Le Quarantième Jour

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Une jeune femme se retrouve du jour au lendemain confrontée à la mort de son mari, au doute, à sa condition de veuve sans enfants garçons, à des traditions ancestrales coriaces, et à ses propres contradictions. À travers ses souvenirs d'enfance et les bavardages de sa mère qui veut lui imposer son autorité dès le premier jour de son veuvage, défilent des personnages et des évènements qui retracent une période charnière de l'Histoire du Maroc. La cérémonie du quarantième jour après le décès de son mari déclenchera chez la jeune femme un ras-le-bol libérateur.
Publié le : vendredi 5 février 2016
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EAN13 : 9782140002267
Nombre de pages : 315
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Touria BERRADAABABOU
Le quarantième jour
Roman
Lettres du monde Arabe
Lettres du Monde arabe Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées directement en langue française ou des traductions. Les œuvres poétiques relevant du domaine de la littérature arabe contemporaine sont publiées dans la collectionPoètes des cinq continents et le théâtre dans la collectionThéâtre des cinq continents. Derniers titres parus : Redouane (Najib),L’année de tous les apprentissages, 2015. Mebarki (Farid),Du couscous dans le biberon, 2015 Khemmal (Abdelkrim),Les rebelles du mont noir, 2015. Khedher (Mahmoud-Turki),L’antique refrain de Sidi-el-Meddeb, 2015. Laqabi (Saïd),Gnaouas, 2015. Redouane (Najib),A l’ombre de l’eucalyptus, 2014. Jmahri (Mustapha),Les sentiers de l’attente, 2014. Alessandra (Jacques),Café Yacine, 2014. Heloui (Khodr),La rue des Églises. Il était une ville paisible : Tripoli au Liban-Nord, 2014. Abbou (Akli),Le terroriste et l’enfant, 2014. Naciri (Rachida),Appels de la médina(tome 2), 2014. © L'HARM ATTAN, 2016 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-07257-9 EAN : 9782343072579
Touria Berrada Ababou
Première partie Entre passé et traditions
Assise dans son salon dont une âme charitable avait recou vert les miroirs et les tableaux de draps blancs, enlevéles bibelots, et mis les housses à l’envers, Aicha se devait de continuer dans la représentation sociale. La douleur causée par la perte de son mari et le doute provoqué par la découverte de ce chèque parmi ses affaires, ne la dispen saient pas de jouer son rôle de veuve, dicté par une atti tude et des formules ancestrales. Ces traditions tenaces ne l’agaçaient même plus. Elle commençait à découvrir leur bon côté et à comprendre pourquoi les femmes les avaient perpétuées alors qu’elles s’étaient libérées de beaucoup d’autres. Elle ne les percevait plus comme le boulet d’une époque révolue, mais plutôt comme une planche de salut à laquelle se raccrocher au milieu des courants qui pertur baient sa vie. Portée, comme son malheur en bandoulière, sous l’insistance de sa mère et des vieilles de la famille, la tenue de veuve était devenue pour elle un refuge et une aubaine. Peu importe que la djellaba blanche lui donne un air de nonne, camoufle ses formes et handi cape ses mouvements, que les deux fichus blancs super posés accusent son teint pâle et accentuent son mal de tête. Elle se moquait également que les babouches tassent sa silhouette et l’obligent à traîner les pieds en pliant les orteils pour ne pas les perdre. Peu lui importait que cette tenue soit la même que celle dont on revêt les femmes à leur mort et qu’elle la stigmatise comme veuve, portant malheur aux hommes qui la convoitent et aux femmes qui la reçoivent. Cet habit lui permettait de trouver au moins le confort du laisseraller dans sa détresse. Il la libérait des contraintes que les femmes s’infligent quotidiennement et volontairement. Durant quatre mois et dix jours, elle n’aurait plus à choisir maquillage, coiffure, tenues et chaussures en fonction des circonstances. De plus, ces épais fichus lui servaient de bouclier. Ils protégeaient son visage contre le flot inin terrompu de personnes se relayant pour lui infliger selon le bon vouloir de chacun, deux, trois, ou quatre baisers. Jamais un. Elle n’avait qu’à baisser la tête en la penchant de droite à gauche ou dans le sens contraire, selon l’orien tation des baisers humides qui s’abattaient sur elle.
