LE RETOUR À SAINT-PIERRE

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Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Georges et Simone forment un couple heureux. Il est haut-fonctionnaire au ministère des Finances, elle se consacre à ses enfants. Mais voici que la mémoire fait irruption dans leur vie comme un cyclone. Pierre, leur fils, découvre par hasard un terrible secret de famille… Le voici entraîné à son tour dan les engrenages de l'histoire.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296393769
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Collection Ecritures dirigée par Maguy A/bet

Le retour à Saint-Pierre

@ L'Harmattan,

1999 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - France Montréal (Qc)

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques, Canada H2Y 1K9

L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8147-7

Jean-Marie

Teyssier

Le retour à Saint-Pierre

L'Harmattan

A mes enfants: Frédérique, Emmanuel, Marie-Do et Céline Et, avec ma reconnaissance, à Jean-Marc Le Limantour.

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La fontaine, seule, avait vaincu le temps. Elle en était d'autant plus mystérieuse, tapie dans son lit de sable clair. Pourtant cela n'étonnait personne. C'est que tout le monde savait. C'était une petite source, fille de la montagne, dont le lit courait entre les gentianes, serpentait sous la calade, et allait se perdre dans les prés, de l'autre côté de la route. Seuls, les cerisiers et les faucheurs connaissaient ensuite son parcours, mais les faucheurs se font rares par les temps qui courent, et les cerisiers, tout enrobés dans leur mémoire, ne disent plus rien à personne. En été, par les fortes chaleurs, les habitants du Pouget descendaient encore avec leur cruche et s'attardaient auprès d'elle. Sans doute se souvenaient-ils du temps où l'on entendait le chant des lavandières et le claquement de leurs battoirs. Elles étendaient leur linge un peu plus haut, dans le soleil du verger, et restaient de longs moments à rire et à faire sonner leur patois. De la fenêtre, on distinguait entre les arbres les couleurs vives de leur foulard et l'éclat de leurs dentelles. Lorsque Louis menait son cheval par le chemin de la fontaine, la cascade de plaisanteries qu'il provoquait au passage se terminait toujours en une course poursuite à travers les genêts et les cris de frayeur n'étaient pas toujours feints, car sa jovialité le conduisait parfois à des excès de brusquerie dont on pouvait tout craindre. Gabriel, son aîné plus raisonnable, le rappelait à l'ordre et il baissait la tête comme un petit garçon. Il rougissait et les rires repartaient de plus belle. La fontaine était si précieuse qu'on avait construit autour d'elle un caveau ajouré d'une fenêtre en pierres de taille. Au début, elle avait pris l'aspect d'un monument, mais très vite, 5

