Le parcours de l'indien

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"A 8 ans, j'avais pris la vie, à 18 ans je l'avais donnée. Admirable raccourci. Magnifique tromperie.". Comment qualifier Abel Gaucher après l'avoir entendu ? De goujat ? De salaud ? De monstre ? Mais alors comment, ensuite, admettre qu'on s'est attaché à lui ? Parce qu'il est aussi victime ? Parce que, sans comprendre, on a aimé le retrouver et on s'est mis à vivre en lui ?
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296328112
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Le Parcours de l'Indien

Guy Jean COISSARD

Le Parcours de l'Indien
roman

Du même auteur
Romans Chassés croisés, éd. L'Harmattan, 1987. En collaboration avec Hafedh Djedidi Valentine Borand, éd. ABIL-URCBA, 1991. Grand Prix Athanor 1992 de l'Union Régionale Culturelle Bourbonnais-Berry-Auvergne L'Héritier des Bisas, éd. L'Harmattan, 1996. Ouvrages pour la jeunesse Tu me crois, dis?, éd. Scolavox, 1982 Un théâtre aux jeunes, éd. P.U., 1983 L'Oiseau roi (versions arabe et française), éd. Seidane, 1994

Ouvrage régional Les œuvres complètes de la pompe aux gratons, éd. Foyers Ruraux, 1995

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L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l.

Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4766-3

J'eus des débuts plutôt prometteurs puisque mon premier forfait fut un assassinat. A l'âge de 8 ans. Louis était mon cousin. Et mon aîné d'une année. Il était ftis unique héritier de mon oncle Rufm et de ma tante Laurence. Moi, je n'étais que leur neveu. Accepté les week-ends. Invité permanent aux vacances. Par commisération. Par devoir. Parce que mon père était volage et ma mère pocharde. Que Rufin et Laurence le savaient. Que leur conscience leur dictait de m'accueillir. Trouvant de plus en moi le compagnon de jeux de leur prince, son presque demi-frère. Son faire-valoir. Notre différence de statut se notait à nos attitudes, à nos vêtements, à notre propreté, à notre odeur. . . Quand j'ai dit « héritier », je songeais aux sentiments. Louis était également héritier d'une jolie exploitation viticole dans notre Dordogne natale. AOC de Bergerac, le Château «Pont-à-Mire» s'étalait sur près de neuf hectares. On peut imaginer ce que cette demeure, ces champs de vignes, ces chemins blancs menant aux gravillons des chais, ce que cette famille aisée, unie, chantante, pouvait m'apporter de couleurs. D'envie.

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J'en détestais ma propre maison. J'en détestais mes propres parents. Parfois, à Pont-à-Mire, lorsque nous mangions, lorsque nous dînions surtout, je m'oubliais à dévisager mon cousin. Je cherchais. Que cherchais-je? Un signe? Une réponse? Quelle était la question? Question que je savais savoir sans savoir la formuler. Louis devait sentir l'insistance de mon regard puisque, chaque fois, il en vint à lever les yeux vers moi. Il paraissait gêné alors que je ne l'étais pas. Il se grattait derrière l'oreille, interrogeait des sourcils, comme inquiet. Je crois que c'est cet aveu d'inquiétude que je voulais provoquer. Il fallait que Louis me paye. Que, d'une manière ou d'une autre, je sois dédommagé de notre écart de fortune.

La limite nord de la propriété n'était qu'à quinze minutes à la course de la Dordogne. Et, plus précisément, du « Saut de la Mort ». A cet endroit, la berge était une vraie jungle en miniature. Les arbres, sortes d'érables pour la plupart, empêtrés de ronces et d'herbes vivaces, cherchaient leur respiration plus haut dans le ciel et par-dessus les remous agités des flots. Dans son élan rapide, impérieux, la Dordogne affouille ce talus chaque année davantage, découvrant les racines. Et des arbres se penchent, cèdent lentement, leurs rameaux extrêmes viennent rayer les eaux. Nous y avions notre accès, Louis et moi. Conduit secret ressemblant au goulet d'un garenne. Nous

