Le parler ordinaire multilingue à Paris

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L'alternance codique, ou mélange de langues dans un énoncé, est un phénomène observable dans les communications bilingues. Elle l'est encore davantage dans les grands centres urbains où se croisent, co-habitent, plusieurs communautés ethnolinguistiques. Comment doivent être interprétés ces choix linguistiques ? L'expression d'une incompétence linguistique en français ? La manifestation d'un repli communautaire ? C'est à ces questions que tente de répondre le présent ouvrage, et ce à partir d'une enquête ethnographique menée à Paris, à la fois dans des lieux publics et privés.
Publié le : samedi 1 mai 2004
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EAN13 : 9782296361409
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LE PARLER ORDINAIRE
MULTILINGUE À PARIS
Ville et alternance codique
Pour une approche modulaire

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels. ..) à l'élaboration / représentation d'espaces qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, cOffil11unautaires,. - oÙ les pratiques .. langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire ; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique. Don1inique CAUBET (Entretiens présentés et édités par), Les mots du bled, 2004. Cécile VAN DEN AVENNE, Changer de vie, changer de langues. Paroles de migrants entre le Mali et Marseille, 2004. Jean-Michel ELOY (sous la dir.), Des langues collatérales :Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique (Volume I et II), 2004 M.A. AKINCI, J.J.DE RUITER, F. SAGUSTIN, Lyon,2003. Michael A. MORRIS (sous la linguistiques canadiennes, 2003. LEE Nam-Séong, éditorial), 2003. dentité langagière direction Le plurilinguisme de), Les politiques à

LANDICK Marie (éd.), La languefrançaiseface

aux institutions, 2003.

du genre (Analyse du discours

ELOY Jean-Michel, BLOT Denis, CARCASSONNE Marie et LANDRECIES Jacques, Français picard, immigrations (une enquête épilinguistique) , 2003.. MARCELLESI Jean-Baptiste, BULOT Thierry, BLANCHET Philippe, Sociolinguistique (épistémologie, langues régionales, polynomie),2002.

Bernard ZONGO

LE PARLER ORDINAIRE MULTILINGUE À PARIS
Ville et alternance codique
Pour une approche modulaire

Préface de Philippe Blanchet

L' Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L' Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L' Hannattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino IT ALlE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6495-9 EAN : 9782747564953

A Catherine, ma compagne, qui m 'a soutenu dans ce projet éditorial. A mes enfants Lionnel, Vladimir et Florian...

Préface

L'ouvrage de Bernard Zongo est à la fois rassurant et stimulant. Rassurant, parce qu'il nous montre que trente ans de recherches sur les pratiques, les perceptions et les conceptualisations de ce qu'il est aujourd'hui habituel d'appeler en français, alternance codique, ont considérablement clarifié et repositionné la question. Stimulant parce que cet ouvrage même, par son existence et par son contenu, prouve que le sujet n'en a pas pour autant été épuisé et qu'il reste du travail à réaliser pour mieux con1prendre ces pratiques linguistiques. L'apport de Bernard Zongo est riche de plusieurs dimensions. Bien sûr, il produit une description, une analyse et une conlpréhension interprétative de cas d'alternance dans un groupe bilingue qui fait entrer le français en contact avec le mooré. Certains pourraient toutefois se dire « à quoi bon une nèmerecherche sur l'alternance codique ? », considérant qu'audelà de la description pointue de données nouvelles, les analyses convergent déjà suffisamment. B. Zongo y répond en proposant un véritable point théorique et méthodologique, un « état de l'art» sur ce sujet. Il ne manque pas de pointer des insuffisances, voire des arrières-plans idéologiques qui sentent encore leur monolinguisme hégémonique... La scientificité exige ces débats toujours renouvelés. De ce point de vue, ce livre constitue également une bonne initiation à la recherche sur l'alternance codique en particulier et, parce que le chercheur a ici le souci d'inscrire sa réflexion dans un cadre plus vaste, une initiation à la recherche sociolinguistique en général. B. Zongo ne se cantonne à aucune (socio)linguistique préconçue, si ce n'est le principe fondamental d'étudier des pratiques effectives sur le terrain (qu'après tout, toutes les linguistiques ne partagent pas ...). Il privilégie une approche ethnographique et qualitative adaptée à sa recherche. Il n'en

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élargit pas moins son approche à une sociolinguistique d'inspiration plus macroscopique, incluant des perspectives variationnistes ou interventionnistes, pour comprendre le contexte social et pour agir sur ce contexte. De même, il ne cède pas l'analyse formelle à une linguistique «internée» (dont les recherches uniquement formelles sont menées exclusivement dans un bureau). Il conçoit une théorie modulaire des niveaux d'analyses, qui intègre quatre regards différents et complémentaires, dont trois sont développés ici. Et c'est un apport, majeur de son travail, que d'articuler rigoureusement et souplement ces pistes engagées depuis trente ans sur l'alternance codique... Sa proposition n'est ni exhaustive, ni définitive: c'est un pas utile et prometteur, stimulant, donc. Sa conclusion générale sur l'ambigüité identitaire du bilingue alternant ouvre la recherche sur des perspectives interdisciplinaires, humaines et sociales, bienvenues. Notamment pour ceux qui s'intéressent à la complexité des processus sociaux. Il est significatif, à mes yeux, que ce livre se termine sur cet appel à développer des études sur les comportements langagiers des immigrés et à en tirer des aménagements conséquents dans la société d'accueil pour favoriser une communication interc ulture lie. C'est une sociolinguistique, et plus largement une recherche en sciences humaines et sociales, qui me semble avoir du sens et de l'avenir.

