Le paradis de la griffure

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Le paradis de la Griffure est un récit tiré de l'histoire esclavagiste de l'Afrique. Les hasards du destin confient à Jack la mission d'être à la hauteur du courage de son aïeule Pémbé, la Reine des Falaises. Un ancien lui narre l'histoire de cette jeune fille brisée par son aîné Assoua. La conscience de Pémbé se forge au contact des pratiques démoniaques de ce frère qui mène une bataille féroce contre les siens pour l'accession au trône, pour servir des conquérants étrangers. En reconquérant sa dignité et celle de son peuple, Pémbé deviendra le symbole de la lutte pour une liberté à laquelle aspireront les générations suivantes.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
Lecture(s) : 40
EAN13 : 9782296199231
Nombre de pages : 171
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LE PARADIS DE LA GRIFFURE

Du même auteur
L'Ombre deJ TropiqueJ, l'Harmattan, 2008

Simon- Pierre Moussounda

LE PARADIS DE l~A GRIFFURE
La Reine des Falaises

Roman

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan1 @wanadoo.fr
ISRN : 978-2-296-05724-1 I':.\N : 9782296057241

1/ LE FAUXJUNIEAU JvIavie est une appréhension, un ensemble d'angoisses et de défis à relever à cause de mon prénom. 0 dernier m'attendait à la naissance. Il m'identifie à une personnalité historique et ne m'autorise pas à être moi-même. Il m'a fait connaître la célébrité avant même que je quitte le cocon utérin et douillet de maman. Je le potte sans enthousiasme car il fait obstacle à l'élargissement du champ relationnel avec mes frères. Os derniers se liguent contre moi, le préféré de la famille. Je ne veux plus être un fantôme, une histoire qui voyage de bouche à oreille, de génération en génération. Je veux être moi, Jack Pémbé, le faux jumeau. J'ai envie de régler un compte avec le destin. Alors, je vais fouiller ce moi dans les méandres de l'histoire des aïeux de maman.
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JvIamère voulait d'une fille, d'une Pémbé, selon un souhait de ma famille maternelle pour honorer leur aïeule. Cétait aussi le meilleur cadeau que mon père désirait offrir à cette épouse qu'il adorait et dont les désirs passaient pour être des décisions. JvIalheureusement, à force de courir après la naissance d'une fille, le couple a fait cinq enfants, tous des garçons comme moi. Le cmquième accouchement a été très douloureux et maman a failli y laisser sa vie. Pouttant, elle persiste à vouloir donner naissance à sa Pémbé, la vraie, une fille comme avait été l'aïeule qu'elle idéalisait. Le couple paria alors sur la prochaine grossesse, en jurant qu'elle serait la dernière. Mère avait
quarante-six ans et

à cet

âge, donner la vie comportait quelques

nsques.

Le jàux jurrmu

Mon père avait pris les précautions nécessaires pour que la sixiè"megrossesse se passe très bien, jusqu'à cette journée qui m'a vu naître. Il faisait à peine jour. Par pudeur, papa et mes frères vivaient l'événement hors de la demeure. Ils trompaient leur fébrilité en pariant sur le sexe du futur bébé. Leurs humeurs et leurs émotions étaient rythmées par les faits et gestes de l'accoucheusedepuisla maison.« Une fillette! » s'était exclamée cette dernière. Une onde de bonheur avait envahi instantanément la famille avant de se transfonner en désarroi lorsque, la peine dans la voix, elle avait ajouté: «mort-née ». Maman avait fondll en lannes, psychologiquement et physiquement très mal en point. Pourtant, la femme s'était exclamée à nouveau: «Ah, c'était une jumelle! » Maman avait repris espoir. La fratrie et papa aussi. Il leur restait donc une chance d'avoir cette fille, moi. Ma mère avait une grossesse gémellaire et personne ne le savait. Alors ça s'était mis à prier, à exorciser, à pronostiquer et à prendre pour prémonitoires des rêves qui avaient peuplé leurs dernières nuits. Les gémissements de maman s'étaient terminés avec des légers bruits de tape suivi d'un cri de bébé. «Cette fois c'est bon! » avait hurlé l'accoucheuse. Tout le monde sautait de joie et s'embrassait avant qu'elle ajoute: «Cest un garçon.» Ma mère s'était remise à pleurer pendant que, immaculé et sans soucis, j'agitais mes pieds et mes bras fragiles. Je fendais l'air avec des cris, certainement l'effet du contact avec ce monde nouveau et ces inconnus qui jetaient des regards ambivalents sur moi. Excédés par les échecs, déçus et à défaut de fille, tous décidèrent alors de m'appeler Pémbé, le prénom qui cherchait preneur depuis belle lurette. Ainsi, j'avais reçu une mission dès ma naissance: remettre en selle un nom. Je devais combler un vide qui déjà nous angoissait, ma jumelle et moi, alors que nous baignions dans le liquide amniotique de maman.