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Ce geste accompagnait les réponses rituelles :que e maheur ne t’accompagne pas,queDîeu te préserve du maheur, qu’elle murmurait avant même d’entendre les classiques condoléances: que Dîeu te préserve dans ta personne, que Dîeu change ’amour en consoatîon. Un grand brouhaha signala la fin du dîner. Donc le début des départs et une nouvelle avalanche de baisers et de compassion. Tout en supportant les derniers assauts, Aicha découvrit encore une fois le bon côté d’uneKaidatradition  qui avait traversé les siècles, même si elle avait perdu son sens initial. Après avoir présenté leurs condo léances,connaissances et amis veillaient scrupuleusement à ne pas être suivis par les proches du défunt. Et ce, non plus comme à l’origine de cette tradition, pour leur épar gner d’incessantes allées et venues mais pour ne pas être poursuivis par leur malheur. Cette superstition, devenue coriace, s’est étoffée avec le temps, chaque génération y ajoutant son grain de sel. C’est ainsi qu’être accompagné jusqu’à la sortie par des gens en deuil pouvait contaminer ceux à qui l’on rendait visite ensuite. La superstition ne donnant pas de délai à cette contamination, le temps finissait toujours par la confirmer. Parfois à court terme. Surtout si on rendait visite à un malade. Les derniers bruits métalliques des tables rondes basses repliées sous l’œil vigilant du traiteur annoncèrent à Aicha la fin de son calvaire. Un grand silence régnait enfin. D’un geste de lassitude, la veuve arracha ses foulards pour libérer ses cheveux châtains et épais. Elle massases tempes et jeta un coup d’œil autour d’elle. Elle eut presque un sourire en voyant Zineb revenir après avoir accompagné le dernier groupe. Cette dernière manifes tait un soulagement comique : Le troisième jour est particulièrement pénible. C’est unegrande réceptîon… sans învîtatîon.Sans la présence des Tolbas psalmodiant le coran et l’absence des youyous,on se serait cru à un mariage. Zineb, constatant qu’Aicha ne faisait déjà plus attention à elle, essaya de la divertir :  J’ai les pieds en marmelade. En tant qu’amie, je n’ai que
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des inconvénients : la corvée des raccompagnements et la peine partagée. Aicha semblait absente. Zineb avait déjà senti que la préoccupation emboîtait le pas à la grande douleur età la révolte des deux premiers jours. Elle ne paraissait plus concernée par tout ce remueménage, ces vaet vient incessants ainsi que les ordres et contreordres donnés par tout le monde, à n’importe qui, à propos de n’importe quoi.Son mutisme résistait même au talent de son amie à tourner en dérision les situations les plus ordinairesou les plus dramatiques. Même l’attitude de Tahar, son beau frère, qui avait pris la main dès le jour du décès de son mari, ne semblait plus l’énerver. L’apparition de ce dernier, gonflé comme un paon dans sa djellaba blanche et son air satisfait, détournèrent l’at tention de Zineb. Il s’affaissa sur un matelas et prononça d’une voix tonitruante, afin que tout le monde en soit témoin :Dîeu soît oué. Que Dîeu aît son âme, î a eu unebee cérémonîe du troîsîème jour. Zineb leva les yeux pour observer la réaction d’Aicha. Cette dernière ignora son regard. Elle ne laissa apparaître ni exaspération face aux propos de son beaufrère, ni connivence quant au coup d’œil de son amie. L’arrivée de sa mère, Lalla Fatima et de la bellemère de son mari Lalla Khnata, se soutenant comme de vieilles amies n’attira pas plus l’attention d’Aicha. Elle s’était habituée à cette proximité que crée la mort entre les vivants les plus éloignés. Elle commençait aussi à connaître la capacité de cesmamîes-boomeuses, comme les appelait Lamia sa fille cadette, de passer des embrassades aux médisances, des lamentations aux propos enjoués et du rire aux larmes. Leurs vaetvient incessants et désarticulés qui ne s’arrê taient que lorsque leurs jambes les trahissaient, inspira Zineb qui cherchait à tout prix à la faire sourire. Collée à elle et jouant le reporter, elle commentait et décrivait à voix basse l’agitation des deux vieilles femmes qu’elle avait surnommées les vaches folles. Mais ses commentaires et descriptions qui avaient réussi à la dérider le deuxième jour, n’arrivaient plus à la sortir de son mutisme. Ce qui ne fit pas renoncer Zineb à lui faire des clins d’œil à la vue
