Le Rêve aux loups

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Le Rêve aux loups, c’est l’ultime lettre d’un condamné à mort de l’intérieur, le dernier des moutons-rebelles auquel justice et société ne laisseront pas une chance, mais qu’il dupera néanmoins pour faire triompher vérité, honneur personnel et progrès. Au-delà des sujets d’actualité et d’intérêt qui sont comme les deux pôles d’une pile prête à exploser, la famille et le terrorisme, et leurs possibles interactions à venir dont nous connaissons déjà les prémices, hommes en haut des grues ou qui égorgent leur progéniture, ce vaste récit couvrant thèmes et générations depuis la jeune Europe jusqu’aux confins d’Asie se veut un antidote à la douleur pour tous les pères trahis par le système autant que la plus lourde charge contre la justice familiale française contemporaine.


Publié le : jeudi 24 avril 2014
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EAN13 : 9782332614124
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ISBN numérique : 978-2-332-61410-0

 

© Edilivre, 2015

Citation

Ce livre est un cri qui s’élève, seul…

Puisse-t-il atteindre une âme et résonner en elle.

Jordan Diowe

À Nathalie

À ma fille

À ma bête

 

 

 

 

 

 

Ceci est une œuvre de fiction : les personnages et les situations décrits dans ce livre sont purement imaginaires et toute ressemblance avec des personnages ou des événements existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

1
La table d’écriture

Les dix mille formes en une seule vie,

La laideur et la beauté,

Tout épuiser,

On appelle ça : l’humanité.

J’écris par nécessité morale. C’est donc un mal nécessaire. Mais la littérature restant un plaisir, je ne saurais écrire sans songer ni œuvrer au passage style et profondeur. Ainsi, derrière l’âpre vérité de l’écrit subsistera-t-il peut-être (pour tout dire, je l’espère), à défaut de l’amour des êtres un peu de l’amour des mots, ces caresses de l’âme qui transcendent toutes les barrières physiques et qui, à la manière des chênes, des cèdres ou des ormes foudroyés que l’on rencontre en forêt, ornent les pages de tant d’œuvres recueillies chez Soljenitsyne, Rimbaudou Jean-Jacques Rousseau, sur des autels de sang.

J’écris parce qu’à cette heure je ne connais ni n’entrevois ni n’imagine de moyen plus sûr ou autre pour me gagner la paix,le répit dont une âme aveugle de lucidité et blanche de dégoût a maintenant un besoin si profond.

Je luttedepuis bientôt dix anspour préserver l’amour de Myriam, ma fille, ainsi qu’une chance de la revoir à mes côtés. J’ai déposé ma requête en cassation. J’attends, et cette attente m’anéantit.

J’ai peu d’espoir en un système qui n’a fait montre à mon égard que de vice, tantdans la forme que sur le fond : systèmehideusement matriarcal et que j’entends combattre et mettre-à-bas si je le puis, sachant que je ne saurais en aucun cas le valider ou pire, m’y soumettre.

Par conséquent, peu de choses parviennent à me distraire d’une pulsion de mort dont j’avais oublié jusqu’à l’existence, et qui m’a récemment gagné, dévastant tout sur son passage hormis elle-même. L’idée de suicide, si inconfortable, ruine chacune de mes pensées avant même qu’elle n’éclose, l’étouffant dans l’œuf, la noyant dans le placenta, l’asphyxiant de son cynisme froid et corrosif. Résultat : je ne commets plus quand me domine cette désespérance que des actes non-pensés, instinctifs, insensés. J’évite donc d’agir.

Mais ne penser ni n’agir, est-ce encore être ? N’est-ce pas ainsi que la pulsion suicidaire anéantit l’être, en le chassant pas-à-pas jusqu’en-dehors de lui-même ? En le gommant ?

Ce n’est pas exactement la première fois que je flirte, si je puis dire, avec l’idée de la mort. Nous nous sommes déjà rencontrés, elle et moi. C’était juste après que j’eus enfin compris qu’Aurore n’existait plus, mais qu’en lieu et place de celle qui m’avait combléquinze années durant,trônait dorénavant une mégère indéfectible, une matrone maigre, une procédurière, enfin, du siècle dernier.