8

Le jàux

jUnTaU
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Douze années se sont écoulées depuis que j'ai reçu cette charge psychologique sur mes fragiles épaules de nouveau-né. Les rapports entre maman et moi se sont fortement dégradés. Mes échecs scolaires sont passés par là. Cette année, je partage la classe avec des enfants de deux voire trois ans plus jeunes que moi. Souvent, je rentre à la maison en pleurs, victime des bastonnades de ces jeunes collègues. Je passe pour un couard, un lâche, surtout depuis que j'ai abandonné maman seule face à un cambrioleur. Cétait en plein milieu des vacances de Pâques. Mon père et mes aînés étaient absents lorsque, tard dans la nuit, un homme visiblement infonné est entré par effraction dans la maison. Un gringalet. Pendant que mère appelait à l'aide et se débattait pour l'empêcher de commettre son fariait, apeuré, j'ai pris la porte en cavalant pour me cacher dans les toilettes extérieures. Finalement, elle s'est défendue toute seule avant que les voisins réveillés en sursaut appréhendent le malfrat. Ils lui ont fait passer un très mauvais quart d'heure. L'indignation de mère a atteint son paroxysme lorsque voulant se soulager, elle m'a trouvé tapi dans le lieu d'aisance. Je tremblais de tout mon être. Elle m'a administré une fessée inoubliable. «Pourquoi donc t'ai-je donné le nom d'une si brave personne? lançait-elle face à la foule de curieux. Dieu, qu'ai-je fait pour que tu m'aies soustrait ma jumelle, mon espoir?» Elle vociférait et se lamentait. Depuis lors, je suis la risée du quartier et de l'école. La famille m'a retiré le peu d'affection qui restait de toute celle qu'elle m'avait portée par procuration à ma naissance. Pour elle, ma mission a échoué. Je le pense aussi d'ailleurs, sans trop savoir pourquoi. Ressembler à cette femme adorée et peut-être divinisée n'était pas à ma portée. Désonnais, ma mère me traite de piètre Pémbé. Elle me trouve apathique et pétochard. Elle regrette la mort de ma jumelle et pense qu'elle aurait fait une bonne Pémbé. Alors je me suis lancé un défi: connaître et ressembler à cette femme
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Le faux jurn:au
0' ". a amene ma mere a nsquer sa VIe avec une sooeme grossesse. Ainsi, à la veille de mes treize ans, j'ai décidé de solliciter à fond le moteur essoufflé de mon esprit, la faible capacité de ma raison, le peu d'intuition et d'imagination que j'ai pour les mettre au service de la découverte des épopées de cette célébrité qui altère mon existence. qUI ° l . .

2/ NIW-WSSAMOUETL'ENIPIRE

BA'ATIill

L'orage a été bref. La petite cité tropicale retrouve la beauté de son paysage. Malgré les dernières gouttelettes qui tombent sur la ville, je cours vers le domicile du grand-père de mon ami qui m'a donné rendez-vous chez lui. La lumière est belle, très belle et orangée. Elle se reflète sur les murs de sa case alors que j'entre dans sa parcelle. Le contraste avec le ciel est magnifique: un bleu gris foncé au ciel et de l'ocre vert dans sa cour herbacée. J'aime ces images, cette nature qui m'émerveille et me rassure lorsque je patauge dans mes échecs. Je dois me dépêcher d'entrer dans la case où ils sont nombreux, ceux qui veulent découvrir cette histoire que peu connaIssent.

