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Le ressac

De
128 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 79
EAN13 : 9782296208513
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'Ecitures arabes CoCkction

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Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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1990 ISBN: 2-7384-0657-2

I
Longeant les ruelles étroites et parsemées de feuilles mortes, des jeunes filles lassies revenaient de leur collège situé à Bab el-Hadid. Les unes portaient des robes et des manteaux, les autres des djellabas. Des voiles de mousseline, de couleurs vives, égayaient leur habit sobre et, tout en dissimulant leur jeune beauté, leur donnaient un charme fuyant Elles discutaient, animées, insouciantes, heureuses de rentrer chez elles par ce beau crépuscule d'automne, après une longue journée de travail. Elles zigzaguaient dans ces dizaines de ruelles tortueuses et respiraient à pleins poumons l'arôme des bigaradiers, orangers et citronniers que l'on devinait derrière les murailles des maisons jalousement closes et dont les branches s'échappaient parfois, dépassaient un mur et vous saluaient dans le tourbillonnement de leurs feuilles dorées. Dans le dédale de ce quartier où le chant des oiseaux ne cessait guère, les jeunes filles s'engouffraient une à une dans le secret d'habitations qui n'offraient au passant que leurs façades nues et leurs portails décrépits. Elles empruntaient parfois, pour rentrer chez elles, un chemin qui traversait le quartier de Talaa sur lequel une foule hétérogène, grouillante et affairée, déferlait sans cesse. Le costume européen y voisinait avec la djellaba, la chéchia défiait le turban, les bras nus paraissaient impudiques à côté du hayek qui drapait des corps fantômatiques. Des noms pompeux tels que" Tailleur de Champs-Elysées " ou " Trésors d'Aladin" surmontaient des boutiques où était exposée une marchandise de piètre qualité... Des commerçants bien en chair, roses et joufflus, étaient presque ennuyés qu'un client vienne déranger leur somnolence. Les jeunes filles flânaient, note chatoyante dans le gris des murailles... Puis, quand elles parvenaient à hauteur d'une échoppe d'où s'échappait de la fumée, elles se ruaient vers un noiraud à l'oeil vif: le marchand de pois chiches, pépites et cacahuettes. Celui-ci 5

trônait derrière une grande poêle, le visage enflammé par des braises qu'il attisait sans cesse, pour allécher l'appétit de cette jeunesse affamée, après tout un après-midi de cours. Mais ce jour-là n'était pas comme les autres. C'était la veille du ramadan. Le lendemain il n'y avait pas classe et la soirée était pleine de promesses... Les jeunes filles pressèrent donc le pas. Arrivées devant une grande porte de cuivre ébréchée par les ans, l'une d'elles, en djellaba de soie, le regard d'un bleu sombre à la lisière d'un voile mouvant, salua ses amies avec un flot de paroles gaies et se précipita chez elle en riant. Elle descendit deux à deux une vingtaine de marches et se retrouva devant un autre portail en bois sculpté, muni de deux marteaux en forme de main serrée sur une boule. Comme chaque membre de sa famille, Soraya avait sa façon de s'annoncer: trois coups précipités et assez forts pour être entendus de la cuisine par la petite Zohra dont la principale occupation était d'ouvrir aux arrivants en ayant soin de regarder au préalable par les fentes du portail, pour ne pas introduire d'étrangers. Cette fois, ce fut une femme noire, d'une taille et d'une corpulence bien au-dessus de la moyenne, qui ouvrit. Elle portait un caftan en feutrine jaune, relevé et introduit dans la ceinture. Un tablier écossais aux tons vifs le protégeait d'éventuelles taches et laissait voir un séroual qui touchait les chevilles. Noué sur la tête, de manière à cacher entièrement les cheveux, un foulard brodé laissait pendre ses franges autour de son visage variolé. Elle marchait en traînant ses babouches d'homme. Le regard fier et quelque peu arrogant, elle avait la prestance d'un caïd du Haut Atlas. " Allons lalla Soraya, dépêche-toi, dit-elle d'une voix qui se voulait sévère. Depuis le temps que je t'attends avec mon assiettée de henné,et..." Soraya ne lui laissa pas le temps d'achever sa phrase. Pourquoi sa Dada lui faisait-elle toujours des reproches, alors qu'elle l'aimait d'un amour sans bornes? Elle le lui prouva de la manière la plus spectaculaire, à tcl point que la pauvre femme faillit tomber à la renverse, malgré sa corpulence. Djellaba et voile furent enlevés et jetés sur les épaules de Dada et Soraya, charmante dans une petite robe à fleurs, s'élança dans la cour intérieure de la maison. C'était l'une de ces riches demeures du siècle passé, à la fois 6

