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Le rescapé du temps

De
272 pages
Au coeur du XIVème siècle, temps de le Peste et des guerres intestines, l'histoire improbable mais vraie d'un jeune Vénitien quasiment orphelin, Angelo, et de son guide, Cristoforo Mercurio Atsinganos, Rom atypique voyageant en éclaireur dans une Europe désunie. Rémy Tissier s'est rendu sur tous les lieux où se déroulent les aventures de ce livre, Venise, Grenade, Avignon... Il les a étudié en tant qu'artiste visuel, metteur en scène et écrivain. Il donne ainsi une dimension exceptionnelle aux éléments qui sont contés, mettant en lumière une ressemblance étrange entre ce Passé lointain et l'époque actuelle.
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Le Rescapé du temps
Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet Dernières parutions Nelly DUMOUCHEL,Au temps du canal du Panama, 2010. Stéphanie NASSIF,La Lointaine, Le sacrifice de la Nubie, 2010. Anne GUENEGAN,Les psaumes du Léopard, 2010. Tristan CHALON,Le prêtre Jean ou Le royaume oublié, 2010. Jean-Claude VALANTIN,La route de Qâhira ou l'exilé du Caire, 2010. Didier MIREUR,Le chant d'un départ, 2010. Ambroise LIARD,Dans l'ombre du conquérant, 2010. Marielle CHEVALLIER,Dans les pas de Zheng He, 2010. Tristan CHALON,Le Mage,2010. Alain COUTURIER,Le manuscrit de Humboldt, 2010. Jean DE BOISSEL,Les écrivains russes dans la tourmente des années 1880, 2010. Dominique PIERSON,Sargon. La chair et le sang, 2010. René LENOIR,Orages désirés, 2010. Philippe CASASSUS,Philippe, le roi amoureux, 2010. Jean-Claude FAUVEAU,Joséphine, l’impératrice créole, 2009. Roger BOUCHAUD,L’homme du Sahel, 2009. Tristan CHALON,L’homme-oiseau de l’île de Pâques, 2009. Danièle ROTH,: deuxMarie Roland, Sophie Grandchamp femmes sous la Révolution, 2009.Luce STIERS,En route vers le Nouveau Monde. Histoire d’une colonie à New York au 17° siècle, 2009. Michel FRANÇOIS-THIVIND,Agnès de France. Impératrice de Constantinople, 2009. Petru ANTONI,de la Pax Romana à Pascal PaoliCorse : , 2009. Christophe CHABBERT,La Belle Clotilde. Le crime du comte de Montlédier, 2009. Michèle CAZANOVE,La Geste noire I, La Chanson de Dendera, 2009. Tristan CHALON,Sous le regard d’Amon-Rê, 2009. Yves CREHALET,L’Inconnu de Tian’Anmen, 2009.
Rémy Tissier Le Rescapé du temps
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54327-0 EAN : 9782296543270
À ma mère, Odette Pauvert,  Quand je pense à dédier ce livre, je me rappelle ma mère et son pouvoir d’inspiration. Elle est celle qui un soir d’hiver, quand j’étais enfant, ouvrit la fenêtre sur la neige d’une nuit bleue et me mit aussitôt en présence de l’espace infini d’un lointain passé.  Mes remerciements à ceux qui étaient là, le long d’un inhabituel chemin : à ma femme Peggy qui a écouté la progression de l’histoire comme s’il s’agissait de musique, à Sylvie Humbert qui a encouragê l’idée même de ce livre et son écriture particulière, à Maguy Albet qui a tant aimé le livre fini, à Marlon et Emilie pour leur savoir et leurs corrections, à Perrine Fourgeaud enfin pour son exigence et son savoir-faire.
Chapitre I :Mère, sirocco, mort Un rescapé du temps, ce vieil homme qui siffle depuis des lustres comme un oiseau chante, vient juste d’entamer la mélodie de cette chanson du Dorsoduro : « Depuis l’enfance, ils sont réunis. Ils jouent du tambour et du fifre ! Ils chantent et dansent le long des canaux. Une bougie à la main, à genoux, ils prient. Ils sont la vie de L’Isle ».  Au bord du désastre, il est assis sur le quai, témoin des choses et des gens. Beaucoup de ceux qui l’ont connu sont morts mais tout le monde s’accorde pour dire qu’il siffle, ou plutôt chante comme « un oiseau de paradis, ou de Venise ».  Le sol, au coin de deux rios : un rat mort, pattes roses en l’air, des fourmis, des touffes d’herbe, des graminées sauvages, de la terre mais pas arable, mêlée de sable et d’argile. Les habitants de la rue, agités, perdus, s’échelonnent comme des notes angulaires sur la portée d’un manuscrit de psaumes. Une odeur âcre, de pourriture et de fumée. La mort d’un être cher et l’eau sombre du canal renvoient l’image de soi-même, comme un miroir oublié.  La chute d’une pierre ou d’un objet quelconque vibre en cercles qui tour à tour viennent se briser au bord. La Grande Mortalité, appelée aussi Peste ou Pestilence a entièrement envahie la Sérénissime.  Venise, lion ailé, est comme une bête blessée, tapie sur la lagune dans le soleil couchant. *
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 Angelo marche pieds nus dans les flaques laissées par les « hautes eaux »,l’acqua alta de cette fin de journée de printemps en l’an de grâce 1348.  Il est attentif au clapotement des vagues pyramidales contre les coques des barques qui, à chaque fois, font caisse de résonnance. Les vagues lagunaires vertes contre les coques rouges, bleues, jaunes, noires. À voir ensemble et à entendre. Sur laFondamenta dai Leoni, le Quai des Lions, Angelo voit et entend une mouette très blanche qui pousse un cri invitant à la reconnaissance, posée sur une de ces hautes cheminées évasées ocre rouge des toits de tuiles rondes, jetant la tête en arrière, pointant son bec jaune vers le ciel bleu. Presque hors d’haleine, prisonnier de sa tristesse, Angelo est près de la décharge au bout de l’impasse du canal, du rio tronqué qui ne mène nulle part sinon sous l’arche d’une maison vénérable mais maintenant abandonnée où tous dans le quartier — Est du Sestiere du Dorsoduro—viennent, en voisins, jeter leur contribution quotidienne au tas d’immondices. Les pigeons marchent à pas décidés versla discaricadell’ immondizia, les mâles se pavanant en croisant le chemin des femelles, tandis que les moineaux à tête brune sautillent.  