Le passage de l'Aurige

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Pierre Angon se promène dans le parc du château de Versailles. Sa rencontre fortuite avec le dieu Apollon signe le début d'une étrange odyssée. Il croisera ainsi le destin de Petrus Cornelius Hasta, citoyen d'une ville antique située "ailleurs". Fasciné par la vie d'Hasta, Pierre Angon l'aidera dans son combat pour la liberté et dans sa quête amoureuse. Renoncera-t-il pour autant à sa propre vie ? Qui ne s'est jamais imaginé en personnage providentiel, s'engageant dans une noble cause, influant sur le cours du monde ?
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782296198708
Nombre de pages : 253
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Le passage de l'Aurige

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05678-7 EAN : 9782296056787

Thierry Aubernois

Le passage de l'Aurige
Combattre pour Apollon

L' Harmattan

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet Dernières parutions
Tristan CHALON, Le Lion de la tribu de Juda ou un Destin de femme dans l'Ethiopie ancienne, 2008. Dominique MARCHAL, La Porte du côté de l'Orient, 2008. Chloé DUBREUIL, Le temps d'Uranie, 2008. Gabriel REILLY, La Fin des Païens. Rome An 385, 2008. Jean Gérard DUBOIS, Un jeune Français à Cadix (1775-1788), 2008. Norbert ADAM, Alfred Maizières. Une jeunesse ardennaise à l 'heure prussienne en 1870, 2008. Walther ADRIAENSEN, Lafille du Caire, 2008. Hélène VERGONJEANNE, Un laboureur à Versailles, 2008. Claude BEGA T, Au temps des Wisigoths, Quitterie l'insoumise, 2008. Anne MEZIN, Les Homberg du Havre de Grâce, 2007.

Paule BECQUAERT, Troubles: le chemin des abîmes An II

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An III, 2007. Arkan SIMAAN, L'écuyer d'Henri le Navigateur, 2007. Honorine PLOQUET, L'oiseau bleu de Cnossos, 2007. René MAURY, Agnès Sorel assassinée, 2007. Lélia TROCAN, Les années de plomb, 2007. Patrice BRÉNA, Casamances. Une expédition négrière en Afrique,2007. André MATHIEU, Capone. Une histoire de brigands, 2007. Bernard Henry GEORGE, L 'hymne de Mameli, 2007. Loup d'OSORIO, Les Folles de la Plaza de Mayo, 2007. MarceIBARAFFE, Conte de la neige et du vide, 2007. Paul DUNEZ, L'écuyer du Colisée féodal, 2007. Gérard POU HA Y AUX, Le Gaoulé, 2007. Rafik DARRAGI, La Confession de Shakespeare, 2007. Anne-Laure CARTIER de LUCA, Le papyrus de la Via Appia, 2007. Yves NAJEAN, La Robertière, 2007. Marie-France ROUVIERE, Cornelia, mère des Gracques, 2006.

A Catherine

Ce livre est publié avec l'aide du Fonds national de la littérature (Académie Rqyale de LAngue et de Littérature Françaises Communauté française de Belgique).

Avertissement au lecteur

Le monde dans lequel voyage le héros de ce roman s'inspire largement de la Rome antique. La plupart des détails relatifs aux mœurs et coutumes de cette époque sont véridiques. Le plan de la ville rappellera aux férus d'histoire antique celui de Rome à la fin de la République. Néanmoins, l'auteur ne cherchant pas à faire œuvre d'historien et son récit constituant une fiction, le lecteur ne devra pas espérer trouver ici la description d'un monde romain disparu. Puristes et historiens ne s'étonneront donc pas des inexactitudes ou des anachronismes.