altières et empreintes d'ooe délicate beauté~ De style andalou, elle comportait au rez-de-chaussée trois grands salons rectangulaires, s'ouvrant sur une cour centrale. Une galerie entourée de colonnes de marbre ciselé courait autour des salons, les isolant des intempéries et logeant dans ses angles les dépendances et l'escalier qui mène au premier étage. Les murs, revêtus de mosaïques chatoyantes et surmontés de plâtre aux fines arabesques, rivalisaient de pittoresque avec le plafond, les portes et les fenêtres en bois, qu'une main habile avait patiemment sculptés. Que l'invité s'installe au milieu ou aux angles des salons, toute la blancheur du marbre du patio, toute la fraîcheur de son jet d'eau cristallin, les mille et une couleurs du jardin latéral et des faïences de ses allées, toute cette harmonie de la nature et de l'art pénétrait jusqu'à lui et dégageait une sorte de magie. Soraya traversa la galerie, telle ooe oeuvre de maitre, complétant le tableau et faisant partie du cadre qui l'avait vue naître. Elle pénétra dans une pièce attenante à la cuisine où elle savait devoir trouver sa maman... Celle-ci, les mains et les pieds tendus vers un brasero débordant de cendres, faisait sécher les dessins au henné que Dada venait de composer sur sa peau ambrée. "Bonjour, maman chérie, que tu as de jolies mains! Décidément, Dada est un as ! - Bonsoir, ma chérie, viens, c'est ton tour à présent, et reste bien tranquille, car si tu bouges...!" La mère et la fille mimèrent la sévérité de la Dada, derrière le dos de celle-ci, occupée à mélanger le henné en le battant énergiquement de ses doigts tendus. Elles rirent ensemble de cette puérile complicité. Madame Razi était une belle femme qui paraissait à peine la trentaine, aux yeux noirs cernés de khôl, aux cheveux d'ébène couverts en partie d'un foulard en soie fleurie, tombant en deux nattes épaisses jusqu'à la taille. Elle portait un caftan en velours sabré qui dissimulait dans son ampleur un léger embonpoint et faisait ressortir la couleur mate de sa peau. Un amateur aurait hésité entre la fraîche beauté, l'éclatante jeunesse de la fille et la pureté des lignes, la maturité des formes qui faisaient ressembler la mère à ces courtisanes arabes que n'ont cessé de célébrer de grands maîtres de la peinture. Elle suivait avec attention le travail de la nurse sur les mains de sa fille. Avec un bâtonnet finement taillé au bout, la Dada dessinait des 7

petites croix, posait des points, traçait des lignes, formait sur la paume, les doigts et le revers de la main, un ensemble qui la gantait de dentelle couleur de miel. Elle avait acquis une dextérité étonnante depuis qu'elle renouvelait ces dessins compliqués sur les mains et les pieds de ses maîtresses, la veille des fêtes religieuses et familiales. Le henné, symbole de pureté et "plante du paradis" avait la même valeur spirituelle chez elle, dans son village d'origine, que dans la grande cité de Fes. Mais il lui suffisait à elle et aux siens de tremper leurs mains et leurs pieds à plusieurs reprises dans le liquide épais pour que la couleur brune de leur peau fasse place progressivement à un noir en quelque sorte absolu. Alors que les citadines préféraient obtenir une couleur brune violente et tout un jeu de lignes et de dessins qui s'enchevêtrent le long de leurs doigts et de leurs mains jusqu'aux poignets. La séance durait depuis une demi-heure déjà et Soraya dont la patience était la moiIldre des qualités commençait à bouger désespérément: une jambe à allonger, une meilleure position à prendre, un bras à tendre et à retendre pour faire craquer l'articulation (ce que maman n'appréciait pas du tout). Mais ce qui la gênait le plus, c'était une grande envie de se gratter la nuque... "Il était une fois..." Dada commença l'une de ces histoires que Soraya connaissait par coeur mais qu'elle écoutait toujours avec un évident plaisir. La bonne femm~ était sfue de l'effet tranquillisant de son historiette et la séance se poursuivit sans trop de dégâts.