C’est la musique quim’avait alors sauvé, était devenue mon attentif chirurgien, avait extirpé de ce cerveau malade, meurtri, la tumeur hautement cancéreuse d’une pulsion de mort obsessionnelle autant qu’irrépressible.

Une guitare à l’œil unique ceint de turquoises, en effet, avait transité dans ce seul but de l’atelier d’un luthier japonais jusqu’à l’échopped’un revendeur francilien pouréchouer au final dans mes mains argentées sur les bons conseils de mon professeur et ami, Anton Erasme.

Ce fut pour la Takamine et moi le début d’une idylle longue et heureuse, quoique retranchée du monde, et qui bien entendu finirait mal.

2
Origines du rêve

Le vent souffle sur la lande,

Les chevaux y sont maîtres,

Je n’ai jamais quitté le domaine.

Qu’est-ce que c’est ? C’est trouble. Je vois mal. De toute façon à mon âge, je serais bien en mal de savoir ce que c’est vraiment. Je ne suis sûr que d’une chose : c’est maman. MA maman. Elle est jeune. Elle a tout juste vingt ans.

Elle est belle. Je le constaterai à nouveau plus tard sur quelques rares photos, parce que cela ne va pas durer. Le mal profond, congénital, l’ennui sans doute, le manque d’amour certainement, évident tout le temps que je la côtoierai, et cette dureté croissante qui lui fera pendant d’ordre névrotique, commeun cancer de l’âme, donc,qui se ronge en détruisant les autres ou en tentant de le faire, vont agir. Son corps, lui, sera bouffi par la cuisine au beurre en surdose. Ignoblement. À eux deux avecmon père, l’infernal cuistot, ils forment pour l’éternité un désolant spectacle extrait d’une toile de Jérôme Bosch : celui de la beauté ravagée d’une jeune madone au bras indifférent d’un gnome teigneux jusqu’à la malfaisance.

Parce que monsieur Grands-Couteaux en a une toute petite, de cervelle, c’est très visible. Conséquemment, madame Gros-Gras est malheureuse. Résultat : j’écoperai des mandales pendant dix ans, et des sévères. On me pourrira l’école. Je travaillerai les soirs, week-ends et jours de fête dans la gargote dont j’inventerai le nouveau nom d’ici quelques années, « Au Vent Vert », et que l’on m’accusera plus tard d’avoir braquée. Belle erreur : decommerce je n’ai jamais braqué que le mien, et dans mon cas cela fut payant, ce qui ruine du point de vue des forfaits toute possibilité de ressemblance entre leurs auteurs. À tel point qu’aujourd’hui, si j’en jugeais le sujet digne d’intérêt,seul un test génétiquepourrait me convaincre de ce que l’animalest mon vrai père. Quant à ma mère, le doute ne m’est hélas pas permis.

Mais aujourd’hui elle a vingt ans, ma mère. Elle est belle. Elle est brune. Elle est fine.À son côté toutefois se trouve quelqu’un d’extrêmement dérangeant : un gros monsieur avec un gros ventre, une grosse tête, un maillot blanc sans manches ainsi qu’un truc bizarre en bas.

C’est quoi, ce truc ? Et qu’est-ce qu’elle fait là, maman ? Et qu’est-ce qu’il veut, lui ? Il a faim ? Je vois bien qu’ils ne mangent pas mais c’est drôle : je ressens la même chose. C’est flou,c’est trouble, mais ça n’empêchepas d’avoir mal. Mal à force de ne pas savoir. Mal à force de ne pas comprendre. Mal à force de trouver cela hideux. Je ne sais pourquoi, d’ailleurs. Mais tout cela n’est pas normal, non ? Tout cela n’est pas bien.En tout cas, cen’est pas de mon âge : je dois avoir deux ans. Je pleure, probablement, et je dois crier et bouger des mains et des pieds parce que j’ai chaud. Très chaud. Je sue à grosses gouttes, peut-être bien pour la première fois de ma vie.

Il est gros, le bonhomme. Il est rouge. Il est énorme. Et il pue. Il porte de fines moustaches écœurantes tant elles n’ont rien à faire là, sur sagrosseface perlée de sueur.Ses petits yeux noirs envoient des éclairs jaunes. Ils brillent comme des agates volées, ses yeux. Il est à moitié nu, le bonhomme.Et ma mère aussi.