Le promeneur esseulé déambulait dans les jardins du château de Versailles. Les grenouilles aspiraient désespérément l'air au lieu de souffler de l'eau. Leurs grands yeux ouverts, dépourvus d'iris, trahissaient un lointain trépas. Grenouilles, tortues, hommes et femmes restaient silencieux et inertes. Au-dessus de ces créatures, Latone, mère d'Apollon et de Diane, étendait la main sur ce petit monde. Plus loin, au nord, le dragon, cerné par des dauphins et par de petits archers montés sur des cygnes, rugissait silencieusement. Comme les eaux des fontaines ne jaillissaient pas, ces deux groupes, ainsi que les statues des autres bassins, semblaient figés. Il était à peine neuf heures. Pourtant, le soleil illuminait déjà les jardins et incendiait plusieurs pièces d'eau. En cette belle journée d'automne, les arbres avaient revêtu leurs tenues bariolées. Pareils aux comédiens d'autrefois, les marronniers les plus âgés se paraient de pourpre, rouge, rose, orange, ocre, brun, jaune et vert. Les dernières fleurs de l'arrière-saison, dans les parterres, tranchaient sur le vert noirâtre des buis et sur cette teinte d'un vert délicatement fatigué que prenait l'herbe à l'approche de l'hiver. Le promeneur traversa le Rond Vert aux allées jonchées de feuilles. La nuit précédente avait connu de faibles gelées. Les arbres en avaient profité pour se débarrasser des plus fragiles sujets de leurs feuillages. Les pieds de certains passants faisaient craquer de petits tas de feuilles sèches. Les charmants marmousets du bassin de l'lIe des Enfants n'attirèrent pas l'attention du visiteur. Le bassin de l'Eté lui dévoila la déesse Cérès, assise sur un sol jonché d'épis et de gerbes de blé. Puis, empruntant l'allée de Cérès et de Flore, le flâneur rejoignit le bassin de cette dernière: la belle déesse à demi nue reposait sur une couche de fleurs. L'homme s'y arrêta, pensif, pendant quelques minutes. Il reprit enfm sa marche.

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Quatre jours auparavant, il était encore accompagné d'une charmante amie: le couple passait deux semaines de vacances au soleil du sud. Depuis, elle l'avait quitté. Pourquoi? Il ne le savait plus. Ou l'avait-il jamais su? La mésaventure avait débuté un soir, au dîner, tandis qu'il choisissait le vin: elle l'avait prié de prendre un liquide insipide au lieu des breuvages bien charpentés, au bouquet profond, qu'il appréciait. Il avait alors fait remarquer, aimablement, qu'elle n'en boirait qu'un verre et que, de surcroît, il avait déjà choisi au déjeuner un vin à sa convenance. Elle s'était emportée à cause de cette broutille. La dispute avait pris là son départ, duré tout le repas, s'était poursuivie hors du restaurant, avait dégénéré en une algarade qui, après quelques reproches mutuels, s'était transformée en une brouille durable. Le surlendemain, lorsqu'il revint à l'hôtel au terme d'une promenade en solitaire, elle s'était envolée, sans explications ni un mot d'adieu. Elles partaient toutes. Combien avait-il eu de femmes dans sa vie? Il l'ignorait. Beaucoup, en tout cas. Bien qu'il fût âgé de seulement trente-quatre ans, le souvenir de certaines s'estompait dans sa mémoire. Cela avait commencé dès l'âge de dix-neuf ans: elles lui accordaient leurs faveurs, passaient quelque temps en sa compagnie et l'abandonnaient. S'il avait su que tant de femmes parsèmeraient son existence, il eût rédigé un journal avec leurs noms, prénoms, dates de naissance et plusieurs événements

importants pour lui

-

comme les moments de rencontre et

de rupture - ainsi que les activités qu'ils avaient partagées. Oh ! Il ne se serait pas agi d'un « carnet de notes », comme celui que tenait un de ses amis, véritable Casanova impénitent qui y jugeait les prouesses sexuelles de ses bonnes fortunes en leur attribuant une cote de un à dix. Ce carnet eût constitué un aide-mémoire fort utile pour se remémorer son passé car il réalisait qu'à son âge il y avait déjà des noms qu'il omettait, des visages, familiers autrefois, dont les traits

Il
se masquaient sous les atteintes du temps. Il décida d'ouvrir ce journal en y portant toutes les indications relatives à ses sept ou huit dernières compagnes. « Compagnes» se révélait un mot inadéquat: il s'agissait plutôt d'amantes puisqu'il avait rarement vécu avec ces demoiselles; des liaisons d'une durée moyenne de trois à quatre mois permettaient mal un emménagement à deux. Mélancolique, il se promenait dans le parc du château de Versailles. Il se trouvait à présent devant la Fontaine de l'Encelade, titan presque englouti par les rochers, qui luttait désespérément contre une fm inéluctable. L'œuvre, d'un grand réalisme, lui parut très détériorée. Des feuilles mortes recouvraient la surface du bassin et donnaient l'impression que la statue était posée sur un tapis végétal. Le spectacle de cet être mythique à l'agonie n'en devenait que plus poignant. La face du géant, éclairée par le soleil matinal, dégageait amertume, douleur et tristesse. Quant à lui, il ne se sentait pas vraiment triste. Il n'aimait pas la jeune femme qui l'avait délaissé. Il n'en avait, au reste, jamais aimé aucune jusqu'ici. En revanche, il se montrait respectueux, doux et attentionné avec chacune. C'était sans doute là les raisons qui lui permettaient de faire de nouvelles conquêtes. Ses périodes de « célibat» après une rupture restaient des plus courtes, d'autant qu'il menait une vie sociale assez active et rencontrait donc nombre d'amantes potentielles. Il n'était pas naturellement volage. Toutefois, il ne parvenait pas à garder de femme auprès de lui : toutes le quittaient (il n'avait pas une seule fois rompu de lui-même une liaison) au bout d'un mois ou d'un an, pour des raisons qu'il ne comprenait pas bien mais qui, disaientelles de façon unanime, tenaient exclusivement à lui : il aurait été trop perfectionniste dans chaque acte de sa vie, trop porté sur la bonne chère et le luxe, trop sensuel même. Ce dernier reproche n'était pas infondé, jugeait-il: il avait de gros besoins sexuels, même si aucun vice n'entrait dans sa

