles, un homme trônait en habit traditionnel. Il
préparait le théen procédantà l’infusiondubreuvage.Devant
7chaque préparateur, une centaine de verres à thé étaient
répartis sur deux larges plateaux circulaires en argent
finement ciselés. Les théières étaient grandes et de même
éclat. Le costume du préparateur indiquait sa région
d’origine.À chaque service, le thé ne sera donc pas préparé de la
même façon, ce qui lui donnera, d’un plateau à l’autre, un
goûtet unbouquet unique.
Ces tables aménagées constituaient chacune une place
d’honneur. Elles avaient même plus d’allure que l’orchestre.
Le protocoleétaitainsi respecté.J’avais peineà imaginer que
cetteboisson traditionnelle, servieen toute occasion, nedatait
en fait que du dix-neuvième siècle. Elle était pratiquement
inconnue de nos ancêtres, et sa consommation ne remonte
qu’à quelques générationsà peine.
De nos jours, elle est devenue un emblème national. Son
histoire constitue une véritable révolution culturelle. Il y eut
unavant,et il yeut unaprès.
Malheureusement, dans toute consommation de masse se
cache le revers de la médaille. Le thé à la menthe, servi très
sucré, a favorisé le développement du diabète dans le pays.
Mais là,c’est uneautre histoire.
Tout à coup, l’animation monta d’un cran. Un groupe de
musiciens accompagnés de leurs instruments venaient
d’entreret sedirigeaient vers l’orchestre.
J’aperçus également le père de Rachid au milieu des
convives. Dominant le brouhaha de la salle, sa voix retentit
pour nous souhaiter la bienvenue. Cela suscita une volée de
vœuxetdebénédictionsà sonencontre.
Rachidétait rayonnantde joie.L’organisationdu mariage
sedéroulait sansaccrocetcelacontribuaà lever sesdernières
appréhensions.Ilest vrai qu’ilétaitaidé par sesamis,Bilalet
Abd-el-Karim, qui se sont occupés jusqu’à ladernière minute
de la salle.
Les trois jeunes gens étaient heureux de partager ces
instants de fête. En les voyant, je ne pus m’empêcher de
8penser à cette phrase du Coran: «À côté de l’adversité est
une facilité. »
CarRachid,BilaletAbd-el-Karim revenaientde loin.Il y
a un an encore, ils croupissaient dans une prison algérienne
pour une affaire de drogue. Ils s’étaient fait arrêter au cours
d’un voyage quidevait les menerenLibye.
Je me disais, non sans un certain malaise, que s’ils
avaient été pris au bout de leur voyage, ils eussent
probablement risqué la peine de mort. Et nous ne serions
peut-être pas ici ce soir pour fêter ce mariage. La justice
libyenne est expéditive, mais elle est surtout connue pour le
sort qu’elle réserve aux clandestins qui tentent de se rendre
en Europe via son territoire. D’après les recoupements de
nombreux témoignages, il y aurait deux mille disparus
marocains,etautantde subsahariens,dont les familles restent
sans nouvelles.
Oui, mesamis revenaientde loin.Leur mésaventure serait
restée ignorée si un fait divers ne m’avait poussé à la
raconter. Un événement qui éclaire d’un jour nouveau leur
histoire et m’a amené à m’intéresser à d’autres protagonistes
qui ontcroisé leurchemin.Voici,à la lumièredece qu’ils ont
vécu et du témoignage qu’ils m’ont rapporté, leur incroyable
péripétie.
9CHAPITRESECOND
Ce matin-là, Bilal Sénéghaly avait les paupières lourdes.
1L’appel du muzinvenait de le tirer doucement du sommeil,
mais il avait du mal à ouvrir les yeux. Il resta allongé
quelques minutes avant de se redresser sur son lit. Puis il se
dirigea vers la salledebain pouraller faire sesablutions.
L’eau finit de le réveiller complètement. Bilal enfila sa
tunique, puis se rendità la mosquée pour la prièrede l’aube.
La petite mosquée de quartier se dressait sombre dans la
nuit toujours présente malgré la lueur du jour qui pointait à
l’est. Le minaret carré, caractéristique de l’art monumental
africain,dominait l’ensemblearchitectural.
