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Le Printemps d'Aderfi

De
156 pages
"Je m'appelle Aderfi. Je suis le vieillard inutile de Kabylie. J'habite un petit village de la commune de Yattafen qui s'appelle Aït Saâda, à quarante kilomètres de notre capitale, Tizi Ouzou. Mon petit village est enturbanné d'oliviers tordus et se trouve perché sur les montagnes Amazigh du Djurdjura. Y vivent trois mille âmes berbères. Et environ cinq mille brebis. Malheureusement la terre est devenue très dure et plus personne ne veut la cultiver. Je m'appelle Aderfi et je m'apprête à faire un long voyage."
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Le printemps d’Aderfi
Écritures berbères Collection dirigée par Maguy Albet Déjà parus Idir AIT-AMARA,Le Touareg aux yeux verts. Ali MOUZAOUI,Thirga au bout du monde. Rachid SI AHMED,Tanekra, la Kabyle révoltée. Slimane SAADOUN,Le puits des anges. Laura MOUZAIA,La fille du berger. Wahmed BEN-YOUNÈS,Yemma. Brahim ZEROUKI,Bleu permanent. Derri BERKANI,La Kahéna de la Courtille.
Romuald Olb Aït Fetta Le printemps d’AderfiROMANL’HARMATTAN
© L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56090-1 EAN : 9782296560901
Celui qui a eu son dû doit baisser les yeux. Proverbe berbère
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Porte 105, premier étage du Palais de justice de Bordeaux. Il est vingt et une heures et William D’Ursseau observe son président jouer au solitaire sur internet. La porte est entrouverte. Un long couloir plein d’humiliation et d’attente le sépare, tous les jours, toute l’année, de son président. Un long couloir silencieux. William attend le signal pour pénétrer dans le bureau ovale de son chef de juridiction. Il attend la lumière verte. Elle s’allume. William pousse la porte capitonnée. Le président est long, maigre et porte son costume noir à rayures grises du lundi. Le président est occupé, il termine sa partie de solitaire et marmonne contre son jeu. Hop ! Demi-tour. La lumière passe au rouge. William repassera pour les confidences. Trop tard. Le président est dans un autre pays, un pays virtuel, seul, le visage contrarié, son cerveau, concentré sur les dames de cœur et les rois de trèfle. Dehors le valet ! Ses yeux sont de gros couteaux bien aiguisés prêts à découper le premier intrus. Ouste le petit juge ! William recule, droit comme un if, le front strié. Il ravale tout pour la énième fois. Avant de disparaître, il regarde subrepticement son président, marmonne à son tour quelques petites insultes à son intention, dans sa barbichette. Trop risqué de déverser son fiel. Alors c’est du miel des Pyrénées qui sort. Un peu amer. ʊBonne soirée monsieur le président. Le magistrat William, à quoi pense-t-il ? A déguerpir…Délicatement pour ne pas éveiller les soupçons présidentiels. Cet homme a décidément trop de pouvoir. William bourdonne dans le couloir. Sa fureur monte, elle bégaye pour l’instant, dans le vide, stérile parce que le
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président est inattaquable. Presse son cœur et pense à la vie stupide et lénifiante de son président. A huit heures trente, du lundi au vendredi, le président arrive au volant de sa vieille Jaguar. Donne toujours trois petits coups de klaxon lorsqu’il se trouve à dix mètres de la barrière automatique du parking réservé aux magistrats et fonctionnaires du Tribunal de Grande Instance de Bordeaux. Quand le vigile du parking ne bouge pas, il fait gueuler le moteur de sa Jaguar. William lui fait poliment observer que le boulot de vigile est pénible, que c’est du pain durement gagné ; le président est indifférent à la souffrance dutiers état.
Il y a cinq ans, William admirait son président. Il disait de lui qu'il avait de l’espace dans la pensée et puis une belle allure. William disait aussi que son président n’avait pas le goût des plaisirs inutiles et qu’il n’était jamais remué par les derrières et les gros nichons. Il y a cinq ans, le président était un homme stable, fiable, incorruptible et admirable aux yeux de William. Il détenait des privilèges d’Ancien Régime : une place de parking, un logement de fonction, des indemnités liées à son statut de chef de juridiction, une place réservée au Stade de football Chaban Delmas et une loge individuelle à l’Opéra de Bordeaux. Il avait tout. Très vite, parce que William était un excellent ouvrier judicaire, servile et invisible, le président lui a donné une petite carotte en échange d’une loyauté sans partage : un accès illimité aux matchs de football disputés par l’équipe des Girondins, dans le petit carré des V.I.P. Les placiers l’appelaient monsieur le président mais ça ne lui faisait rien du tout. Dans la vie, il a toujours su qu’il fallait rester bien à sa place. D’ailleurs, William n’a jamais aimé les mondanités. Il n’aime pas s’exposer de manière générale. Il a le goût de l’inaperçu. C’est une nature, il n’a aucun mérite. Et puis un jour de janvier, il y a quatre ans, le président a
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