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empruntions alors un vestige de sente qui nous obligeait à enjamber des failles, à glisser au bas d'éboulis, à nous suspendre aux branches, nous agripper aux troncs. Nous lui avions donné pour nom: «le Parcours de l'Indien ». Malheureusement, le parcours avait une fin, une crevasse de deux mètres qui nous semblait un canyon. De chaque côté, comme des bornes signalisatrices du danger, s'élevaient deux arbres encore solides. Plusieurs fois, nous avions escaladé celui de notre bord et nous nous étions retrouvés tous les deux assis sur sa plus grosse branche. En silence, nous avions contemplé les tourbillons du courant à cinq mètres ou six sous nos pieds. Nous avions mesuré l'espace, sondé en face les feuillages. Or, nous y avions repéré une branche, assez droite, horizontale, du diamètre d'une barre, un peu plus bas que la nôtre. Il nous faudrait nous accroupir, détendre nos jambes comme des ressorts, jeter nos bras en avant et nous accrocher à cette barre. Après un rétablissement, nous pourrions descendre de l'arbre et continuer le Parcours de l'Indien. C'est ce saut que nous appelions entre nous « le Saut de la Mort ».

A l'école du bourg, Louis et moi fréquentions la même classe réunissant les deux cours élémentaires. Le vendredi 6 juin 1941, nous avions bénéficié d'un jour de congé exceptionnel. Notre institutrice, Madame Caillot, venait de perdre son Ells unique, prisonnier de guerre en Allemagne. Le Maire lui-même lui avait

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apporté la dépêche alors que nous venions juste d'entrer en classe. Nous étions encore debout. - Mes enfants... Mon Gilles est mort. Vous direz à vos parents qu'il n'y a pas école aujourd'hui... Rentrez chez vous. Je fus le premier à pousser un hurlement de joie. Bientôt repris par l'ensemble des élèves dans une bousculade effrénée vers la porte de sortie. Le Maire tenta en vain de nous exhorter à la retenue. Ce n'est qu'au portail que le Directeur tança les plus lents. Louis et moi étions déjà loin. Déjà en route pour la rivière. Nous n'avions point eu besoin d'échanger un mot. Le programme allait de soi. Ce jour de gagné serait le grand jour. Celui de l'exploit. Nous passerions de l'autre côté. L'excitation aidant, nous fûmes vite rendus au goulet et, enf11l, à l'arbre du saut. Nous déposâmes nos cartables à son pied. Louis m'avait précédé sur la branche. Il mimait la prise d'élan mais n'osait pas encore se jeter. - Allez... Vas-y! Ou laisse-moi la place! D'abord je crus de mon devoir de l'aider. Puis son hésitation m'agaça. Ces deux considérations f!tent que je le poussai alors qu'il ne s'y attendait pas. Il chuta maladroitement sur le flanc, au ras du talus, et glissa aussitôt dans l'eau. Le courant l'entraîna mais il parvint à s'agripper à une touffe de feuillage à moitié immergée. Louis m'appela deux fois. Puis il se tut. Pourquoi crier? Il n'y avait personne aux alentours et il venait de comprendre que je ne l'aiderais pas. Nous nous sommes flXés le temps de deux ou trois longues secondes. A dix mètres l'un de l'autre. Lui suffoquant, secoué par les

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tourbillons diaboliques comme par les spasmes d'une agonie. Moi paisible. Patient. Curieux du moment où il serait happé. L'attendant comme une victoire. Un orgasme? J'avais choisi de jouer à quitte ou double. Si mon presque frère s'en tirait, s'il parvenait à se saisir de rameaux assez résistants et à se hisser sur la berge, j'étais à tout jamais damné des miens. Condamné à leur haine inextinguible et à l'exil. J'avais tout perdu en une mise. S'il disparaissait maintenant dans ce gouffre, je rebondissais à l'infini. Je devenais, moi, le prince héritier et mon avenir s'inscrivait d'un seul coup en lettres d'or. Par la suite, plus ou moins consciemment, j'ai souvent copié ce type de comportement. Les feuilles que Louis enserrait dans sa main gauche se sont arrachées. Je l'ai vu un instant tendu sur les vagues, jambes emportées à l'horizontale. Il a bu la tasse à plusieurs reprises, puis le feuillage s'est déchiré dans sa main droite et il a disparu très vite au milieu du fleuve. Alors je me suis accroupi sur la grosse branche. J'ai balancé mes deux bras en avant et, sans réfléchir, je me suis détendu. Mon torse est allé percuter la branche d'en face. J'ai pu la passer sous mes coudes, puis sous mes aisselles. Je suis resté près d'une minute à ne plus bouger. Les côtes meurtries. Mes pensées filant dans le courant à la recherche d'un corps. Je n'ai pas pu effectuer le rétablissement; je n'avais plus de forces. J'ai pu accrocher le tronc avec une jambe. Je m'en suis rapproché. Je l'ai enlacé et, calmement, j'ai descendu. J'étais sur la deuxième partie du Parcours de l'Indien. J'avais accompli le Saut de la Mort. Je l'avais deux fois accompli.