Le vieux Nimi-Missamou gratte sa barbe et ses cheveux hirsutes lorsque j'entre. Il est en face d'un groupe de jeunes qui l'écoutent religieusement. Je m'avance avec précaution dans l'espoir de m'installer discrètement dans l'auditoire. Peine perdue, il m'a vu. Il se tourne alors vers moi en lançant:

quoi parlions-nousavant l'arrivéede ce retardataire. - Jack Pémbé », dit promptement son petit-fils.
Il est l'unique jeune du quaItier avec lequel je parle depuis que je mène une vie d'ennite. Il connaît ma misère. Il se pousse pour me faire de la place à ses côtés.
« Vous parliezde la Reinedes Falaises,lancentquelquesvoix

« De

dans l'assistance.
-

Grand-père,je solliciteton indulgence,dit mon ami.Peux-

tu reprendre le récit pour ce jeune homme dont le nom est justement lié à cette dame?

Nimi-M issarmu et l'Empire

Ba 'athu

- A paltir du royaume Ba'athu alors! Bon, faisons-lui plaisir en espérant qu'il saura faire bon usage de tout ce que nous

allons nous dire. »
Après un bref recours à sa mémoire et un regard circulaire pour s'assurer que l'auditoire l'écoute, Nimi-Missamou entame . . son reclt captIvant.
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Cétait un vaste territoire dans le golfe de Guinée. L'empire Ba'athu était divisé en six provinces dont celle de Ntima. Il hébergeait près de cinq millions d'âmes sur environ un million de kilomètres carrés. Il était dirigé par Kongo, un roi puissant, respecté et connu jusqu'au nord de la Méditerranée. Ses habitants étaient de bons altisans. Ils avaient maîtrisé le tissage du raphia, le façonnage du fer et de l'ivoire avec lesquels ils fabriquaient des outils de chasse et d'agriculture ainsi que des bijoux très appréciés par les navigateurs. La vie y était réglementée et l'héritage obéissait aux lois du matriarcat. Le successeur au trône et les gouverneurs de province étaient toujours élus panni les 111waankatsi, les neveux directs dans la famille maternelle du roi, et Kyva en fut un. Kyva succéda à un autre lnwaa nkatsi malt prématurément. Deux ans après son intronisation comme gouverneur de la province de Ntima, le royaume fut confronté à une agression par l'Etat des navigateurs européens venus en amis quelques décennies auparavant. En effet, un dimanche matin, Nlbanza la capitale royale se réveilla sous les bombardements des navires de guerre ancrés discrètement au large, sur l'océan Atlantique. Puis, les troupes d'élite l'investirent et y plantèrent leur drapeau pour marquer leur conquête et son assujettissement avant de la rebaptiser Sao. Elles conquirent rapidement cinq des six provinces après avoir décapité Kongo et les gouverneurs. Une seule échappa à cette fureur et à la mainmise du vice-amiral d'escadre Fernando Diégo et de ses troupes: Ntima, sa capitale Buala et le 12

N imi- M issarmu

et

l'Empire

Ba

'athu

gouverneur Kyva. D'ailleurs,pour remercierle conquérant, la

patrie de Fernando Diégo l'éleva au grade d'amiral. Ce fut le cas pour plusieurs officiers dont Noailles, le commandant en second de l'unité d'élite.
Après cette défaite et l'exécution de son oncle, Kyva devint le grand protecteur de la culture et des peuples en eITance du royaume abattu. Le jeune gouverneur organisa une résistance farouche contre la poussée des Européens installés à Sao. Buala la capitale de NtÎma devint une ville mythique, le symbole de la résistance aux envahisseurs. Déjà avant la chute dll royaume, cette cité prospère et coquette était la plus belle des capitales provinciales. Elle était bâtie au C(rur des savanes, à la lisière des forêts sauvages. L'océan Atlantique jetait ses eaux salées à près d'une centaine de kilomètres de cette agglomération qu'arrosaient plusieurs fleu'ves et rivières. Son architecture pittoresque lui permettait de tutoyer l'avenir et la modernité et d'exprimer avec subtilité la culture riche et métissée de ses milliers d'habitants.