les fougères en avaient garni les interstices et le caveau devint une grotte naturelle. Les enfants y jouaient à cache-cache et les plus malins tentaient même d'enliser la frêle petite mare dans son limon, ce qui embourbait la cheneau pendant quelques minutes et empêchait parfois le cheval de boire; mais la petite eau claire n'en sortait que plus vaillante, se riant de cette niche enfantine. Elle était le sanctuaire du Pouget, et recevait avec un égal bonheur tous ses visiteurs. Entendaient-ils son murmure qu'ils se sentaient protégés comme s'ils se trouvaient introduits dans le jardin des Hespérides et ses hôtes étaient frappés par la certitude que tout serait demain comme aujourd'hui, qu'ils entraient dans l'antre de l'éternité, que le bruissement des feuilles et l'odeur de la bruyère étaient inscrits dans la naissance du monde, et que Dieu le père lui-même avait décidé que la brume devrait s'accrocher au flanc de la montagne pour franchir le col de Juvinas. Là-haut, le soleil encadrait d'abord la façade et les granges, illuminant la fenêtre aux volets rouges. Les longs murs verticaux jaillissaient de l'entrelacs des branches comme le poitrail d'une cuirasse, puis le faîte embrasé des châtaigniers ondoyait doucement sous la brise matinale. Le sous-bois s'éveillait à son tour, libérant ses odeurs capturées par la nuit, et tandis que le soleil, descendu du Plana, s'emparait de St-Pierre endormi, les premiers tintements métalliques annonçaient l'activité des hommes. C'est un fait qu'on ne surprend jamais un paysan en train de s'éveiller: à peine passiez-vous votre tête ébouriffée par la fenêtre de la grande chambre que déjà Louis était à ses labours, Irène à son poulailler, Albert à la chasse... Encore fallait-il se pencher pour les apercevoir, car ils n'étaient jamais au milieu d'un chemin ni d'un champ. On pouvait même passer toute une journée sans les rencontrer. Cependant, le soir venu, la jachère du Trioulas était devenue un joli potager, le chemin du Blaïnou était sarclé, la murette des Terrons relevée, les vignes du clos Mathilde taillées, et le Pouget pouvait s'enorgueillir de ne pas avoir perdu sa journée.
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St-Pierre, traversé par la Bourges, est bâti sur le bord de la route qui longe la rivière. Les maisons du côté droit ont les pieds dans l'eau, les maisons du côté gauche entrent dans la montagne où se trouve le vieux village. L'église, le cimetière et l'école dominent l'ensemble. La route et le vieux village communiquent par une petite venelle, obscure et pentue, toujours encombrée de planches résineuses et odorantes. Quand la scie électrique du père Gleize était en marche, un fin nuage de copeaux s'échappait par la porte entrebâillée de sa boutique, virevoltait un instant dans le courant d'air et se déposait en une fine couche de sciure dorée sur les galets bombés de la ruelle. Son atelier était éclairé par une lampe nue qui projetait sur les murs de grands cônes d'ombre. On était ici au royaume du désordre et du talent. Quand il avait une commande, le père Gleize, enfermé dans son antre, n'avait pas son pareil pour faire émerger d'une poutre noueuse le lobe délicat d'une commode Louis XVI ou le panneau luisant d'une console polie dans la masse d'un menSler. Ce luxe miraculeux attirait alors le nombre des connaisseurs et le père Gleize, enfoui sous son béret crasseux, trinquait avec ses visiteurs en bougonnant qu'il était fatigué, que son fils, ingénieur des Arts et Métiers, ne prendrait sûrement pas la relève, qu'il allait fermer boutique, et, comme personne n'en croyait rien, la conversation finissait inéluctablement sur le cours désastreux des cerises et des prunes. Ce matin là, la venelle resta inerte. Le père Gleize était absent. Il s'était mis en route avant l'aube et personne ne l'avait vu sortir. Son éternel béret sur la tête, une scie de long sur l'épaule, il descendit rapidement l'unique rue de St-Pierre encore déserte, s'attarda sur le pont pour observer les truites, puis s'engagea lentement sur le sentier de chèvres qui mène au Pouget. La scie, dans son mouvement de balancier, heurta au passage un buisson. Une énorme couleuvre en sortit. Gleize, du coin de l' œil, crut d'abord qu'il s'agissait de la chute d'un pneu de 7

bicyclette à l'abandon. Surpris, il s'arrêta sur le bord du chemin et vit l'animal s'enfuir dans le sous-bois. Puis, tout redevint silencieux et il poursuivit sa route. A cette heure, le vent n'était pas encore levé. Les étoiles commençaient à s'éteindre et la silhouette noire du hameau se découpait nettement sur la limpidité du ciel. Quand il sortit du sous-bois, Gleize retomba sur la route de Juvinas. Le paysage s'ouvrait d'un coup sur la masse imposante de Desruges épinglée par les petites lumières des hameaux disséminés dans la montagne. Gleize avait travaillé dans la plupart d'entre eux et les connaissait tous. Comme la vie lui paraissait fragile en cet instant! - Aujourd'hui là et demain Dieu sait où! pensa-t-il. Des scènes de la vie passée lui revinrent en mémoire: la partie de pétanque qu'il avait gagnée contre Faure, le champion local, les noces de Pereyron, qui avaient bien duré trois jours, la pêche aux écrevisses avec Paul, alors capitaine de gendarmerie, et qui n'était pas le dernier à sortir sa lampe et à risquer une amende! Perdu dans ses souvenirs, il ralluma son vieux mégot qui n'arrêtait pas de s'éteindre. - Allons, ce n'est pas le moment de s'attendrir, pensa-t-il. Il reprit sa marche. Les feuilles humides s'écrasaient sous ses pas alourdis par la raideur du chemin. Il entendit bientôt le murmure de la fontaine. Là-haut, une lumière filtrait à travers les volets. - Albert, sans doute, pensa Gleize. Effectivement, la porte de sa cuisine était entrouverte. Gleize entendit un bruit de chaises et vit l'homme apparaître à son balcon. - Tu m'as entendu venir? demanda-t-il étonné. - J'ai vu la lueur de ton briquet sur le chemin, répondit Albert, monte! Les marches étaient saupoudrées d'une fine farine de châtaignes. Sur le balcon, des cageots entassés obstruaient l'entrée. Fifi, le chien de la maison, se mit à aboyer et Albert le fit taire d'une claque sur le museau.

