Le Paris de Nestor Burma

De
Publié par

"Le Paris de Nestor Burma" est un livre sur la vision de l'Occupation et des " Trente Glorieuses " par l'écrivain Léo Malet, à travers les aventures de son célèbre détective, Nestor Burma. Piéton de Paris, baudelairien, Laurent Bourdelas éclaire l'oeuvre en la mettant en correspondance avec celles de nombreux écrivains, poètes, peintres, cinéastes ou chansonniers du 20e siècle. Il s'agit de suivre le parcours d'un homme, jeune libertaire au début, puis proche des surréalistes, évoluant ensuite vers une droite réactionnaire et antisémite.
Publié le : dimanche 1 avril 2007
Lecture(s) : 274
EAN13 : 9782296164482
Nombre de pages : 192
Prix de location à la page : 0,0101€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Le Paris de Nestor Burma

2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02462-5 EAN:9782296024625

Laurent BOURDELAS

Le Paris de Nestor Burma
L'Occupation et les
«

Trente glorieuses

»

de Léo Malet

Essai

L'Harmattan

Sang Maudit Collection dirigée par Jérôme Martin
Déjà Parus
Fabienne VIALA, Le Roman noir à l'encre de l 'histoire, 2007. Natacha LALLEMAND, James El/roy : La corruption du Roman noir,2006.

« Que penserait mon double de dix-sept ans, au drapeau noir, du Léo Malet d'aujourd'hui? Beaucoup de mal, certainement. Lui était révolutionnaire et moi je ne le suis plus. Il y en a qui dépouillent le vieil homme, moi j'ai dépouillé le jeune adolescent. »

Léo Malet, La Vache enragée, Hoëbeke, 1988. « Tu me plais, tu sais, t'es belle. Et puis avec toi, c'est comme si j'étais à Paris. Avec toi, je m'évade, tu saisis? Tu me changes de paysage... Tu me fais penser au métro, à des cornets de frites et à des cafés-crème à la terrasse. » Dialogues du film Pépé le Moko, de Julien Duvivier, 1937.

« Mais, à quoi bon le nier, Ce qui m'ensorcelle C'est Paris, Paris tout entier. »

Géo Koger, « J'ai deux amours », interprète Joséphine Baker, 1930.

« Biographie. L'embêtant, dans le genre, c'est que les morts n'aient plus le droit de réponse. »

Hervé Bazin, Abécédaire, Grasset, 1984.

à la mémoire

de Rose, ma grand-mère, baptisée au Sacré-Cœur, à mes autres grands-parents et à mes parents; à Marie-Noëlle qui accompagne le « mauvais garçon », à Maël, mon fils... et à l'enfant à naître.

AVANT-PROPOS
Comme beaucoup de gens de ma génération, c'est-à-dire nés dans les années 1960, j'ai découvert les aventures de Nestor Burma à travers les adaptations télévisées des années 1990, dont les comédiens étaient Guy Marchand dans le rôle du «détective de choc» et la charmante Jeanne Savary dans celui de sa secrétaire, Hélène Châtelain, qui a fait fantasmer plusieurs générations de lecteurs et téléspectateurs. Bien que très infidèles à l'écrivain, ces adaptations m'ont donné envie de lire l'édition complète des Nouveaux Mystères de Paris dans la collection Bouquins chez Robert Laffont, puis tous les autres écrits de Léo Malet: chansons, poèmes, romans d'aventures et romans noirs, préfaces, autobiographie, interviews, puis enfin un certain nombre d'articles, mémoires, livres, publiés à son sujet, dont on trouvera une partie des références dans mes notes de bas de page. C'est ainsi que j'ai découvert bien tardivement, moi qui étais depuis longtemps un amateur de Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Conan Doyle et bien d'autres, à la fois ce héros fascinant qu'est Burma, et cet écrivain (et poète) que je qualifierais de majeur dans la littérature française contemporaine: Léo Malet. L'auteur, lors d'un entretien sur France Culture avec Hubert Juin, a convenu avec celui-ci que ce qui faisait de ses livres des ouvrages particulièrement intéressants pourrait se résumer en quatre points: le fait que Burma soit un personnage finalement « onirique» - et en cela il rejoint le surréalisme dont Malet fut l'un des acteurs avant d'écrire des romans policiers -, le cadre urbain parisien rigoureusement juste, l'utilisation fréquente et parfois anachronique de faits divers, et enfin la grande qualité de l'écriture, du style, mêlant habilement l'argot, le dialogue, et le récit bien construit, dans une syntaxe et une langue bien étudiées. Baudelairien comme lui (un paradoxe pour cet ancien anarchiste, puisque ceux qu'il fréquentait dans les années 20 n'aimaient guère ce poète consommateur d'alcool et de drogue.. .), sensible à l'expérience surréaliste, à la lecture de Lautréamont, adepte de Prévert et de bien d'autres dont je partage avec lui le goût, cinéphile j'espère, amateur de faits divers, piéton de Paris moimême depuis que, travaillant l'été à la SNCF, je parcourais durant des journées entières la capitale à pied avant de reprendre le train du soir pour Limoges (ce que je fais toujours), je ne pouvais qu'être séduit par les aventures de Burma!