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n
Telle une boule de feu, le soleil, à la limite de sa course, jetait sur Fes la splendeur de sa transparence: le gris devenait argent, le roux, ocre, et dans le vert se jouait une symphonie de noir et d'or. Les terrasses, séparées à peine par les ruelles, formaient une seule et moutonneuse étendue, percée, çà et là, de sveltes minarets et de mausolées à la coupole émeraude. Elles constituaient un univers strictement féminin sur lequel ne pouvait s'étendre l'autorité de l'homme, vu qu'il ne devait guère en franchir la porte. Ces toitures en plate-forme, peintes à la chaux, ceinturées au fond par des plateaux et des collines au vert mouvant, au sud par l'imposante montagne de Zalague, étaient le centre de vie de la femme. Les jeunes filles y abritaient leurs rêves, leurs rires et leurs pleurs. Les voisines, prétextant des travaux divers, s'y retrouvaient pour bavarder, se faire des confidences et parfois simplement pour s'y quereller. Les petites esclaves y chantaient des romances nostalgiques, ou, trompant la surveillance de leurs maîtresses, agiles comme des chats de gouttière, sautaient de terrasse en terrasse, traversant ainsi la moitié de la ville pour aller faire un brin de causette avec une amie d'infortune. En cette soirée de chaâbane, cette immense étendue, ouverte sur le ciel comme une main vers son protecteur, grouillait de mond : femmes élégantes, jeunes filles heureuses, enfants gracieux et Dadas toujours affairées. C'était l'occasion d'exhiber son nouveau caftan brodé chez le couturier le plus célèbre, de porter avec art le foulard de "roses" au-dessus des bandeaux noirs ou teints de henné, de se pavaner de manière à mettre bien en exergue la ceinture en or, sertie de pierres précieuses, qui devait, à n'en pas douter, provoquer l'admiration des compagnes et la jalousie des voisines. On s'interpellait de loin à haute voix, on échangeait des compliments, le rire fusait d'une terrasse à une autre, on circulait par-dessus les toits comme s'il s'agissait d'une seule et même demeure, on célébrait comme une grande famille un moment éphémère certes, mais réellement envoûtant. 9

Soraya, comme tant de ses concitoyennes, s'était vêtue de l'ensemble national, caftan et mansoria, qu'elle avait choisi grenat et or et qui épousait à merveille ses jeunes formes. Entourée de sa famille, ou plutôt des femmes et des enfants de sa famille, qui s'étaient assis sur des divans autour du plateau traditionnel de thé à la menthe, elle évoluait, gracieuse et belle, au rythme des tambourins et du bendir. Ses mouvements étaient nonchalants et mesurés. Puis, tout d'un coup, sans que rien n'éveillât l'attention, le bendir voltigea entre les mains aux dessins enlacés, les tambourins s'animèrent et Soraya, telle une jeune pousse, se mua de toute la force de sa sève. L'espace d'un moment, on entrevit en elle la femme à la fois chaste et voluptueuse qu'elle promettait de devenir. "La Ilaha Ilia Allah." De tous les minarets de Fes jaillit ce cri des muezzins. Il montait vers les cieux, s'épandait au-dessus de la ville, glorifiant l'unité de Dieu dans l'unité de son oeuvre. Les canons tonnèrent, et tous les regards se tournèrent avec extase vers le coucher. Ô merveille: le croissant de lune, fine courbe d'argent au milieu du rouge sang du firmament, marquait la naissance du mois saint, mois de dévotion et d'abnégation, pur et purifiant. En cet instant céleste, les hommes dans les mosquées, les femmes sur les terrasses, les esclaves et les subordonnés, tous étaient égaux devant Dieu, demandant sa grâce et sa miséricorde. Puis, les enfants, les premiers à échapper à l'envoûtement général, rompirent le charme par l'éclat de leurs pétards et le feu de leurs petites pièces d'artifice. Les youyous percèrent de tous côtés, les chants et les danses reprirent de plus belle. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, chacun montra sa joie d'assister à ce jour glorieux dans cette ville bénie. "Quiconque d'entre vous verra la lune jeûnera le mois entier. Celui d'entre vous qui est malade ou qui voyage jeûnera un nombre égal de jours. Dieu veut la facilité pour vous et non la contrainte." (Coran) Désormais, et dmant tout le mois du ramadan, la cité, comme le reste du monde islamique, allait vivre des jours de sobriété et de sacrifice.Au bas de
l'échelle et avec les mêmes chances de pouvoir s'élever, on arrête sa marche inconsciente dans la vie, on se dépasse à faire le bien, on n1et lIDterme à ses appétits pour mieux comprendre, pour oeuvrer à satisfaire la faim des autres.