Il

Ce que je fis ensuite le fut sous l'emprise de l'inspiration. Après à peine une vingtaine de mètres, la sente, toujours barrée sur la gauche d'un épais fourré de broussailles épineuses, se désagrégeait en pente douce vers la rivière. J'ai marché jusqu'à l'eau et me suis aspergé à être trempé. Je ne pouvais pas retourner vers la sortie en franchissant à l'envers le Saut de la Mort. La seme branche d'élan possible (celle qui m'avait réceptionné) n'était pas assez rigide pour une bonne impmsion et, autre handicap, elle était située plus bas que la grosse branche à atteindre. « Pas grave» me suis-je dit, car je vis par là l'occasion de renforcer la crédibilité de mon plan. Il n'y avait ni bâton ni pierre qui put m'aider à préparer un passage. Je me suis agenouillé et, presque à hauteur de garenne, les coudes devant tentant au mieux d'écarter les ronces, les tiges barbelées des églantiers, j'ai lentement progressé vers l'extérieur. Pour protection je ne portais qu'une chemisette, une culotte courte et une paire de sandalettes. Je fus griffé, lacéré, entaillé. Tout mon corps cuisait, aux genoux, aux épaules, aux mains, au front. Combat sans pitié que je m'étais livré à moimême. Mais j'endurais, dents serrées, souffle accéléré. Mais je savais que j'en sortirais, que la broussaille me rendrait à la lumière, m'enfanterait dans ma douleur, dans mon propre sang. La traversée me prit-elle quelques minutes? Une heure? J'ai d'abord reconnu le ciel comme un visage aimé. Je me suis levé meurtri vers lui avec l'envie de l'embrasser. J'avais projeté de me forcer à pleurer pour que l'on croit mieux à la sincérité de ma peine: ne

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venais-je pas de voir mourir mon frère? Les larmes sont venues seules, à cause des multiples blessures aux brûlures lancinantes, à cause de l'amour que j'avais pour le ciel, à cause de tout l'amour qu'on me devait. J'ai couru sur la route sans rien regarder. Au carrefour de la départementale, le facteur m'entendit débouler. Il paraît que je hurlais en continu. Quand il me vit, pareil à un gnome écorché poursuivi par le Diable, il en eut des frissons. Il raconta plus tard qu'en une fraction de seconde il s'était retrouvé dans la tempête des tranchées, pétrifié par l'angoisse. Il dut bien se ressaisir puisqu'il enfourcha son vélo, qu'il me rattrapa et parvint à m'immobiliser. - Que s'est-il passé Abel? Je ne pouvais sortir aucun son cohérent. Je suffoquais. - Où est ton cousin ? Nous croyait-on inséparables? - Il, il, il.. . Il me fit asseoir sur son cadre et, au lieu de m'emmener à Pont-à-Mire, le seul endroit où il m'intéressait de faire de l'effet, il se dirigea tout droit vers la maisonnette de mes parents, à la sortie du bourg. Je n'avais pas prévu de les affronter de suite ceux-là. Je n'attendais aucun avantage de cette confrontation. J'allais gaspiller pour eux mes mensonges et mes sanglots. Par bonheur il n'y eut personne. Que mon père soit absent, j'aurais pu le deviner. Il n'était pas llh et il travaillait encore à la manufacture. Mais ma mère? Probable qu'elle fut là mais qu'elle n'eut pas envie d'ouvrir. La seule compagnie qu'elle agréait volontiers,