Après la prière,Bilalavait l’habitudede se retrouveravec
son ami Abd-el-Karim Sékendri. Les deux amis décidèrent
d’aller déjeuner ensemble. Ils se rendirent à un petit
restaurant populaire qui oscillait entre la mansarde et le
galeta.Puis ils prirent placeautourd’une vieille tableenbois.
Il y en avait plusieurs dans la salle, elles étaient presque
toutes identiques et recouvertes d’une nappe en plastique de
mêmecouleur.
Un homme se détacha d’un minuscule comptoir et
s’approcha d’eux. Les deux jeunes gens commandèrent leur
petit déjeuner. Il s’agissait d’une soupe à base d’orge servie
dans unboldans lequel onajoute une mesured’huiled’olive.
Ils n’attendirent pas longtemps. L’homme revenait déjà
avec un plateau sur lequel étaient posés deux bols fumants.
En fait, le restaurant était connu pour sa soupe appelée
«Askif » et les clients venaient justement pour elle.
1.Personnechargéede l’appelà la prière.
10L’hommedéposa lesbols puis lescouverts:deuxcuillèresen
bois d’oranger. C’était la seule entorse à la tradition
puisqu’au «bled » on boit l’askif par petites gorgées
directementdubol.
Avant que l’homme ne reparte, Bilal commanda une
théière.
«Le temps de boire l’askif, le thé aura le temps d’infuser
et la menthededévelopper sonarôme »calcula-t-il.
− Comment ta mère l’a-t-elle pris ? questionna
Abd-elKarim.
−Elle est triste à l’idée que je parte… mais ellea fini par
se résigner, réponditBilal.
− Ma mère aussi ne voulait pas que je la quitte au début.
Cela va faire deux ans maintenant que je travaille et depuis,
ellea fini par s’y faire.
C’était la réponse d’Abd-el-Karim à son ami Bilal. Mais
ce dernier savait par le biais de ses frères et sœurs que leur
mère n’avait toujours pas séché ses larmes.
− J’ai l’impression qu’elle s’y attendait, dit-il sur un ton
résigné mais nondénuéd’amertumeetde tristesse.
− Toutes les mères le savent, répondit Abd-el-Karim.
C’est le destin. Dieu l’a voulu ainsi… Est-ce normal qu’un
jeune ne soit toujours pas marié à trente ans ? Les hommes
doivent partir pour gagner l’argent qui leur permettra de
fonder une famille… Et puis la Libye, c’est moins loin que
l’Europe. Mais c’est surtout un pays musulman,et pour les
parentsçacompte.
− Oh ! À partir du moment que je la quitte: Libye,
Europe,Canada, pour ma mèrec’est pareil, réagitBilal.
−Tu verras, siDieu le veut, quand nous reviendronsavec
un peu d’argent et des projets plein la tête, tu sauras, alors,
que nousavonseu raisonde partir.
D’autres clients entrèrent dans le restaurant et la salle se
remplit.Un groupede jeunesarriva.Ilsavaient labarbe noire
taillée avec soin et étaient habillés d’une tunique impeccable.
11Ils revenaient de la mosquée où ils s’étaient attardés.Dans le
2quartier, on les appelait « les frères ». Certains les
considéraient avec défiance, d’autres, plus admiratifs,
louaient leur Seigneur de voir de si jeunes garçons guidés
dans la voiede la piété.
Bientôt, toutes les tables furent occupées. Il y avait
également trois jeunes attablés avec leurs instruments de
musique rangés dans leurs coffrets posés à leurs pieds. Sans
doute, revenaient-ils d’une soirée qu’ils avaient animée toute
la nuit.Ils faisaientcontrasteavec l’autre groupe.
L’un d’eux quitta sa place pour aller saluer le groupe de
jeunes «barbus ». Ils étaient d’un même quartier, d’une
même région. Ils avaient usé les bancs de l’école ensemble,
tapé le ballon entre copains. De larges sourires illuminèrent
les visages.
Deux parties se retrouvaient rassemblées en un même
lieu: les pieux pratiquants qui aspiraient à une société plus
juste et « les brebis égarées » qui essayaient, le temps d’une
nuit,d’oublier la leur.
Mais tous avaient en commun l’attachement au petit
déjeuner favoris des Maghrébins du Sud: l’askif à l’huile
d’olive. Le restaurant pouvait se targuer de réunir sous un
même toit des gens qui hors de ses murs pouvaient parfois
céderà la tentationde se jaugeravec suspicion.
