Le Porte-Clés ou la Réminiscence

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" Quand mon amie Evelyne est rentrée du long périple qui l'avait amenée jusqu'au Canada, elle m'a rapportée un petit souvenir: un porte-clés sous forme de plaque minéralogique de la province du Québec avec la fameuse devise : "Je me souviens " Au centre de la plaque, là où devait se trouver le numéro d'immatriculation, un prénom, le mien, Francine. J'ai accroché ce porte-clés à la fermeture de mon sac et j'ai entrepris au-dedans de moi-même une grande expédition archéologique ".
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296352070
Nombre de pages : 224
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Le porte-clés ou la réminiscence

Francine

LEVY

Le porte-clés ou la réminiscence

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

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Édition l'Harmattan. 1997

ISBN: 2-7384-6001-1

Avant-propos

En français, "je me souviens" a deux sens. C'est d'abord '~e me souviens de"... Je puise dans un grand sac de souvenirs d'où j'extrais un événement, un visage, un nom. A cet élément appartenant au passé j'attribue - dans le présent une importance magistrale. Je me souviens de... d'un événement, d'un visage, d'un nom passés. Ils m'aident à mieux comprendre et faire comprendre le présent. Alors je parle, je raconte, j'explique, j'analyse, je partage mon savoir... Bref, j'empoisonne la vie de mes proches et, qu'ils le veuillent ou non, je leur assène mes souvenirs d'antan. Je me souviens du "bon vieux temps", nécessairement plus beau que l'actuel. Je l'évoque avec nostalgie, ce monde passé que je pose en modèle pour dénigrer le temps présent. Et puis '~e me souviens" a un autre sens. C'est l'activité, l'acte de se souvenir. Le processus, l'opération mystérieuse au moyen de laquelle des éléments perdus de mon passé vont revenir, après avoir été ailleurs, après avoir échappé. Des souvenirs, je n'en avais pas... jusqu'au jour où, par hasard, une apparition, une réapparition plutôt, m'a mise sur une piste. Je me suis alors retrouvée en train de chercher, de remuer des vieilles pierres, d'organiser des battues insensées et 7

d'entreprendre - à l'intérieur de ma tête - une longue et douloureuse réorganisation. "Je me souviens" est le difficile travail, la quête - à première vue inutile - la recherche, la tentative de remise en place d'éléments dont personne, depuis longtemps, ne se soucie plus. Et qui sont devenus pour moi de toute première importance. Quand mon amie Evelyne est rentrée du long périple qui l'avait menée jusqu'au Canada, elle m'a ramené un petit souvenir: un porte-clé sous forme de plaque minéralogique de la province du Québec avec la fameuse devise "Je me souviens". Au centre de la plaque, là où devait se trouver le numéro d'immatriculation, un prénom, le mien, FRANCINE. J'ai accroché ce porte-clés à la fermeture de mon sac. C'était une sorte de message, d'appel, d'injonction, de demande. Je ne comprenais pas ce que cela signifiait, mais je consentais à tendre l'oreille. Et j'ai entrepris au-dedans de moi-même une grande expédition de fouilles archéologiques. Une année s'est écoulée depuis et c'est encore là que j'en suis. Je continue ma fouille, je déblaie des couches superposées et j'essaie de comprendre ce que signifient les bouts de tessons que je découvre petit à petit.

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Le Char de l'Etat navigue sur un volcan. Daumier.