Mais elle est si frêle à côté de lui.

Elle est si frêle sous lui.

J’ai peur. J’ai mal. Où est mon père ?

J’ai chaud. Je hurle.

Puis tout s’éteint. Tout s’évanouit.

Emiliano Chavez, le voisin du dessus, est parti.

Tout est fini.

Toutcommence…

3
Le manifeste

Et quand bien même il n’y aurait plus rien Sur notre planète bleue,

Que le bleu :

Gloire à l’océan qui nous recouvrirait !

Niklos Davone, fortement amaigri, la face creusée par une barbe déjà drue, oppressé par la raréfaction de subsides et l’absence de divertissement ainsi que confronté depuis l’avant-veille à une coupure d’électricité décisive qui, ni fortuite ni généralisée, se résumait bien à l’arrachage de son compteur par les services de la Centrale, prit, croyait-il, une sage décision : il commença d’écrire. Et il n’arrêta plus. Cela dura des heures. Des jours. Et bientôt des semaines. Il s’était volontairement libéré de tous les repères horaires habituels, montre, portable, réveil, journaux, puis ayant rétabli l’électricité en piratant l’une des lignes du couloir, il prenait garde, s’il allumait le téléviseur, de ne pas enregistrer d’informations temporelles. Les jours où il devenait vraiment volontaire, usant du store de velux en nylon gainé, il parvenait à faire le noir absolu dans la salle où il écrivait, atteignant alors à des conditions de vie, ou de transit, proches de celles des grands voyageurs de l’Espace. Il ne s’éclairait que de la lumière du portable et, aux heures festives, de la lueur supplémentaire d’une bougie.

Mais qu’était-ce, après tout, que la littérature, sinon un formidable voyage par-delà toutes les frontières, et sans nulle contrainte ? Exceptée celle d’avoir eu une vie bien remplie ou l’imaginaire en abondance, et également, ça allait de soi, un minimum de talent.

Hormis la pesanteur que mangeant peu il subissait modérément, il aurait pu se croire embarqué pour un long périple dans le monde réel autant qu’imaginaire de Jules Verne, ce prince de l’entre-deux.

Le réel. Là où il manquait cruellement de moyens pour faire face. L’imaginaire : là où il pensait pouvoir s’en tirer en publiant un livre.

Au-dessus, entre ou au-delà, il y avait le nerf de la guerre, l’indispensable argent, si convoité, si haïssable. Celui qu’il avait gagné ces dernières années était devenu la proie des charognes, et la plus grosse part lui en restait due, dont Aurore et son avocate s’étaient emparées. Ou plutôt, qu’elles avaient gelé dans les caisses de l’Etat en en privant toute la famille pour arroser Bercy. S’il parvenait à faire taire son orgueil, techniquement, il pourrait le récupérer.

« – Je veux la moitié, Maître.

– Je peux vous obtenir plus.

– La moitié. Ça ira bien. »

Ce n’était que l’affaire d’une procédure. Alors il n’aurait plus qu’à choisir. Plus qu’à passer commande. À prendre livraison.

Et à agir.

C’est ainsi qu’était conçu le Plan, et c’est ainsi qu’il voyait les choses en ce mois glacial de février, quand il commença d’écrire sous la diagonale mauve d’une sous-pente vernie de ce vieil appartement. Du reste, février était le mois de sa naissance : le mois de l’encre et du sang.

Il n’avait eu de meilleure idée pour combler l’angoisse et le désœuvrement : écrire, seulement. L’idée s’était imposée à lui peu à peu, pour bientôt le river à la chaise plus sûrement qu’un carré de boulons. Il avait décrété que, depuis le jour de sa naissance jusqu’à l’éternel aujourd’hui, il ne cesserait plus de solliciter cette mémoire fidèle qu’il avait l’ambition folle de coucher nue-intégrale sur le papier, ce rutilant papier-ministre dont il avait trouvé un carton plein, l’hiver précédent, sur les trottoirs glacés du Palais-Bourbon.

Parce que l’envie d’agir était bien là, mais pour les moyens et la logistique : rien à faire. Les trente cars de flics garés près de la Cour de cassation étaient parfaitement au point, eux, et les gars suréquipés, il le savait. Comme il savait qu’il ne pourrait rien faire avant que ses poches fussent à nouveau pleines. En cela, il s’apparentait un peu à une maman-kangourou.