Philippe Blanchet Professeur de sociolinguistique Université de Rennes 2 Haute Bretagne

Introduction
Ce livre est consacré à l'étude de ce qu'il est convenu provisoirement d'appeler le « code switching» - ou si l'on veut, « l'alternance codique» - en milieu urbain tel qu'il est pratiqué dans un groupe ethnolinguistique d'étudiants bilingues françaismooré résidant à Paris. Depuis quelques années, sous l'influence de la sociolinguistique interactionnelle et urbaine, de la didactique, de la psychologie sociale entre autres, non seulement l'alternance codique s'est imposée comme un champ de recherche à part entière - témoin le foisonnement de la bibliographie et la multiplication des colloques sur la question - mais la diversification des terrains d'étude et des langues en contact a permis aussi d'une part de dépasser les approches taxinomiques des facteurs et fonctions en vogue il y a une trentaine d'années (Beardsley et Eastman, 1971; Gumperz et Hymes, 1972; Fishman, 1972; Trudgill, 1974), d'autre part de consolider la description des grammaires formelles initiée par Poplack et Sankoff entre autres dans les années quatre-vingt. L'intitulé du premier chapitre du livre de Auer (1999), «Introduction: 'Bilingual Conversation' revisited» (souligné par moi), est bien significatif de l'évolution et des progrès accomplis dans le domaine de la recherche sur l'alternance codique. Le titre du présent ouvrage suggère les orientations générales de l'objet d'étude. Il s'agit d'aborder l'alternance codique, « manifestation la plus fréquente de la communication bilingue et multingue (Ramers et Blanc, 2000 ; Romaine, 1989 ; Bourhis, Lepicq et Sachdev, 2000), non pas comme l'expression d'une incompétence linguistique du bilingue mais à la fois comme le

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siège de stratégies communicatives (Gulnperz, 1982, 1989; Deprez, 1999; Lüdi, 1999) et comme un «code» (au sens de Mackey, 2000, en ligne) doté d'une autonomie statutaire, formelle et fonctionnelle qu'on appelle «code alten1é du bilingue» (Hamers et Blanc, 1983) ou encore «entrelangue» (Baggioni, 1997). Le syntagme «parler ordinaire» établit de facto une filiation à Labov et pourrait être défini comme la réponse à la question suivante: «Comment parlent les gens quand on ne les observe pas? » (Labov, 1978: 15). Je dirais donc que c'est à la manière de Labov que je cherche à comprendre le fonctionnement de l'alternance codique saisie en contexte dans des interactions naturelles. Mais la filiation au sociolinguiste américain ne s'arrête pas au choix du corpus. Il y a aussi le cadre urbain de l'enquête: Labov a enquêté dans les quartiers «réservés» des grandes villes américaines, en l'occurrence Harlem; j'ai choisi deux quartiers de Paris comme cadres de mes enquêtes: Belleville et Barbès. Pourquoi Paris? Pourquoi ces deux quartiers? D'abord, la ville d'une manière générale, mais Paris en particulier, peut être considérée comme capitale culturelle et haut lieu de l'immigration offrant «un terrain de choix (encore très largement inexploité) pour l'étude du multilinguisme urbain» (Deprez, 1994: 16). Dans ce mêlne ouvrage, Deprez estime à plus de soixante-dix le nombre des langues répertoriées à Paris sur la base d'une enquête par questionnaire menée auprès de 3000 personnes environ. Calvet (1994 : 248) définit linguistiquement Paris comme lieu marqué par un «habitus plurilingue». Ensuite selon Gumperz (1982 : 62), « l'alternance codique est peut-être plus fréquente dans le parler quotidien des membres de groupes minoritaires cohérents de régions sururbanisées.» Il suffit en effet de prendre le métropolitain, de se promener sur les marchés parisiens, de se rendre dans les cours des écoles pour se rendre compte de la vitalité de l'alternance codique qui est tantôt le fait de locuteurs occasionnels, tantôt celui de groupes ethnolinguistiques constitués. Enfm, j'ai estimé que les apports de la sociolinguistique urbaine, en tant que domaine se donnant pour objet de «saisir la ville par ses langues» (Calvet, 1994), pouvaient m'offrir un cadre pertinent et des outils d'analyse pour