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nature et même s'il respectait les désirs de ses multiples amies. Il voyait une raison plus profonde à ses vicissitudes sentimentales; il se savait, en effet, terne, insipide, ordinaire, comme l'immense majorité des gens sans le moindre doute. Mais lui, malheureusement, ne l'ignorait pas et ne s'en cachait pas. Trop honnête pour feindre ou pour tromper, il ne s'inventait pas une vie, ne se créait pas un personnage de comédie, n'endossait pas le costume attendu par le public pour une scène déterminée. Il était lui-même, avec ce que le destin avait mis à sa disposition. Etait-ce pour cette raison que les femmes finissaient par le trouver ennuyeux: parce qu'il ne mentait ni ne se mentait? Songeur, il errait dans les prestigieux jardins du château de Versailles. Inconsciemment, il avait rebroussé chemin et traversé le quinconce du Nord sans prêter attention ni à la splendeur automnale des marronniers ni aux statues qui bordaient les allées. Il entra dans le bosquet des Bains d'Apollon, emprunta une mauvaise voie de sortie et se retrouva en plein parterre du Nord, devant la Pyramide, celle des fontaines qui paraît la plus morne lorsque l'eau ne l'anime pas. Il tourna à droite pour rejoindre le parterre d'Eau. Le promeneur regardait à peine ce qui l'entourait. Il s'était pourtant fait à l'avance une telle fête de cette visite. Au début de ses vacances, il avait prévu une halte d'une journée entière, lors du retour, afm de découvrir le château de Versailles qu'il ne connaissait pas. Malgré l'abandon de sa dernière amie, il suivit le programme prévu. Mais il ne se résolut pas à entrer dans les bâtiments. Il flâna au long du parc, sous le fallacieux prétexte d'admirer bassins et sculptures. En fait, il se contentait de passer le temps. Il pensait aux « femmes de sa vie ». Qui serait la suivante? Où la trouverait-il? S'il se posait ces questions, elles ne le taraudaient pas. Assurément, il en séduirait une autre, sans que cette certitude résultât d'une présomptueuse fatuité. Car

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il avait un contact extrêmement facile avec la gent féminine, il devinait d'instinct les souhaits et attentes de telle ou telle femme et il identifiait très vite celles avec lesquelles il n'avait aucune chance de succès. Grâce à son physique, à ses manières et à sa réelle gentillesse, il avait de surcroît développé au fil des années un incontestable pouvoir de séduction. Par contre, en dépit de son expérience dans ce domaine et de son intelligence, il ignorait encore pourquoi il s'avérait incapable de les retenir lorsque l'étape la plus difficile, la conquête, était enfin franchie. Etait-il si ennuyeux, comme certaines l'avaient prétendu méchamment? A vrai dire, sa principale distraction, la lecture, n'était guère prisée par la plupart des demoiselles qui avaient été ses maîtresses. En revanche, il fréquentait théâtres et cinémas, adorait les restaurants, ne dédaignait pas les boîtes de nuit, aimait le jazz et pratiquait un peu de sport. Qu'était-ce donc qui les rebutait chez lui au bout de quelques semaines? Y avait-il là un mystère? Ou bien l'explication était-elle d'une grande simplicité, à savoir qu'il n'avait jamais croisé celle qui lui convenait véritablement? Ses pas l'amenèrent enfin dans l'Allée Royale qu'il descendit en direction du Grand Canal. Parvenu au bas de ce chemin, il admira le bassin d'Apollon. Le dieu du soleil, splendide jeune homme campé sur son char à demi immergé, tenait les rênes de quatre chevaux nerveux. Autour de lui, quatre tritons sonnaient de la conque et autant de monstres marins ouvraient leurs gueules voraces. Quelle fut l'origine de la déception du visiteur? L'immobilité de l'eau glauque du bassin? Les mouettes perchées en nombre sur le groupe, dont une qui s'était juchée insolemment sur la tête du dieu? Le monde alentour, amateurs de jogging, promeneurs de chiens, touristes assis sur la margelle pour un bref repos ou d'autres qui prenaient des photos? Chacun de ces éléments gâcha la majesté du lieu et expliqua son désappointement. Il apprécia peu cette composition en