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des deux amies de circonstances. Aicha, qui appréhendait un contact humide assuré et espérait écourter leurs effu sions, présenta sa tête aux baisers des deux femmes. Cela ne les empêcha pas de s’éterniser et d’entonner deboutle même discours qu’elles lui tenaient depuis le décèsde Hamid. Elles eurent beau se relayer, se compléter etse reprendre, enquiller pêlemêle le peu de littérature religieuse qu’elles avaient apprise durant leur longue vie, confondre proverbes, Coran et Hadiths  paroles du prophète  pour lui assurer que son mari était au paradis et qu’il ne fallait pas le brûler avec des larmes, cette fois ci, leur débit ne lui en arracha aucune. En désespoir de cause et faute de pouvoir, comme les deux premiers jours, provoquer chez la veuve des sanglots dès qu’elle semblait plus calme, elles fondirent elles mêmes en larmes avant de s’affaisser près de Tahar dans un geste théâtral. Celuici saisit l’occasion pour afficher la supériorité de son savoir religieux sur celui des deux femmes. Il reprit avec emphase le même thème qu’elles, mais avec des versets coraniques et paroles du prophète maîtrisés. Sûr d’avoir conquis ce public admiratif,il attendit que les deux femmes épuisent leurs dernières larmes pour faire des commen taires sur la cérémonie. Il passa en revue la soirée deA à Z : la voix mélodieuse des Tolbas qui avait fait couler les larmes des plus endurcis, la Mouloudiya  hymne à la nais sance du prophète  que tout le monde avait suivie debout, pieds nus et tête couverte. Même Daniellea nasranyaet Rebéqua’Yhoudyaqui n’en comprenaient pas un traître mot. La Jadba  balancement  avait créé une transe collec tive,même auprès du personnel qui s’était mêlé à ceux qui se balançaient d’avant en arrière à un rythme de plus en plus accéléré, en répétantDîeu est vîvant. La cuisinière, les cheveux défaits, avait mis tant de ferveur, qu’elle en était tombée par terre, prise d’une crise d’hystérie. Il avait fallu la réanimer avec un oignon frotté sur le nez et un bol d’eau lancé au visage. Heureusement, le dîner était déjà prêt. Car bien qu’elle ait repris ses esprits, elle était incapable de se tenir debout, encore moins de cuisiner. Le Doua  imploration  au cours duquel les Tolbas s’évertuèrent à trouver toutes les qualités au défunt et implorèrent Dieu
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de le récompenser, et par précaution de lui pardonner s’il avait commis un péché, sans oublier la famille, les amis et tous les assistants, fut écouté dans un silence de mort, interrompu de temps en temps par un Amen collectif et quelques reniflements. Tahar, en bon maître de maison qui avait l’œil à tout, n’ou blia pas aussi de citer le nom de ceux qui avaient le plus pleuré, ceux qui avaient le plus apprécié la nourriture et ceux qui n’avaient fait que bavarder. Il cita même un ami de Hamid qui s’était exclamé à la vue d’une ancienne copine : «quelle occasion heureuse et bénite de te rencontrer !!!» Ces derniers avaient ainsi passé leur soirée à évoquerles souvenirs espiègles de cette époque du lycée mixte de Port Lyautey, oubliant que ce lycée avait été rebaptisé depuis l’Indépendance, lycée Abdelmalek Essadi, que la ville aussi avait retrouvé son nom de Kenitra, d’avant le Protectorat, zappant au passage les circonstances drama tiques de leurs retrouvailles. Lalla Khnata, reprit le flambeau alors que son fils recou vrait son souffle:  Que Dieu donne la santé à cette cuisinière qui a préparé le dîner. Le couscous aux raisins secs et oignons caramé lisés au miel était délicieux. Le poulet aussi. Les gens en ont mangé le bout de leurs doigts. Zineb murmura à Aicha qu’elle appréciait cette expres sion de «manger ses doigts». Elle était plus ragoûtante que celle de manger sur la tête d’un teigneux que son amie Danielle répétait lorsqu’elle appréciait un Tajine. Mais cette remarque ne dérida pas son amie. Pour Lalla Fatima il n’était pas question de laisser penser que ce sujet était exclusivement la spécialité de Lalla Khnata, a fassîyaayant résidé toute sa vie à, née, éduquée et Fès. Et pour prouver que le fait d’avoir quitté la capitale du raffinement n’avait en rien diminué son savoir culinaire, elle prit la parole manu militari. Pendant un moment,les deux femmes parlèrent en même temps, de plus en plus fort. Chacune essayant de s’accaparer la parole.La angue de ferentre les deux femmes se termina au boutde quelques minutes de cacophonie au cours desquelles plusieurs piques furent échangées. Lalla Khnata déclara
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