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l'étude de l'alternance codique en contexte urbain. En effet, une des tâches que s'assigne la sociolinguistique urbaine est de « questionner les rapports entre les langues [...] sous l'angle des contraintes du terrain urbain» (Bulot, 2001: 6).Une des contraintes étant que les « groupes minoritaires» doivent évoluer dans un espace urbain, un territoire posé comme «celui du discours dominant, celui des institutions et/ou du groupe culturellement hégémonique » (ibid.). On pourra alors soumettre à la sociolinguistique urbaine les questions suivantes: comment se gèrent ces « expressions spatiales de l'identité» dont parlent Vinsonneau (2002: 97) ? Quelles en sont les manifestations linguistiques? Comment surtout rendre compte de ces manifestations linguistiques en ne perdant pas de vue les influences des contextes urbain et multilingue? En m'inspirant de la démarche ethnographique de Labov pour étudier l'alternance codique, en convoquant les apports d'autres disciplines, je soumets mon étude aux exigences de la sociolinguistique telle que l'a définie Fishman (1971). Ce qui implique une approche intégrée et pluridisciplinaire de l'objet d'étude. En proposant une approche intégrée de l'alternance codique, je souhaite contribuer à enrichir le champ des études sur la question dans le paysage sociolinguistique français, mais pas seulement. Des travaux existent déjà bien sûr, mais comme on va le voir, en ce qui concerne en tout cas ceux portant sur le bilinguisme en milieu migrant entièrement ou partiellement négro-africain, ils sont dominés par des perspectives d'étude qui excluent pour l'essentielles descriptions formelles et les études interactionnelles pour s'intéresser particulièrement à la dimension glottopolitique, c'est-à-dire les discours épilinguistiques et les métadiscours. Deprez (1994) présente les résultats d'une enquête sur les relations entre les enfants bilingues, leurs langues et leurs familles en tant qu'espace discursif, en milieu scolaire parisien. Les titres et sous-titres du livre orientent le lecteur vers une approche qui tend à évaluer la compétence langagière (et non communicative) des enfants ainsi que leurs rapports - en termes de pratiques et de représentations - aux langues de leur répertoire verbal: « le rôle des parents et

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des enfants », « la transmission des langues », « l'acquisition du langage chez l'enfant bilingue », «les pratiques familiales déclarées» (souligné par moi), «la conversation familiale bilingue ». L'alternance codique proprement dite est abordée mais sous l'angle du discours épilinguistique. Un article qui date de 1999, intitulé « Quelques propos métalinguistiques d'apprenants et de bilingues sur l'alternance des langues» (souligné par moi), propose une analyse plus resserrée sur les problématiques essentielles actuelles de l'alternance codique. Toutefois la préoccupation acquisitionniste reste prégnante « d'apprenants» - les représentations également

- « l'objet

dont

on traite ici, c'est bien le fonctionnement des codes en interaction, non pas directement observable, comme dans le cas d'enregistrement de conversations, mais médiatisés par les questions et les déclarations (<< représentations») du sujet sur ses propres pratiques» (p.152). D'autres problèmes tels les questions de la compétence bilingue, de la quantification de l'emploi des langues dans l'alternance codiquel, enfin du caractère conscient ou inconscient de l'alternance codique, autrement dit ses aspects psycholinguistiques, sont abordés dans le même article. Il faut inscrire dans le sillage de Deprez les travaux de Leconte (1995, 1996a, 1996b, 1997, 1998) dont le titre de l'ouvrage publié chez l'Harmattan, La famille et les langues, rappelle sa dette envers le Deprez (1994 : langues et familles). Là aussi, la recherche se focalise sur les représentations en termes de discours épilinguistiques ou de pratiques langagières (choix des langues dans les dyades communicationnelles), aucune description des formes linguistiques n'est proposée.

1 Une méthode de décompte avait été mise en place par Mackey (1976) qui consistait à «mesurer le taux en établissant un rapport entre le nombre d'unités du texte examiné et le nombre de changements» p.396.

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Canut et Canut (1999)2 proposent une réflexion sur le thème suivant: «Choix de code et compétence linguistique: quelques observations à travers l'étude de narrations d'enfants en cours d'acquisition.» Il s'agit, comme certains aspects du titre le signalent, d'une approche qui s'inscrit dans une perspective acquisitionniste de l'alternance codique. En effet, elles comparent les effets de l'environnement familial (discours épilinguistique sur les langues familiales, méthodes éducatives) sur « l'acquisition des compétences communicatives, linguistiques et épilinguistiques» d'enfants bilingues bambara/français (8-6 ans) et anglais/français (5-3 ans) d'âges différents. Mais en dépit de cette différence d'âge, les auteurs arrivent à la conclusion que le bambaraphone, né en France de parents monogames et banquiers de profession, ne parvient pas à construire des séquences « à trois formants» et à produire dans sa langue « l'énoncé 'tous les habitants de l'immeuble' », qu'à cause des « interférences» il éprouve des «difficultés [...] au niveau de la distinction singulier/pluriel ou de la construction des propositions conditionnelles.» A l'inverse, pour l'anglopll0ne, « que ce soit dans une langue ou dans une autre, voire dans les deux successivement à l'intérieur d'un même récit, et quel que soit le code utilisé par la mère, on peut repérer dans le discours de L (l'anglophone), non seulement des constructions de phrases simples, coordonnées ou non, mais aussi quelques constructions comportant des complexités syntaxiques» (ibid. p.144). Une des explications du faible taux de réussite du malien, selon les conclusions de l'étude, est celle-ci: la volonté d'intégration des parents les «rend de fait peu exigeants par rapport aux compétences de leurs enfants en bambara ». On se demande si des parents enseignants bilingues auraient réagi de la même manière quel que soit par ailleurs le statut de la langue ancestrale par rapport au français. Par ailleurs, parler d'« interférences », de « difficultés» au sujet d'un bilingue en situation d'acquisition

2 il s'agit d'une publication conjointe des deux sœurs Cécile et Emmanuelle Canut.

