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Le papyrus de la via Appia

De
240 pages
A Rome, sur la colline du Pincio, s'étendaient autrefois les jardins de Lucullus. Au Ier siècle après J.-C., ils furent achetés par Valerius Asiaticus qui en fit un luxueux domaine. Tacite révèle que Messaline, l'épouse de l'empereur Claude, convoitait ce domaine et fit en sorte que Valerius soit condamné à mort pour s'approprier ses biens. Le dépit amoureux aurait également poussé Messaline à agir. Mais qui était donc Valerius Asiaticus ? Sur un papyrus retrouvé dans un tombeau de la Via Appia, Tiron, son affranchi raconte l'histoire de son maître après avoir enquêté jusqu'en Egypte et réalisé un véritable voyage initiatique.
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LE PAPYRUS DE LA VIA APPIA

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Yves NAJEAN, La Robertière, 2007.

Marie-France ROUVIERE, Cornelia, mère des Gracques, 2006.
Claude DUMAS, Le crépuscule du chapultepec, 2006. Danièle ROTH, L'année defête, l'année de Lou, 2006. Colette BURET, Le survivant: Baseure Adrien Jérôme Cornil, 2006. Claude BOURGUIGON FRASSETO, Complots à l'île d'Elbe, 2006. Jean MAUMY, La Valette, 2006. Daniel GREVOZ, Tombouctou 1894, 2006. Claude LEIBENSON, Jonathan, des steppes d'Ukraine aux portes de Jérusalem, la cité bleue, 2006. Annie CORSINI KARAGOUNI, L'Autre Minotaure, 2005. Isabelle PAPIEAU, Les cloches de brume, 2005. Pierre MEYNADIER, Le dernier totem. Le roman du Che, 2005. Daniel BRIENNE, Gautier et le secret cathare, 2005. Madeleine LASSÈRE, Le portrait double. Julie Candeille et Girodet,2005. Robert CARINI, L'archer de l'écuelle, 2005. Luce STIERS, Et laisse-moi l'ivresse..., 2005. Rabia ABDESSEMED, Wellâda, princesse andalouse, 2005.

Guido ARALDO, L'épouse de Toutânkhamon, papesse du
soleil et les papyrus Loup d'OSORIO, Daniel BLERIOT, Paul DELORME, sacrés, 2005. Hypathia, arpenteur d'absolu, 2005. Galla Placidia. Otage et Reine, 2005.

Musa, esclave, reine et déesse, 2005.

Daniel

VASSEUR

(en

collaboration
2004.

avec

Jean-Pierre

POPELIER),

Les soldats de mars, 2005.

Claude BÉGA T, Clotilde, reine pieuse,

ANNE-LAURE CARTIER DE LUCA

LE PAPYRUS DE LA VIA ApPIA

PRÉFACE DE VINCENT JOLIVET

L'HARMATTAN

Du même auteur Poésie
Nommer les Ombres, éd ARCAM, Paris, 1981. Prix inœmationalà Ferrare,1982. Eaux Médiatrices, éd Saint-Germzin-œ-Prés, Paris, 1983.
Prix international à RorrE!, 1984.

Entretiens
Max Genève, Béréniœ, 1986.
Forum,

Michelle

Bris, Forum, 1998.
Clément, 1998.

J ean-

Paul

Bruno Racine, Forum, 1999 et 2000. Bernard Pivot, Forum, 1999.
Jean d'Onnesson, La Voix de la Franc, 2001. Oliver Rolin, Ratrl? A aueil, 2002. Alexandra Lapierre, RCJJ1r cateil, 2004. A

Critique
Forum, 1998. Le voyage d'Italie, Dominique Fernandez,Forum, 1998. Ma guetTe à l'indifférence,Jean-SélimKanaan, Rarœ Accueil, 2003. L' entretemps, Jean Oizet, RCJrrE cateil,2006. A

Le monde après la pluie, Yus B~

À mon père

Un pied dans l'érudition, l'autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans
cette rraffr sympathique qui consiste

à se

transporter en pensée à l'intérieur de quelqu'un.
~f-

Quoi qu'on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c'est déjà beaucoup de n'employer que des pierres authentiques.

Marguerite Yourcenar

Carnets de notes de Mérmim d'Hadrien.