Mon plaisir de lecture fut renforcé par le fait qu'historien - certes médiéviste -, j'ai trouvé dans ces livres un formidable témoignage sur l'évolution de la société française, et de Paris plus particulièrement, à l'amorce de ce que l'on a baptisé un peu vite «les Trente Glorieuses »: industrie, presse, cinéma, hôtellerie, mœurs, politique, guerre d'Algérie, bouleversements urbains, tout était abordé au gré des déambulations burmasiennes. Il est probable que cette époque qui va de l'Occupation aux années 60 m'a aussi fasciné parce que c'est durant celle-ci que s'est élaboré mon propre mythe familial: l'Exode du côté maternel, deux grands-pères prisonniers en Allemagne comme le fut Malet (et donc Burma), dont un qui s'évada et entra dans la résistance, mes parents se rencontrant puis se mariant dans les années 50, mon père rappelé en Algérie, etc. C'est sans doute pourquoi les romans de Patrick Modiano me touchent aussi beaucoup. C'est cette littérature qui me permet d'explorer ma protohistoire... Je me suis cependant assez vite rendu compte que les récits de Malet étaient empreints d'une sorte de racisme et même d'antisémitisme « ordinaire» - si tant est que l'on puisse utiliser cette expression. Dire, comme certains, que c'est le contexte des années 50 qui voulait cela est un peu court. Dans son entretien avec Hubert Juin, Malet convenait avec lui que les aventures de Burma constitueraient un excellent matériau pour les historiens à venir. C'est ce que j'ai pensé en préparant mon livre, que je n'ai toutefois pas envisagé comme un ouvrage d'histoire uniquement, mais plutôt comme une déambulation critique avec Léo Malet et Nestor Burma, dans l'espace et dans un temps donné, et comme une mise en relation de cette œuvre avec d'autres, d'écrivains, de poètes, de cinéastes, de photographes et de peintres. Puisse le lecteur y prendre du plaisir. ..
Vicq-sur-Breuilh, 1999 - 2006.

8

Occupation(s)
Pour Léo Malet, l'Occupation est l'équivalent littéraire du brouillard qui donne leur atmosphère aux romans policiers anglo-saxons: ". . .le black-out de l'Occupation. Ce noir absolu, voilà un décor dans lequel pouvait se dérouler un roman policier, plutôt qu'en plein soleil."l Selon J.N.Blanc, " la présence obstinée du brouillard renforce encore l'illisibilité de la ville. Il imite la vision, estompe les contours et rend l'espace encore plus flou (...) La ville s'efface littéralement dans la brume. Elle se perd encore une fois. A sa place ne règnent plus que l'incertitude et l'angoisse ,,2 d'un monde inconnaissable et qu'on devine hostile. H.Le Boterf, qui a écrit à propos de La Vie parisienne sous l'Occupation, a bien restitué cette impression particulière qu'a ressentie et restituée Léo Malet. A partir du 7 juillet 1940, le couvre-feu s'impose à 23 heures, puis à minuit au mois de novembre suivant: "seuls les poètes et les amoureux en perçoivent le charme [la naissance de la nuit) dans ce silence inhabituel et subrepticement troublé par le frémissement des platanes, et ce parfum entêtant des tilleuls et des parterres fleuris.,,3 Et de citer ce passage du Journal de Jünger, daté du 14 novembre 1943, qui mêle justement les deux brouillards, le vrai et celui de l'Occupation: "Aucun peintre ne pourra jamais rendre les couleurs que le brouillard permettait à peine de distinguer: un soupçon de rose, une trace de jaune, un brun rouge cannelle s'abîmaient dans la nuit, comme des animaux marins aux vives couleurs." L'Occupation comme toile de fond donc, et plus encore, puisque c'est durant celle-ci que Nestor Burma commence ses enquêtes, d'abord dans 120, rue de la gare puis dans Nestor Burma contre CQFD. L'action de 120, rue de la gare se situe en 1941 et le roman fut publié en 1943. Léo Malet affirme qu'il avait écrit le livre "dans l'espoir de décrocher un prix. Les éditions Jean-Renard (maison qui a disparu à la libération), rue Monsieur-le-Prince, avaient fondé un ''prix du roman
1 L.Malet, La Vache enragée, Hoëbeke, Paris, 1988, p.172. A partir de cette note, tous les extraits de cette autobiographie seront annotés: LVE, suivi du numéro de page. 2 Polarville, images de la ville dans le roman policier, P.U., Lyon, 1991, p.72-73. 3 France-Empire, Paris, 1974, p.22.

