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Le pari de la nuit

De
153 pages
Zambélingo. L'homme qui m'avait tout dit.. le royaume de Bakata est assailli par l'armée des Blancs. Le combat fait rage. Finalement, les troupes du roi Mogona sont défaites. L'envahisseur a pu vaincre mais il lui reste à convaincre. Alors, arrivent les missionnaires, avec à leur tête, le père Migoua. La cohabitation est difficile mais finit par porter ses fruits.
ce récit, a été recueilli de la bouche de Zambelingo.
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Le pari de la nuit

@L'Harmattan,2004 ISBN: 2-7475-7126-2 EAN 9782747571265

KABORE Armand Joseph

Le pari de la nuit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan KonyvesboIt 1053 Budapest Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

Zambélingo. C'était le nom de l'homme que je venais de rencontrer. Personne ne savait d'où il venait. Mais il venait de quelque part, de là-bas, disait-il, de l'autre côté du barrage, derrière les collines, au-delà de la brousse. Il venait d'on ne savait où. Zambélingo. C'était le nom de l'homme qui m'avait tout raconté, tout appris, tout dit, cette nuit-là, à l'abri des oreilles indiscrètes. Zambélingo. Personne ne savait où il allait. Mais il allait quelque part, loin là-bas, disait-il, de l'autre côté du fleuve, derrière les montagnes, au-delà de la forêt. Il allait on ne savait où. Il n'avait rien d'un grand tribun ni d'un docte érudit. Il racontait juste des choses qui choquaient les uns, amusaient les autres, mais qui ne laissaient personne indifférent. Zambélingo n'était pas un sage, il s'en défendait d'ailleurs âprement. Il avait juste appris à regarder, à se souvenir et à raconter. Il regardait sans état d'âme, se souvenait sans discrimination et racontait sans emphase. Il se gardait bien d'avoir un parti pris, mais ce n'était pas qu'il n'avait jamais une appréciation personnelle sur les faits et les événements de son temps. Il avait ses sentiments, il avait ses impressions, il avait ses goûts, il avait ses jugements mais il évitait à tout prix de contaminer ses récits. Il ne voulait guère tromper sciemment ceux qui avaient le courage de croire en lui. Zambélingo. C'était l'homme qui parlait peu. Parler, c'était à ses yeux une chose hautement sacrée. Ainsi, avant d'engager toute conversation, il implorait. Il implorait d'abord la terre, la terre mère des hommes, la terre refuge des hommes, la terre porteuse de vie et d'espoir. Il implorait les forgerons, maîtres de la terre, maîtres du feu, hommes du pardon, médiateurs ultimes. Il implorait les nanambsé, détenteurs légaux du pouvoir traditionnel, représentants temporels du pouvoir divin, maîtres sur terre des

hommes et des femmes. Il implorait les ancêtres, gardiens et protecteurs des vivants. Il implorait enfin Naaba Zidwendé, le Dieu tout-puissant, Créateur de l'univers. Alors en ce moment, il pouvait parler en toute quiétude. Zambélingo. Cette nuit-là, l'homme me raconta tout. Mais auparavant, il me demanda de mordre ma langue. Je la mordis jusqu'au sang et alors il se décida: « Tu maîtrises bien ta langue, je peux maintenant tout te dire. »

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I

Sur cette colline où l'on se battait à mort, avait retenti le grand-tambour, le « tambour de guerre », le kunga. Yarga l'avait fait résonner par trois fois et avait ainsi lancé l'appel à la résistance, à l'extermination, à la tuerie: des crânes ébréchés jonchaient pêle-mêle les escarpements ravinés par des torrents voraces. Des centaines de corps démantibulés s'entremêlaient sur le sol ensanglanté. Des effluves fétides de déconfiture humaine tenaient en haleine des hordes de vautours rapaces dessinant indolemment des arabesques funestes dans le ciel sombre... Au bout de plusieurs jours de combat, ce ne fut pas un accord de principe, mais plutôt l'épuisement général qui imposa une trêve aux combattants. Pibrigou était le seul à ne pas souhaiter cette trêve. Il n'y a pas de repos possible pour celui qui a un ennemi devant sa porte! Son jeune âge n'enlevait rien à son courage. L'audace le poussait souvent à provoquer l'ennemi jusque dans son propre camp. Combien étaient-ils à être passés de vie à trépas sous le coup de ses flèches empoisonnées? Dix, vingt, cinquante... Seuls les morts sauraient dire exactement combien ils étaient. Pibrigou n'avait pas appris à faire la guerre. Il avait cet art dans le sang en naissant. Son cri primaI fut un rugissement de lion, un cri de guerre. En cela il était tout le contraire de Yarga qui l'a vu naître. Yarga avait annoncé la guerre, mais il n'était pas au front où le combat avait repris avec rage. Pibrigou et ses hommes furent éprouvés par une tempête bizarre, brusque et virulente qui décima une bonne partie des guerriers. Etait-ce la magie de l'envahisseur? En tout cas, celui-ci