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plomb de Tuby qu'il avait vue auparavant sur des dizaines de photographies et qui lui semblait très familière, trop connue pour retenir son attention, trop banale pour qu'elle méritât un arrêt. Il comprit là ce qui amenait d'aucuns à nommer avec mépris cette sculpture « le char embourbé ». Il s'éloigna. S'il n'avait guère été sensible à la beauté d'Apollon et à la majesté de son char, la perspective de l'Allée Royale, avec les statues alignées tout au long des trois cent trentecinq mètres, avec, dans le fond, le bassin d'Apollon et le Grand Canal qui déployait ses fastes à côté de la Petite Venise, l'avait ravi. Il était d'ailleurs, en dépit de ses pensées moroses, tombé sous le charme des jardins. Pierre Angon se promit de revenir dans ce lieu enchanteur dès qu'il se sentirait de meilleure humeur. Il rejoignit Grègues, la grande ville de province où il habitait et où il exerçait ses activités professionnelles.

Deux jours après, Pierre Angon reprit son travail chez Sinisteritas, la compagnie d'assurances qui l'employait depuis maintenant près de dix ans. Il ne détestait pas son métier, contrairement à nombre de ses collègues qui se lamentaient en permanence sur la monotonie des tâches, sur leur piètre place dans la société, sur la non-reconnaissance de leurs talents. Angon n'avait pas ce genre d'états d'âme; s'il connaissait, lui aussi, des désirs inaccessibles, il se trouvait, dans l'ensemble, satisfait de son existence. Il était en bonne santé, possédait un bel appartement, une Mercedes neuve et une impressionnante collection de bilboquets. Son salaire couvrait ses besoins. Il disposait aussi d'un capital hérité de sa mère, dont les revenus lui assuraient une grande sécurité financière. Son travail, quoiqu'un peu trop sédentaire à son gré, lui plaisait; il avait atteint un niveau hiérarchique qui le plaçait au-dessus de la catégorie des employés ordinaires. Quant à sa vie sexuelle, elle était bien remplie. Il eût été

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malvenu de se plaindre. L'unique bémol dans ce tableau presque parfait venait de son incapacité à construire un foyer avec une femme. Ille souhaitait néanmoins. A trente-quatre ans, il ne désespérait pas de rencontrer celle qui deviendrait sa compagne pour le reste de sa vie et avec laquelle il aurait des enfants. Pierre Angon était, on le voit, une personne normale chez qui toute excentricité était bannie. Voilà pourquoi on aurait pu s'étonner de ce qui lui arriva deux semaines après. Un samedi après-midi, Pierre Angon se baladait en ville: il aimait côtoyer les gens, se perdre dans la foule; il en retirait la sensation d'une fusion avec l'humanité entière qui lui mettait le cœur en joie. Il s'apprêtait à entrer chez un antiquaire féru de jouets anciens et auprès duquel il avait acquis plusieurs bilboquets de collection. Avant de pousser la porte, il s'immobilisa devant la vitrine: un tableau posé sur un chevalet en ornait le milieu. La toile, d'un mètre cinquante de long sur quatrevingts centimètres de haut, représentait le basslE d'Apollon du château de Versailles. Mais, si l'artiste avait gardé les éléments de la composition originale, il en avait, laissant libre cours à son inspiration, profondément modifié le climat. On ne voyait ni le Grand Canal ni la végétation alentour. L'arrière-fond montrait un ciel gris, parsemé d'inquiétantes nuées d'orage. L'encadrement du bassin était fait de pierres noires comme la nuit. L'eau claire se mouvait en vagues écumantes qui passaient par-dessus le rebord et éclaboussaient le quadrige et son occupant. Les tritons et les monstres marins avaient l'air de démons surgis des profondeurs des flots. Les chevaux, eux, rejetons des cavales de Diomède qui mangeaient de la chair humaine, ressemblaient à de véritables fauves à la longue crinière impétueuse, aux narines frémissantes, aux bouches ouvertes, aux yeux furieux, comme s'ils se fussent rebellés contre l'aurige qui tentait de les mater. Quant au conducteur, le dieu Apollon, son visage était encore plus beau que celui de la