,,4 policier", décerné sur manuscrit. Il n'obtient pas le prix mais, sur les conseils d'Henri Filipacchi, chef du service librairie et directeur de l'annexe Javel des Messageries Hachette, alors fort bien vu par lesautorités allemandes, il porte le roman aux Editions La SEPE (Société d'Edition et de Publication en Exclusivité). Le premier titre envisagé était "L'Homme qui mourut au Stalag", mais André Simon, avocat et gérant, lui fit changer car il aurait pu déplaire aux occupants5. Gérard Loiseaux a bien montré le processus général: "La convention sur la censure des livres signée le 28 septembre 1940 entre "les éditeurs et les autorités d'Occupation" servira aux Allemands de texte de référence...Il oblige les éditeurs à prendre en charge leur propre censure et celle de leurs auteurs... l' éditeur doit prendre soin que les ouvrages publiés par lui: a) ne puissent, ni ouvertement, ni d'une manière dissimulée sous quelque forme que ce soit, nuire au prestige et aux intérêts allemands.,,6 Mesure étendue par Vichy à la France libre. A titre d'exemple, la même année, la première liste Otto interdit "Deuxième bureau" de Georges Simenon. En 1940, la Propaganda "se veut libérale, séductrice. Les écrivains seront libres d'écrire ce qu'ils veulent. A condition de ne dire du mal ni du Reich, ni de son "Guide", ni de son peuple, et de ne pas dire du bien des francs-maçons, des Juifs, des ,,7 communistes et des gaullistes. Francis Lacassin a noté: "Il n'était pas permis d'être explicite: l'édition et la création étaient soumises à la censure allemande dirigée par le lieutenant Heller. Que Malet parle de cartes de matières grasses, de tabac acheté au marché noir, de bombardements, de lieux de plaisirs ouverts exceptionnellement, du couvrefeu à l'aube: tout cela appartenait à un folklore quotidien et indéniable. Mais rien n'était admis qui put passer pour une critique des autorités allemandes ou du "protectorat" qu'elles exerçaient sur le régime de Vichy. Encore moins question d'évoquer des arrestations sinon celles des ,,8 criminels de droit commun. C'est Jacques Decrest qui publie l'ouvrage dans sa collection "Le Labyrinthe". De son vrai nom Jacques-Napoléon Faure-Biguet, né en 1893 (mort en 1954), ami de Montherlant, Decrest fut journaliste littéraire à "L'Echo de Paris" puis publia à partir de 1933 les aventures du commissaire Gilles, "un personnage élégant, distingué, mélomane, cultivé et doté d'une

4

LVE, p.178.

5

LVE, p.180. 6 La Littérature de la défaite et de la collaboration, Fayard, Paris, 1995, p.74-75. 7Idem,p.l01. 8 F.Lacassin, préface aux Œuvres complètes, Robert Laffont, Paris, 1989.

10

charmante fiancée, Françoise.',9 En 1949, il obtint le Grand Prix de littérature policière avec sa femme Germaine pour Fumées sans feu. Bourdier a parlé au sujet de ses livres de "policier poétique de l'avantguerre"lO. Très vite, 10 000 exemplaires du livre de Léo Malet sont vendus et la presse ne tarit pas d'éloge à son sujet. Le Nouveau Journal de

Bruxelles écrit, le 1er octobre 1943 : "l'auteur a tiré un excellent parti de
l'actualité. Son récit, qui débute dans un Stalag et se poursuit alternativement en zone "nono" et en France occupée, s'accommode ingénieusement des mille et une restrictions actuelles". Dans Cassandre du 1erjanvier 1944, on peut lire: "Enfin un roman policier où il se passe enfin quelque chose qui ne doit rien à Simenon ni à Agatha Christie... On veut bien parier que son Nestor Burma prendra place dans la galerie de ses héros aux côtés d'Arsène Lupin et du "Saint" de Leslie Charteris"ll.

Léo Malet a raconté dans son autobiographie comment il avait vécu les débuts de la guerre12 et les premières aventures de Nestor Burma en témoignent de manière romancée. Emprisonné pour "complot surréalotrotskyste", parce que proche du mouvement dada, puis arrêté sur la route aux environs du Mans par une patrouille allemande, Malet se retrouve au Stalag XB, entre Brême et Hambourg, à Sandbostel. Il eut la surprise d'y rencontrer une connaissance parisienne, l'acteur Yves Deniaud, avec qui il s'amusa à distraire leurs compagnons d'infortune en chantant et en organisant des représentations théâtrales (après tout, Malet avait été "chansonnier cabaretier improvisateur" dans les années 30). 120, rue de la gare est d'ailleurs dédié à ses "camarades des chaudières de Stalag". Malet avait fait la connaissance de Deniaud en compagnie de Jean Rougeul au restaurant Chéramy, que tenait Leduc, qui présidait aux destinées de l'Echaudé : "tous des gars du groupe Octobre" note-t-il. Un autre comédien était avec eux aux Stalag, l'acteur Serge Grave, une des vedettes en 1938 des Disparus de Sa int-Agil, le cultissime film de Christian-Jaque tiré du roman de Pierre Véry, dans lequel il interprétait Beaume, l'un des trois élèves disparaissant au fameux collège, en fait pour mener l'enquête, aidé
par le professeur Walter - Erich von Stroheim. Comme l'a si bien écrit Daniel Collin, " les trois jeunes élèves... hantant les corridors sombres, les salles de classe nocturnes et menaçantes, les dortoirs glacés de la pension de Saint-Agil sont figés à tout jamais dans nos mémoires,,13. On imagine
9 M.Lebrun et J.P.Schweighaeuser, "Le Guide du polar, du roman policier français", Paris, 1987, p.56. 10J .Bourdier, "Histoire du roman policier", Editions de Fallois, Paris, 1996, p.217. Il M.Lebrun et J.P.Schweighaeuser, déjà cité, p.81. pour les deux citations. 12LVE, p.155 et suivantes. 13J.Tulard, « Guide des films », Bouquins, Syros,

Robert Laffont, Paris, 1990, volume 1, p.856-857.