sans attendre entonna I'hymne de la victoire. Mais c'était prématuré. C'était aller vite en besogne, car les hommes du roi Mogona étaient loin d'avoir dit leur dernier mot. Ils étaient devenus plus furieux, plus déterminés et plus cruels qu'ils ne l'avaient jamais été. Pour l'amour de leur terre, la terre de leurs ancêtres, cette terre qui les a vus naître, ils étaient prêts à combattre jusqu'au dernier d'entre eux. Cette terre leur appartenait, ces maisons leur appartenaient, ces quartiers et ces rochers étaient leur propriété, cette mare était la leur. Et ces caïlcédrats séculaires, ces mimosas aux branches chenues, ces arbustes rabougris, fallait-il les livrer à des mains étrangères, impies et profanes? La terre était leur terre et rien ne devait être cédé ni par condescendance ni par lâcheté à l'ennemi, blanc ou jaune fût-il. Malgré tout, cette détermination ne les empêchait pas de penser à autre chose, à la défaite. Ils en avaient une vision plutôt apocalyptique: toutes les venelles barricadées par l'assaillant, les toits de chaume partant en fumée, les dalles de banco s'effondrant sur des corps inertes de parents et d'amis; des femmes enceintes violées et éventrées ; des vieillards décapités... Ils savaient l'ennemi capable de tels forfaits. Il fallait à tout prix l'en empêcher. Yarga avait annoncé la guerre, mais il était loin du bruit des canons et du sifflement des flèches. Il ne portait ni tresse, ni boucle d'oreilles, ni bracelet mais n'était pas un homme. Il avait une voix tonitruante mais son cœur était une motte de beurre fondant. Il bandait comme un vieux rhinocéros, mais ses bras ne pouvaient brandir le moindre javelot. Varga n'était pas un homme. Il ne savait pas faire la guerre à la manière de Pibrigou. Il savait juste parler, si bien parler que ses pairs l'avaient consacré « maître de la parole ». Il était né la parole dans le sang. La parole était la mémoire du peuple. Il s'était fait le gardien de cette mémOIre.

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Sous le baobab séculaire, Yarga tenait en haleine une foule de veilleurs noctambules. Au fur et à mesure que la lune s'élevait au-dessus des têtes, il gagnait en verve et l'hilarité générale allait crescendo malgré l'état de guerre. Soudain, comme hypnotisé par une présence étrange, il se tut et se mit à scruter le firmament dans l'attitude d'un orant pieux à l'excès. Il se rappelait quelque chose. Il y avait à peu près plus de vingt saisons, sous ce même baobab, à cette heure de la nuit et dans cette même position, il avait vu panni les astres du ciel, l'étoile-de-la-guerre, l'enfant-lion, totem-crocodile. Une fois né, ce ne fut pas une lionne qui le nourrit de son lait, mais plutôt une femme, une femme douce comme une brebis, belle comme l' arcen-ciel mais pauvre, très pauvre, la plus pauvre de tous. Une vraie miséreuse qui n'avait qu'un seul pagne. Une vieille cotonnade rapiécée et élimée qui lui servait à la fois d'habit de fête, de natte de couchage et de couverture. Une femme dont le cœur continuait de pleurer dans l' outretombe la disparition mystérieuse de son époux. Yarga se rappelait avec vive émotion l'engouement avec lequel ses pairs l'avait chargé de retrouver l'homme perdu. Les cris de désespoir après son voyage bredouille résonnaient encore à ses oreilles comme si les choses venaient de se passer à l'instant même. Mais il y avait longtemps, plus de vingt saisons, et Yarga répétait ce soir encore ce qu'il avait révélé ce jour-là au grand étonnement de tous. «Je dis que Dieu créa lui-même le ciel et la terre le même jour. Le jour suivant, il créa les nassaras. Les nassaras créèrent l'Afrique de leurs propres mains je vous le jure. C'est pour cela qu'il y eut beaucoup de mesquinerie, de mésentente, de discorde, beaucoup de rois blancs morts par empoisonnement, par envoûtement ou par simple jalousie... tout simplement parce qu'ils n'arrivaient pas à se Il