Kyva était préoccupé par la menace qui campait à ses pottes. Il renforça le système de défense et adapta l'administration aux besoins de sécurité d'une population à laquelle s'étaient ajoutés les citoyens des provinces occupées. Il augmenta la capacité combative de son année et éleva N'tinu, son beau-frère, aux hautes fonctions de chef de guerre. Il confotta son autorité afin de faciliter l'exécution de ses missions qui consistaient à contenir les envahisseurs avant d'espérer reconquérir le royaume. Toutefois, il maintint en l'état le conseil des sages, garant de la tradition et qui adoptait les lois, celui des juges traditionnels qui arbitrait les contentieux au cours des veillées judiciaires qu'ils appelaient kiéddo, et enfin celui des notables représentant les communautés et les clans que comptait NtÎma. Le gouverneur instaura une démocratie apaisée confonne à l'esprit de débat et de dialogue des habitants de cette terre riche désormais très convoitée.

3/ UN PYGJvIEE ŒŒZ LES BANTOUS Muntu était la sœur cadette de Kyva, le gouverneur de Ntima. Les malades parcouraient plusieurs dizaines de kilomètres pour consulter cette guérisseuse connue dans toute la province. Elle avait épousé N'tinu à la demande de son oncle, le roi Kongo. Avec cet époux, elle eut plusieurs enfants au sein desquels, du fait du matriarcat, devait être élu le Sllccesseur éventuel de Kyva. Un soir, une Pygmée de la forêt de Mikua lui apporta son fils à l'agonie. Elle avait parcouru péniblement la quarantaine de kilomètres qui les séparait. Muntu les reçut avec générosité. Six jours durant, elle utilisa tout son talent et ses connaissances thérapeutiques pour soigner l'enfant. Elle invoquait ses ancêtres, lui faisait boire des décoctions et massait son corps. Au septième jour, elle le baigna dans une rivière et l'enfant guérit. Heureuse, la mère sollicita de la guérisseuse et de son époux que son fils réside chez eux pour finaliser son traitement et bénéficier des avantages qu'offrait la société bantoue. Après quelques réticences et sur insistance de ses interlocutrices, N'tinu accepta. Ainsi, le couple éleva le jeune garçon en contrepartie de la gratuité de sa main-d'œuvre. Le fils d'adoption devint le meilleur compagnon de travail du chef de guerre. Jugeant son nom difficile à prononcer, N'tinu décida de l'appeler Tsikulu. Ille fonna à l'art de la chasse et de la guerre. Les relations entre les deux devinrent si cordiales qu'elles suscitèrent la jalousie des fils biologiques. Ces héritiers du trône de Ntima estimaient le métier de chasseur dans lequel excellait leur père indigne de leur statut.

Un /)grrÉe chez Its Bantous

Pourtant, après un an de vie agréable, de bons et loyaux services, Tsikulu constata que ses relations avec son père adoptif se détérioraient. Une rumeur courant la ville de Buala et ses environs troublait la quiétude de la province. Plus les jours passaient plus elle enflait et prenait cOlpS au point de s'apparenter à une vérité et de semer le doute. La méfiance atteignit des proportions inquiétantes lorsque des femmes revinrent effarouchées d'une partie de pêche collective. Elles affinnèrent avoir été menacées par des êtres hauts de près de cinq mètres, décharnés et habillés en haillons. Ils sentaient très mauvais et criaient «kin'otsi» pour se plaindre du froid. Ces hideuses créatures se seraient invitées autour des feux qu'elles avaient allumés au bord de la rivière. Effrayées, les femmes auraient détalé en abandonnant leurs outils et leur butin de pêche sur les lieux.