Il

Serge Grave tout auréolé de sa gloire récente au Stalag, le film ayant reçu le prix Jean-Vigo dès sa sortie. 120, rue de la gare est dédié à Robert Desmond, le médecin qui inventa pour le prisonnier Malet une maladie qui lui permit d'être libéré. L'écrivain l'a mis en scène avec Burma, sous le nom de Paul Desiles, s'amusant à remplacer les monts par les îles: "Toubib aussi, petit, blond et frisé, une sympathique bouille carrée,,14. Le séjour au Stalag n'occupe que le prologue du roman, sobrement intitulé: Allemagne, et ne semble pas traumatisant pour Nestor Burma: "On était en juillet. Il faisait bon. Un soleil tiède caressait le paysage aride. Il soufflait un doux vent du sud." Mais il précise aussitôt: "Sur son mirador, la sentinelle allait ,,15 et venait. Le canon de son arme brillait sous le soleil. Comme Malet, Burma fait au Stalag un travail de secrétaire. Yves Durand a expliqué que seule une minorité de prisonniers (5 à 10%) "restera au Stalag (stammlager), camp de base, destiné seulement à l'administration de l'ensemble des prisonniers de guerre immatriculés dans le camp et à laquelle les prisonniers qui y sont maintenus en permanence sont appelés à participer aux côtés et sous le contrôle des militaires de l'armée ,,16 allemande. Au Stalag, il y a d'ailleurs des militaires allemands parmi le public des spectacles de Malet1? L'écrivain est libéré après dix-huit mois de captivité. Son voyage de retour, en train, par Constance, la Suisse, Neuchâtel, Lyon, c'est Burma qui le décrit dans le premier chapitre: "Oscillant et vacillant, au travers des villes et des villages plongés dans le sommeil, le train aveugle, les rideaux sombres de la défense passive tirés sur les portières, courait et grondait dans la nuit noire, éveillant les échos au passage des ponts métalliques, la cheminée de sa locomotive crachant ses étincelles sur la blancheur ouatée des ballasts ... J'occupais un wagon ,,18 de première classe avec cinq autres libérés. Un long trajet avant d'arriver en gare de Lyon-Perrache: "... des jeunes femmes de la Croix-Rouge allaient et venaient vivement. Sous un éclairage chiche, je vis miroiter les baïonnettes d'un piquet de soldats nous présentant les armes. Un peu plus loin, la fanfare jouait la Marseillaise. " Léo retrouva son épouse Paulette, qui avait peur qu'il ait contracté la haine des Allemands durant son séjour, souvenir qui donna l'occasion à Malet de préciser son état d'esprit de l'époque dans son autobiographie:
14 Léo Malet, 120, rue de la gare, Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1985, p.7. Les autres citations de ce roman seront mentionnées: 120, suivi du numéro de page.
15 120, p.4.

16Yves Durant, La France de années noires, sous la direction de lP.Azéma et F.Bédarida, Seuil, Paris, 1993, p.256.
17LVE p.158. 18 120, p.ll.

12

"...j'étais resté dans les mêmes dispositions d'esprit qu'avant guerre...J'étais d'esprit révolutionnaire et pacifiste. Je ne voyais pas pourquoi on aurait dû "mourir pour Dantzig" les uns ou les autres. Le traité de Versailles était une véritable saloperie, portant en son sein tous les germes d'une autre guerre. Hitler était contre ce diktat, ce n'était pas une raison pour changer d'avis /,,19P.Laborie a montré que "l'extrême-gauche libertaire a elle aussi ses divergences internes sur le sujet de la paix...Deux grandes attitudes se détachent. La première rejoint le champ très ouvert du pacifisme intégral... qui préfère, à tout prendre, l'occupation étrangère à la guerre ...la deuxième ...est celle du défaitisme révolutionnaire qui préconise de transformer la guerre extérieure en guerre civile et en "révolution ouvrière internationale", pour permettre au prolétariat de prendre le pouvoir... [Ceux qui appartiennent à cette mouvance) refusent de faire la ,,20 moindre différence entre démocraties parlementaires et Etats fascistes. C'est à ce moment que les Malet décident d'avoir un enfant: "Nous serons trois contre le monde. Toujours les vieux trucs anars /,,21Au début de 120, rue de la gare, l'écrivain rend d'ailleurs un discret hommage à son passé de jeune anarchiste, en faisant intervenir le personnage de Robert Colomer, dont il emprunte le patronyme à André Colomer, ex-rédacteur en chef du Libertaire, puis de L'Insurgé. A Lyon, le personnage Colomer fréquente Edmond Lolhé, du nom de Jean Lolhé d'Artigolle, anarchiste fréquenté par Malet au Groupe d'études sociales de Montpellier, qu'il vit pour la dernière fois en 1939. Dans une notice biographique écrite par Jean Maitron et transmise par le Secrétariat histoire et archives de la Fédération anarchiste22, on découvre le parcours militant bien fourni de Colomer, né en décembre 1886 et mort à Moscou en 1931, puisque d'abord anarchiste, ayant participé à la fondation de la C.G.T.U., il entra au Parti Communiste en 1927, bien qu'ayant auparavant traité le gouvernement des Soviets de "gouvernement d'assassins". A son propos, Jean Maitron cite Maurice Wullens: "On pouvait différer d'avis avec Colomer, poète, révolutionnaire romantique et un peu théâtral. Nul ne peut nier son ardente sincérité, son absolu désintéressement". Dans le roman de Malet, on se demande si un bref
dialogue ne reflète pas son état d'esprit du moment: (la police enquête)