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"Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas ?" Et lui, d'un petit air malin: "Hé, hé ! ...je ne sais pas... peut-être..." La nuit tombait, quand nous sortîmes, le grand-père et moi. La petite bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas et il était tout fier de marcher à mon bras, comme un homme. Mamette, rayonnante, voyait cela de sa porte, et elle avait, en nous regardant, de jolis hochements de tête qui semblaient dire: ''Tout de même, mon pauvre homme L.. Il marche encore." Melle Petit, professeur de français au collège musulman de Bab elHadid, faisait son cours de littérature à une classe de troisième. C'était l'une de ces françaises libres, dévouées à leur métier. Elle était venue au Maroc du temps du protectorat et avait vite appris à l'aimer. Elle s'était tant attachée à ce pays de soleil, à cette ville à la fois grandiose et lézardée, qu'une fois le Maroc indépendant, l'idée de repartir ne l'avait pas effleurée. Ces dizaines de têtes brunes, ce petit monde divers et un, aux origines différentes mais uni dans la religion, façonné par une règle de vie commune, la passionnait. Elle aimait le profil orgueilleux de l'arabe, le regard nostalgique et l'esprit fin de l'andalouse, la peau laiteuse et les grands yeux sombres de la juive convertie. Elle s'étonnait de l'oeil couleur d'océan de la berbère au visage hâlé, du nez empâté de la fille de couleur née d'un concubinage paternel. Mais ce qu'elle admirait par-dessus tout, c'était cette ville hospitalière qui avait reçu à travers les siècles des hommes venus d'un peu partout, s'était enrichie de leurs civilisations, colorée des mille nuances de leur exotisme, puis avait formé d'eux une société, complexe il est vrai, mais unie, confondue dans son amour pour sa seule patrie désormais: Fes, la bien gardée ! - Avec son talent de conteur, dit le professeur, sa très vive sensibilité d'homme et d'artiste, Daudet nous décrit ces deux petits vieux, vulnérables comIne des enfants qui viennent de naître, ridés, à pommettes roses, dormant dans des petits lits, presque des berceaux... 11

Toutes leurs pensées, comme celles d'un bébé, vont vers 1'homme aujourd 'hui fort et qui a été... leur petit enfant. Ils rient, pleurent, s'égarent, rien qu'en voyant l'un de ses amis. Le calme de leurs vieux jours est bouleversé par le seul lien qui les rattache encore à la vie, leur vie d'adulte. Et ce lien leur est commun. Il alimente leurs discussions, provoque leurs querelles, nourrit leur tendresse. - Que c'est beau, mademoiselle, cette union dans la faiblesse! Traverser les layons de la vie sans se perdre, vivre de souvenirs, revivre ses vingt ans avec celui qui retrouve au milieu de vos rides cette fossette qui a fait votre charme et ce sourire qui vous parait... Pour les autres, ils ne sont que des vieillards... Mais pour eux-mêmes ils sont tous les printemps vécus, toutes les joies partagées, toutes les difficultés vaincues. Ils sont l'un pour l'autre le témoignage qu'ils ont été un couple jeune et beau et fort et non cette épave que le temps s'apprête à effacer, tel un vulgaire grain de poussière. - Oui, Lei1a, c'est une douce consolation et un grand bonheur. Et cela m'étonne que tu le comprennes à ton âge. D'habitude, la jeunesse est empreinte de dureté, aveugle pour tout ce qui ne la touche pas de près. - Un poète arabe a dit, mademoiselle, que les hommes sont des lignes écrites, mais avec de l'eau. - C'est très bien dit, Latifa ! Quand on pense à toutes les personnes qui vivent et meurent sans laisser la moindre trace! Il Y a bien des génies et des êtres exceptionnels, mais il y a aussi tous les autres... Et toi, Malika, veux-tu nous dire un peu ce que tu penses de tout cela, ce que tu ressens vis-à-vis de ces petits vieux de Daudet? - Ce qui m'a émue, mademoiselle, c'est le reflet de leur faiblesse sur les lieux où ils vivent: la muraille peinte en rose, le jardinet qui tremblait, les fleurs et les violons fanés... Puis cette tendresse qui les maintient en vie, tel un fil assoupli par le temps, difficile à rompre, mais mollissant de jour en jour, comme touché lui aussi par la sénilité... Leur petit-fils était-il réellement brave, était-il un bon petit? Où était-ce l'écho de leur propre coeur, ce fantasme dont on développe les souvenirs et qui fait d'une joie quelconque le bonheur de toute une vie? La timide et sensible Malika, à moitié cachée par sa grassouillette camarade de banc, avait parlé d'une voix chaude, quoique 12