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me semblent relever d'un certain anachronisme qui situe les auteurs dans une conception idéologique de l'alternance codique; on n'est pas loin des conceptions bemsteiniennes de code restreint/code élaboré. Varro (1997) dénonce précisément cette conception biaisée du «vrai» et du «faux» bilinguisme qui met en porte-à-faux enseignants et parents d'élèves. Elle rapporte ainsi ce témoignage recueilli dans une CLIN3 qui semble ramener à leur juste valeur les conclusions des Canut: « [...] un père franco-américain me signale actuellement le désarroi de sa fille de dix ans qui est en train de sombrer dans l'échec scolaire parce que 'ses professeurs trouvent qu'elle a des lacunes de vocabulaire et une manière bizarre de s'exprimer' ». On voit bien que la variable du statut minoré ou prestigieux de la langue n'est pas toujours la variable explicative centrale, le niveau de connaissance et l'actualisation des connaissances sur l'éducation bilingue chez les adultes présents dans l'environnement de l'enfant (parents, enseignants, chercheurs) jouent un rôle non négligeable. Au total, on pourra dire que les recherches en France, contrairement à la tradition anglosaxonne, parce qu'elles se heurtent sans doute à la barrière des langues en contact, ont tendance à évacuer les études formelles et/ou conversationnelles de l'alternance codique pour se focaliser sur ce qui est immédiatement accessible: les représentations au sens large du terme. Pourquoi une approche modulaire de l'alternance codique? La langue, on le sait, ne peut être réduite à sa dimension linguistique formelle; elle possède aussi une dimension sociale. Or, comment accéder au fonctionnement d'une langue si dans le même temps on ne prend pas en compte sa valeur symbolique, le statut de ses locuteurs, les contextes dans lesquels elle s'actualise? Les premiers chercheurs à s'être intéressés aux questions de choix linguistiques dans les sociétés multilingues (Ferguson, 1959; Fishman, 1967; Gumperz, 1971) ont bien pointé la nécessité de soumettre le concept de diglossie aux questions rhétoriques classiques. C'est ainsi que Fishman
3 CLasse d' INitiation à la langue française

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assignait à la sociolinguistique la tâche de «s'efforcer de déterminer qui parle, quelle variété de langue, quand, à propos de quoi et avec quels interlocuteurs. » En ce qui concerne l'étude de l'alternance codique, les mêmes exigences s'imposent comme l'écrivent Sankoff et Poplack (1980 : 1) : « le code switching ne pourrait être compris de manière complète que grâce à [...] une analyse intégrée visant à savoir non seulement quand le code switching se produit, mais aussi comment, où et pourquoi.» Or, comme on l'a vu et comme on le verra, les recherches sur l'alternance codique n'ont produit que des travaux parcellaires portant tantôt sur les représentations, tantôt sur la description formelle des interactions, tantôt sur les règles conversationnelles, etc. Ce domaine de recherche de la sociolinguistique n'a pour l'instant pas produit de modèle théorique fiable prenant en compte tous les aspects que lui impose toute approche qui se veut sociolinguistique. On pose donc que seuls les modèles intégrés à la fois pluridisciplinaires et multipolaires sont susceptibles d'offrir une bonne compréhension de l'alternance codique. On peut dire que Myers-Scotton (1993a, 1993b) a ouvert la voie, suivie en cela par Bourhis, Lepicq, Sachdev (2000), (Bourhis, 2000) dont le modèle, encore expérhnental, devrait s'imposer comme une référence incontournable. L'ouvrage se compose de trois parties. La première, intitulée «Choix de langues et alternance codique: un champ de recherche complexe» tente de faire le point de la question en examinant les différents aspects liés à la problématique de l'alternance codique : concepts, théories et modèles. J'y examine l'essentiel des travaux proposés par la communauté scientifique sur le plan conceptuel et théorique avant de proposer un modèle de référence adapté à mon terrain de recherche prenant en compte mes hypothèses de travail. La deuxième partie est consacrée à l'enquête, à deux niveaux. D'abord, j'explore les protocoles d'enquête en sociolinguistique (Labov et Hymes en l'occurrence), ce qui me permet de rendre compte des différentes phases du travail sur le terrain (pré-enquêtes et enquêtes), des méthodes mises en œuvre (questionnaire, entretiens semidirectifs, observation directe et indirecte) et de décrire les dimensions des contextes dans lesquels les enquêtes se sont

