Le prix à payer

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En une seule journée, le destin d'un couple, déjà amputé d'une part de son identité, à cheval sur deux mondes séparés par ce que l'auteure appelle "la mer du Milieu", bascule dans l'innommable. Récit court, dense et sombre qui s'inscrit dans une trame humaniste et universaliste, car il traite de la condition humaine.
Publié le : samedi 1 octobre 2011
Lecture(s) : 18
EAN13 : 9782296468610
Nombre de pages : 120
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Le prix à payer

Yanna DIMANE







Le prix à payer

































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55421-4
EAN : 9782296554214
I-La traversée
(Ou de l'Afrique à l'Europe)
L'Accionne, chargé d'un nombre impressionnant de
voyageurs, —parmi eux des immigrés, transformés en
vacanciers, de retour au pays d'accueil—, trace sa route sans
encombre sur une mer assagie. La veille, pourtant, des vents
d'Ouest lourds de menaces avaient noirci le ciel, laissant présager
la tempête. Ce matin, au contraire, un soleil radieux a, dès son
apparition au Levant, rendu au ciel son éclat et sa sérénité
habituels, ce ciel de la fin du mois d'août par quoi s'annonce la
lente, très lente agonie d'un été caniculaire. Une brise tiède
accompagne le navire dans sa traversée, griffant de vaguelettes
frangées d'écume la surface des eaux turquoise.
Dans le ventre du bateau-transbordeur, les passagers,
essentiellement des familles nombreuses, en prennent à leur aise.
Alors que certaines se dirigent vers des cabines qui leur assurent
7une intimité de bon aloi, d'autres s'égaillent, à la recherche du
moindre refuge. Qu'importe l'endroit —salles-dortoirs, couloirs,
parties communes réservées à la détente—, tout est bon à
investir. Des tapis sont déroulés un peu partout, sur lesquels
s'affalent des femmes en hidjab, d'autres en djellabas. Certaines
gardent leur tenue traditionnelle, d'autres, indifférentes aux allées
et venues, se découvrent. Assises à même le parquet ciré ou
moquetté, selon le cas, bras nus et jambes croisées, elles attirent
à elles des sacs énormes dont elles retirent des vêtements de
rechange qu'elles mettent de côté, en prévision, déjà, du
débarquement. Les hommes, époux, pères, frères ou fils,
ignorant les sièges, les imitent. Avec des gestes lents, parfois
maladroits, souvent efficaces, ils secondent leurs parentes dans
une ambiance familiale reproduite à l'échelle d'un ferry.
Dans cet étrange remue-ménage, un couple de
quadragénaires visiblement harassés, se repose dans deux
fauteuils en surplomb, dans l'une des salles dites économiques,
salles réservées soit aux gens ayant peu de moyens, soit à ceux,
arrivés parmi les derniers, qui n'ont pas pu trouver de couchettes.
Il semble à bout de forces. Alors que la femme clôt ses
paupières, les bras croisés sur sa poitrine, l'homme inspecte le
lieu d'un œil atone : le spectacle qui se déroule devant lui
l'accable plus qu'il ne le réconforte. Il lance un dernier regard à
sa compagne, et se met à la recherche du bar, encore désert. Il
s'installe à une table, commande un café, tire de la poche de sa
chemisette un paquet de cigarettes qu'il garde à la main. Le
regard perdu, les épaules fléchies, l'expression éteinte, traduisent
son degré d'abattement.
Le barman le considère d'un œil rond, car son attitude cadre
mal avec l'ambiance enfiévrée de la masse, l'excitation étant de
mise, aussi bien de la part des touristes qui débutent leur temps
8de loisirs, que de ceux qui rentrent pour reprendre leur tâche
quotidienne. L'homme feint l'assoupissement. Soudain agacé, il
se lève, sort dans la coursive, et s'accoude à la rambarde.