Première partie

Un petit navigue sur un GRAND volcan
moi

Chapitre 1

AIIons-y. Je parle de moi. Je suis née... Oui, bon, je sais que c'est banal, mais il faut bien commencer quelque part, n'est-pas? Donc, je suis née à Paris, en 1939. Mes parents étaient des Juifs polonais, autrement dit des apatrides. Ils s'étaient connus à Paris où tous deux venaient de débarquer. Ma mère était arrivée de Varsovie sans papiers, après avoir traversé l'Allemagne nazie en train. Il paraît qu'au cours de ce voyage, elle s'était fait passer pour une paysanne un peu demeurée, son yiddish devenant en l'occurence le patois d'un village perdu. Et elle avait dû faire bonne figure face aux avances de quelques charmants jeunes gens, sanglés dans leurs magnifiques uniformes, (nazis, bien entendu) qui trouvaient fort intéressante sa belle fraicheur campagnarde... A Paris, elle vivait chez son grand frère, Joseph, qui était là depuis pas mal d'années. Il avait une femme et trois enfants, et était apparemment disposé à aider sa petite soeur. Ma mère s'appelait Paula, ou Paulette, ou Pérélé. Bien des années plus tard, quand nous sommes arrivées en Israël et qu'elle a hébraïsé son nom, elle est devenue Pnina sur ses papiers administratifs. Mais pour ses proches, elle était toujours Pérélé, une môme paumée dans un monde trop compliqué pour elle. Et puis aussi, il fallait la distinguer de la tante Pnina, la femme de l'oncle Zvi, une maîtresse femme qui n'allait pas se laisser marcher sur les pieds par cette nouvelle venue. J'ai donc parlé de deux frères de ma mère. L'aîné Joseph, que je n'ai pas connu, est celui qui l'a fait venir à Paris en 1936. L'autre, c'est l'oncle Zvi: il l'a fait venir en Israël onze ans plus tard, en 1947. Je sais qu'au départ, ils étaient sept: cinq frères et deux soeurs. Seuls Zvi et ma mère ont survécu. Joseph a été pris par la Gestapo en France, à Grenoble. Il

Les autres, autant que je sache, sont morts à Varsovie. Ou ont été déportés de là-bas, ce qui revient au même. Zvi, lui, était sioniste. Il était parti de chez lui en claquant la porte et en contractant avec la future tante Pnina un mariage fictif, ce qui lui avait permis d'obtenir un certificat d'entrée en Palestine. Seuls les couples mariés, en effet, étaient admis par les autorités du Mandat Britannique. Une fois arrivée, la tante Pnina refusa de divorcer comme c'était convenu. Lui, pour sa part, se laissa faire. De toutes façons, il n'avait pas de préférences et cette épouse-ci faisait l'affaire aussi bien qu'une autre... Il vit encore d'ailleurs. C'est maintenant un petit vieillard plutôt guilleret, tout faraud d'être encore là alors que les autres sont depuis longtemps passés de vie à trépas. Il répète qu'il a l'intention de vivre cent-vingt-six ans, comme je ne sais quel sud-americain dont il a lu l'histoire dans le journal, et pour cela il veut répète-t-il complaisamment - "acheter de la force". De mon père, je ne sais pas grand' chose. Sur mon acte de naissance, son nom est Icek-Josif; et sa profession, marchand ambulant. Je sais qu'il "faisait les marchés". Il devait être plutôt grand de taille. C'est du moins l'impression que j'ai des rares photos que j'ai de lui. Et il portait un bérèt. Il paraît aussi qu'il était "très gentil". En Israël, maman a retrouvé d'autres membres de ma famille paternelle. J'ai alors appris qu'il avait commencé par venir ici en quittant Lodz, sa ville natale, qu'il n'avait pas tenu le coup et qu'il était reparti pour Paris où il avait rencontré ma mère, fraîchement débarquée de Varsovie. Maman m'a raconté qu'il y avait également un "oncle Simouche", un jeune frère de mon père que j'aimais beaucoup. J'ai retrouvé son nom sur le Mémorial des Juifs de France: il a été déporté de Paris, lui aussi. Et il Y avait également deux soeurs, avec lesquelles j'ai essayé de renouer quand je suis revenue à Paris. Mais elles avaient une manière de me traiter en "pauvre orpheline" qui me hérissait le poil. Je n'ai pas entretenu cette relation. Elles non plus n'ont pas fait de gros efforts en ce sens.