"-

S'intéressait-il à la politique? - C'est-à-dire qu'il ne s'occupait pas de
politique jusqu'à décembre 39. - Mais depuis? - Depuis, je ne sais pas. ,,23 Mais ça m'étonnerait.
19

L VE, p.161.

20 21

"L'opinion française sous Vichy", seuil, Paris, 1990, p.97, 98, 99. LVE, p.161.
120, p. 15.

22 Courrier à l'auteur du 17 avril 1999.
23

13

Durant la seconde guerre mondiale, Léo Malet ne se contente pas d'écrire des polars, il participe à l'aventure littéraire de la "Main à Plume" qui a pour but de maintenir l'esprit surréaliste en France. Dans son "Histoire du surréalisme sous l'Occupation"24, M.Fauré a raconté cela en détail et nous y renvoyons le lecteur qui souhaiterait de plus amples informations à ce sujet. Il a montré que" par le seul fait de leur appartenance au groupe, tous les membres de la Main à Plume sont, sinon directement du moins ,,25 Il a indirectement, en contact avec des organisations d'extrême gauche. aussi relaté comment le groupe s'en était pris à ceux qui écrivaient ou acceptaient des entretiens dans la presse collaborationniste, comme Jean Follain, après Brasillach ou Fargue, le fit avec "L'Appel" le Il mars 1943, à qui on envoya une missive cruelle, co-signée par Malet, s'achevant ainsi: "Nous tenons pour inadmissible qu'un homme, si insignifiant soit-il, se serve de cette insignifiance même pour commettre impunément des actes de ,,26 déprédation intellectuelle. Mais surtout, M.Fauré, en une dizaine de pages27,évoque l'affaire Malet-Eluard que nous nous devons de résumer ici. En 1943, Léo Malet rédige une sorte de manifeste anticapitaliste, "magnifiquement écrit et superbe de verve", selon Noël Arnaud, contre le capitalisme anglo-saxon, américain et anglais. Il écrivait surtout que l'Occupation par les Allemands ne devait pas faire oublier les "saloperies des régimes démocratiques" et condamnait par ailleurs les procès de Moscou. L'affaire s'envenime lorsqu'on apprend qu'Eluard aurait qualifié Malet d'hitlérien, de trotskiste, et de contre-révolutionnaire. Certains mettent alors Noël Arnaud en garde au sujet d'une éventuelle publication du manifeste de l'auteur de romans policiers, qui pourrait attirer la vindicte des résistants, surtout si Eluard traite l'ensemble du groupe de la "Main à Plume" d'hitlérien...Le 2 mai 1943, à 10h30, Noël Arnaud se rend chez Eluard avec Marc Patin. Lors de cet entretien animé, Eluard dit: "J'ai eu connaissance de la lettre de Malet au groupe et j'estime qu'elle relève de la propagande nazie..." Le ton monte et Arnaud rétorque: "Je trouve inadmissible que vous traitiez qui que ce soit de trotskiste devant un inconnu. Si ce mot est pour vous une injure, ce serait aussi, proféré devant un flic, une véritable dénonciation l'' On parle même, par la suite, de "cassage de gueule". La rupture est consommée, le projet de co-animation d'une revue littéraire abandonné. Surtout, il renseigne de façon limpide sur les façons d'agir et d'amalgamer de Paul Eluard. M.Fauré conclut de façon
24 Seuil, Paris, 1982. 25 M.Fauré, déjà cité, p.126. 26 Idem, p.217.

27Nous utilisons comme source, pour ce résumé, les pages 230 à 240, en disant toute notre gratitude à M.Fauré pour son précieux travail.