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déroulées (Belleville, Barbès, Maison Fessart), le corpus s'est constitué (interactions verbales en contexte endogroupe et exogroupe, métadiscours et discours épilinguistiques). Ensuite, j'expose les méthodes d'analyse retenues en fonction des perspectives ou pôle d'étude (perspective interactionniste, formaliste, glottopolitique). La troisième partie enfin essaie de mettre à l'épreuve des cadres théoriques et méthodologiques décrits dans les parties précédentes - les données recueillies sur le terrain. Le public que vise une telle étude ne se limite pas aux cercles universitaires. Les enseignants, les formateurs, les acteurs sociaux, les entreprises ouvertes au bilinguisme confrontés quotidiennement aux situations multilingues marquées par une forte vitalité de l'alternance codique sont également concernés. Pour tout dire, toute personne qui souhaite comprendre quelles significations se cachent derrière les emplois souvent jugés «intempestifs et incongrus» des langues ancestrales dans des contextes où, en principe, les normes sociales implicites commandent l'emploi du français, peut trouver dans ce livre quelques esquisses d'explications.

* * *

PARTIE 1

PROBLÉMATIQUE DE L'ALTERNANCE CODIQUE (CONCEPTS, THÉORIES, MODÈLES)

CHAPITRE 1
CHAMP CONCEPTUEL: MARCHÉ TERMINOLOGIQUE ET DÉFINITOIRE DU CODESWITCHING

L'alternance codique, comme bien de domaines de recherche, n'est pas un objet réifié, figé définitivement par telle ou telle recherche, son ré-examen permet des réajustements et des reformulations indispensables au regard de données nouvelles émergentes. On peut cerner les aspects de cette évolution en examinant deux niveaux: 1. le marché terminologique et définitoire de l'alternance, 2. les approches théoriques et les modèles d'analyse. Tout ceci me conduira à proposer un cadre de référence susceptible d'offrir une meilleure lisibilité de la question à travers ce que j'appellerai l'approche par perspective et par axe d'étude. Le marché terminologique Le choix du terme « marché» vise à montrer à quel point les auteurs, qu'ils soient anglo-saxons ou francophones, proposent chacun sa marchandise terminologique, définitoire et tente de l'imposer. C'est l'impression qui se dégage de l'abondante bibliographie compulsée sur le code-switching au cours de la phase préparatoire de cette étude. Gardner-Chloros (1985 : 6) estimait déjà que «dans les trente dernières années, durant lesquelles l'étude du code-switching a pris son essor, presque chaque nouvelle étude s'est accompagnée d'une nouvelle défmition». On pourrait aisément renchérir: chaque étude s'est accompagnée d'une nouvelle terminologie depuis ces trente dernières années à.compter de l'année 2003 comme on le verra plus loin. Mais grossomodo si la terminologie est variée, le référent est presque le même. Selon les auteurs, on trouve « code

18 Partie 1 - Problématique de l'alternance codique

switching» (Valdès-Fallis, 1978; Scotton, 1977; Pfaff, 1979; Kachru, 1978), «alternance codique» (traduction française de Gumperz, 1989b), «métissage vernaculaire» (Wald, 1990), «alternance des langues» (Gadner-Chloros, 1985), «discours alternatif» (Boucherit, 1987), «alternance de codes», «code alterné du bilingue» (Hamers et Blanc, 1983), «interférence bilingue» (Mackey, 1976), « vernaculaire bilingue» (Gafaranga, 1987), « métissage linguistique» (Sesep, 1979), « entre langue » (Baggioni et Robillard, 1990), «interlangue» (Richards, Krashen; Baggioni et Robillard, 1990; Lüdi et Py, 1986), « interlecte » (Prudent, 1981) et la liste est loin d'être exhaustive. Les productions les plus récentes entretiennent ce même imbroglio terminologique: «alternance codique» (Darot, Derradji, Fallous, 1998), «mélange de codes» (Diallo, 1998), «alternance de langues» (Bensalah, 1998), «sociolecte» (Kashema, 1998), «interlangue», «code-switching» (Lüdi, 1999). Mais si l'on tient compte du niveau linguistique, psycholinguistique ou sociolinguistique où se situe chaque syntagme, cette nébuleuse terminologique offre une meilleure lisibilité. On remarque que certains vocables caractérisent le phénomène en tant que processus psycholinguistique (alternance codique, alternance des codes, mélange linguistique, métissage linguistique), que d'autres renvoient au statut linguistique de cette pratique langagière (vernaculaire bilingue, sociolecte, entrelangue, code alterné du bilingue), tandis que d'autres enfin désignent le produit linguistique qui en résulte (discours mixte, discours alternatif, interférence linguistique). La raison de cette indétermination terminologique tient essentiellement sans doute à la traduction littérale en français des termes anglais «code changing» (changement de code ), « code switching» (alternance de code), «code mixing» (mélange de codes) ou encore plus récemment «fused lects» vs «language mixing» (Auer, 1998). Or on sait, comme le souligne Rey (1979 : 47-48), qu'en ce qui concerne «l'articulation des systèmes des noms extraits du lexique ou créés, empruntés, etc. - et des systèmes notionnels », pour que la terminologie soit efficace et claire, il est souhaitable que les termes reflètent dans leur formation celle

Chapitre 1 - Champ conceptuel

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des notions ». Le critère formel en la matière, selonVinay (1968 : 737), ne saurait être le «critère final ». L'analyse des définitions, le pan notionnel, permettra d'apporter quelques éclaircissements à l'éclatement terminologique, le pan formel.

