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Le papillon Bizango

De
328 pages
Ce roman historique et policier raconte comment l'enquête du commissaire Malborne pour confondre des assassins d'enfants, le mène sur les traces de la dispaora haïtienne issue de l'éphémère roi d'Haïti, Henry Ier Christophe, et de Macandal, le premier esclave noir de l'île de Saint-Domingue à s'être révolté contre les colons balncs en 1758. Macandal, avant de périr sur le bûcher, avait fait prêter à son fils un serment épouvantable qu'il devait transmettre à sa descendance... La légénde dit que l'âme de Macandal s'échappa des flammes sous la forme d'un papillon multicolore...
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Michel A. Ducray Le papillonbizango
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© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-06099-6 EAN : 9782343060996
I. Villars-les-Paranos
Le souvenir de ces évènements avait depuis longtemps déserté la mémoire des gens d’ici, mais il restait une trace homéopathique des faits. Elle flottait comme un gaz inodore, incolore et cependant nauséabond, quelque part entre portes et fenêtres, entre bouches et oreilles, entre jeunes et vieux. Bien que personne ne se souvînt plus de lui, le capitaine Matthias existait dans l’histoire personnelle et collective de la population, comme si son passage ici-bas avait à jamais marqué au fer rouge les âmes de ses contemporains et de leur descendance. De même que pour un honteux secret de famille, les générations successives avaient fini par engloutir tout à fait l’histoire de ce personnage, mais, au tréfonds de leurs cellules biologiques, une tache indélébile s’était installée. Une faille, une tare, un je ne sais quoi de différent du reste de l’humanité, une mutation génétique imperceptible, qui se manifestait chez ceux qui en étaient porteurs par une hostilité systématique à autrui. Exemple parmi tant d’autres, le petit Romain, cinquième enfant de François Frère et troisième de sa seconde femme, Caroline, née Dalbaud, était à peine âgé de quatre ans, mais déjà il savait se méfier de tout et de tous. Non, répondit-il à sa mère qui voulait l’envoyer chercher des œufs à la ferme. Elle va encore tirer les cheveux ! Qui ça ? La Géraldine. Et pourquoi elle te tirerait les cheveux, la fille à Ducerf ? Pa’sque c’est la fille à Ducerf ! Qu’un gamin de quatre ans se méfiât de la fille de la fermière, sa cousine, parce qu’elle tirait les cheveux, il n’y avait rien là de très sensationnel. Mais, aux yeux et aux oreilles d’un observateur aussi averti que Malborne, l’anecdote reflétait assez bien l’ambiance qui régnait à Villars-les-Ormes à longueur d’année. « Pourtant, se disait-il, le capitaine Matthias, dans la mesure où il a vraiment existé, ne peut plus faire directement le mal dans le village, depuis le temps qu’il est mort ! »
Le commissaire principal Malborne ignorait encore à ce moment-là que Matthias était censé reposer (en paix ?), oublié depuis des lustres, dans un anonyme caveau sans fleurs, sans inscriptions, et à la pierre moussue envahie de lichen noirâtre, au fin fond du cimetière. Jamais personne n’était venu prononcer une prière au-dessus de cette tombe, abandonnée aux caprices du climat bourguignon, mais cataloguée « concession perpétuelle » aux registres de la mairie, concession cependant régulièrement renouvelée… Jamais le moindre chrysanthème de la fête des morts n’avait égayé ce défunt et ceux dont il partageait la dernière demeure. Si vous passez par Villars-les-Ormes, bourgade à l’écart des circuits touristiques mais pourtant ravissante de la Saône-et-Loire, à 425 mètres d’altitude selon la carte IGN et à vingt kilomètres de toute ville digne de ce nom, vous apercevrez ce cimetière encadré d’un mur de pierres blondes, formant un charmant carré de croix ensoleillées, au flanc du ème coteau verdoyant, au pied du bourg. De l’église romane du XII siècle maintes fois remaniée, à laquelle s’accroche le village de toits rouges, jusqu’à ce dortoir des ancêtres, il n’y a que trois cents mètres. L’unique curé des douze communes du canton, quand il procède ici aux funérailles chrétiennes, tient à parcourir cette distance à pied, qu’il vente ou qu’il pleuve et hiver comme été. C’est la coutume. Il n’était pas encore né, l’abbé Coulon, quand le dernier vieillard ayant connu le capitaine fut mis en terre, il y a déjà bien longtemps. Personne ne sait donc