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Tout ça donc, c'est le décor, la toile de fond. L'autre toile de fond, c'était la guerre qui se préparait. Mes parents se sont, paraît-il, mariés en 37. La guerre était imminente. "Tout le monde le savait". Maman m'a raconté que ses deux frères sont venus cette année-là de Varsovie à Paris. Le prétexte était l'Exposition Universelle mais la véritable raison était l'espoir de pouvoir rester en France. Ils ont été refoulés et elle ne les a plus revus. En 37 aussi, maman a eu une grossesse extrautérine qui a menacé de se compliquer. Elle s'en est tirée par miracle et les médecins lui ont affirmé qu'elle ne pourrait plus avoir d'enfants. Dans les circonstances politiques de l'époque, il ne pouvait y avoir de meilleure nouvelle pour un jeune couple. Or voilà qu'en 38, elle s'est retrouvée à nouveau enceinte. C'était une catastrophe et elle a fait, m'a-t-elle maintes fois raconté, tout son possible pour "me" (puisque c'était moi) "faire passer": les boissons bizarres, les lourdes charges portées à bout de bras, les sauts, elle a tout essayé, sauf l'avortement, qui était interdit par la loi. Mais j'étais bien accrochée et je suis venue au monde en mars 1939. Mes parents ont alors fait contre mauvaise fortune bon coeur, et ont pris soin, dès ma naissance, de me faire attribuer la nationalité française. Je crois que cela ne leur a pas été facile: je suis née en mars et ma naturalisation date du mois de mai. Je suppose que dans l'entre-deux, il y a eu beaucoup de démarches administratives. Mais nul doute qu'à leurs yeux, la nationalité française représentait pour leur petite fille un atout énorme. Les espoirs qu'ils plaçaient dans leur nouveau pays, je les retrouve dans le nom qu'ils m'ont donné - Francine. Ce nom reprenait, mis à la sauce française mais respectueux de la tradition juive, le nom d'une parente décédée, une FreidleRivke (une arrière grand-mère? je n'en suis pas sûre) de Varsovie et dont je ne sais rien. l'ai un petite photo qui me montre, bébé, dans les bras de ma mère. Elle a un beau sourire et a tout à fait l'air d'une jeune maman heureuse. Derrière, debout et penché vers elle, son mari, mon père donc, avec un sourire timide à demi caché par le rebord de son chapeau. La photo a été prise dehors, un jour de printemps, dans un quelconque square parisien. Un 13

gentil petit couple sans histoires, qui ne demande rien d'autre que pouvoir se faire sa place au soleil. Au cinéma, on a souvent droit à une scène de ce genre au début du film - une scène bucolique, idyllique ou autre, selon le genre, mais toujours filmée à grand renfort de filtres adoucissants qui donnent aux couleurs et aux visages une texture de rêve: il y a eu une période heureuse, au début, avant que ne commence la tourmente. Dans Autant en emporte le Vent par exemple, c'est la magnifique scène du bal. Scarlett O'Hara y apparaît dans l'éclat de ses dix-sept ans, princesse incontestée d'un monde qui semble n'avoir été creé que pour son bonheur. Comparer l'obscur bébé Francine Horonczyk à l'éblouissante "Southern Belle" est peut-être moins saugrenu qu'il n'y paraît au premier abord. A trois mois, dans les bras d'une maman épanouie et que protège un mari aimant, que pouvais-je attendre de la vie sinon bonheur et félicité? Maintenant que j'y réfléchis, je me dis que je suis arrivée dans un monde vraiment pas simple. Et nul doute que ma naissance a singulièrement compliqué la vie de mes parents. Ce n'étaient pas les problèmes économiques. Certes, ils étaient probablement énormes pour ces jeunes immigrés sans relations, sans fortune et sans métier. Pourtant, je ne pense pas que c'était l'essentiel. Gagner sa vie était apparemment toujours possible. Il suffisait de le vouloir. Ce qui était difficile, c'était le reste: avoir des papiers en règle, par exemple. Ils n'y sont jamais parvenus et cela semble avoir été un gros handicap, quelque chose de paralysant. Je sais que ce n'est pas malin de critiquer après coup. Comment pouvaient-ils savoir? Ils en savaient pourtant assez: la guerre se préparait, et partout les filets se refermaient sur les Juifs. Cela, ils le savaient. Ils en savaient assez pour ne pas vouloir avoir d'enfants. Ce qui était parfaitement logique. Mais alors, comment expliquer l'acharnement qu'ils ont eu, après ma naissance, à courir s'inscrire sur toutes les listes qu'inventaient les administrations? le bon sens élémentaire leur ordonnait de faire juste le contraire, de fuir et disparaître dans la nature. Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