Au ras de l’eau, le long de la ligne la plus haute des algues et si près du mur de briques roses, passe à pleine vitesse le rondone, ce martinet noir au cri rouge, oiseau préféré de la mère d’Angelo ! Ils se seraient arrêtés entre chien et loup, elle et lui, suspendus au tracé des vols dans le ciel, au son cristallin de ces prédateurs d’insectes, au sein de la lumière mordorée du soir.  Mais rien n’est comme d’habitude en ce jour d’Avril 1348, le 9ème qui suit celui de la création d’Adam par Dieu, jour de l’année nouvelle médiévale. Néanmoins, Venise étant une des exceptions connues à la règle, on y a célébré le « jour de l’an » au premier jour de Mars.  L’odeur des ordures est encore dans ses narines et auPonte SanSebastian, Angelo tourne dans leRio Le Romélé, où il sait trouver de la christe-marine, ce fenouil du bord de mer à la
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senteur si forte et si fraîche et qui pousse là dans l’encoignure du petit pont.  Il y a là aussi l’un de ces puits que possède Venise, posé sur le sol comme un pur chapiteau, avec en bas-relief une urne et des feuilles d’acanthe. Cependant il ne peut y boire ni y lancer sa timbale au bout de son fil d’attache : le couvercle de métal est fermé, enchaîné et verrouillé au moyen d’un énorme cadenas tout en galbes. Manifestement une révolte d’habitants, accusant la Juiverie des îles de la lagune, d’en avoir empoisonné l’eau ! Et ils ont allumé un feu à son pied !  Soudain, Angelo se rappelle les paupières bombées de sa mère malade, cuivrées par les feux du soleil couchant et les flammes de la rue, reflets miniatures des dômes de la Basilique. Il va chercher son père que sa mère réclame. L’atelier du maître verrier est l’un des derniers du Dorsoduro, atelier que Francesco Nero da Treviso s’apprête à quitter. Il a fini par accepter la volonté de la Sérénissime : s’installer à Murano et diminuer les risques d’incendie dans Venise.  Angelo se retourne et voit glisser en silence sur les eaux du canal, entre deux maisons et en bout de rio, une longue caorlina, barge étroite dont la proue ne se distingue guère de la poupe et qui ne se charge plus d’immondices ces derniers temps mais a pris le rôle de « barque des morts ».  Elle est conduite seulement par deux rameurs et un surveillant, lançant chacun son tour le même appel : «i corpimorti !»  Du haut du campanile de l’île de Mazzorbo, une cloche sonne.  Angelo se dépêche maintenant. Il est vite à la Fondamenta La Cabala, lance un regard rapide au blason qui est sur une façade : escargot à trois antennes pointant vers le soleil et sortant de l’eau houleuse.  Il dépasse laFondamenta del Ospedaleto— du petit Hospice — prend la calle della Chiesa, la rue de l’Église puis celle de la Crea, où s’alignent des créneaux de briques ajourées.
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 C’est là qu’est son père, juste en face, dans une ruelle pas plus large que la carrure d’un homme, donnant sur la FondamentaSoranzo delle Fornace, des Fours, pas loin de l’artisan qui fabrique desforcole, ces tolets de gondole sculptés. Angelo frappe à la porte cloutée, dont la poignée est faite d’anneaux formant un étrange signe quasi alchimique.  Du haut du même campanile une cloche sonne à coups redoublés.  Quelques mois auparavant, trois années avant le milieu du XIVème siècle, le maître verrier vénitien Franscesco Nero da Treviso avait demandé à son fils : « Est-ce que tu veux voir naître une boule de cristal ? »  Un jour donc, des mains de son père, Angelo avait reçu une boule de verre. Il l’avait vue d’abord irradier, venant du four, puis simplement luire, comme une masse d’eau suspendue en l’air. Il l’avait vue être soufflée par son père, tournée en sphère sur un gabarit cerclé, au moyen de la tige creuse appuyée contre un coin de table, puis mettre à refroidir, à « couver » dans un four plus petit et moins chaud.  Quand enfin, après avoir été trempée dans un baquet d’eau froide et pure, et après « moult patience », Angelo l’avait prise dans ses mains, il avait pu peser son poids, ressentir le glacé de son passé, le futur froid de son toucher.  Il s’était senti attiré, se penchant comme pour entrer dans le monde que cette boule avait formé : en elle plusieurs bulles, de contours différents et de tailles diverses, chacune brillant de sa propre lueur. Des planètes autour d’un soleil plus large, elliptique, très « en relief », et des traînées d’étoiles plus lointaines. Un véritable univers !  La simple flamme d’une chandelle posée dans son bougeoir sur l’établi-dressoir, près duquel Francesco et Angelo étaient restés debout, s’était reflétée au centre même de la sphère. Et Angelo, le nez sur le verre devenant de plus en plus glacé, avait été fasciné par ce qu’il avait vu : l’image de ses deux mains autour de la bulle principale et de ses mains, encore,
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