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statue et dégageait une impression de colère face à la révolte des chevaux, de fermeté, de décision et de force qui n'émanait pas de l'œuvre de Tuby. Tout le groupe suscitait d'ailleurs un étrange sentiment de violence. Il pénétra dans le magasin, oublia les bilboquets, se renseigna sur la bizarre toile. Il s'agissait, selon les dires de l'antiquaire, d'une œuvre d'un élève méconnu de David. C'en était d'autant plus étonnant que, par le goût du mouvement et le réalisme tragique des chevaux, il rappelait plutôt la patte de Géricault. Pierre Angon écouta à peine les explications du bonhomme. Dès l'instant où ses yeux s'étaient posés sur le tableau, il avait été saisi par un incompréhensible désir de possession. Ille voulait et il l'acheta, en dépit du prix assez élevé. Peu instruit en peinture, c'était le premier tableau qu'il acquérait. Le soir même, la toile fut accrochée sur un mur de son vaste salon. La vie de Pierre Angon reprit sa marche ordinaire, hormis qu'à dater de ce jour il ne manqua jamais d'admirer le tableau lorsqu'il entrait dans la pièce. La peinture le fascinait, en particulier le visage du dieu, tellement puissant et magnifique. Cette attraction fut si forte qu'il décida de retourner à Versailles à la première occasion pour revoir la statue qui avait servi de modèle à l'artiste. Peut-être n'avait-il pas saisi la beauté de l'aurige au char embourbé lors de son passage?

Quotidiennement, Angon s'appliquait à son travail chez Sinisteritas durant huit à douze heures. Le quatrième jour qui suivit l'achat du tableau, il se rendit dans un autre service de sa société pour y discuter d'un dossier en souffrance avec un collègue. Il n'y trouva personne: l'étage entier semblait désert. Il réalisa alors qu'il était passé treize heures et que tout le monde déjeunait sans doute. Il résolut d'en faire autant. Soudain, au détour d'un couloir, il s'arrêta,

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étonné. Il avait entendu prononcer son nom dans un chuchotement distinct. Au bout de trois secondes, une voix reprit son murmure. Et là, tout à coup, il eut la sensation d'une menace qui pesait sur sa tête. Il s'approcha en tapinois du bureau d'où émanaient les sons. La porte était entrouverte de trois centimètres. Contrairement à ses habitudes de discrétion, à sa nature même, il colla une oreille d'espion à cette fente. Une femme, au téléphone, racontait à une amie quelque chose qui le concernait, lui. En l'espace de cinq minutes, il sut en gros de quoi il s'agissait et se retira, aussi ému que fâché. Il venait d'apprendre, par le plus grand des hasards, maître de la destinée humaine, que plusieurs employés de Sinisteritas lui joueraient prochainement un tour pendable. On le savait amateur de jazz et on n'ignorait pas qu'il fréquentait une brasserie réputée du centre de la ville lorsque s'y produisait un orchestre. Or, mardi prochain, « The Fashionable Jazz Quintet» honorerait ce lieu de sa présence. Angon avait l'intention d'assister au concert. On l'y rencontrerait fortuitement et une demoiselle inconnue lui serait présentée. Elle interpréterait la comédie de l'attirance irrésistible pour le beau mâle conquérant, le ramènerait chez elle et le convaincrait que ses charmes lui étaient acquis à l'instant même. Elle le prierait de s'installer dans sa chambre à coucher pendant qu'elle passerait dans la salle de bains et, au bout d'un moment, le groupe de joyeux farceurs au grand complet pénètrerait dans la chambre où, on l'espérait, le séducteur serait déjà déshabillé. Humiliation et rires garantis! Pierre Angon ne parvenait pas à digérer ces informations. Il y croyait à peine. Que signifiait cette farce ignoble? Pourquoi lui en voulait-on? Qu'avait-il fait à ces individus si méchants? Il ne parvint pas à manger son repas tant cette nouvelle apprise fortuitement lui causait de la stupéfaction, du chagrin et de la colère. Etait-ce une vengeance? Mais de quoi se vengeait-on? Il ne se souvenait pas d'avoir causé du mal à qui que ce fût. Une vengeance

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sentimentale? Impossible. C'étaient les femmes qui le quittaient, et non l'inverse. Dans un premier temps, il décida de ne pas se rendre au concert où le traquenard serait tendu. Dans un second temps, il voulut y aller pour démasquer les mauvais plaisants: il lui suffirait de ne pas répondre aux avances de l'appât. Dans un troisième temps, il imagina de se prêter au jeu d'une façon pressante, d'entrer dans l'appartement de la tentatrice et d'y causer un formidable scandale afm de lui faire peur. Le soir, il s'endormit sur cette pensée. Le lendemain matin, obnubilé par cette affaire, il pensa qu'il devait se défendre de manière plus énergique. Après tout, on l'avait provoqué. Il ne laisserait pas passer une telle malignité sans réagir. Son ressentiment à l'égard des inconnus se fit de plus en plus terrible. Il voulut se venger surtout de la fille chargée de le séduire. Le week-end suivant, irrité, énervé à la perspective de la confrontation qui aurait lieu dans quatre jours, indécis sur son attitude et sur l'issue de l'épreuve, il quitta Grègues et alla passer deux journées à Versailles.