PRÉFACE
Rêver l'histoire

Le roman historique place son lecteur face à une altérité d'autant plus radicale que l'époque et la culture auxquelles il se réfère lui sont étrangères. Impuissant à l'abolir, il joue de cet ailleurs pour l'y faire pénétrer à partir de sa propre sensibilité et de ses racines culturelles. L'antiquité romaine constitue assurément, à cet égard, un milieu d'abord moins difficile que ne le seraient les civilisations tout aussi brillantes qui la précédèrent dans l'Orient méditerranéen: plus proche de nous sur le plan intuitif et émotionnel, elle est aussi un monde dont l'histoire, la littérature et la culture fonnent une trame sur laquelle, aujourd'hui encore, de nouveaux récits peuvent facilement se tisser. Peu importe, en l'occurrence, que des pans entiers de cette civilisation aient pourtant disparu, ou que sa mentalité nous soit devenue pour une bonne part hennétique, comme en témoignent à l'envie les tragédies classiques ou les opéras composés à partir de quelques lignes d'un auteur ancien ou d'une anecdote, reflet changeant de ces lXempla puisés par les moralistes dans l'antiquité grecque ou romame. Si elle n'est pas, ou ne devrait pas être nécessaire à l'appréciation d'une fiction historique, la connaissance des éléments réels (ou supposés tels) sur lesquels l'œuvre se fonde, voire celle des distorsions délibérément introduites par son auteur dans l'usage de ses sources, pennet aussi de mieux percevoir le sens et

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l'efficacité de son travail. Sans chercher à pénétrer trop avant dans l'élaboration du roman, il n'est pas inutile de relater brièvement à la suite de quelles circonstances Anne-Laure Cartier de Luca a été amenée à croiser un jour la route de Valerius Asiaticus : la singularité de cette rencontre, comme celle de son roman, est d'avoir été suscitée non par la lecture d'auteurs anciens, mais par des recherches archéologiques alors très récentes, au cours desquelles cet attachant personnage, longtemps demeuré dans l'ombre, s'est imposé aussi naturellement et avec autant d'autorité aux archéologues chargés du projet d'étude qu'à sa future biographe. C'est en 1981 que l'École française de Rome, sous l'imptÙsion de son directeur Georges Vallet, entreprit l'exploration archéologique du versant occidental de la colline du Pincio. L'examen des textes anciens, ainsi que le formidable travail des antiquaires de la Renaissance, avaient pennis d'établir que les terrains aujourd'hui occupés par l'Académie de France à Rome et par le couvent de la Trinité-des-Monts correspondaient au site de l'un des plus célèbres domaines de la Rome antique, connus sous l'Empire encore du nom de leur créateur: les anciens jardins de Lucullus. S'il fut, en politique, le rival malheureux de Pompée et de César, ce grand général de la fin de la République sut si bien frapper ses contemporains par le luxe de ses résidences et par l'opulence de sa table que sa renommée s'est transmise jusqu'à nos jours. Un patronage aussi prestigieux ne pouvait manquer d'influencer les archéologues et les historiens si bien que, dès le XVIe siècle, c'est au prince des gourmets romains que l'on attribua, presque instinctivement, les vestiges

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antiques découvens sur la colline. Ceux-ci laissaient supposer la présence sur le Pincio d'un ensemble architectural grandiose, calqué sur le temple de la Fortune à Préneste: Lucullus aurait construit sa villasur le modèle de ce sanctuaire afin de s'attirer la protection de cette grande déesse. Pounant, au fur et à mesure que les contours de cet ensemble se dessinaient, à la faveur des différentes campagnes de fouilles, cette hypothèse, enracinée depuis la Renaissance, vit ses fondations peu à peu sapées: très vite, les sondages ouverts au flanc de la colline permirent de conclure à un hiatus de près d'un siècle entre la création du domaine par Lucullus, vers 60 av. ].-C, et la construction du principal monument du site, datable autour de 30 ap. ].-C. De surcroît, il est apparu qu'il ne s'agissait pas d'une villa, mais d'un gigantesque nymphée, le plus monumental, certainement, de tous ceux que nous a légués l'antiquité romaine. Il fallait donc reprendre, sur des bases entièrement renouvelées, l'étude de l'ensemble du dossier. Nous ignorerions tout de la position des jardins de Lucullus sans un bref passage du traité consacré par Frontin aux aqueducs de la ville de Rome, qui a pennis de les localiser avec précision sur le versant occidental du Pincio. Providentiellement, sur le plan historique, il s'agit aussi de l'lUI des domaines de la ville sur lesquels nous sommes le mieux, ou le moins mal renseignés, essentiellement grâce au XI e livre des Annales de Tacite. L'historien s'y fait l'écho de la splendeur que ces jardins avaient conservée de son temps et relate en détail, un peu plus d'un demi-siècle après les faits, les péripéties qui ponèrent à la disgrâce et à la mon de Valerius