partager cette Afrique. Au cours d'une cérémonie grandiose, des taureaux et des boucs furent immolés pour exorciser le démon de la division et de la convoitise qui menaçait d'exterminer toute la race des nassaras. A l'issue de la cérémonie, les rois blancs tombèrent d'accord sur le fait que chacun allait désormais « brouter 1'herbe qui se trouve à ses pieds ». Mais aux pieds de certains il n'y avait pas d'herbe. Rien que des épines, des racines et de la pierraille. Le roi Patapata Yaya était un de ces malheureux. Plus blanc que tous les blancs, humaniste hors pair, philanthrope reconnu, débonnaire entre tous, il n'avait devant lui que des rebelles et des insoumis. Son plus grand mérite fut de les avoir combattus sans état d'âme. Samory, Babemba, Amadou, Omar Tall, Boukary, Béhanzin pour n'avoir pas su à temps qu'ils vivaient sur des portions de terre qui depuis l'origine appartenaient aux blancs eurent affaire au roi débonnaire dans des affrontements sanglants et très meurtriers. Le roi avait ses hommes de main qui lui obéissaient au doigt et à l'œil, toujours disposés pour n'importe quel sacrifice, pour 1'honneur de la patrie! Entre autres, ces hommes s'appelaient Archinard, Gallieni, Faidherbe, Voulet, Chanoine. Ils étaient à la fois militaires, mais aussi et surtout généreux et croyants convaincus... Malgré le sens élevé de patriotisme qui animait le roi, ses hommes de main et tous les autres, ils avaient peur. Peur comme des femmes, peur de la chaleur africaine, du soleil africain, des moustiques africains, des sorciers africains et des anthropophages africains. Pour vaincre cette peur, ils eurent recours à un sorcier blanc comme neige et très prodigieux en mystères. Il s'appelait Delfour. Il tenait sa science d'un de ses ascendants morts sur le bûcher en compagnie du grand Maître Jacques de Molay... » Plus la nuit avançait, plus le vacarme des hommes s'estompait. Définitivement la nuit prit possession des 12

hommes et des bêtes. Au tront, Pibrigou continuait de narguer l'ennemi sans tomber dans ses filets. Il savait courir, foncer, sauter, couper, taillader, décapiter, émasculer. Il ne savait pas qu'il était un lion, un jeune lion, descendant d'un vieux mâle. Il ne savait pas que son placenta était couvert de poils, d'une crinière de lion et que c'était Yarga, le maître-de-Ia-parole qui le gardait soigneusement dans un coin de sa case. Seul ce dernier savait vraiment qui était le jeune guerrier pour avoir remarqué sa naissance parmi tant d'autres. Une naissance pourtant similaire à toutes les autres aux yeux de la grande majorité. En effet, la lune n'avait pas pâli, les étoiles n'avaient par terni, les rapaces prédateurs ne s'étaient pas affolés, l'hyène fourbe n'avait pas renoncé à la chèvre imprudente. Sous le grand baobab, la palabre ne s'était pas interrompue. Aucun prodrome ni dans le ciel, ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans les montagnes et les collines, ni dans les près et les fourrés, ni dans les savanes et les forêts, ni chez les hommes et les esprits. Il n'y eut ni fanfare, ni confetti mais juste un buisson derrière lequel s'abriter et la pleine brousse pour l'assister. Le premier homme que le nouveauné croisa du regard ne fut pas son père mais plutôt Yarga. Dans ses yeux lucides, les signes insoupçonnés d'une virilité guerrière se dévoilaient avec un éclat particulier. Pour être à même de lire ce que Yarga avait pu lire, il fallait disposer de cette science infuse que le Bon Dieu donne à qui il veut, ou bien se procurer par les moyens les plus occultes un troisième œil, l' œil capable de voir plus que les deux yeux réunis. Walémma avait cet œil invisible au milieu du tront. Cela lui avait permis de savoir au même moment que Yarga la grandeur surnaturelle dont Pibrigou était investi dès sa naissance même. Pour Walémma, cet enfant n'était pas n'importe qui. Il était le fils de son frère aîné, si proche d'elle. Mais elle n'avait cure d'un tel lien 13