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Il tendit une chaise au menuisier et alla chercher deux verres dans l'unique placard de la pièce, au-dessus de la radio et du calendrier des postes. - Tu n'aurais pas un peu de café, plutôt, demanda Gleize. - Du café? Allons donc, goûte-moi plutôt ça! nous aurons besoin de toutes nos forces! Albert emplit les deux verres d'un vin blanc sec, vida le sien d'un trait, claqua des lèvres, puis alla examiner la scie en connaIsseur . - Il nous faudra aussi une hache, dit-il, j'irai prendre la mienne en passant. - Ainsi que des cordes, fit Gleize. Il vida son verre à son tour. - Allons-y, dit-il. Les deux hommes n'échangèrent plus un mot. Albert pénétra dans la cave qui se trouvait sous l'escalier et en ressortit, muni de longues cordes et d'une hache luisante et bien affûtée. Accompagnés du chien, ils montèrent dans le sous-bois en coupant par les prés. Le châtaignier, du haut de ses vingt-cinq mètres, ombrageait à lui seul la plus grande partie du bois des champs. On n'en voyait pas, du pied, les branches les plus hautes. C'était sans doute l'arbre le plus ancien sur ce versant de la montagne, mais aussi le plus sain. Pas un brin de mousse sur son tronc centenaire, pas un nœud sous son écorce ridée. Il s'était protégé des intempéries en faisant naître autour de lui une multitude de surgeons au feuillage clair. Il fallut les couper un à un pour accéder au tronc et, ainsi dépouillé, il apparut encore plus imposant, encore plus fort. Les deux hommes se regardèrent. Ils venaient d'estimer sa taille à la mesure des efforts qu'il leur faudrait fournir. - Nous en avons pour la journée, dit Gleize. Albert posa sa main sur le tronc brun, comme pour en calculer la poussée, coupa, avec sa hache de grands pans d'écorce pour dégager l'aubier, hocha la tête un moment. - Il faudra le faire chuter par ici, dit-il en traçant dans l'espace une diagonale imaginaire. Gleize, à son tour, évalua la trajectoire. 9

Il faut d'abord l'attaquer à la hache, si nous voulons l'orienter. Le jour se levait, pâle et frileux. Les volets du Pouget s'ouvraient les uns après les autres, à l'exception des volets rouges. La vallée était figée dans sa brume. Dans chaque foyer, la mère, première levée, allumait une poignée de genêts crépitante. La flammèche, vive et claire, animait les ombres dansantes dans les salles encore obscures, puis le feu se mettait à trembler avant de s'immobiliser en un cône de lumière bienfaisante. La chaleur, peu à peu s'installait. Quand les premiers coups de cognée secouèrent le sous~bois, il y eut, dans tous les foyers, une minute de silence. Le village de St-Pierre lui-même semblait se tapir davantage, comme pour mieux se recueillir. Tout le monde avait appris la nouvelle. Personne n'avait voulu la croire. Les sourds échos de la hache dans l'épaisseur des murs venaient y incruster la funeste réalité. Dès lors, la journée s'entreprit avec lenteur, comme si chacun voulait retenir le temps. On évitait de se regarder, pour ne pas avoir à se parler, chacun s'arrangeant pour se trouver face à un mur et ne présenter que son dos à l'entourage. Certaines portes restèrent obstinément fermées. Le frêle clocher de l'église fit retentir un glas ténu et persistant dont la plainte douloureuse se mêlait au rythme de la cognée mortelle. Ce jour là, le soleil refusa de chasser le ciel gris. Gleize passa sa main noueuse dans l'entaille et en essuya les copeaux. Les cercles concentriques apparurent, plus resserrés à la périphérie. Le travail était facile. La hache mordait bien et de grands éclats de bois blanc jaillissaient du tronc à chaque coup qu'elle lui portait. Mais ce n'était là que les préliminaires. Il fallait maintenant continuer à la scie. Les deux hommes s'arc-boutèrent et balancèrent leurs bras en souplesse. Amorcée rapidement, la progression se fit plus lente et devint insensible au fil du temps. La sciure ne s'écoulait plus sur la lame brûlante. Le vieux patriarche de la forêt semblait encore intact. - Il faut utiliser les coins, dit Albert. Cette solution, peu efficace, répugnait à Gleize. Cela ne donnait rien de propre à son avis. 10