Le marché définitoire Je discuterai les définitions les plus significatives, c'est-àdire celles qui serviront de base à mes choix personnels. On peut répartir les auteurs en deux catégories selon qu'ils affectent une définition linguistique (description du produit linguistique) ou fonctionnelle (description des facteurs ou des fonctions) au code switching d'une part, selon que la définition proposée est de type synthétique - c'est-à-dire celles qui ne différencient pas le résultat de l'alternance et l'action d'alterner - ou de type analytique - c'est-à-dire celles qui prennent en compte ces deux niveaux d'analyse. Les deux couples de types de défmitions peuvent bien sûr entrer en interaction. Si l'on considère les définitions de type linguistique et synthétique, on a les propositions suivantes. Scotton et Dry (1977 : 5) définissent le code switching « comme l'utilisation de deux variétés linguistiques ou plus dans la même conversation ou la même interaction ». Ils précisent que «l'alternance peut porter seulement sur un mot ou sur plusieurs minutes de discours» et que «les variétés peuvent désigner n'importe quelles langues génétiquement différentes ou deux registres d'une même langue ». Ces auteurs excluent de leur défmition deux niveaux linguistiques: «L'utilisation de mots isolés, d'emprunts intégrés ou de phrase n'est pas considérée comme du. code switching.» Cette définition prend en compte à la fois l'alternance (<< switch ») entre deux langues et celle entre deux registres d'une même langue. Mais ce qui semble peu clair dans cette définition, c'est l'opposition de deux termes de nature

différente

_.

un mot vs plusieurs minutes de discours. Cela

voudrait dire qu'il est impossible d'alterner pendant plusieurs minutes en n'utilisant que des mots-phrases par exemple! D'autre part, s'il est juste d'exclure les emprunts intégrés du code

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Partie 1- Problématique de l'alternance codique

switching, l'exclusion des phrases ou des mots isolés semble sans fondement sauf à ne considérer le code switching que dans des pratiques monologales à l'exclusion des pratiques dialogales qui prennent en compte des niveaux d'analyse tels les tours de parole et leurs formes d'actualisation. Faerch et Kasper (1986, cité par Griggs, 1999: 55) distinguent trois degrés de présence de LI dans toute opération de transfert linguistique: 1. le «codeswitching, où les deux codes restent distincts, le locuteur activant son savoir déclaratif secondaire à tous les niveaux linguistiques» ; 2. le « borrowing, où un item lexical de LI est intégré à un plan formulé dans l'interlangue sans être adapté au système de celle-ci» ; 3. le « foreignizing, où le locuteur apporte des modifications phonologiques ou morphologiques aux éléments de LI pour que ceux-ci s'intègrent plus ou moins dans le système de L2 . » Une telle définition ne manque pas de poser des problèmes pour son exploitation concrète. Comment peut-on envisager un code-switching qui tient distincts les deux codes, quand on sait qu'il s'envisage dans une dynamique interactive avec ses silences, ses reformulations, ses formes disloquées? D'autre part la différence entre «borrowing» et « foreignizing» se ramène à la distinction classique entre emprunt intégré et emprunt non intégré qui, de toutes façons, en ce qui concerne le premier, est exclu par définition du codeswitching comme on l'a noté dans la définition de Scotton et Ury. Valdès-Fallis (1978 : 65) propose une définition linguistique et analytique du code switching: c'est « le fait d'alterner deux langues au niveau du mot, de la locution, de la proposition ou de la phrase ». Cette définition indique la nature du processus (<< fait d'alterner ») et la nature du produit linguistique (<< mot », « locution », proposition », « phrase ») mais reste peu exploitable à cause de sa brièveté. On peut noter toutefois qu'il y a élargissement des formes linguistiques de l'alternance par rapport à celles suggérées par Scotton et Ury: l'alternance au niveau de la phrase est prise en compte. En outre, selon ValdèsFallis, le code switching ne peut être considéré comme une interférence au sens strict du terme, il résulte, au contraire, d'un effort du bilingue pour éviter celle-ci. L'idée que le code