14

très pertinente: "en dénonçant Léo Malet comme trotskiste (alors qu'il était principalement anarchiste), Eluard souhaite à la fois affirmer son emprise sur Messages et épurer la Main à Plume des éléments "vieux-surréalistes" (et donc trotskisants) comme Acker (qui fut membre du groupe dès l'origine) ou Ferry, Mouton et autres (ralliés ou en passe de se rallier au printemps 1943) qu'il sait hostiles à son rapprochement avec Aragon".28 Peu de temps après, Eluard rejoint le Parti Communiste. Léo Malet condamne aussi les bombardements alliés. Dans 120, rue de la gare Nestor Burma en est le témoin: ".. .les sirènes mugirent lugubrement. Une alerte - Que se passe-t-

il ? s'étonna Faroux. Un essai?

-

Non, c'est la signature de la Paix. Vous

n'entendez pas le feu d'artifice? Le ronron du moteur avait jusqu'à présent couvert les bruits d'une D.C.A. éloignée. Mais une batterie plus lourde donnait de la voix. Baoum ! Baoum ! L'obus éclatait dans les nuages avec un bruit flou... la canonnade donnait toujours. Par instants, le sol ,,29 frémissait. Le ciel était hérissé de raies lumineuses. Malet insère peutêtre dans son roman l'expérience de la nuit de mars 1942 racontée dans son autobiographie: "J'avais assisté, de la fenêtre de la chambre de mon fils, âgé d'un mois, au bombardement historique et si meurtrier de BoulogneBillancourt par la RAF. La maison en tremblait. Les lueurs rouges de l'incendie parvenaient jusqu'à nous, illuminant la chambre et le berceau du nouveau-né. Ce spectacle m'avait fortement impressionné et indigné, à ,,30 cause de la présence de ce petit enfant, à peine arrivé au monde. Le bombardement visant les usines Renault fit 623 morts, 1500 blessés. "Je pleure avec Paris" fit savoir Pétain31. Le maréchal ordonne une journée de deuil national et les journaux collaborationnistes continuent de publier, jusqu'à la veille de la Libération, des listes d'écrivains (de 30 à 50) dénonçant la "barbarie" des bombardements alliés.32 Le 14 mars, dans "L'émancipation nationale" de Doriot, la signature de Céline figure parmi les "premières signatures recueillies par le Bureau des cercles populaires ,,33 français, pour protester contre les bombardements aériens contre Paris. Dans son autobiographie, Léo Malet évoque ainsi Céline: "Quand les pamphlets ont paru, il n'était pas du tout question de génocide: ça a été abusivement rapproché. Je dois confesser que, lorsque j'ai découvert
28 29 30

M.Fauré, 120, p.92

p.238. et 93.

L VE, p. 161.

31 G.Perrault, Paris sous ['Occupation, commentaires de J.P.Azema, Belfond, Paris, 1987, p.52. 32 G.Loiseaux, «La littérature de la défaite et de la collaboration », Fayard, Paris, 1995, p.127. 33P.Alméras, "Les idées de Céline", Berg international, Paris, 1992, p.21 0-211.

15

Bagatelle pour un massacre et L'Ecole des cadavres, je me suis franchement bidonné! Tant pis si j'en fais crier certains, mais je les avais pris pour des livres humoristiques. ,,34Cette affirmation, parue en 1988 est donc pleinement assumée, mérite que l'on s'y arrête pour bien en analyser la portée. Déjà, comment ignorer les lois antisémites d'octobre 1940, puis les étoiles jaunes cousues sur les vêtements? P.Alméras a livré une intéressante et exhaustive étude à propos de "Céline occupé" dont il faut prendre connaissance pour bien comprendre les propos de Léo Malet, qui peuvent sembler pour le moins tendancieux. Selon lui, "pour Céline le devoir fondamental est d'extirper physiquement le gène juif du corps de la Nation... Tout vrai racisme doit être biologique et génétique. Il est en somme à peu près le seul... à se placer dans la tradition raciste qui inspire ,,35 Hitler et son parti... Si la "Main à Plume" condamne les compromissions de Follain et d'autres dans L'Appel, il est improbable que Léo Malet n'aie pas lu ce qu'écrivait ce journal à propos de Céline, en particulier à l'occasion d'un banquet en mars 1942, auquel assiste l'auteur du Voyage, en présence de "M le ministre Schleier qui avait tenu à apporter avec l'honneur de sa présence l'hommage des antisémites allemands groupés invinciblement autour de leur Führer"36. En fait, on sait bien qu'il n'y a aucune distance entre les idées de Céline et ses écrits, qu'ils ne peuvent en aucun cas passer pour du deuxième degré ni pour des "écrits humoristiques" - et que quelqu'un comme Malet, écrivain, lecteur de la presse sous l'Occupation, ne pouvait ignorer cela. Toujours dans L'Appel, ce portrait de Céline: ".. .parle et chaque mot fait mouche, décortique un salaud, stigmatise le Juif ou l'enjuivé... ,,37.Comment rire avec Céline lorsque l'on rafle 12 000 enfants, femmes et hommes? A l'occasion d'une reparution de L'Ecole des cadavres, Céline précise dans la préface: "le seul texte à l'époque Oournal ou livre) à la fois et en même temps: antisémite, raciste, collaborateur (avant le mot) jusqu'à l'alliance militaire immédiate, anti-anglais, anti-maçon et présageant la catastrophe absolue en cas de conflit"38. Enfin, ceux qui auraient encore des doutes - en reste-t-il ? - liront avec profit le Contre Céline de Jean-Pierre Martin: "C'est que Céline accuse le contrecoup: entre temps, il y a eu les pamphlets, la collaboration..., la fuite en Allemagne... Céline joue ainsi sur les deux tableaux: ne me lisez pas à la lettre, c'est du roman, de la fiction dérisoire; prenez moi au mot, je "raconte exact". Entendez mon mentir-vrai, mon ironie tous azimuts: je
34

LVE, p.228 et 229.
P.Alméras, Idem, Idem, Idem, p.214. p.218. p.223. déjà cité, p.212 et 213.