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Non, attaquons-le de l'autre côté, proposa-t-il, et, sans attendre la réponse, il reprit la cognée pour ouvrir une entaille symétrique de la première. Les deux bûcherons, trempés de sueur, avaient tombé la veste. Gleize procédait par petits coups secs et précis; Albert engageait l'élan de son corps et donnait toute sa force. A midi, le vieux chef était ébranlé mais tenait toujours. Les deux hommes décidèrent de ne pas descendre pour la pause et d'en finir au plus tôt. - On pourrait utiliser les cordes, dit Albert. - Non, ce serait dommage, répondit Gleize. Il s'assit contre une racine et ralluma son mégot. - Cela ne te vaut rien de fumer comme ça, dit Albert. - Va tout de même chercher ton vin blanc, fit Gleize. Il avait entrevu le toit de la maison à travers les branches et cette image de douceur lui avait mis un petit creux à l'estomac. Albert y alla de son petit rire narquois, mais il ne se fit pas prier. Lui aussi avait faim et soif. n s'esquiva dans l'orée. Gleize se cala contre la racine comme pour savourer le silence retrouvé. Il retira son béret et passa sa main sur la sueur de son crâne. Il se mit à songer au papet. Ille revoyait encore dans l'embrasure de sa porte. - Tu me feras mon cercueil dans le "grosses-bouches" du bois des champs, lui avait-il dit aussi naturellement que s'il avait parlé de la pluie et du beau temps. Gleize avait voulu protester, mais le visage du papet lui avait imposé silence. - Tu garderas les planches, avait-il ajouté. n y a de quoi meubler toute ta maison et je sais que tu en feras quelque chose. n était reparti de son pas le plus tranquille. n n'y avait pas une quinzaine de cela, et voilà que c'était fait, et qu'il était assis là, à attendre Albert. A ce moment, un rouge-gorge vint se poser tout près de lui, sur l'extrémité de la racine. Il penchait sa petite tête duvetée, l'observant par en dessous, puis d'un coup d'aile il vint se poser sur le manche de la scie. Gleize avait l'habitude de voir des rouges-gorges dans son atelier. Ces passereaux familiers aiment contempler les 11