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Je ne l'ai certes pas voulu, et je n'ai pas demandé à venir au monde, mais ce faisant, je porte une part de responsabilité: car la naissance de leur enfant - moi - a eu raison de leurs méfiances. En fait, je les ai dupés. Ma naissance parisienne leur ouvrait, pensaient-ils, des perspectives riantes: ils étaient parvenus à me faire accorder la nationalité française, ce qui allait probablement leur permettre de l'obtenir également. Or, dans leur esprit, la nationalité française était l'avenir, la panacée, la clé du bonheur. La France était un pays beau et accueillant, le pays de l'égalité. Ils y étaient venus, chacun de son côté, pour s'y "établir", devenir riches peut-être, si la chance s'en mêlait, mais surtout respectables et respectés. Maintenant que leur petite fille était française, ils touchaient au but.. Toutes ces histoires de guerre, il ne fallait plus y penser car, si vous étiez en règle avec l'administration, vous n'aviez plus rien à craindre.

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Chapitre 2

Récemment, l'idée s'est précisée en moi que les voyages, le tourisme, les dépaysements et autres déplacements sont des choses dont j'ai horreur. Pas facile d'arriver à une idée pareille, qui va à l'encontre de toutes nos habitudes mentales et de tous nos stéréotypes. Rien, en effet, n'est plus résistant que les vérités toutes faites. Même si elles sont fausses. Ainsi, il est convenu de considérer la banalisation des voyages comme une des belles réussites du monde contemporain. Toujours plus haut, plus loin, plus exotique! Et nous voilà tous, tant que nous sommes, à nous réjouir d'avoir à boucler une valise, passer des heures d'attente dans les aéroports, monter dans un avion bondé pour débarquer dans un pays étranger ("étranger"! quel mot effrayant!) où nous traînerons de musée en grand magasin, marchant inlassablement dans des rues inconnues. Ou bien, nous serons trimbalIés comme des colis dans des cars de touristes qui nous déposeront devant des "attractions" dont nous n'avons que faire. Nous nous réfugierons derrière notre appareil-photo pour masquer notre embarras et, après un laps de temps et un nombre de kilomètres considérés comme raisonnables, nous rentrerons chez nous avec la satisfaction du devoir accompli. C'est bien fatigant pour ceux qui n'ont pas un tempérament d'explorateur. Mais qui oserait avouer que les voyages sont une corvée? Que le dépaysement est, comme le mot l'indique si bien, un dé-paysement, un arrachement pas nécessairement facile à supporter? Pendant des années, j'ai fait comme tout le monde: j'ai voyagé. J'avais de bonnes raisons de le faire puisque cela m'est imposé par ma profession: je dois participer à des congrès. C'est, dans le système où je suis, ce qui donne droit à la promotion. Voilà pourquoi, avec les encouragements et

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l'approbation enthousiaste de mon entourage tant professionnel que familial, je suis allée "présenter une communication" dans des lieux aussi exotiques que le Brésil, Honolulu ou Edimbourg. Je revenais de ces expéditions chargée de cadeaux, de souvenirs, de cartes postales et de photos. Tout le monde trouvait cela très bien. Peu à peu, lentement et péniblement, je suis parvenue à m'avouer que décidement, pour moi, les voyages n'étaient pas des parties de plaisir. Je me rongeais: comment se faisait-il que je ne sois pas capable de me réjouir d'un privilège que tout le monde m'enviait? Comment se faisait-il que je sois angoissée par ce qui, en principe, aurait dû me plaire, me distraire, m'amuser? Je me sentais différente, bizarre. Je n'osais pas m'avouer mes sentiments et je me réfugiais derrière les idées toutes faites. Je me composais un personnage, m'efforçant de ressembler à ces charmantes dames si efficaces, qui traversent la vie un ravissant sourire aux lèvres, et constituent une source de joie, de fierté et de bonheur pour leur entourage. Superwoman, quoi! le personnage me collait à la peau. Si je n'étais pas une Superwoman, j'avais intérêt à ne pas trop le montrer. Et à continuer à faire comme si. Car en effet: n'être pas une Superwoman, c'était une faute gravissime, la preuve qu'il y avait chez moi quelque chose qui n'allait pas. Dans la mesure où je ne jouais pas à la perfection le rôle de Superwoman, c'est que j'avais un sale caractère, que j'étais infecte, grincheuse, et jamais contente. Voilà! Je retombais ainsi sur mes pieds. On me l'avait seriné, et sur tous les tons encore, que j'étais infecte et que je devais changer. Ma mère était morte et mon mari aussi. Il n'y avait plus personne pour me répéter la rengaine, mais les complexes d'infériorité, c'est comme la mauvaise herbe. On ne sait pas comment ils sont arrivés là, mais on ne peut pas s'en débarrasser. Je continuais donc à me répéter le refrain familier: il y a en toi quelque chose qui ne tourne pas rond. Une tare que tu dois cacher. On n'a pas idée de ne trouver plaisir ouintérêt ni dans les voyages, ni dans le travail, ni dans les fringues ni dans rien. Ce n'est pas normal de se réveiller le matin en regrettant de n'être pas morte pendant la nuit. C'est un défaut, quelque 18