35 36 37 38

16

39.En faisant semblant de prendre Céline pour un humoriste ''fais le pitre"... - surtout 43 ans après la guerre -, Léo Malet devient le complice de son ignominie. Nous reviendrons plus tard sur le racisme de l'écrivain. Sous l'Occupation, Léo Malet fréquente beaucoup le milieu cinématographique. D'ailleurs, à l'automne 1943, il fut l'assistant du metteur en scène Louis Vittet qui tourna un documentaire intitulé L'Ame de l'Auvergne. Malet a raconté cette équipée à travers la campagne clermontaise dans son autobiographie40 - celle-ci lui a sans doute permis de se mettre au vert (ainsi que d'autres, plus menacés, comme Eli Lotar), et de gagner un peu d'argent. Le 27 septembre 1943, Malet écrit à Noël Arnaud, depuis Clermont-Ferrand: "Quel climat déprimant que celui de cette zone dite libre par antiphrase et Sud, parce qu'elle n'est plus chaude, sinon pour les conneries. Il semble que toute la poussière réactionnaire, revancharde, radicale-socialiste, petite-bourgeoise, se soit donné rendez-vous sur cet ,,41 étron après tout pas tellement grand. Il dit n'avoir jamais eu l'occasion de voir ce film qui participa sans doute du culte de la Terre remis au goût du jour par la Révolution Nationale. Le 6 avril 1943 eut d'ailleurs lieu, au auspices du maréchal: "Philippe Pétain, maréchal de France, chef de l'Etat Je fais à la France le don de ma personne - La pensée que nous servons,,42. Tous les ministères de Vichy subventionnaient les documentaires illustrant la devise pétainiste et faisant l'apologie de la Nature et du retour à la Terre, sous l'œil bienveillant des Allemands. Plus de 400 films de ce genre furent produits pendant la guerre! Le Jury du Grand prix du Film documentaire, placé sous la présidence d'honneur de Louis Lumière, affichait clairement la couleur: "servir la Pensée du Maréchal" - parmi ses membres: Sacha Guitry, Jean Giraudoux, Paul Belmondo, Marcel Camé, Abel Gance, Jean Grémillon et d'autres. Parmi les lauréats, un film intitulé Le Tonnelier, de Georges Rouquier. C'est dire si L'Ame de l'Auvergne, dont Malet se dit "administrateur, assistant metteur en scène, puis metteur en scène dufait de la défection de Lucien Vittet malade ,,43, était dans l'air du temps. On s'étonne qu'il ne l'ait pas vu. 120, rue de la gare est émaillé d'allusions ou références cinématographiques qui indiquent le goût de Malet pour le septième art. "Je vais en profiter pour aller au cinéma... Un cinéma
39 José Corti, Paris, 1997, p.27 et 28. 40 LVE, p.162-163. 41 M.Fauré, 42 R.Chateau, Courbevoie,
43 L VE, p.163.

Palais de Chaillot, le 1er congrès du film documentaire, placé sous les

déjà cité, p.284. Le cinémafrançais 1995, "Avril 1943". sous l'Occupation, la mémoire du cinéma,