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hommes au travail, et il n'est pas rare de les voir sautiller à côté des outils. Gleize aussi les aimait bien. Il se souvint qu'un soir, alors que l'hiver était particulièrement rude et les prés couverts de neige, il avait entendu un grattement bizarre à sa fenêtre. C'était un rouge-gorge qui frappait au carreau. Il lui ouvrit. L'oiseau s'installa en toute confiance sous le manteau de la cheminée. Gleize, émerveillé, n'osait plus bouger. Il finit quand même par lui émietter du pain avant d'aller se coucher. L'oiseau partit le lendemain matin. La nuit suivante, même bruit. Cette fois, ils étaient deux: le passereau avait amené sa femelle.. . Depuis ce temps, Gleize avait une tendresse particulière pour les rouges-gorges. La présence de l'oiseau, en cet instant, ne lui semblait pas être un hasard. Gleize était persuadé que la nature envoie des signes aux humains à certains moments de leur vie, mais il n'aimait pas parler de ces choses là... Le rouge-gorge virevolta encore un instant près du châtaignier puis s'enfuit dans les fourrés. Albert n'avait pas traîné. Ils mangèrent peu. Bientôt les bras se remirent à la cadence. Là-haut les feuilles commencèrent à trembler. Le fût n'était plus aussi solide sur sa base. Il transmettait les oscillations du mouvement pendulaire à toutes ses branches, lesquelles propageaient leur remuement au sous-bois tout entier. Un geai s'envola en cajolant. On entendit soudain une sèche détonation. Les deux hommes, surpris, s'arrêtèrent net. Il leur fallut un peu de temps pour comprendre que le bois venait de craquer sous l'effet des vibrations. Cependant, tout le sous-bois s'était immobilisé en même temps qu'eux. La scie était coincée dans son entaille et il fallut la dégager. Gleize, appuyé contre le tronc, mit toute son énergie dans une ultime poussée. En vain. Le bois s'était affaissé pourtant. Encore un effort et ce serait fini. La lame était allée au cœur. Les deux sillons s'étaient rejoints au centre. Albert abandonna la scie pour reprendre sa hache. Il entreprit d'élargir l'entaille la plus basse sous le regard approbateur de son compagnon. L'arbre, cette fois, se mit à gémir en courtes plaintes saccadées.
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cria Gleize, vient par ici, vite! Albert lâcha sa cognée et remonta la pente avec précipitation. Le tronc semblait toujours immobile, mais on entendit le feuillage frissonner comme sous l'effet d'un vent d'orage. Tout se mit en branle avec lenteur. Le tronc s'inclina doucement sans pivoter sur lui-même et dans la direction prévue. Il semblait enfin se délivrer de sa pesanteur, tant la légèreté de son mouvement contrastait avec sa masse. Ses branches ailées s'entrelacèrent dans le feuillage alentour. Le frisson se transforma en un sourd grondement, puis en une sorte de vrombissement. Quand le tronc se coucha sur le tapis de feuilles des années précédentes, une étrange clarté se posa sur le visage des deux hommes étonnés. - Ca fait jour, dit Gleize. Albert contempla le géant sans répondre. Il prit conscience que le bois des champs ne serait plus jamais le même, qu'il

- Attention,

venait de perdre, avec sa douce obscurité, un peu de son
mystère. Le regret s'installa dans ses yeux et son cœur.

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La petite Mathilde sortit son cahier, comme la maîtresse le lui avait demandé, et, aussitôt, le soleil du matin vint inonder les belles pages blanches, non sans avoir caressé au passage les boucles dorées qui ourlaient son front grave et bombé. La petite école communale de St-Pierre se livrait à son exercice d'écriture. En toute rigueur, il fallait aujourd'hui dresser le jambage du i, sur trois colonnes, sans dépasser la ligne. Cet exercice plaisait beaucoup à Mathilde, car elle adorait mettre les points sur les i, points en suspension comme la lune sur l'index de son grand-père, quand il l'emmenait en promenade, le soir, dans la montagne aux genêts. Ce qui la faisait rire, surtout, c'est que ce point pouvait se loger partout, et jusqu'au creux de son nombril, où elle l'avait déniché, un jour qu'elle explorait son ventre. Mathilde, donc, ouvrit son beau cahier d'écriture, et elle vit avec surprise que des grains de sable glissaient le long des feuilles et tombaient sur ses genoux en brillant. Certains, même, avaient emporté avec eux toutes les couleurs de l'arcen-ciel et faisaient sur ses jambes des taches rouges et bleues. La maîtresse lui fit un sourire et toute la plage apparut dans sa mémoire. Le mistral incurvait dans son lit les grands palmiers chevelus qui se faisaient toujours prier pour raconter ce qu'ils voyaient à l'horizon. Mathilde n'en avait pas peur, au contraire, elle jouait souvent à leur échapper en se cachant dans leur ombre. Ils avaient beau secouer la tête et la hisser au-dessus de l'écume des vagues, Mathilde était cachée, et donc totalement invisible. Il y avait, entre la petite fille et la mer une millénaire complicité, comme si la mer avait toujours attendu d'exister dans le regard de cette petite fille là. 15