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Asiaticus, sous le règne de l'empereur Gaude. Quelques mots de son récit présentent une impoltance décisive pour l'interprétation des vestiges mis au jour sur la colline: ce dernier avait fait embellir avec une insigne magnificence les anciens jardins de Lucullus, dont il était devenu propriétaire, à une époque correspondant très précisément, par conséquent, à celle de la création de gigantesques terrassements et de la construction du grand nymphée sur le Pincio. L'ancrage topographique et historique du domaine a pennis de raisonner sur la signification de ces grands travaux en fonction de leur position dans la ville et de leur lien manifeste avec le mausolée d'Auguste - qu'il faille les interpréter comme un témoignage d'opulence doublé d'une volonté d'embellir la ville, ou comme une stratégie délibérée de conquête du trône impérial: l'historien, comme le romancier, s'engagent dès lors dans la voie de l'hypothèse.
LE PAPYRUSDE LA VIA APPIA repose en grande pattie

sur le texte de Tacite, déjà largement mis à contribution auparavant par les antiquaires, les historiens ou les archéologues en fonction de leurs propres intérêts, et avec leurs outils d'analyse spécifiques; et si l'auteur ne prétend nullement faire œuvre d'historienne, son travail croise cependant le leur: cherchant à saisir, comme l'historien, les mobiles qui poussent à l'action les personnages auxquels, assurément mieux que lui, elle (re)donne la vie, ancrant son récit dans des lieux tout récemment révélés par la recherche archéologique, elle peut tout aussi bien par des voies différentes, grâce au jeu de l'intuition et de l'hypothèse, atteindre à la vérité historique, ou s'en rapprocher. Il est révélateur, à

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cet égard, qu'elle ait accordé d'instinct, dans son roman, une place aussi imponante à l'Égypte, bien avant d'apprendre qu'une note érudite du Zeitschrifiür f Papyrolu;je Epigraphik, citée par Annalisa TonorieIlo, urd faisait état de grands domaines de son héros, solidement attestés par des papyrus, sur le territoire des villes d'Euhemeria et de Philadelphia, au cœur du Fayoum Ainsi, le travail du roman historique s'apparente ici pour une pan au rêve: comme lui, il puise dans le réel pour s'en affranchir et composer un récit plus libre, plus inattendu, qui conduit son lecteur à poser un regard différent sur la réalité, celle de jadis comme celle d'aujourd'hui. Tout en conseIVant sa magie et son autonomie propres, il n'est pas dit qu'il ne pennette aux cherchellIS qui travaillent sur les mêmes matériaux dans un autre cadre, et avec d'autres perspectives, d'y trouver aussi un enseignement, une piste féconde. Et si cenaines de ses assenions devaient se révéler fausses, cenaines de ses intuitions controuvées, gageons que l'historien et l'archéologue se retrouveront, ici aussi, en terrain familier. Vincent Jolivet
*

CNRS - UMR 8546

* Archéologue, ancien membre de l'École Française de Rome, actuellement chargé de recherches au CNRS (lTh1R 8546, Paris), Vincent Jolivet partage son activité entre le chantier étruscoromain de Musama (près de Viterbe) et la fouille du versant occidental du Pincio (Trinité-des-Monts et Villa Médicis) qu'il a dirigée, avec Henri Broise, pendant plus de vingt ans.

PROLOGUE

Voici près d'un an que j'ai quitté Rome et me suis réfugié dans la campagne de Fonniae, au bord de la mer Tyrrhénienne. Le voyageur syracusain qui m'a demandé l'hospitalité hier revenait de la capitale. C était un homme fon disen. Il s'émerveillait de tout. Une récente acquisition de daude 1 l'avait particulièrement ébloui. Il semblait ignorer le nom que ponait ce domaine au moment de son annexion au patrimoine impérial; à défaut, il l'appelait "les anciens Jardins de Lucullus" 2, l'attribuant ainsi au vainqueur de Mithridate, décédé depuis près d'un siècle. Il n'en vantait pas moins avec emphase la beauté de ses monuments. Cétait depuis les rives du Tibre qu'il les avait d'abord aperçus, s'étageant à flanc de colline au nord-est du Champ de Mars et comme bâtis tout exprès pour servir de prestigieux décor au Mausolée d'Auguste, vers lequel il s'acheminait. Encore sous le charme de cet ensemble architectural, il ne tarissait pas d'éloges sur l'harmonie de ses proponions, sur la somptuosité de ses marbres, sur l'élégance des colonnes; il étalait sa fiené d'avoir pu contempler ce spectacle grandiose. Tout en lui m'exaspérait. Je gardais le silence et me contenais à grand peine. Il ne s'en souciait pas. Il imputait mon trouble à l'émotion que ses propos ne devaient pas manquer de susciter chez un petit paysan
1Tiberius daudius Drusus, dit daude. Lyon, 10 av. J.-c. - Rome, 54 ap. J.-c. 2 Lucius Licinius Lucullus 106 - 56 av. J.-C