Chapitre 1 - Champ conceptuel

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switching puisse constituer pour le bilingue une stratégie de communication est déjà présente dans l'analyse de Valdès-Fallis. Dans la même perspective, Lüdi (1999 : 28) considère que la « situation endolingue » constitue « le domaine par excellence» du code-switching ou alternance des langues qu'il définit comme suit: «l'insertion 'on line' de séquence allant d'une unité lexicale minimale (lexème) à des séquences des rangs les plus élevés - de Lb (Lc, Ld, ... Ln) (=langue(s) enchâssée(s) dans un texte / échange produit selon les règles de La (= langue de base) entre bilingues dans une situation appropriée au mode bilingue. » (p.28). Cette définition aborde plusieurs aspects du codeswicthing: le processus (<< line»), la nature de la matière on linguistique (<< langue(s) enchâssée(s)), les niveaux d'enchâssement (<< lexème », «séquence »), le principe de l'enchâssement «réglé» (<< selon les règles de La), le statut autonome du code-switchting et ses valeurs (<< dans une situation appropriée au mode bilingue »). On pourrait regretter que l'auteur n'ait pas envisagé dans sa définition les fonctions du code-switching mais il suffit d'une lecture attentive de ses travaux pour rendre à la définition sa complétude. Lüdi et l'école de Bâle-Neuchâtel en général considèrent que l'alternance des langues fait partie des « stratégies compensatoires interlinguales» (ibidem, p.28). Wentz et McClure (1977 : 706) utilisent «code switching» comme un terme générique (<< cover term» ) qui englobe deux phénomènes: Ie «code mixing» et le «code changing» ; on pourrait se risquer à traduire ces termes par « mélange linguistique» et « changement linguistique» si l'on entend par «code» une langue ou une variété de langue au sens de Scotton et Dry (1977). Le code mixing est décrit comme suit: « il y a code mixing lorsqu'un mot ou une expression de L2, plus expressif ou inexistant dans LI, est employé alors que le discours est tenu en LI; il se situe entre deux constituants dans des phrases réalisées enL 1..» Quant à « code changing », il est caractérisé comme étant « principalement un emblème stylistique dénotant un changement de sentiment, de destinataire, de mode, etc. ; il se situe au niveau des phrases qui alternent LI et L2. ». Cette définition pointe en réalité trois niveaux d'analyse: le résultat, le

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Partie 1 - Problématique de l'alternance codique

processus et les motivations. C'est une distinction de même nature qu'opère Sesep (1979) dans sa définition. La différence est qu'il n'inscrit pas les deux phénomènes dans un terme englobant. Ainsi, il distingue le «métissage linguistique» et le « discours métissé ». Le premier est défini comme «le processus qui consiste en une alternance systématique entre deux ou plusieurs langues à l'intérieur d'un même acte de langage ou tout simplement comme la production d'actes de langage linguistiquement hétérogènes» ; le second désigne «tout discours résultant du métissage ou plus exactement tout discours construit à partir de plusieurs codes et comportant par conséquent des énoncés ou des segments d'énoncés métissés dans une proportion telle que ceux-ci ne pourraient pas être considérés comme homogènes» (p.33). La définition de Sesep me paraît intéressante à un double titre. Outre la distinction entre action et résultat linguistique, l'auteur introduit un élément nouveau essentiel: le facteur quantitatif comme critère de reconnaissance du discours métissé. Reste à savoir à partir de quel degré de mélange un énoncé cesse d'être homogène. Sesep introduit une question qui sera reprise plus tard par la recherche: la problématique de la langue matrice et de la langue enchâssée (Meyers-Scotton, 1993). Gumperz (1989) propose une définition fonctionnelle et analytique en distinguant deux types de code switching. Le code switching situationnel, qui trouve son terrain favorable dans les situations diglossiques, est défini comme suit: «des variétés distinctes s'emploient dans certains contextes (la maison, l'école, le travail) associés àun type d'activités distinct et limité (discours en public, négociations, cérémonies spéciales, joutes verbales, etc.) ou selon la catégorie d'interlocuteurs à qui l'on parle (amis, famille, étrangers, subordonnés, personnalités du gouvernement, etc.). » (p.59). C'est ce qu'on appelle la «théorie des domaines» en sociolinguistique. Dans ce cas de figure, non seulement un seul code est employé à la fois mais aussi les normes de sélection du code tendent à être relativement stables. Le deuxième type d'alternance est le «code switching conversationnel », défini comme «la juxtaposition à l'intérieur d'un même échange verbal de passages où le discours appartient

Chapitre 1 - Champ conceptuel

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à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents» (p.57). Dans ce cas, le choix de la variété est jugé tout à fait inconscient; ce qui .intéresse les interlocuteurs avant tout « c'est l'effet obtenu lorsqu'ils communiquent ce qu'ils ont à dire» (ibid.,p.59). Ramers et Blanc (1983) soulignent qu' «il est important de ne pas confondre l'alternance de codes avec le « mélange de codes» (<< code-mixing ») » (p. 199). L'alternance de codes est définie comme une stratégie de communication du bilingue consistant «à faire alterner des unités de longueur variable de deux ou plusieurs codes à l'intérieur d'une même interaction verbale» (p.446). Le mélange de codes est défini comme une «stratégie de communication dans laquelle un locuteur mêle des éléments ou règles des deux langues et de ce fait brise les règles de la langue utilisée» (p.455). Un troisième terme vient compléter ces définitions le« mélange linguistique» qui désigne des «énoncés utilisant des éléments ou règles des deux langues, soit en alternant, soit en mélangeant les règles ou les éléments» (p.455). Ce qui est intéressant à relever dans ces définitions, c'est la triple dimension du code switching que soulignent Ramers et Blanc. Du point de vue pragmatique, l'alternance de codes tout comme le mélange de codes sont analysés comme des stratégies de communication du bilingue (souligné par moi). Dès lors, l'idée selon laquelle le mélange et l'alternance de codes apparaissent sans le moindre contrôle du locuteur s'avère irrecevable. Par ailleurs, les auteurs prennent en compte à la fois l'aspect psychologique (en tant que « action de ») - c'est l'alternance de codes ou le mélange de codes - et l'aspect linguistique (en tant que produit linguistique, résultat de l'action) - c'est le mélange linguistique. Le schéma descriptif qu'ils proposent permet de discerner code mixing et code switching comme l'indique le schéma comparatif suivant:
Figure 1-1 : structure linguistique du code switching et du code-mixing
Code switching Code-mixing /Lx/(LxLy)/Lx/(Ly /Lx/Ly/Lx/Lyetc. Lx)/Lx etc.