Il était quinze heures. Le vent soufflait. Il faisait froid. Les jardins du château de Versailles avaient perdu l'aspect aimable et rieur qui avait frappé Pierre Angon lors de sa première visite. Le ciel bouché, grisâtre, charriait des nuées couleur de fer. Il avait plu durant la matinée et l'humidité suintait de partout. Les arbres étaient presque nus; les feuilles en décomposition qui avaient échappé aux râteaux des jardiniers ne crissaient plus sous la semelle, choses spongieuses et molles qu'on écrasait tels de minuscules cadavres. Etrangement, Angon n'osa pas descendre l'Allée Royale; il tourna à gauche du parterre d'Eau et rejoignit l'allée de Bacchus et de Saturne. Dans leur bassin, Bacchus et ses petits satyres, groupe joyeux parce qu'enivré, inspiraient pourtant de la désolation. Un peu plus

loin, Saturne, père de Jupiter et dieu du temps l, portait

une

expression amère sur sa face tourmentée. Un sentier dessinait une diagonale séparant la salle des Marronniers du bosquet de la Colonnade et menait en droite ligne au bassin d'Apollon. Angon l'emprunta et se trouva soudain en face de Phébus. On n'apercevait aucune trace de vie autour du bassin: les mouettes elles-mêmes avaient disparu. Etait-ce l'effet du vent? Des mouvements irisés jouaient à la surface de l'eau et formaient comme une légère houle. Les tritons et les monstres marins continuaient leur ronde immobile autour du char. L'attelage semblait partagé entre soumission et rébellion. Quant à Apollon, insensible aux intempéries, souverain, il retenait toujours ses chevaux d'une main ferme. Le crachin se remit à tomber. Angon ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Cette statue, qui l'avait laissé indifférent lors de sa découverte, le subjuguait maintenant. « Quelle force

1. Dieu du temps par identification avec le dieu grec Kronos. A Rome, Saturne semble représenter, avant tout, le dieu de l'agriculture.

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chez le dieu! Quel calme dans l'effort! Si c'était là l'image que les anciens se faisaient d'Apollon, se dit Pierre Angon, il n'était pas surprenant que Grecs et Romains lui aient rendu un culte fervent. » Impressionné par la majesté du lieu et du moment, il tourna autour du bassin la majeure partie de l'après-midi, oublieux de la pluie et du vent aigre. Durant la nuit, Angon fit un rêve étrange: il eut une entrevue avec le dieu du bassin de Versailles. Le jeune éphèbe en plomb doré se tenait sur son char dont les chevaux apaisés attendaient le bon vouloir de leur maître; son regard paraissait bienveillant. - Il Y a fort longtemps qu'un mortel de ce monde ne m'avait appelé, dit l'Olympien d'une voix profonde mais mélodieuse. - T'aurais-je appelé? demanda Angon, debout près du quadrige. - Oui, fit la statue vivante. - Je ne m'en souviens pas. - Un désir, même inexprimé, suffit à me faire venir. - Inexprimé? - Tu le portais en toi. Ne t'inquiète pas: quels que soient les périls que tu affronteras, je resterai à tes côtés et te soutiendrai. Ce discours insuffla une allégresse irraisonnée dans le cœur de Pierre Angon. Il n'eut toutefois pas le temps de répliquer. Un brouillard soudain effaça le char, les chevaux et le dieu si amical. Au matin, à son réveil, Angon s'étonna moins de son rêve que du souvenir précis qu'il en conservait: il oubliait presque toujours ses songes nocturnes ou n'en gardait qu'une vague réminiscence. Pendant le petit-déjeuner, dans la vaste salle-à-manger de l'hôtel, une idée lui vint en tête quant à la conduite à tenir vis-à-vis des tristes sires qui se joueraient de lui. Une idée vicieuse, mauvaise mais extrêmement plaisante. Plus il la creusait et plus elle

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paraissait attrayante. Il se demanda, mi-sérieux mi-railleur, si c'était le dieu Apollon qui la lui avait suggérée. En milieu de matinée, à l'heure où les chrétiens honoraient Dieu dans les églises, il se rendit dans les jardins du château, auprès du bassin d'Apollon à qui il adressa, malgré lui, de silencieux remerciements. Dans le courant de l'après-midi, il rentra à Grègues. Au long de ces deux journées, il avait complètement négligé la visite du château.