de parenté, ce qui comptait à ses yeux c'était de détruire, d'anéantir, d'écraser tout ce qu'elle avait à portée de main, peut-être par instinct ou par habitude. Personne ne pouvait le savoir vraiment. Il fut un temps en tout cas où elle le faisait par nécessité sociale. Un temps où sa mission était de tuer par le poison tous ceux qui de façon extravagante contrevenaient à la tradition: les traites, les lâches, les hypocrites et autres indésirables dont la terre sacrée de Bakata suait. Elle offrait à ses victimes une mort atroce par hypertrophie, démangeaison ou déshydratation. Mais cette mission fut dévoyée par des intentions trop personnelles pour être connues. A ce propos, Yarga confiait à ses intimes qu'elle avait prostitué son art contre la promesse d'un bonheur qu'elle ne connaîtrait jamais ni sur terre ni dans les cieux. Mais en ce moment, personne ne savait que cette créature visiblement pleine de générosité et toujours encline à s'apitoyer sur le sort des autres allait subitement devenir un jour le bourreau de plusieurs centaines d'innocents. Pour le savoir, il a fallu tout d'abord le passage des criquets: des vagues de criquets ravageurs qui rongèrent toute la verdure. Puis, la sécheresse. Une sécheresse qui s'étala sur plusieurs saisons, contraignant ainsi les hommes valides à l'exode, les femmes, les enfants et les vieillards restés sur place, à une vie miséreuse. Enfin, il a fallu l'épidémie. Une épidémie brusque et meurtrière qui s'en prit aux rescapés de la famine. Ce fut ce moment-là que Walémma choisit pour entrer en scène. Elle fit courir le bruit qu'elle avait découvert la potion à même de venir à bout de l'épidémie. Il n'en fallait pas plus pour qu'il y ait foule chez elle. Elle aménagea alors sa case pour recevoir les patients. On ne manquait pas de s'extasier au vu de toute cette bigarrure dans laquelle elle opérait: des têtes de musaraignes, des mamelons de guenons, des calebasses dentées, des langues de grenouilles barbues, des sabots d'ânes carnivores, de la barbe noire de bouc castré. A ceci 14

il fallait ajouter son propre corps, osseux, revêche et pointu, sanctuaire d'une mentalité perverse, économe et iconoclaste. La rumeur laissait entendre qu'elle pratiquait un mélange de radiesthésie et de phytothérapie. Ce qui ne souffrait d'aucun doute, c'est que ses consultations commençaient toujours par une incantation mystique entourée d'un délire gestuel qui dévoilait son torse. Plusieurs malades s'étaient évanoui au vu de cette poitrine échancrée d'où pendaient des seins ratatinés, descendant jusqu'aux cuisses. Enfin elle administrait son traitement: Un breuvage sentant l'urine rancie que même une rigole boueuse aurait régurgitée. Mais les bouches qui ont bu cette potion trouvèrent encore le courage de dire merci. Toutefois, leurs attentes furent déçues car personne ne recouvra la santé. Au contraire, cela allait de mal en pis, avec un nombre croissant de décès. Lorsque le nombre de morts dépassa la limite de l'acceptable on commença alors à douter, de Walémma elle-même, et du traitement qu'elle proposait. Elle fit croire aux sceptiques que les décès enregistrés représentaient en fait des cas perdus d'avance et que personne n'aurait pu s'en tirer mieux qu'elle. Mais comme le disait Varga, l'hyène a beau se torcher le cul, elle sent toujours le caca humide ou bien encore que la toilette prolongée ne transforme pas la guenon en jeune fille. Les morts s'enterraient par vague et les malades mouraient par dizaine. Le crédit de Walémma s'entamait inexorablement et malgré ses offensives de charme, son influence s'atrophiait comme une peau de chagrin. En public et en privé, elle était de plus en plus mouchardée, dénigrée et vilipendée. Elle n'eut de cesse d'arguer publiquement de sa bonne foi. «Depuis que je travaille pour vous et pour vos enfants, que dis-je, nos enfants, je n'ai pas encore reçu de qui que ce soit un seul cauri, un seul poulet, un seul cabri, une seule étoffe et je n'ai jamais ab15