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Partie 1- Problématique de l'alternance codique

Les définitions particulières ainsi que les descriptions linguistiques permettent de dire que dans tous les cas, qu'il s'agisse du code switching ou du code mixing, il y a transfert par le locuteur de Lx d'éléments ou de règles de Ly. Ce qui les différencie c'est que le code-switching ne se produit que dans une « interaction verbale». Pour Gafaranga (1987), WénézouiDeschamps (1987), Wald (1990), le code-switching constitue un mode d'expression particulier du bilingue: c'est ce qu'ils appellent le « vernaculaire du bilingue. » Outre les deux langues, le bilingue disposerait d'un troisième mode d'expression: le code switching. Gafaranga illustre ce point de vue, à partir de la situation sociolinguistique du Rwanda, par un schéma qui constitue un dépassement du schéma du transfert des langues:
Figure 1- 2 : Le code-switching au Rwanda selon Gafaranga (1987)

Situations formelles
Français Situations (Standard) ou Kinyarwanda

informelles

Discours mixte du kinyarwanda) Bilingue

Vernaculaires (variétés locales

Monolingue

Ce schéma, qui est sinon un dépassement du lTIoins un aménagement du schéma du transfert des langues, met l'accent sur deux faits: d'abord, le discours mixte est au bilingue ce que les vernaculaires (variétés locales) sont au monolingue. Ensuite l'ensemble (discours mixte et variétés locales) est analysé comme des variétés linguistiques que le monolingue et le bilingue utilisent dans des situations Ï11formelles.Les situations formelles demandent l'utilisation du français ou du kinyarwanda, ces deux langues ayant le statut de langues officielles au Rwanda. Wénézoui-Dechamps (1988 : 29) analyse aussi le fransango des lettrés - mélange de français et de sango en république centrafricaine - comme un « interlecte», c'est-à-dire un moyen

Chapitre 1 - Champ conceptuel

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d'expression supplémentaire français/ sango.

dont

dispose

le

bilingue

L'abondance des terminologies et des définitions du code switching devrait permettre d'opérer des choix ouverts mais la diversité des perspectives et la complexité relative des contenus rend le choix quelque peu ardu. Tirant parti des travaux examinés mais aussi du travail de terrain réalisé lors des enquêtes, je propose dans le paragraphe qui suit de faire de l'alternance codique un concept opératoire isolé.

L'alternance

comme concept opératoire isolé

On pourrait alors proposer la formulation suivante: le code alterné du bilingue (CAB, terminologie de Ramers et Blanc, 1983) ou alternance codique de compétence est une entrelangue c'es-à-dire, un vernaculaire du bilingue doté des traits suivants: stable, collectif, socialement reconnu (Baggioni et Robillard, 1990; Baggioni 1997). Ce vernaculaire permet au bilingue, grâce au processus psycholinguistique de changement de langues, de variétés de langue ou de registres d'une même langue au cours d'un acte de langage ou d'un échange (au sens de Roulet, 1987), de structurer des stratégies discursives et conversationnelles en contexte exolingue et endolingue. Le produit linguistique qui en résulte est le discours alternatif (<< discours» entendu au sens d'une « unité égale ou supérieure à la phrase» Dubois (1973-87 : 156) au niveau des unités dialogales (interaction, module, séquence, échange) et le discours mixte au niveau des unités monologales (intervention, acte de langage). Je reprends à Wentz et McClure (1977) la distinction entre «code mixing» et «code changing» et les définitions qui les accompagnent. Le schéma suivant rend compte des dimensions, des composantes et des indicateurs du concept:

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Partie 1

- Problématique

de l'alternance codique

Figure 1-3 : Concept du code alterné du bilingue

Dimension

comDosantes

Indicateurs

Linguistique

alternance codique

/
--+

-..

- discours alternatif -.. produit linguistique
- discours mixte

Socioling.

-.. vernaculairebilingue -.. épilinguistique
et métadiscours

~

\

Psycholing. .. Changementde code -.. Pragmatique -..stratégie de communication

interactions verbales facteurs
et fonctions

Nous verrons, dans la partie consacrée à l'analyse des données, comment les différents aspects du concept s'actualisent.

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