Bilal s’appliquaità transvaser le thé,de la théièredans les
verres et des verres dans la théière, en maintenant le bras à
unecertaine hauteur pourbien faire monter la mousse.
− Je croyais qu’on partait en début d’après-midi !
s’exclama-t-il, visiblement contrarié par ce que venait de lui
annoncer soncamarade.
− Rochdy m’a téléphoné hier soir, il avait un réglage à
faire sur sa voiture.
−Ce n’est pas les garages qui manquent.
2.Allusion à la célèbre confrérie des frères musulmans, même s’ils n’ont
rienà voiravec.
12−Il n’a pas trouvéde rendez-vousavantdix-huit heures.
−Notre voyageestdonc retardé.
− Prends ton mal en patience, insistaAbd-el-Karim. Moi,
je dois reprendre mon travail dans quatre jours et pourtant, je
ne suis pas inquiet. Il a raison de s’assurer que la voiture ne
tombe pasen panne.
−On partà quelle heurecette fois-ci ?demandaBilal.
−À neuf heuresce soir, siDieu le veut.
−Parfait, j’aiencoredeschosesà faire.
Bilal versaenfin le thédans les verres.
13CHAPITRETROIS
Lorsque Bilal revint chez lui, la maisonnée dormait
encore. Seule sa mère était debout et lui préparait son petit
déjeuner. Il l’avait pourtant avertie la veille qu’il irait
déjeuner avec Sékendri. Mais c’était peine perdue etBilal le
savait: une mère maghrébine ne peut concevoir pour son
enfant une journée sans undéjeunerà la maison.Labontédes
mères est légendaire. Mais elle est également à la mesure de
leur souffrance lorsqu’elles perdent un fils qui tente de fuir
clandestinement le pays surdesembarcationsde fortune.Des
bruits alarmants laissent entendre qu’ils tombent sous les
balles de gardes-côtes espagnols qui les tirent comme des
canards...et la mer fait le reste.Parfois, la grandebleueabon
dos, sedisait-ondans leschaumières.
Bilal s’installa à la table de leur petit salon. Il s’apprêtait
à se saisirde sa tasse lorsqu’un légerbruit lui fit lever la tête.
Près de la porte, Loubna, sa sœur âgée de quatre ans, le
regardaitde ses grands yeuxen faisant la moue.
Bilal luidemandade venir prèsde lui.
−Tu n’es pas parti,dit-elleen restant sur place.
Bilal se leva, alla prendre sa petite sœur dans ses bras et
la ramenaavec luià la tabledudéjeuner.
De lacuisine, la mère interpella son fils:
−Amène ta sœur, jedois lui faire sa toilette ! »
Quelques minutes plus tard, Loubna revint toute belle de
la salledebainetalla seblottir prèsde son frère.
−Qu’est-ce que tu tiensdans ta main ?demandaBilal.
−Une robe pour ma poupée, répondit-elleen lui montrant
un morceau d’étoffe. Je l’envelopperai avec comme fait tante
Halimah.
14Loubna observa son frère, hésita, puis:
«Tu l’achètesdemain, ma poupée…d’accord ? »
−SiDieu le veut…
− Tu dis ça quand tu n’as pas d’argent ! coupa-t-elle sur
un toncourroucé.
Bilal prit sa petite sœurdans sesbras.
− Je te promets de te ramener une poupée aussi grande
que toi.
− Il me faudra un grand tissu pour la robe, dit-elle
rassurée.
− Ne lui donne pas de faux espoirs, intervint la mère qui
venait de les rejoindre. Tu vas la rendre encore plus
malheureuse.
Elle versa du lait pour Loubna et demanda à Bilal de lui
préparer une tartine.
Bilal avait déjà son idée. Il s’était juré de ramener une
poupée pour sa sœur.Mais sans travail, il n’avait pas l’argent
nécessaire pour l’acheter. Et la maigre demie-retraite que sa
mère percevait leur permettait tout juste de vivre. Il avait
arpenté les misérables petits marchés aux puces. Mais les
vieilleries étaient si vieillesque trouver une poupée intacte
relevait de l’exploit. Il manquait toujours un bras, une jambe,
voir la tête.