Mais la comparaison tournait court. Parce que ce soir-là très précisément, ce premier soir de la période du Manifeste, après avoir tout verrouillé, après avoir vérifié que les différents pièges de l’appartement fonctionnaient, et en particulier son préféré, le comité d’accueil, il écrivit plus de quarante pages d’une écriture frénétique qu’il craignait fort d’avoir les plus grandes peines du monde à déchiffrer plus tard, mais qui avait le mérite de filer vite et sans détours, à la façon du TGV.

Ni voyou ni terroriste, il estimait pourtant inévitable de devoir agir. Mais quel intérêt, quelle portée s’il ne donnait un sens précis à son acte ? Bien au contraire, ses motivations devaient être clarifiées, explicitées aussi précisément qu’un mécanisme d’horlogerie suisse pouvait être démonté. La Suisse, il connaissait : il en avait moitié de sang dans les veines. La précision, il connaissait aussi : il appréciait, privilégiait toujours. Il reprendrait le texte ultérieurement sur le portable. Mais le premier jet n’aurait pu s’accommoder de la sage ordonnance d’un clavier alphanumérique. Certes non : ça brûlait.

Le comité d’accueil installé face à la porte d’entrée, et qui se solderait pour l’inapte à évaluer les risques en présence (c’était le cas de la plupart des huissiers et fonctionnaires de police, mais certainement pas des gendarmes), par une double-décharge de grenaille en pleine poitrine, le rassurait dés lors qu’il s’aventurait dans les méandres de sa mémoire, ne pouvant plus guère, une fois plongé dans le méticuleux travail du texte, compter sur ses réflexes. Les hommes qui ont le bras long ont les idées courtes, disait-on, cependant le vieux fusil qui lui venait de son grand-père les raccourcirait encore. Et la grenaille, qui n’était pas mortelle, ferait réfléchir les autres si le type n’était pas venu seul. De quoi pour lui, s’il en était encore temps, marquer la fin d’un chapitre et passer à la suite de l’histoire. De quoi l’envoyer en prison jusqu’à la fin de ses jours ou l’obliger à cavale, mais qu’importait, au fond, une prison de métal, au regard de celle autrement féroce qu’on lui avait implantée dans le cœur en le privant pour des raisons géographiques de la garde de Myriam, sa fille unique, sa teenager, sa seule vraie famille ?

« – Depuis tout petit, on me tend des pièges.

– Ta gueule, avance, grimpe sur le toit. »

C’était récurrent. Oui, c’était bien là ce qu’il fallait faire : se taire, ne pas attendre, grimper sur le toit.

Mais que pouvait-il arriver à un homme, en fin de compte, qui maîtrisait l’art de la musique ? Et que pouvait-il arriver à cet autre, à moins que ce ne fût le même, qui maîtrisait l’art du sabre ?

Feutre-bic à pointe fluide en l’air, il promenait cette étrange réflexion dans le faisceau de lueur orangée que la bougie propulsait sur le mur, ce qui avait pour effet positif de le fasciner tout en éloignant Myriam, sa fille, de ses pensées. Pour Myriam, il avait le temps. Il avait autant de bougies que de papier. Il avait pour ainsi dire tout ce qui lui était nécessaire en profusion, hormis la nourriture. La société d’abondance était devenue la civilisation de l’excès, et les trottoirs des villes, pour qui voulait bien voir, vomissaient son trop-plein neuf, propre, bon à vendre et bon à jeter, parfaitement inutile, en somme, et parfaitement récupérable. Un jour il avait décidé qu’il n’avait plus à courir après les biens matériels puisqu’à l’évidence il suffisait de se baisser pour s’en saisir. Restaient les questions de l’alimentation et du logement. Là encore la société française, et ce malgré la crise, la vraie, celle du troisième millénaire, avait des réponses étonnantes qui tenaient même parfois, comme ce serait bientôt le cas pour lui, du miracle social. Mais avant cela il lui faudrait attendre, et endurer. Parce qu’à l’heure actuelle, pareil en cela à la plupart des six milliards d’êtres qui lui étaient apparentés de près ou de loin, il pensait toujours en termes de chiffres, de biens, d’intérêts, de revenus, de dividendes, de nouvelles acquisitions et de fructueux avoirs : en somme, il ne pensait pas. Et ne pensant pas, il avait fini par faire comme tout-le-monde, ce qui au regard du mode de vie de la plupart des gens était une déplorable idée, potentiellement génératrice de bien des regrets, et de bien des remords.