17

,,44 permanent affichait Tempête, avec Michèle Hogan. Burma rend ainsi hommage, plus qu'à un film médiocre de Bernard-Deschamps (1939) du même nom, à Michèle Morgan: il fut figurant en 1938 dans le magnifique Quai des Brumes de Marcel Camé, où on le voit dans un plan, habillé en soldat, passant près de Jean Gabin45. Un film que la UFA refusa de produire, trouvant "le sujet de ce déserteur décadent et négatif'46. En avril 1939, l'Occupant allemand interdit le film en Tchécoslovaquie, rejoint en décembre 1939 par la censure française parce que Jean Gabin y incarne un déserteur. Le 15 novembre 1940, Le Film n03 annonce en le déplorant le départ de Michèle Morgan pour Hollywood47 et le 8 septembre 1941, la liste de la Propaganda Abteilung la classe comme "anti-allemande" suite à ce départ. L'actrice avait pourtant tourné en Allemagne, dans L'Entraîneuse en 1938, et avec Gabin, à Berlin, dans Le Récif de corail. Une autre actrice, Françoise Rosay, avait toutefois écrit qu'en 1938, "il Y avait déjà des camps pour les Juifs et tous ceux qui avaient de mauvaises idées,,48,ce qui prouve que les comédiens tournaient en toute connaissance de cause. Hélène, la secrétaire de Nestor Burma, "ne sortait pas le soir, sauf le jeudi, jour du cinéma,,49, quant à son patron, il se plait à citer, en plus de Morgan: Mae West, Greta Garbo ou FernandeI50. A Paris, donc, Léo Malet fréquente comédiennes et comédiens - anciens compagnons du Stalag, on l'a dit, ou amis du Café de Flore, où se retrouve "la nouvelle vague" artistique et littéraire de l'époque, chassée auparavant des "Deux-Magots" pour nuisance sonore. "Le Flore" a été racheté avant la guerre par Paul Boubal, qui y fit installer un énorme poêle à charbon. Simone de Beauvoir peut dire: "Nous nous sentions chez nous, à l'abri... en arrivant très tôt, l'hiver, au moment de ,,51 l'ouverture, pour avoir une place près du poêle. A ses côtés, parmi les habitués, Sartre, Thierry Maulnier, Dominique Aury, Audiberti, Adamov, Picasso et Dora Maar, Léon-Paul Fargue et Prévert, Odette Joyeux, Roger Blin, Mouloudji, Reggiani, Giacometti, Raymond Queneau, Jean Vilar et Robert Desnos. Mouloudji, l'un des trois "disparus" de Saint-Agil, a évoqué cette période et comparé le clan Sartre ("... ils se vouvoyaient tous, cérémonieux à croire qu'ils n'étaient en relation que depuis la veille ... ") au
44 45

120, p.66.67. LVE, p.179.
R.Chateau, Idem, Idem, déjà cité, p.36. p.l 04. p.19.

46 47 48 49 50

120, p.68. 120, p. 19, 35, 41.

51G. et J.R.Ragache, La vie quotidienne des écrivains et des artistes sous ['Occupation (1940-44), Hachette, Paris, 1988, p.120.

18

groupe des Prévert (des "embrassades"52). Comme le note ironiquement P.Darmon, "nonobstant les désagréments de l'Occupation, la vie est fraîche ,,53 et joyeuse pour la graine de stars . Bien sûr, il y a Yves Deniaud, que l'on voit, sur une célèbre photographie de 1943, posant au Flore avec Maurice Bacquet, Marianne Hardy, Raymond Bussières, Annette Poivre, Roger Pigaud et Jean-Paul Sartre. Tous ces acteurs ont envie de faire carrière et ont besoin de manger. Souvent, Simone Signoret et Daniel Gélin attendent des heures une hypothétique invitation à dîner à la terrasse du café; si celleci ne vient pas, ils rentrent dans leur mansarde, écoutent un disque et prennent un somnifère - qui dort dîne, c'est bien connu54. Ils ne semblent pas bouleversés par l'Ordonnance du 8 juillet 1942 qui interdit les théâtres, les cinémas, les concerts, aux Juifs. Dès 1934, pourtant, Le Courrier du Centre avait édité "Les Dessous du cinéma allemand", avec le soutien des services secrets français, afin de "démasquer les menées de la propagande hitlérienne" dans le cinéma français, et en particulier celui financé par trois sociétés allemandes implantées en France: la UFA, la TOBIS et rACE. Les Compagnies allemandes accueillent les artistes français pour tourner les versions françaises à Berlin où à Munich, avec la bénédiction de Joseph Goebbels, ministre de la propagande nazie55.En juillet 1939, une photo très explicite montre Fernandel aux côtés de Goebbels à Berlin. Le Illème Reich investit massivement dans les films français, avant de les contrôler et de les censurer pendant l'Occupation, avec le concours actif de Vichy. Deniaud que l'on voit, par exemple, en 42 dans Signé illisible de Christian Chamborant, une comédie policière faisant la morale, produite par Sirius, une société privilégiée, autorisée par le service du Cinéma, en accord avec les Autorités occupantes, à se partager, avec quelques autres, le contingent de production. Vers novembre 1943, cette société achète les droits de 120, rue de la gare de Léo Malet - nous y reviendrons. Yves Deniaud, l'ancien camarade de captivité, joue encore, dans Unefemme dans la nuit, un mélo, dans Le Camion blanc, aux côtés de Jules Berry en roi des gitans, dans L'aventure est au coin de la rue de J.Daniel-Norman, ou bien encore dans "l'Assassin du Père Noël", de Christian-Jaque, le premier film produit par la Continental-Films, avec Harry Baur. On le voit aussi dans À la belle frégate, d'Albert Valentin, avec René Dary qui interpréta plus tard Nestor Burma, film tourné en 1942 à Saint-Tropez, ou dans Domino, de Roger Richebé. Et puis il yale tournage d'Adieu Léonard, film des frères Prévert, en 1943,
52 Le Petit invité, Livre de Poche, Paris, non daté (première édition: Balland, 1989),

p. 144-145. 53 Le Monde du cinéma sous l'Occupation, 54 Idem, p.330. 55 R.Chateau, déjà cité, p.ll.

Olivier Orban, Paris, 1989, p.329.

19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.