chose d'inavouable: ou bien tu te prends par la main et tu te changes, et le problème sera réglé. Ou bien tu fais comme si. Incapable de me changer en dépit d'efforts longs et méritoires, je faisais donc comme si. Je m'inscrivais à des congrès, je préparais des communications, je bouclais ma valise et je prenais l'avion. Au retour, je déballais mes cadeaux et mes petites histoires avec la satisfaction du devoir accompli. A vrai dire toute cette activité était inutile et ne m'avançait à rien puisque, sur le plan professionnel, ma situation administrative était bloquée. Mais mes enfants étaient fiers de moi - ce qui récompensait tous mes efforts. Décidément, ce n'est pas une entreprise facile. J'essaie de raconter ma vie d'une manière systématique, dans l'ordre, mais je n'y arrive pas. Je ne cesse de m'échapper vers des digressions, de tourner autour du pot, comme s'il y avait QUELQUE CHOSE, je ne sais pas quoi, que je n'ose aborder de front.. Quelque chose que j'ai oublié, mais que je crains pourtant, qui est là et qui rode, quelque part, en dessous. Et qui risque de me sauter à la figure si ma vigilance se relâche et si je baisse un peu ma garde, comme cela m'est arrivé l'année dernière, avec le livre Quoi de neufsur la guerre? C'était l'été. J'avais eu de grosses contrariétés professionnelles dont j'avais du mal à émerger et je passais mes journées dans mon appartement climatisé, à entretenir avec Evelyne, qui était en voyage, une correspondance délicieusement désuète (qui est-ce qui écrit encore ainsi, de nos jours?) où nous commentions l'actualité et nos états d'âme. De plus, elle expédiait à mon adresse les paquets de livres qu'elle s'achetait au fur et à mesure. J'allais les lui chercher à la poste et ça me faisait de la lecture estivale. Quoi de neuf sur la guerre? était dans un de ces paquets. C'était un livre de taille modeste, sous une jolie couverture souple. Tout à fait ce qu'il faut, semblait-il, pour une après-midi de sieste du mois d'août. Je me suis donc installée confortablement, avec une pensée reconnaissante pour ma copine qui me fournissait en nouveautés littéraires et j'ai ouvert le bouquin.