Or c’en était fini, du temps de l’aveuglement. Car voici que neufs et absolument purs, luisant dans la lumière de leur propre genèse, étaient venus les temps de mémoire et de vérité.

Qui n’étaient jamais aussi lumineux que lorsqu’ils se focalisaient sur les événements ayant abouti à la naissance de Myriam. Connerie sur connerie, il avait marié Aurore, ce qui en définitive et pour des raisons n’ayant rien à voir avec l’amour n’avait pas été un service à lui rendre, s’il en jugeait par la suite des événements. Puis ils avaient conçu Myriam. Bientôt il avait eu assez de temps pour en peser chacune des innombrables conséquences (qui allaient bien au-delà de tout ce qu’il avait pu imaginer), et il avait dû se résoudre à arpenter le long chemin de ronces et d’épines, d’injustice et de médiocrité, de peines et de douleurs variées qu’Aurore – qui ne savait pas partager – avait voulues comme corollaires à sa maternité.

Ce qui l’avait amené, lui, à changer de point-de-vue sur le monde. À tous égards. Et au passage, les gueules d’ombre, les âmes mortes, les membres de sa propre famille, avaient fait valoir sur lui leur pleine haleine de hyènes et de phacochères, ce à quoi, second trauma, il ne s’attendait certainement pas.

Il se retrouva donc seul. Parfaitement seul. Et pensa que c’était peut-être là peut-être l’occasion de devenir parfait, de s’accomplir, en quelque sorte : un chevalier cathare. N’était-ce pas là l’esprit qui convenait, somme toute, à la mission qu’il s’était donnée ? Rétablir la vérité ainsi que la justice.

Le kung-fu n’était-il pas la voie unique de l’homme accompli ? Cette pensée le faisait toujours sourire. En cela sa pauvreté nouvelle, imposée, après le divorce volontaire, suivi du naufrage volontaire de l’entreprise, sa pauvreté au sens large : le dénuement de tout, eut du bon, car elle lui apporta sang frais et ailes neuves.

Quelle tristesse que la misère qui fauche et couche les malheureux ne les transforme pas en cygnes, songeait-il.

Certes, la misère l’avait assis, celle-là même que lui avait infligée Aurore, mais stylo en pogne, et avec quinze kilos de papier sur la table.

4
Azimut et notaires

Tout d’abord je fus tigre blanc

Sous un soleil de plomb :

Mon corps était fort, tranquille, apaisé.

Peut-être venais-je de tuer.

La Cour d’appel de Versailles serait en définitive son objectif.

De loin préférable à la Cour de cassation, parce que réalisable.

Ce serait en cas d’échec des procédures le point de référence qui permettrait de calculer son azimut. De manière infaillible.

En cas de succès, il retrouverait Myriam et continuerait de l’éduquer de loin. En parallèle avec Aurore. Et il savourerait ce bonheur-là, très simple, immense, à sa connaissance inégalé, de pouvoir aimer, élever son propre enfant.

Mais en cas d’échec.

Il lui en avait fichu une bonne.

Et il avait chancelé.

L’insomnie était permanente. L’angoisse, l’attente : insupportables.

C’était un petit jeu avec l’espagnole. La griotte, la faucheuse : l’idée de la mort, que seule sa guitare pouvait chasser.

« – Comme le disait Django, la guitare te prend beaucoup, mais elle te rend tout ce que tu lui accordes. »

Anton Erasme, le professeur à l’anneau d’or qui lui donnait l’air flibustier, bonhomme jovial en prise directe sur le monde, avait été un camarade supérieurement sympathique et le meilleur guitariste qu’il ait jamais côtoyé. En outre, il ne faisait pas semblant, ce qui dans la petite cité bourgeoise lui conférait titre et statut honorables d’extraterrestre. Chez lui, à la Meulière, Dieu n’était jamais loin, lové dans une bouteille de rhum ou une housse de guitare. Niklos lui devait une fière chandelle, à celui-là.