Les rumeurs se multipliaient. Le comble de la frayeur fut atteint au retour d'une partie de chasse conduite par N'tinu et à laquelle prenaient part Tsikulu et Lukodi, le demi-frère du gouverneur. En effet, trop occupés à pister un troupeau de buffles dans la savane, les trois chasseurs ne flairèrent pas le danger qui les guettait. La menace échappa aussi à l'odorat de leurs chiens de chasse, certainement à cause du sens du vent. S'étant rapproché des animaux et estimant le moment opportun pour l'attaque, N'tinu laissa Lukodi quelques mètres en arrière pour des raisons de discrétion. Il avança subtilement en compagnie de Tsikulu après les chiens. La partie devenait intéressante. Pendant qu'ils étaient à l'affût, un buffle blessé de la veille réussit l'intelligente manœuvre de les contourner discrètement avant de se dissimuler dans une crevasse au milieu des herbes hautes. N'tinu lança les chiens sur les buffles qui paissaient à quelques dizaines de mètres. Leur aboiement excita l'animal qui avait choisi sa proie et s'en était approché avec habileté. Alors qu'émerveillé, il admirait le spectacle qu'offrait la course des 16

Un Pygrri£ chez lt5 Banlous

chiens et des deux chasseurs après le troupeau, Lukadi fut surpris par la hargne et la violence de la charge de l'animal boiteux. Blessé, l'infortuné réussit à sauter sur un arbuste et espérait échapper à la mort en s'y agrippant de toutes ses forces. Il souffrait. La mort dans l'âme, il criait comme un damné pour demander de l'aide. N'tinu fut étonné d'entendre des cris stridents fendre l'air derrière lui. Il se retourna et constata que le demi-frère du gouverneur était accroché à une branche d'arbuste sous la menace d'un buffle blessé. L'animal furieux tenait à en découdre. La situation était dangereuse. Aidée par ses cornes, la bête déchaînée secouait l'arbuste de toutes forces. Elle crachait sa méchante salive sur Luka di afin de le déstabiliser et de le faire tomber. N'tinu revint avec précaution sur ses pas, abandonnant à Tsikulu le troupeau de buffles effrayés par 'les aboiements des chiens. Il déchargea son arme sur le terrible animal sans que celui-ci ne s'affaisse. Lukadi commença à se gratter, car la salive de la bête provoquait de graves démangeaisons sur son corps. Sous l'effet conjugué des irritations, des violents coups de tête de l'animal sur l'arbuste et de la peur, le malheureux demi-frère de Kyva lâcha prise et tomba. Le buffle le reçut sur ses cornes acérées avant de le catapulter en l'air pour l'enfourcher davantage. Excité, il marcha sur lui, le secoua à nouveau de toutes ses forces avant de le relancer en l'air. Déchiqueté, le jeune homme fut à nouveau piétiné et secoué avec rage par le féroce polygastrique. Tsikulu avait une certaine maîtrise de ce genre de situation. Sa vie de Pygmée lui avait donné certains réflexes qu'il mit à profit pour essayer de vaincre le forcené dans une ambiance de frayeur généralisée. Pendant que les chiens continuaient à harceler un troupeau de buffles beuglant de panique, le jeune Pygmée fonça sur la bête assassine en citant des couplets de chansons pygmées. Il saisit ses cornes avec détennination, sortit son poignard de chasse et lui trancha la gorge pour lui couper le souffle. Le sang gicla du cou du ruminant qui s'affala à côté du corps de sa victime. Cette dernière respirait avec peine. Furieux, 17