Le mardi suivant, à vingt heures trente, Pierre Angon entra seul dans la Brasseriede l'Escalier d'Argent. La salle était déjà bondée. Il ne jeta pas un regard à l'assistance et s'installa au comptoir où il commanda un bourbon sec. Moins de trois minutes plus tard, un main se posa sur son épaule: c'était Serge Stolida, un employé de Sinisteritas, garçon peu sympathique quoique toujours souriant et complaisant. Le nouveau venu annonça qu'il restait une place à leur table et la lui proposa. Angon accepta sans salamalecs. Ils étaient six, attablés dans un coin, près de l'estrade destinée aux musiciens. On le plaça entre deux jeunes femmes inconnues dont l'une, âgée d'une petite vingtaine d'années et fort séduisante, lui adressa son sourire le plus aguicheur en lui serrant la main. Elle devait représenter l'appât. Angon l'avait rencontrée auparavant mais ne se rappelait pas en quelle occasion. L'apparition des jazzmen le dispensa d'engager la conv'ersation. Pendant la première partie du concert, il réfléchit: où avait-il vu cette fille? Lorsque les musiciens s'interrompirent une première fois, il savait et comprenait sans nul doute l'origine de la farce qui se préparait. Il attaqua, bille en tête: - Vous avez aimé? demanda-t-il à la jeune femme. - Oh ! Oui. Mais, je n'avais pas la tête à la musique. - Vraiment. A quoi donc pensiez-vous?

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- Eh bien... je ne devrais pas le dire, mais je pensais à vous. «Elle y va fort, pensa Angon. Si elle continue comme cela, la comédie virera au vaudeville nymphomaniaque. » L'échange se poursuivit. Avant la fm du concert, l'homme se trouvait riche de promesses chuchotées à l'oreille et d'un genou collé contre le sien. Le couple sortit seul de la brasserie et alla boire une coupe de champagne dans le bar d'un grand hôtel. Le reste du groupe avait joué l'indifférence à leur égard, comme s'il ne s'était pas aperçu du rapprochement entre Angon et la fille ; leur compérage marchait à plein. Vers minuit, l'homme ramena la jeune femme chez elle; cette dernière habitait un appartement dans le centre de la ville. Il arrêta sa voiture devant l'immeuble. - Je vous remercie vraiment pour cette soirée. Je pensais la passer seul. Alors, rencontrer quelqu'un comme vous. . . - La soirée n'est pas fmie, Pierre. Si vous montiez prendre un dernier verre? - Ma foi, c'est une proposition tentante et... Non. Je crois que nous en resterons là aujourd'hui, Hélène. Vous me trouverez peut-être vieux jeu, mais je pense qu'on gâche souvent les choses par trop de précipitation. Je n'aimerais pas que cela arrive avec vous. Par contre, je serais ravi de vous revoir. Et vous ? - Eh bien... oui, oui. .. Certainement. - Appelez-moi quand vous le souhaiterez, voulezvous?

- Oui. .. D'accord. - Bonsoir Hélène, termina-t-il en l'embrassant délicatement sur la joue, geste qui parut dérouter et intimider la jeune femme. - Bonsoir. Et... à bientôt, j'espère.

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De retour dans son logis, trop énervé pour s'endormir, Angon se servit un whisky bien tassé. Il dressa le bilan de la soirée, un bilan plutôt positif: il avait mis en échec la bande de joyeux drilles qui en était pour ses frais. Mais il restait la coupable principale, celle qui avait joué le rôle de l'appât: Hélène Esterlin. Durant la première partie du concert, Angon s'était souvenu des circonstances de sa rencontre avec cette jeune personne. Deux mois plus tôt, il avait participé à un séminaire organisé par plusieurs compagnies d'assurances et qui réunissait surtout des cadres. Au déjeuner, les participants étaient groupés par tables de huit. Sept autres hommes et lui, tous de vieilles relations, s'étaient rejoints pour ce repas. On y avait parlé d'assurance, évidemment, et de femmes, sujet inévitable dans une société masculine. Angon se souvenait qu'à cette occasion il avait avancé le point de vue que peu de femmes résisteraient aux assauts d'un mâle eXpérimenté et correctement bâti. A la vérité, il parlait en connaissance de cause et documenta son sujet, quoiqu'en toute discrétion. En quittant la salle, il remarqua qu'une demoiselle d'une table voisine avait été adossée à lui durant le repas et avait dû entendre son laïus. Il regretta ses paroles parce qu'il n'avait pas une nature de mufle et aussi parce que la jeune personne était très jolie. Cette demoiselle était Hélène Esterlin, la séductrice. Probablement choquée par les propos de cet inconnu, elle s'était renseignée sur lui et avait monté une cabbaIe avec les employés de Sinisteritas : ceux qu'il avait vus à la Brasseriede l'Escalierd'Argent étaient, à sa connaissance, de tristes nigauds parfaitement capables d'entrer dans ce genre de mauvais coup. Il lui restait donc à punir la chère Hélène. Mais il fallait d'abord que celle-ci entrât dans son jeu. Se levant de son siège, Angon se planta devant le tableau qu'il appelait « l'Apollon furieux»; il lui adressa inconsciemment une muette prière pour la réalisation de ses vœux. Phébus l'exaucerait-il ?