« – Puisse-t-elle, cette chandelle, te précéder et t’éclairer toujours, Anton, dans les sombres-et-vertueux-couloirs-du-temps-qui-passe-et-ne-revient-jamais… Ramène. »

Parce que cela avait marché.

Bloqué seul comme une timbale au cœur d’une vallée de l’Oise plus pluvieuse que le cul d’un canard, il n’avait pas pété les plombs. Seul dans le grand domaine picard, il avait barré la route de ses premiers accords à la folie douce qui voulait lui voler son âme. Ça n’avait rien de folichon, bien sûr. Il suffisait de voir sa tête les soirs où Myriam retournait chez maman, une semaine sur deux, mais ça lui avait permis de tenir bon dans le désert picard, qui n’avait rien à offrir sinon la rivière Oise, des chasseurs en grappes, des canettes-de-bières abandonnées sur l’ocre steppe comme des morves sur la page blanche d’un alcoolique.

Il s’était accroché à l’instrument, au feu de bois, à l’enivrant parfum des eucalyptus. Parfois, au bout de ses doigts rompus, le temps d’une minute ou deux il voyait s’entrouvrir le ciel et chanter les anges polychromes.

Il s’était accroché à l’hectare du domaine, de sa maison, ou plus exactement de leur maison, bien qu’il eût jugé plus judicieux, à l’époque, de demander à Aurore de bien vouloir quitter le foyer qu’elle s’apprêtait à attaquer en justice.

« – Je veux ! Je veux ! C’est tout ce que tu sais dire : JE VEUX !

– Tout ce que je veux dire, Fleur, c’est que si tu t’obstines à vouloir engager deux avocats au lieu d’un, on finira sur lapaille. Ce ne sont pas de petits ventres, ces oiseaux-là, mais des ogres. Alors en effet : JE NE VEUX PAS finir dans l’estomac d’un ogre. Et à fortiori, DE DEUX ! »

Il avait tenu bon contre la boîte qui partait en vrille, à la ville, contre les tribunaux qui réclamaient sa présence, contre le vent, les nuages et la pluie, cette maudite pluie qui sans cesse balayait tous les espoirs restés vivaces dans cette partie du monde, où tout était toujours gris, maussade, où nulle part ailleurs sur cette bonne terre de France les trognes n’étaient ni ne pouvaient être aussi abominables. Et il se détestait d’avoir des idées pareilles.

« – Je te jure, Gepetto : je suis salement en rogne contre la moitié de l’humanité.

– Tu sais, mon vieux (il disait toujours ça bien que Niklos fût son cadet de vingt ans), le problème sur cette planète, c’est que personne n’a jamais été capable d’inventer le papier tue-cons. Et tu n’as pas tort : ils sont nombreux. »

Gepetto, son ami, ce vieux fou lucide qui siégeait au tribunal des Prud’hommes comme on passe des revues sous le manteau, goulûment, le gratifiait de son sourire de nain jaune aux blancs sourcils, mais cela ne changeait rien : tout cela le travaillait, le minait de l’intérieur. Impossible de penser. Impossible de dormir.

Au coin de la cheminée, devant l’âtre, avec la chienne Tempête à ses pieds sur le tapis afghan, il lui arrivait de jouer pendant des heures sur cette guitare qui, toute jeune encore, avait déjà voyagé plus que lui. Il jouait à s’en briser les doigts. Et ce faisant, il gorgeait le néant de musique et libérait son esprit.

Mais la deuxième vague de pulsions morbides lui était tombée dessus juste après la vente du domaine. Belle vente, au demeurant, qu’il avait conclue seul au terme de plusieurs mois de négoce, et dont Aurore avait glorieusement bloqué le produit en Caisse des Dépôts-et-Consignations sur conseil de son avocate, prétendait-elle, assurément pour se blanchir. Tout ce bel argent sur un compte notarial flambant neuf. « Sacrée femelle », ruminait-il.

Ce qui l’avait placé en fâcheuse position, socialement parlant, avec la petite sur les bras et plus un sou en poche.