Sa petite sœurconnaissaitdéjà les frustrationsdesenfants
pauvres et cela lui brisait le cœur. C’est la raison principale
qui l’avaitdécidéà s’expatrierenLibye.
Son ami Abd-el-Karim y travaillait depuis deux ans.
Làbas, il était employé chez un commerçant libyen qui
appréciait le courage et le sérieux du jeune homme. Son
commerce devenant florissant, il souhaitait embaucher une
deuxième personne. Il avait donc demandé à son jeune
employéde lui ramener quelqu’un sur qui il pourraitcompter.
Abd-el-Karim pensa aussitôt à son ami Bilal. Ce dernier
avait longuement réfléchi à l’offre avant de donner son
15accord. Ne plus revoir sa mère et sa petite sœur durant
plusieurs moisétaitdifficileàenvisager.
− Je n’imagine pas assister à un coucher du soleil sans
avoir vu ma mèrede la journée,confia-ilà sonami.
− Un an c’est vite passé. Le temps s’écoule et les
occasions ne se renouvellent pasde si tôt,avait
réponduAbdel-Karim.
En se levantce matin,Bilal était biendécidéà s’expatrier
pour un travail. Mais le retard du voyage venait de mettre un
frein à son enthousiasme. Ce n’était pourtant qu’un détail,
une simple petite péripétie sans conséquence pour la suite.
Mais un mauvais pressentiment venait de s’emparer de lui de
façonconfuse.
Pourtant, les explications de Sékendri sonnaient juste.
Une vérification de dernière minute, pour parer à une
défaillance de leur véhicule, ne pouvait que démontrer le
sérieux et la vigilance de leur compagnon de route Rachid
Rochdy.
Le problème c’est que Bilal ignorait tout de Rochdy. En
revanche, il connaissait bien son amiAbd-el-Karim qui avait
tendance à se fier au premier venu. Il était, en effet, doté
d’une gentillesse naturelle et bien souvent d’une naïveté
déconcertante, au point qu’il fut, plus d’une fois, victime
d’unabusdeconfiancede la partdecertains «amis ».
Dans ces conditions, comment pouvait-il être sûr de la
confiance queSékendri semblaitaccorderàRochdy ?
Sa mère le tirade ses réflexions.
−Je veux que tu m’envoies une photode toichaque mois.
−Je t’enverrai ma photo et l’argent pour que tu lui
achètes la grande poupée, répondit Bilal en embrassant sa
petite sœur. Tante Halimah connaît le magasin et t’y
emmènera.
−SiDieu le veut, répondit la mère.
Elle avait cette voix, où se mêlent fatalisme et amertume,
si caractéristique des mères d’Afrique résignées à voir partir
16leurs fils. Une voix qui semble vouloir s’excuser auprès
d’eux parce que trop pauvres pour les dissuader du voyage,
elles assistent impuissantes au départ de leurs gosses qui
doivent s’expatrier pour subvenir aux besoins de la famille.
Une jeunesse sacrifiée sur l’autel de la mondialisation qui
réduisait d’autant son espérance de vie. Pour ces femmes, il
ne restait plus que leur amour et leur bénédiction de mère à
offrirà leursenfants.
«Tu m’as satisfaite mon fils, reprit-elle. Que Dieu soit
satisfaitde toi ; qu’Il t’accorde grâceet succès… »
17CHAPITREQUATRE
Le paysage n’était plus que faiblementéclairé par les tous
derniers éclats du soleil qui s’enfonçait derrière l’horizon.
Les trois jeunes gens avaient pris la route vers vingt-et-une
heurecomme prévuet la nuit s’installaitdoucement.
Bilal avait les yeux rivés sur la vitre, regardant défiler les
arbres sur le bord de la route qui menait vers Oujda. Leurs
feuillages sombresdessinaientdes ombreschinoises, révélant
descréaturesau profil inquiétant qui rappelaient un mondede
démonsetde sorcières.
Bilal sentait les larmes couler sur son visage. Il pensait à
sa mère et à sa sœur, avec ce sentiment terrible de les avoir
abandonnées.Ilavait lecœur groscar sa famille lui manquait
déjà. Il devait lutter contre cette violente envie d’arrêter le
véhicule et de retourner chez lui en stop. C’est en pensant à
son père qu’il puisa le courage nécessaire pour s’en
dissuader.Celui-ci s’était souvent absenté pour subvenir aux
besoins de la famille. Maintenant qu’il n’était plus de ce
monde, c’était à lui de protéger sa mère et sa sœur de la
précarité et de la misère, « dussé-je aller jusqu’au bout du
monde »sedit-il.