Comment faire autrement, quand on est la très vieille Méditerranée, que de s'immerger dans les prunelles d'une enfant qui vient de naître pour se revoir telle que l'on était dans le premier moment de la création? Tous les crustacés, les poulpes et les coquillages reprenaient en elle leur forme primitive. Même les vieux crabes retrouvaient, incrédules, la puissance redoutable de leurs pinces, le cheminement latéral de leur carapace dodue, leurs yeux torves et globuleux. Alors, ils s'enfonçaient, régénérés dans les vagues, en épargnant les petits orteils de la bienaimée. Les dauphins, au large, retrouvaient leur majesté, les baleines leur sens des profondeurs et la calotte glaciaire, à l'autre extrémité, le mystère de ses profonds icebergs. Le regard de Mathilde faisait merveille. Très consciemment, il remettait la Terre en place, telle qu'elle devait être avant que l'homme n'eût tout dérangé, et la mer, reconnaissante, épousait la puissance régénératrice de l'enfant, effleurant de ses eaux bleues ses petites chevilles encore mal assurées sur le sable. Ses parents sentaient confusément qu'ils avaient donné le jour à un petit être infini, mais confusément seulement, car s'ils en avaient soupçonné toute l'infinité, ils en auraient été anéantis. C'est pourquoi Mathilde prit la forme rassurante d'une petite fille, sans leur avouer qu'elle avait choisi leurs bras pour se faire câliner, leurs pas pour la guider, leur voix pour s'exprimer, bref, qu'elle les avait choisis d'avance pour son entrée dans la vie. Elle avait reconnu d'emblée, sur ses livres de lecture, un grand nombre d'animaux familiers, comme les tigres et les lions, les girafes, et surtout les éléphants qu'elle emportait volontiers dans son cartable et dont elle aimait particulièrement les oreilles et la trompe. Elle avait une façon particulière d'identifier ses animaux: en étirant son cou devant la girafe, en rugissant devant le lion et le tigre, en ouvrant une grande bouche devant les hippopotames et en battant des mains devant les éléphants, qu'elle applaudissait de préférence. Elle éprouva une véritable jubilation lorsque ses grandsparents l'emmenèrent au zoo pour la première fois, car elle se 16

retrouva soudain en pays de connaissance. Le fait de voir toutes ces bêtes en mouvement, bien vivantes devant elle, fut la révélation qu'elle ne s'était pas trompée d'univers, qu'elle avait franchi la bonne porte, et que le monde qui l'accueillait était bien celui dont elle avait rêvé, car Mathilde avait choisi de venir au monde dans l'espoir d'y retrouver ses animaux préférés. Quand le cirque Miramar vint planter ses oriflammes à Monpezat, Mathilde reconnut immédiatement ses couleurs. N'était-ce pas celles-là même qui enluminaient son livre de lecture? Elle décida donc d'y emmener ses grands-parents, très fiers d'ailleurs d'allumer dans son petit cœur cet émerveillement qui, chez eux, couvait encore sous la cendre. C'est ainsi qu'un beau soir, monsieur Loyal, le grand ami des enfants, vint présenter à Mathilde un spectacle exceptionnel où l'on allait voir ce que l'on allait voir: on allait voir des éléphants d'Asie sauver la mahârani des tigres du Bengale, des boas constrictors s'attaquer au tendre fils de la jungle, des Bucéphales au pied d'or frapper le sol pour en faire jaillir le casque d'Artémis... Mathilde, qui ne comprenait pas les discours, attendait surtout les éléphants et ceux -ci parurent en effet, ou plutôt trois d'entre eux, avec un drôle de ruban noué autour de la queue... Ils firent d'abord quelques tours de piste en trottinant, puis leur terrible dompteur les fit asseoir et chacun d'eux essayait de compenser avec ses pattes et sa trompe l'aberration du centre de gravité. La peau de leur dos se scindait en deux grands plis qui faisaient saillir leurs omoplates et comprimaient leur buste. Leurs contorsions eurent un grand succès, tandis que deux grandes larmes perlaient sur les joues de Mathilde, car elle s'attendait surtout à percer le secret qui résidait dans leur beauté millénaire. Elle ne supporta pas le martyr que l'on faisait subir à ses vénérables amis, temples de la mémoire et soutiens de l'univers. Elle restait là, immobile, bouche bée, l'air stupide, sans comprendre ce qu'elle voyait, et elle s'abîma dans une 17

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