Son père, lui, du fond de sa province bourgeoise, raillait. C’était même pire, il disait non à tout et à tous du haut de son indifférence obtue, et ne ricanait qu’ensuite, au fond de son nid d’aigle : il n’aiderait ni les uns ni les autres, ne signerait rien, aucune caution locative en tout cas, et n’accueillerait personne. « Por nada del mundo ! » Il emmenait alors un peu de salive sur sa chevelure noire, la plaquant en arrière, mécaniquement, comme il cherchait à le faire de tout et de tous.

« – Elle t’a épousé pour ma fortune… T’as rien dans le ventre !

– Et moi, je vais t’apprendre deux choses, El Facho : pour commencer, la fortune vient de ma mère. Et pour finir : c’est la dernière fois que tu me vois vivant… »

L’argent n’est-il pas un langage qui ne se parle que dans les grandes occasions ? Alors seulement, selon ce qu’on aura à vous dire, et à fortiori s’il s’agit de proches, vous saurez qui vous parle et qui est qui.

Pour Niklos, à quarante ans passés, l’heure de rupture avait sonné. Mais cette échéance lui parut, au regard des heurts et des incidents de sa vie, extrêmement tardive. Il s’en voulait d’avoir tant attendu. Il remerciait à part lui Aurore qui, bien malgré elle, mais tout-de-même, lui avait ouvert les yeux : hormis elle et Myriam, il n’avait pas de famille. La famille ! Il devait s’agir d’un jeu à la con dont il ignorait les règles. On ne lui avait même pas présenté les participants. En tout cas, s’il en avait une et pour ce qu’elle lui avait apporté, il allait se faire une joie de l’oublier fissa. Il n’avait d’ailleurs pas vraiment le choix, car fait indéniable et suffisant pour l’occuper à part entière : le mois de juin allait s’avérer excessivement propice aux galères.

« Or, laissez-moi vous détailler cette brève chronologie du désastre en commençant par Beauvais, préfecture de l’Oise, sur les rives du Thérain, où j’arrivai fort tôt ce jeudi-là, sortant à peine du tribunal de commerce de Pontoise relativement à la cessation-de-paiement, pour me rendre au tribunal de grande instance relativement à la procédure de divorce,et ce à lavitesse d’un boulet de canon.C’est idiot, vous me direz : on veut se mettre en règle avec la justice, respecter les horaires, être propre sur soi, et au passage, entre deux audiences, on fait les pires conneries. Paradoxal, mais qu’est-ce qui ne l’est pas ?

Je quittai Pontoise à la bourre. Normal : pas une Cour de justice au monde ne vous libérera à l’heure. Ne jamais prévoir de second rendez-vous un jour d’audience, ou bien alors avec quelqu’unque vous détestez,parce que de toute façon vous arriverez en retard ou flippé. Pour autant, l’on ne maîtrise pas forcément les plannings interrégionaux des audiences de justice, et si deux tribunaux de départements voisins voulaient me voir le même jour, je ne conçois pas bien, si les horaires le permettaient, ce que j’aurais pu leur opposer qui au finalnem’eût étépréjudiciable.Et puis l’on n’aime guère reporter ce genre de choses : autant en finir vite.Je pris donc l’autoroute à la sortie d’Ethanol et filai bon train. Il y avait du soleil, je portais mon plus beau costume. Je n’avais pas de temps à perdre mais c’était jouable.

Je quittai l’autoroute pour entrer dans Beauvais, dont les tribunaux siègent au centre-ville, mais là, abusé par un soleil blafard et trompé par l’aspect désert du gros bourg, je laissai mon véhicule, pour ainsi dire, prendre les commandes. Et cela se produisit sur la Place-aux-Corbeaux, parfaitement vide en apparence, que j’enfichai donc gaillardement, lorsqu’une voiture blanche surgie d’ununivers parallèle déboula à vive allure surma droite, griséepar la fière assurance que lui conférait sa sacro-sainte priorité : erreur fatale ! Car il était déjà trop tard, aucun de mes réflexes ne joua et le véhicule me percuta aux deux-tiers du flanc droit. Cependant, et ceci explique peut-être ma légèreté de conduite, je pilotais une Evermore à injection, et j’étais donc on ne peut plus conscient des deux barres d’acier qui me protégeaient de chaque côté de l’habitacle. N’y-a-t-il pas en chaque voiture allemande un peu de l’esprit Panzer qui sommeille ? Certes, oui. Résolument.

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