aujourd’hui qu’un défunt du nom de Matthias fut quant à lui transporté discrètement il y a belle lurette à sa dernière demeure par le cantonnier de l’époque, dans un sarcophage métallique, après un bref passage par l’église et un coup de goupillon solitaire. Et lui-même, l’abbé Coulon, n’a jamais entendu parler de ce mort-ci. Dommage ! Il croirait encore plus au diable et commencerait à exorciser la population tout entière ! A « Villars-les-Paranos » (c’est ainsi que le sous-préfet nomme la commune) il n’y a, de notoriété ancestrale, que méfiance et jalousie, crainte de l’autre et vielles rancunes, chipotages, querelles de voisinage, contestations de parcelles et de servitudes, regards obliques. Et celui qui n’aurait pas de contentieux avec quasiment tous les autres Villarsiens ne serait pas un vrai Villarsien. C’est le cas cependant de quelques nouveaux immigrants, citoyens de monarchies des plats pays nordiques. Ils sont venus chercher ici un peu de relief et le calme de la ruralité bourguignonne. Ils sont servis ! Si beaucoup de brouilles remontent à plus d’un siècle, au point qu’on ne sait plus du tout pourquoi on est brouillé, chacun continue à nourrir ses haines par de nouvelles disputes vis-à-vis de tous et à propos de rien. Du coup, rares sont les frères et sœurs d’un même lit qui continuent à se fréquenter passé l’âge de raison.
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Le facteur distribue le courrier sans jamais s’accorder une halte chez ses concitoyens, qu’il craint objectivement comme la peste. La guerre des commerçants a fait rage durant de longues années. Il ne s’agissait pas ici de concurrence avec les grandes surfaces, mais de luttes entre clans opposés. Les rescapés sont deux boulangeries, deux cafés-bars, deux garages, deux électriciens, deux boucheries-charcuteries, qui perpétuent encore la tradition guerrière en se livrant un combat quotidien. Une seule épicerie libre-service a survécu, tenue par le plus roublard. Ce gérant, que tout le monde traite par derrière de voleur, a une affaire maintenant prospère, et comme dit la pancarte bien en vue au-dessus de la caisse : « pour garder ses amis, la maison ne fait pas de crédit ». Lucien Grandjean suspecte d’ailleurs chacun de ses clients de lui faucher des choses en douce, et, tandis qu’il sort les achats des paniers de plastique rouge à hanse noire pour en additionner le prix en tapotant d’un doigt sur sa vieille calculatrice Thomson, ses yeux d’accusateur se sentant accusé scrutent ostensiblement les poches des messieurs et les sacs des dames. Alors, quand il annonce l’addition en euros, cette nouvelle monnaie inventée pour gruger les gens, surtout les plus pauvres, chacun se persuade à plus ou moins juste raison qu’il en profite pour voler les plus vieux ou les enfants. Mais une partie des habitants, pour ne pas croiser ses ennemis, a renoncé depuis longtemps à faire ses courses à Villars. Même les troupeaux de bovins charolais, tout blancs dans leurs verts pâturages, de part et d’autre des clôtures de barbelés ou des haies de noisetiers, semblent s’épier les uns les autres. « Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées », voilà le dicton du coin. Cependant il y a bien plus grave que ces traditions clochemerlesques. Depuis quelques années, une lourde suspicion pèse sur la bourgade, comme si les évènements oubliés ressurgissaient du fin fond du passé. Accoudé devant trois verres d’un excellent chardonnay de sa meilleure réserve, et entre deux baffes distribuées aux moutards qui se battent, François Frère fait aux deux enquêteurs le récit de ce qu’il pense être une légende. Celle d’une sorte de Barbe Bleue qui aurait, il y a très longtemps, apporté dans ces vertes collines la violence, la haine et les déchirures. Il est un des rares à pouvoir transmettre la tradition orale, car il tient l’histoire de son père, qui la tenait de sa grand-mère, qui elle-même ne savait pas où elle l’avait entendue. Donc, il y a fort longtemps, sans doute bien avant la Grande Guerre, peut-être même avant celle de soixante-dix, vous savez, celle où on a perdu l’Alsace et la Lorraine, il se passa ici de drôles de choses. Tout avait commencé, selon François, par une banalité. Un après-midi de comice agricole, ou d’une fête du même genre, deux adolescents, un jeune garçon de ferme et une servante, s’étaient retrouvés dans l’herbe
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