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La secousse a été terrible. Ce qu'il racontait, ce livre, c'était moi, ma vie que j'avais oubliée, effacée, rayée. Mon enfance à Paris avant que l'on ne parte, maman et moi, en 47. Les ateliers du quartier du Sentier, des pièces sombres et poussiéreuses peuplées d'individus silencieux qui faisaient courir d'interminables pièces de tissu sous l'aiguille de leur machine à coudre. Je me suis revue trottinant près de maman qui "achetait de la marchandise" et m'intimait l'ordre de "rester tranquille". Je me suis souvenue des gens avec lesquels elle "faisait des affaires", de leurs silences, de leurs plaisanteries tristes, de leur franco-yiddish que je comprenais à peine. Et surtout, il y avait le travail, le travail acharné, forcené, incessant, car "le travail, je ne connais rien de mieux pour changer les idées". J'ai revu l'appartement froid et ses pièces en enfilade, avec le robinet unique dans la cuisine et le cabinet à la turque commun à tout le palier. Et aussi la dame de l'étage du dessus qui me gardait quand maman allait "faire les marchés". Le dôme du Cirque d'Hiver tout proche, que l'on apercevait de la fenêtre, et d'où parvenaient des bruits de fête. Et j'ai revu l'école de la rue Amelot, où il faisait mouillé, où je mangeais à la cantine et où je restais à l'étude, le soir, avec les grandes, en attendant que maman vienne me chercher. Ces petits souvenirs anodins... Pourquoi étaient-ils si douloureux? Ils se sont jetés sur moi comme un fauve sur sa proie. Je n'ai pas pu terminer ma lecture à cause des larmes qui me remplissaient les yeux. Je me suis écroulée. Littéralement. J'ai passé des heures à sangloter sur mon lit, incapable de m'arrêter et sans comprendre ce qui m'arriv~it. Et ça empirait. Je sombrais dans un sommeil lourd qui débouchait sur une nouvelle crise de larmes, aussi incompréhensible que les premières. Je ne parvenais plus à me mettre debout. Qu'y avait-il donc dans ce livre qui me secouait à ce point? Je ne le sais pas encore. Je cherche. C'est au retour de ce long périple qu'Evelyne m'a ramené le porte-clés en forme de plaque minéralogique de la province du Québec. Avec la fameuse devise "Je me souviens" et, au centre de la plaque, là où aurait dû se trouver le numéro d'immatriculation, un prénom, le mien. FRANCINE. 20

Ce porte-clés, encore accroché à la fermeture de mon sac, me rappelle quotidiennement que je ne dois pas abandonner la fouille, que je dois continuer... et soigneusement examiner les petits tessons que je découvre au hasard, comme celui de la "Pension des Lilas", par exemple, où j'ai été placée pour que maman puisse aller travailler. On y dormait dans de grands dortoirs. Il y avait un réfectoire dans lequel on entrait en rangs et où il fallait manger sans parler. J'y ai passé, je crois, l'année scolaire 1946-47. Maman avait acheté du ruban pour marquer mon linge et mes habits. J'avais le numéro 124. Je ne devais pas l'oublier. C'était important... Pourquoi donc? A la "Pension des Lilas", on prenait les études très au sérieux. Il y avait un classement tous les quinze jours et les quatre premières de la classe recevaient une belle médaille qu'elles accrochaient à leur tablier. Comme j'étais une bonne élève, j'arborais presque toujours une médaille. Mais une fois, la composition de la quinzaine a porté sur la calligraphie (que j'avais désastreuse) et je n'ai pas eu droit à la médaille. A la fin de la semaine, quand je suis allée à la rencontre de maman, dans la belle pièce au parquet ciré que l'on appelait le parloir, j'avais la gorge nouée: j'avais peur qu'on me punisse, et qu'on ne m'autorise pas à aller passer le dimanche avec maman à la maison. Cela a été une grosse affaire de m'expliquer que même sans médaille, j'avais le droit de sortir. Nous étions déjà dans le métro que je n'y croyais pas encore. C'est que je faisais tellement, tellement d'efforts pour donner satisfaction! Je voulais tellement que maman soit fière de moi, et qu'elle me le dise. Mais maman riait. Elle ne comprenait pas mon émotion et trouvait que je faisais beaucoup de bruit pour une petite bêtise. Elle était belle, ma maman. Elle sentait bon. Elle prenait soin de son maquillage et de sa coiffure. Elle portait des jupes qui mettaient ses jambes en valeur. Parfois, le dimanche, elle m'emmenait en promenade et j'étais fière de trottiner près d'elle, le long du Boulevard Saint-Martin. Je subissais avec amour les commentaires des personnes avec lesquelles elle s'attablait à une terrasse de café: "Elle est maigre, cette enfant, elle n'a que la peau sur les oS...et ses cheveux...on dirait des baguettes de tambour...". Je recevais une grenadine rouge, ou 21

une menthe verte, parfois agrémentée d'une paille. Je rêvassais sagement sur ma chaise, en regardant les gens passer tandis que les grandes personnes autour de moi continuaient leurs interminables conversations en yiddish. S'il m'arrivait de m'impatienter, je me faisais gronder: "Tu vois bien que tu déranges, va jouer!" Je me taisais, honteuse.

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