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qui, certes, n'était jamais allé au-delà de son verger du Latium. Comment aurait-il pu deviner que j'avais vécu, des années durant, au milieu de ces splendeurs; que, de ce domaine, je connaissais chaque pierre, chaque arbre, chaque plante et jusqu'au mobilier de la demeure qui m'abritait en des temps plus heureux? Comment aurait-il imaginé, SUltout, que j'avais aimé et servi celui qui avait créé au cœur de la Ville cette cité idéale, avec son temple, ses poniques, son nymphée-théâtre, ses thermes, son gymnase, ses multiples fontaines et ses jardins aux précieuses essences? Le Syracusain exaltait les mérites de Lucullus et de Gaude. Mais, tout ce qu'il évoquait n'était l'œuvre ni de
l'un ni de l'autre! Lucullus,

à son

époque, avait acheté

ces bois de vingt-cinq hectares 3, alors situés au-delà du pomerium 4, pour y faire camper ses soldats en attendant que fût célébré son triomphe, après sa victoire sur le roi des Perses. Il ya vécu quelque temps avant d'aller
jouir d'une retraite fastueuse

à

Tusculum,

mais n'y a

pas réalisé les aménagements devant lesquels on s'extasie de nos jours. En vérité, celui qui, depuis une décennie, a donné à cette propriété tout son lustre n'est autre que Decimus Valerius Asiaticus. Il fut mon maître et mon ami. Né à Vienne, dans la province narbonnaise, il était d'origine gauloise. Ce nom, il le devait à l'un de ses ancêtres, qui s'était distingué par ses exploits guerriers dans les provinces d'Asie à l'époque des premières conquêtes et à son lien de parenté avec Valerius Flaccus, qui a été
3 Espace qui comprend aujourd'hui la Trinité-des-Monts, la Villa Médicis et la Promenade du Pincio. 4 Limite juridique et religieuse de la ville de Rome.

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gouverneur de la Gaule transalpine sous la dictature de Sylla. Si je n'ai point parlé de lui à mon hôte de passage, c'est par prudence. Je me méfie des espions de daude. L'empereur a pris des mesures draconiennes pour occulter sa mémoire. Personne aujourd'hui, dans tout l'empire, n'oserait affinner que ces fameux jardins lui ont appartenu. Pas même prononcer son nom. Quant à moi, je considère ce silence comme une imposture, que je dénoncerai. Mais, pour un bavardage étourdi avec le premier venu, je ne prendrai pas le risque d'être supprimé par les sicaires du prince, et sunout pas avant d'avoir pu mener à terme mon projet. C'est par un témoignage écrit que je ferai connaître la vérité sur cette affaire et sur les événements de ces dernières années. Le voyageur qui a donni sous mon toit, s'il n'était point de ces espions qui, par la ruse, incitent à la confidence, était tout simplement mal infonné. Dans ce cas, je veux qu'il sache - et d'autres après lui - qui était Decimus Valerius Asiaticus et ce qui s'est passé dans ces jardins, désormais joyaux du domaine impérial.

PREMIÈRE PARTIE

I

La veille des Calendes de Juin, dans la septième année du règne de daude 5, une foudroyante nouvelle fut le prélude à notre infortune. Tout a commencé très tôt le matin. Je goûtais aux délices de ma promenade quotidienne dans les jardins de notre maître D . Valerius Asiaticus, quand 1Ulgalop de cheval a soudain troublé la quiétude de l'aube. Aujourd'hui, après tout ce temps passé dans mon refuge à rassembler mes souvenirs, j'entends encore ce manèlement de sabots dans l'allée. Il accélère les battements de mon cœur, tandis que je m'apprête à raconter cette histoire. D'abord lointain, venant sans doute de l'entrée septentrionale du domaine, le bruit enflait, se rapprochait. Le bois tout entier résonnait à son rythme. Intrigué, je m'étais adossé à une fontaine et tendais l'oreille. Je devinais qu'il ne s'agissait pas d'un cheval emballé, mais bien plutôt forcé par un cavalier qui se hâte. Pourquoi tant de précipitation, alors que la nuit s'achevait à peine? Je tentais de suivre leur parcours par la pensée et les imaginais encore longeant la terrasse inférieure, quand un hennissement me fit sursauter. J'avais mal évalué les distances. Déjà, par un chemin de traverse, le cavalier lançait sa monture dans ma direction~ Sitôt parvenu à ma hauteur, il a serré la bride et s'est jeté à terre. Épuisé, couven de poussière, il s'efforçait de parler et ne proférait que des sons inaniculés. J'ai plongé les mains dans la vasque toute proche et lui ai lancé de
5 Le 31 mai 47 ap. J.-C