Un P;grrœ chez lt5 Bantous

Tsikulu planta plusieurs fois son poignard dans la poitrine du bovidé inerte avant de le dégager pour tenter de sauver le blessé. Il constata avec effroi que le sang s'écoulait autant de la gorge et des côtes du buffle que de celles de Lukodi agonisant. Tenifié, silencieux et les yeux hagards, N'tinu mesura la gravité et la signification du drame qui venait de se produire sous ses yeux. Aidé du jeune Pygmée, il ramena le cadavre du demi-frère du gouverneur dans une ville en émoi. Personne ne s'expliqua que le chasseur expérimenté et redouté ait pu laisser ainsi mourir un membre de la famille royale.
Le drame fit grand bruit dans la province. Les obsèques furent l'occasion pour la famille du défunt de lâcher des propos malveillants et des accusations blessantes pour l'honneur du chef de guerre. Elle accusa N'tinu et Tsikulu de posséder une société secrète de chasse nocturne. Toujours selon ces dires, les deux hommes auraient rruntt l'âme de Lukodi avant de

l'envoyer diriger des travailleurs vers leur société occulte de l'audelà. Le célèbre et arrogant chasseur se sentit outragé et démythifié par les femmes de Buala. Au-delà du reproche d'incompétence qu'elles lui faisaient au sujet de l'accident, ce sont ses capacités à défendre la province qui furent mises en doute alors que la guerre était à ses portes. Le chef de guerre en fut révolté. Il fut ulcéré de savoir que les populations de Ntima le soupçonnaient de s'être allié à un Pygmée pour ensorceler et s'approprier un membre de la famille royale. Considérée comme une insulte inacceptable à son honneur, à sa famille et à la notoriété de la province et de la famille royale, cette interprétation des faits l'amena à ruminer sa vengeance. Pour lui, Tsikulu n'était qu'un Pygmée, moins qu'un homme, un esclave avec lequel il ne pouvait traiter des questions sérieuses. La malédiction ne cessa de s'abattre sur N'tinu. Trois semaines après l'accident de chasse, sa fille aînée décéda dans sa plantation à quelques kilomètres du village. L'état de la victime fit penser à des coups reçus à la tête. Les villageois pensèrent à 18

Un l)gmf:e chez l£5 Bamous

une battue organisée dans l'invisible par des mangeurs d'âmes. Ce deuxième décès gonfla les imaginations et la panique dans la bourgade de Buala et dans la province. Les populations vivaient désonnais dans une psychose générale. Elles craignaient d'être mangÉ par des sorciers et des envoûteurs. Le moindre fait insolite ou le simple chant lugubre de hibou mettaient sur leurs gardes les citoyens d'une province traumatisée et s'estimant sans défense. Les femmes réagissaient au moindre coup de vent et à la présence de cenains animaux en criant à la cantonade et en lançant des messages en l'air. S'adressant à des êtres invisibles, elles les sommaient de quitter le village et de cesser leurs menaces contre les descendants du roi Kongo. Buala fut ainsi envahi par des rumeurs folles. Des versions de faits tout aussi contradictoires que chimériques circulaient dans la province. Les voya"nts et les féticheurs consultés rapportaient qu'en soignant Tsikulu, Muntu aurait apprivoisé des esprits de Pygmées mons. Sonis de leur gîte humain, ceux-ci auraient perdu leurs repères et leurs moyens d'action. Ces âmes seraient mécontentes de l'errance dans laquelle elles avaient été plongées. Et pour retrouver leur stabilité, elles auraient décidé de s'attaquer à la famille royale afin d'obtenir le retour de Tsikulu, leur siège humain, dans son environnement forestier. Ces thèses furent soutenues par un cenain nombre de féticheurs-voyants. Ils le firent par jalousie plus que par besoin de vérité, car ils n'appréciaient guère la célébrité de Muntu en matière de guérison. L'excellente herboriste qui leur faisait ombrage payait ainsi son succès dans la précision de ses diagnostics et de ses thérapies. Par sa maîtrise de l'emploi des plantes médicinales, elle se distinguait de ces mythomanes habitués à donner des traitements fantaisistes, de ses concurrents n'arrivant pas à obtenir les mêmes résultats qu'elle. Ils essayèrent de se saisir de ces événements pour détruire son image en exploitant l'incrédulité des populations. N'tinu et sa famille étaient calomniés, ce que les enfants n'appréciaient guère. Ils étaient traités de fils de sorcier alors 19

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