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et dont elle n'aimait pas être détournée, étant celle d'une bouteille de rosé. J'exagère. C'est ainsi qu'aujourd'hui je caricature ma mère d'alors. Il est vrai que je l'ai vue trop souvent ivre. Mais de là à la présenter comme pochetrone à temps plein... Le facteur Amédée était perplexe. - J'peux pas t'laisser tout seul dans cet état. Et y'a ma tournée. Allons voir chez la voisine. Je fus bien contraint de récupérer mes facultés vocales. - Emmène-moi chez tonton Rufll. - A Pont-à-Mire ? Ça fait une trotte! Mes larmes rejaillirent spontanément, sans effort. - Bon. Allez, grimpe. J'en profiterai pour porter des lettres. Sur le chemin du domaine, je fus saisi d'un bien être enchanteur. Non seulement j'allais bientôt vivre le plus grand moment de ma vie, mais il faisait doux, la vitesse de la bicyclette générait une brise caressante sur mes plaies, Amédée ne me questionnait plus et le fait qu'il prenne le temps de distribuer son courrier montrait qu'il ne s'alarmait pas, prouvait que le drame que j'avais provoqué était en train de s'inscrire naturellement, tranquillement, dans l'histoire du village, dans l'esprit de ses gens. A ceux qui m'interrogeaient sur mon état pitoyable, il répondait illico à ma place par la seule version qui lui était parue plausible. - Il a chuté dans les fourrés, c'est que des égratignures! A c't'âge là ça craint rien; ça cicatrise vite!

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Quand nous arrivâmes au « château », mon oncle était dans la partie gravillonnée de la cour en conversation avec un de ses plus gros clients. Il avait mis son vieux chapeau marron à cause du soleil et ses bottes de caoutchouc parce qu'il avait plu pendant la nuit. Ces détails peuvent paraître futiles. Ils étaient d'importance, à cet instant, pour moi. J'avais tellement imaginé la scène, depuis le moment où Louis avait été emporté, je l'avais tellement répétée, que j'avais même pensé aux costumes. Le chapeau et les bottes me convenaient bien. A notre approche, oncle Rufm fit un pas en avant, il fronça les sourcils puis courut vers nous en criant: - Laurence!... Laurence! Le scénario rêvé. Ma tante, occupée dans le chais, sortit aussitôt. Elle était habituée aux ordres de son mari et ne les discutait pas. S'il l'appelait ainsi, si fort, il avait des raisons. Au premier abord je m'aperçus, avec un certain dépit, qu'ils n'étaient pas trop touchés par ma dramatique apparence. Pourtant, je n'étais pas peu satisfait des déchirures de ma chemise et du sang coagulé que je voyais sur mes cuisses et sur mes mains. Pourtant, j'avais redoublé de pleurs et de hoquets. - Une chamaillerie de gamins, annonça timidement Amédée, comme pour s'excuser lui-même.

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Du coup, oncle et tante crurent-ils que je m'étais bagarré avec leur [l1s, que celui-ci avait eu le dessus et qu'il se terrait pour retarder l'engueulade. En somme, ils étaient plutôt fiers de l'issue de la rixe, soulagés aussi que ce _fût. moi et non leur chérubin qui leur fût revenu dans un tel état. Leurs confiantes associations de pensées cheminant, voici les drôles de questions qui leur vinrent subséquemment à l'esprit: Oncle Rufm : - Vous n'êtes pas à l'école? Tante Laurence: - Où est ton cartable? - Bon, faut que j'y aille moi! renchérit le facteur. Faut que je rattrape ma tournée. - On n'a pas de courrier Amédée? s'inquiéta ma tan te. - Si, bon sang, avec toutes ces histoires! De sa besace, il sortit la même petite enveloppe jaune qu'il avait distribuée presque partout. - Allez, au revoir ! - Merci Amédée! Assurément, le «merci» était plus pour la lettre que pour m'avoir escorté jusque chez eux. Le client allait lui aussi partir, dans son gazogène garé près du hangar. Ma tante allait ouvrir son courrier. Je compris que l'heure était venue. - Louis est mort. Le silence. Ils me fiXaient, hébétés. Ce «Louis est mort» était trop abrupt, trop abstrait pour leur entendement de gens ordinaires. Ils avaient besoin d'une image facile à visualiser, qui fasse référence à des concepts concrets.

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