«Puisse Dieu nous pardonner les souffrances endurées
par notre père »implora-t-ilen son for intérieur.
Bilal se réveilla avec les membres engourdis. Le véhicule
venaitde s’arrêter sur un parkingenbordurede route.Dormir
assis dans une voiture tenait plus de la somnolence que du
sommeil,constata-t-il.Il regrettaitdéjà son lit.
18Il regarda à l’extérieur et aperçut Rachid Rochdy qui
faisait des étirements. On frappa à la vitre. C’était
Abd-elKarim
−On s’arrête pourdéjeuner ! luidit-il.
Il regarda sa montre,elle indiquait six heuresdu matin.
−Nous sommesencore loinde la frontière ?
−Il nous restedeuxcent trente kilomètresà faire.
Les trois jeunes voyageurs entrèrent dans un café et
s’installèrentà une table.
Un petit garçon s’approchad’euxavec un plateaudans les
bras pour leur proposerdes painsauchocolat.
Pendant qu’ilsdéjeunaient, unautre vint leur proposerdes
graines de tournesol. Puis un mendiant se présenta pour leur
quémander la pièce.
Rachid s’adressa à Bilal sur un ton amical accompagné
3d’un large sourire: «Sy Bilal, on ne t’entend pas
beaucoup. »
− C’est la mélancolie qui l’empêche de desserrer les
dents, réponditAbd-el-Karim.
− Tu la reverras ta famille, insista Rachid. Tu verras, on
finit toujours par s’habituer à l’endroit où on a du travail.
Moi, lorsque je rentre au bled, au bout d’une semaine je ne
pense qu’à repartir.
− Et c’est où ton travail ? demanda Bilal d’un air peu
convaincu.
− En Libye. Je travaille dans la construction. C’est dur
mais onestbien payé.
− Rachid compte se mettre à son compte,
précisaAbd-elKarim.
− Si Dieu le veut, répondit Rachid. Il y a des familles
maghrébines installées là-bas qui ont leur propre boutique.
Moi je souhaite me lancer dans la vente de matériel de
plomberie.Lebâtimentesten pleinessor là-bas.
3.Titredonné parcivilitéà tout hommed’importance.Danscecas précis,
il s’agitd’une taquineriebienveillante.
19− Si je devais avoir un projet, c’est au Maghreb que
j’essaieraisde ledévelopper,déclaraAbd-el-Karim.
Bilalacquiesçade la tête.
− Les maghrébins vont vous tonsurer jusqu’au dernier
cheveu, lui réponditRachid.
−EnLibye, tu seras toujoursconsidérécomme uncitoyen
de seconde zone, rétorquaAbd-el-Karim.
− Peut-être, mais mon pouvoir d’achat sera plus élevé
làbas.
−L’argent ne fait pas toujours lebonheur.
− C’est normal, il ne fait le bonheur que de ceux qui en
ont.
Devant ce cynisme affiché, les deux autres ne purent
s’empêcherde sourire.
Ils arrivèrent à la frontière vers dix heures. La file de
véhiculesétait moinsdense que prévu.Ils passèrent ladouane
marocaine et, quelques mètres plus loin, arrivèrent au poste
dedouanecôtéalgérien.
Ils présentèrent leurs passeports. Ensuite, on les dirigea
vers le point de contrôle des véhicules. Les passagers
devaientdescendre.
Abd-el-Karim s’adressaàRachid.
−Dès que tu peux, rejoins-nous là-bas.
Puis ilentraînaBilalet tousdeux se réfugièrentà l’ombre
d’un bâtiment administratif où attendaient d’autres
voyageurs.
Rachid plaça sa voiture au dessus d’une fosse identique à
celles dont sont équipés les garages. Il mit pied à terre et
s’éloigna de quelques mètres pour observer les douaniers
s’affairerautourde son véhicule.
On regarda entre les roues, on vérifia le coffre ainsi que
l’intérieurducapot.La rouede secours futdémontée, puis on
fouillaentre les sièges.
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