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l'eau au visage. Cest alors que j'ai reconnu le messager Tullius. Mais avait-il perdu la raison? Il haletait, prononçait avec peine des bribes de phrases qui, d'abord incohérentes, me troublaient davantage à mesure qu'elles s'organisaient et prenaient un sens. J'ai fini par entendre que Valerius, qui se trouvait depuis quelques jours en villégiature à Baiae 6, avait été arrêté sur ordre de l'empereur et ramené à Rome, enchaîné comme un criminel. Quelle absurdité! Valerius Asiaticus, conseiller et confident de Oaude, arrêté sur son ordre! D'où ce misérable pouvait-il tenir une information aussi extravagante? Et comment osait-il? Empotté par mon indignation, je l'ai menacé de lui faire donner cent coups de verges au retour du maître, s'il s'avisait de réitérer ses propos infamants. Mais il persistait dans son délire: Oaude avait mandé Crispinus, préfet du prétoire, escotté d'une troupe de soldats, pour se saisir de Valerius et le ramener dans la capitale, afin qu'il répondît de graves accusations pottées contre lui. De graves accusations? De quels méfaits pouvait-il bien être retenu coupable? Tullius n'en savait rien. D'ailleurs le maître avait eu juste le temps de lui lancer un ordre bref: - Va prévenir Tiron ! Le messager était patti à bride abattue.

*

6Baïes, ville d'eau sur le golfe de Naples.

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Tiron est le nom que m'a donné Valerius. Mon précédent maître, lUl Grec d'Alexandrie, m'avait appelé Pélops, ce qui signifie "visage barbouillé de boue" . Voulait-il faire allusion au limon du fleuve qui maculait mes joues lorsqu'il m'a enlevé tout enfant sur les rives du Nil ou à mon teint foncé, hérité de ma mère, qui était égyptienne? Qu'impotte ! Je n'aimais ni le sobriquet ni l'homme qui me l'avait imposé. Tiron, au contraire, cela m'a plu tout de suite; avant même de comprendre que Valerius l'avait choisi en hommage à Marcus Tullius Cicero 7, qu'il admirait et lisait avec ferveur, et surtout dans l'espoir que je sache à l'avenir me confonner au modèle de l'affranchi extrêmement doué et fidèle, dont le célèbre avocat avait fait son secrétaire particulier et son ami. Le savoir plus tôt m'eût évité bien des tounnents. Mais, je n'avais jamais entendu parler de Cicéron ni de Tiran son secrétaire. À l'époque, je ne savais rien de ~ome ; guère plus de l'Egypte, où pounant j'étais né. A vrai dire, j'étais parfaitement inculte. Et malingre, de surcroît: le type même de l'esclave dont auclUl maître fortuné ne voudrait. Je craignais donc, à tout instant, d'être chassé. Pounant, les années ont passé. Il n'a cessé de m'accorder sa confiance. Peut-être un oracle lui avait-il prédit qu'un jour j'allais honorer sa mémoire?

~E-

7 Gcéron, 106 - 43 av. J.-G

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Pour conter l'histoire de Valerius, il faut revenir à ce matin de mai, dans le jardin où tout est à nouveau silencieux après que Tullius m'a transmis son incroyable message. L'aube touche à sa fin. Les premiers rayons du soleil filtrent entre les branches. La chaleur se répand jusque sous les ombrages. Tullius, immobile, attend un ordre. Ma colère s'est apaisée, mais je me sens de plus en plus mal à l'aise. Autour de la fontaine, les bosquets de lauriers-roses commencent à embaumer. Ce parfum, qui d'habitude m'enchante, m'est devenu insupponable. Après avoir recommandé à Tullius la plus grande discrétion, je reprends le chemin de la maison et vais m'installer dans la bibliothèque afin d'accomplir, comme chaque jour, ma tâche de secrétaire. Je voudrais ne rien changer à mes habitudes. Mais l'attente, lourde d'angoisse, ne fait que commencer.