Son isolement est bientôt rompu par l'arrivée de groupes épars
qui, se reconnaissant entre eux, expriment leur surprise à voix
haute, et s'interpellent bruyamment. Des liens éphémères sont
renoués. Déchaînés, des enfants jouent à cache-cache et, dans
leurs courses-poursuites, le bousculent sans ménagment, puis
disparaissent sans qu'il ait le temps de réagir. Désemparé, le
regard vague, il se redresse avec peine, retourne dans la salle
grouillant de vie, et se laisse choir sur son siège. Les paupières
closes, il sombre à son tour dans une torpeur inhibitrice. Au bout
d'un temps dont il n'apprécie pas la longueur, il se réveille,
réveille sa compagne. Sans un mot, il lui fait signe qu'ils doivent
rejoindre le coin-repas pour se faire servir un en-cas. Les yeux à
peine ouverts, titubant comme si elle s'était enivrée, elle dont la
sobriété est remarquable, elle le suit. La pause dure quelques
minutes à peine, puis ils retournent à leur place. De nouveau,
l'homme se lève, et revient peu après avec deux gobelets de café.
La femme avale quelques gorgées, ne finit pas le breuvage. Elle
repose le gobelet à demi-plein sur le rebord de la baie vitrée, et
appuie sa tête douloureuse contre le dossier de son fauteuil. Sa
fatigue se devine à l'afffaissement de son corps. L'homme
l'observe un moment, rectifie la position de sa nuque, et ressort
dans la coursive. Accoudé, il laisse errer son regard morne sur
l'étendue liquide, dont la surface miroitante et ondulante refléchit
des milliers de lamelles de feu, puis s'appesantit sur les remous à
la crête blanchâtre que crée derrière lui l'Accionne.
Le voyage dure depuis des heures ; le jour commence à
décroître, la lumière crue baisse d'intensité. Bientôt, du couchant
ne parviennent que des halos bleutés, intermittents, fugaces, qui
embrasent les flancs du navire, avant de disparaître par degrés.
9Quand enfin il redresse le buste, il distingue dans le lointain,
sous forme de lavis sur coup de pinceau, le littoral ibérique à
peine ébauché ; au fil des nœuds qu'avale le bâtiment flottant, la
côte fragmentée se rapproche, se précise, des points lumineux
encore falots en accentuent le tracé tourmenté.
Puis le soir tombe de toute sa masse, un soir épais, compact,
un soir sans lune, qui semble ralentir l'allure du ferry. Durant
quelques minutes, il lui apparaît que sa marche se fait à
l'aveugle, Comme il vire de bord, deux puissants faisceux
lumineux, jusqu'alors cachés, trouent l'horizon d'un immense
halo coloré vers lequel se dirige le mastodonte ronflant : le port
est tout proche. Peu à peu, le bruit des moteurs se transforme en
ronron, et le bateau semble glisser à mesure qu'il se rapproche de
la jetée. Il ralentit encore, et vire la passe mètre après mètre, dans
une progression dosée, calculée, aidé par un petit remorqueur,
frêle esquif repérable à son fanal.
Le port, récemment réaménagé, agrandi pour accueillir de
plus en plus de voyageurs et de fret, surgit avec ses quais et ses
bâtiments éclairés a giorno. Des ordres brefs, des grincements de
chaînes que l'on tire indiquent la fin du voyage. Une voix
anonyme qu'amplifie un haut-parleur, résonne dans les coursives,
et somme les automobilistes de rejoindre la cale où sont alignés,
par rangées de trois, des véhicules de tout tonnage. L'homme
redresse sa haute stature, se secoue ; il rejoint en hâte la salle où
repose sa compagne ; un flot de passagers impatients lui barre le
chemin. Il se hausse sur la pointe de ses chaussures, fouille d'un
œil inquiet la foule qui se presse, et se rassure : elle est debout, et
a déjà ramassé les affaires éparses dont ils se sont servis tout au
long de la longue après-midi et de la soirée, qui leur ont paru
interminables bien qu'ils n'eussent à souffrir d'aucune contrariété
majeure. Seule la fatigue accumulée au cours d'un séjour
10mouvementé, dont ils se souviendront longtemps, leste leurs
gestes, rend leur exécution difficile. Il la précède, se fraye un
passage en répétant inlassablement ces mots qui perdent de leur
sens à mesure qu'il les prononce : "S'il vous plaît, laissez-nous
passer ... Pardon, pardon, excusez-moi, excusez-nous, je vous
demande pardon ..."