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Hélène Esterlin ne donna de ses nouvelles qu'au bout de huit jours. Elle contacta Angon à son bureau; ils échangèrent d'abord quelques phrases banales; Angon lui proposa alors de passer une soirée avec lui; elle accepta d'emblée. Le soir dit, il alla la chercher et l'emmena dans une hostellerie réputée. Au cours du dîner, Pierre Angon se montra charmant, disert, attentionné à l'égard de sa compagne. Si Hélène parut contrainte en début de repas, l'attitude de son vis-à-vis la rassura vite et elle se détendit. Au dessert, décontractée, elle fit les frais de la conversation, ravie d'être en compagnie d'un homme qui l'écoutait enf111 avec intérêt. Elle parla de son travail dans une société d'assurance concurrente, de sa passion pour le sport, tennis, ski ou voile, de sa famille qui vivait loin de Grègues. Ils quittèrent le restaurant vers onze heures trente. Angon suggéra une balade le long du fleuve. La jeune femme sembla à ce moment sortir d'un rêve et lui dit qu'elle préférait rentrer de suite. Angon se rendit de bonne grâce à son souhait; il la ramena chez elle. Sitôt qu'il s'arrêta à hauteur de son immeuble, la scène de la semaine précédente se répéta. Toutefois, la fille montra de la gêne tandis qu'elle l'invitait à la suivre. - Vous.. . Vous ne voulez pas monter avec moi, Pierre? - J'en ai très envie Hélène. Mais je crois qu'il est encore trop tôt. - Pourquoi? - Nous nous connaissons à peine. Voyez-vous, j'ai eu beaucoup d'aventures, je ne vous le cache pas. Or, avec vous, je ne voudrais pas qu'il en aille comme avec les autres. - Mais. .. Pourquoi? - Je l'ignore. Quand je vous ai vue pour la première fois, je vous ai jugée différente des autres et j'ai en même temps été très attiré par vous. Donnons-nous un peu de temps. Soyons sûrs de nos. .. sentiments.

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- Oui, c'est peut-être mieux. - Voulez-vous me revoir ? - Oui, fit-elle en un souffle, les yeux baissés. Angon lui caressa la joue de la main, se pencha vers elle et lui effleura les lèvres. - Bonne nuit Hélène. - Bonne nuit Pierre. Dès qu'elle eut disparu, Angon démarra, fit le tour du pâté de maisons et revint se garer dans la rue qu'il avait quittée, à trente mètres de l'immeuble de la jeune femme. Dix minutes après, cinq personnes sortirent du bâtiment. A la lueur de l'éclairage public, il reconnut le groupe qui encadrait mademoiselle Esterlin lors de leur rencontre originaire. Il s'en était douté: cette soirée constituait un nouveau traquenard; on l'avait attendu pour le cas où il serait monté chez sa « conquête ». Il en ressentit un regain de rage. Sa colère se mêlait pourtant de satisfaction; il était pratiquement sûr que le prochain rendez-vous aurait lieu en dehors de ces gens, qu'il ne s'agirait plus d'une farce. Hélène Esterlin était « ferrée» par le personnage exquis qu'il avait interprété. Il n'avait d'ailleurs pas dû se forcer beaucoup: Angon se montrait naturellement aimable et gentil. De surcroît, Hélène était jolie, gracieuse, dégageait un réel charme et révélait une solide intelligence. D'ici peu, cette Hélène tomberait amoureuse de lui. Et quand il aurait atteint son objectif, l'avoir à lui corps et âme, il lui assènerait la vérité, lui expliquerait qu'il s'était joué d'elle pour se venger. Quelle revanche en perspective! Cette nuit-là, il dormit comme un poupon. Mademoiselle Esterlin, elle, ne trouva pas le sommeil. Les choses ne se passaient pas comme elle l'avait imaginé. Cette demoiselle n'était pas méchante et n'avait même pas une mauvaise nature. Mais, dix semaines avant, lorsqu'elle avait entendu Pierre Angon discourir des femmes avec ce qu'elle prit pour une sauvage outrecuidance (et qui

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