Elle le suit, la tête en berne, le pas chancelant ; sa silhouette
frêle, sans vie, disparaît dans le flot humain. Une porte s'ouvre
avec fracas dans les entrailles du navire. Ce bruit, et la voix
anonyme, guident leur progression. A la suite d'autres
automobilistes, ils atteignent la cale, et non sans difficulté, ils
repèrent l'auto engagée dans le sens opposé à la sortie. L'avant du
bateau est ouvert pour laisser libre passage à la brise marine ; la
femme, que ses poumons fragiles ne cessent de préoccuper,
songe aux gaz qu'elle devra inhaler avant de ressurgir à l'air libre.
Elle a tort de s'alarmer car le personnel, aguerri, exécute les
manœuvres nécessaires au transbordement des véhicules avec
maîtrise et professionalisme. Il est loin le cafouillage enregistré
sur l'autre rive de la Méditerranée. Une fois de plus, cette
évidence lui apparaît dans toute sa cruauté.
Il est vingt-trois heures lorsque le débarquement prend fin.
* * *
Á terre, l'homme et la femme n'ont qu'une hâte, celle de
rejoindre un hôtel pour y passer la nuit avant de poursuivre leur
voyage jusqu'au nord de la France. Ils se dirigent vers le centre
d'Alicante, encore animé à cette heure tardive. Comme toutes les
villes portuaires, et plus particulièrement les cités du sud
espagnol, Alicante ne dort qu'à la périphérie ; elle s'offre au
regard du visiteur aussi vivante que pourrait l'être une ville de
province un jour de foire ou de fête votive. Sa rambla frise
l'effervescence, ses cafés-bars aux terrasses étendues scintillent
de mille feux irisés ; un peuple détendu s'y restaure, ou s'y
11dégourdit les jambes avant de regagner son logis. L'homme et la
femme sillonnent des rues d'où fusent des rires et des
conciliabules, avant de se retrouver dans l'artère principale par
laquelle, ils en ont la prescience, ils retrouveront le chemin de ce
qu'ils recherchent à l'instinct. Ils quittent la zone bruyante et
agitée, s'engagent dans une voie express qui les éloigne des
lumières de la cité. De plus en plus tendus, ils sont guidés par le
désir exacerbé de s'allonger enfin sur un lit de fortune.
Toujours à l'aveugle, ils s'engagent dans la première sortie qui
s'offre à eux ; de vagues réminiscences leur font penser qu'ils
sont dans la bonne direction. Un couple d'automobilistes qu'ils
arrêtent à un carrefour, confirme leur impression : là, tout près, à
quelques dizaines de mètres, se dresse effectivement l'asile de
nuit dont ils attendent repos et oubli.
L'homme se gare, descend de l'auto en faisant signe à sa
compagne de ne pas bouger ; la silhouette tassée, il se dirige vers
l'entrée éclairéede l'établissement de nuit. La femme ferme les
yeux, attend. Soudain il est auprès d'elle. "Nous avons de la
chance", déclare-t-il sobrement. Disant, il s'empare d'un cabas,
de la valise ; lestée de quelques affaires de toilette, la femme lui
emprunte le pas.
La chambre est agréable, bien agencée. Dans le coin opposé
au lit, un téléviseur est en veilleuse. L'homme fait mine de
l'allumer. La femme secoue négativement sa tête, une tête qui
bourdonne d'une lassitude telle qu'elle n'y voit plus clair. Une
seule pensée domine en elle : dormir ... dormir et oublier ... Si
possible, effacer de sa mémoire les évènements vécus ces
dernières semaines. Elle se livre à une toilette sommaire et,
fatiguée à en tituber, elle tombe comme une masse ; elle sombre
immédiatement dans un sommeil opaque et lourd. L'homme, lui,
prend la peine de se doucher. Lorsqu'il s'enfonce sous le drap, il
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