Le Roi des Briks

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296270435
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Le roi des Briks

Du même auteur :

Partir en Kappara, Piranhas éditeur. Paris. Les contes de Ch'hâ, Piranhas éditeur, Paris. L'étoile et le jasmin, La pensée sauvage. éditeur. Grenoble. Histoires de Ch'hâ, réedité par Bibliophane, éditeur. Paris.

1992 ISBN: 2-7384-1488-5

@ L'Harmattan,

André

NAHUM

LE ROI DES BRIKS
(Nouvelles)

Éditions

L'Harmattan

5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Parts

ÉCRITURES

ARABES

Collection dirigée par Marc Gontard

Derniers titres parus dans la collection
N° 40 Rezzoug Leila, Apprivoiser ['insolence. N° 41 Haddadi Mohamed, La malédiction. N° 42 Berezak Fatiha, Le regard Aquarel II. N° 43 Benkerroum-Covlet Antoinette, Gardien du seuil. N° 44 Moulessehoul Mohamed, De l'autre côté de la ville. N° 45 Ghachem Moncef, Cap Africa. N° 46 Al Hamdani Salah, Au-dessus de la table, un ciel. N° 47 Bensoussan Albert, Mirage à trois. N° 48 Koroghli Ammar, Les menottes au quotidien. N° 49 Zennou Gilles, Les Nuits. N° 50 Fares Tewfik, Empreintes de silences. N° 51 Tamza Arriz, Ombres. N° 52 Bouissef-Rekab Driss, A l'ombre de Lalla Chafia. N° 53 Kessas Ferrudja, Beur's story. N° 54 Bourkhis Ridha, Un retour au pays du bon Dieu. N° 55 Nouzha Fassi, Le ressac. N° 56 Hellal Abderrezac, Place de la régence. N° 57 Karou Mohd, Les enfants de l'ogresse. N° 58 Nabulsi Layla, Terrain vague. N° 59 Sadouni Brahim, Le drapeau. N° 60 Sefouane Fatiha, L'enfant de la haine. N° 61 El Moubaraki, Zakaria, premier voyage. N° 62 Bensoussan Albert, Visage de ton absence. N° 63Guedj Max, L 'homme au .basilic. N° 64 Bensoussan Albert, La marronne. N° 65 Falaki Reda, La ballade du berbère. Un 'exilé et l'Algérie d'autre-fois~ N° 66 Bahgat Ahmad, Mémoires de Ramadan, Égypte. N° 67 Sami al Sharif, Les rêves fous d'un lanceur de pierres. N° 68 Koroghli Ammar, Sous l'exil, l'espoir. N° 69 Koroghli Ammar, Mémoires d'immigré. N° 70 Saaf Abdallah, Chroniques des jours de reflux. N° 71 Aba Noureddine, Et ['Algérie des rois, Sire? N° 72 Hassina, Anne des fleurs, ma sœur.

A la mémoire de mon père A ma mère

L'empereur Hadrien dit un jour à Rebbi Joshua: - Vous êtes, vousles Juifs, parmi nous, les nations, comme un agneau parmi soixante-dix loups. Ne doiton pas nous faire des éloges pour ne pas vous avoir mangés? Et Rebbi Joshua répondit: - Ce n'est pas votre bonté qui nous sauve, mais le fait que nous avons un Grand Berger comme gardien.

AVANT-PROPOS

Juin 1988. Dans le cadre de mes fonctions d'adjoint au maire de cette ville de la banlieue parisienne, je célèbre aujourd'hui le mariage civil du petit fils de mon ami d'enfance Jacquot Boublil. Devant moi, dans cette salle des fêtes, se pressent les présents et les absents. Toutes les chaises sont occupées, il y a plusieurs personnes debout. Les parents retiennent leurs enfants endimanchés pour les empêcher de gambader. Il y a là, Jacquot, et sa femme. Jacquot, mon compagnon de jeux de jadis à La Marsa. Je revois sa maison de la rue du souk où ses parents nous accueillaient avec affection. Nous avions créé avec mon frère et le sien un club de base-ball sous la dir.-ection du Docteur Kelly, un Américain envoyé dans notre ville pour enseigner cette discipline aux indigènes que nous étions. Notre équipe s'appelait "La corniche" du nom du quartier de La Marsa où nous prenions le bainde mer. 7

Nos adversaires étaient les Français de Carthage. Malgré nos efforts, nous n'avions jamais réussi à les battre. Pour nous encourager après une longue série d'échecs, le Docteur Kelly nous avait inventé une victoire fictive au cours d'un match imaginaire et avait publié un communiqué dans la presse. Nous avons découvert ainsi nos exploits sans les avoir jamais accomplis. A Tunis, Jacquot habitait à l'avenue de Londres comme moi et tous les ans sa famille louait une maison à La Marsa pour l'été, comme mes parents. Il a connu Khamous-Ie-breikagi, rebbi Raim, Maestro Fitoussi et avec moi il peut témoigner. Il a connu le cinéma de l'avenue de Londres, a admiré, enfant, la grande chanteuse Rabiba Messica qui mourut brûlée, victime d'un vieillard fou d'amour. Il a connu Young Perez, champion du monde de boxe qui mourut en déportation à Auschwitz. Aujourd'hui, ceint de mon écharpe tricolore, c'est son petit fils que je vais marier. Mais il y a dans cette salle d'autres témoins: Les petits-fils et les petites-filles de Bichi-Iecocher, de Lalou-Ie-coiffeur et de tout ce petit peuple du ghetto de Tunis. Ces petits enfants sont devenus des médecins de haut niveau, des informaticiens de talent, des enseignants, des hommes de lettres. Certains d'entre eux ont des maisons sec on-

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daires à Deauville et passent leurs vacances au Mexique où à l'île Maurice. Les grands-parents sont eux aussi présents, mais on ne peut les voir. Ils sont dissimulés par un épais rideau de nuages et contemplent avec orgueil leurs descendants. Elle est fière Joulie-Ia-courtière matrimoniale de son petit Michel qu'elle a vu à la télévision défiler en uniforme de polytechnicien devant le président de la république. Et Maestro Fitoussi, l'instituteur de l'école de l'Alliance Israélite, imaginait-il quand il enseignait la morale à des enfants qui parlaient à peine le français que son descendant serait en France un chirurgien mondialement connu? C'est à eux tous que je dédie cet ouvrage ainsi qu'à mes parents qui ont compris que l'instruction était le meilleur héritage que l'on pouvait offrir à ses enfants. Le jeune marié et sa femme répondent oui à ma question rituelle. Au nom de la Loi, je les déclare unis par le mariage. Jacquot et son épouse essuient leurs larmes. La cérémonie se termine; Je remets aux jeunes gens leur livret de famille et le cendrier que leur offre la mairie. Les invités sortent lentement pour se faire photographier sur le perron de l'hôtel de ville. Ils jettent un dernier regard vers leurs anciens qui ne peuvent les suivre. J'ôte et replie mon écharpe.

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La salle est vide, mais en apparence seulement. Seuls restent ceux: que l'on ne peut pas voir. Ils saluent de la main. L'huissier referme enfin les portes sur les souvenirs. Mais le passé survit encore dans nos mémoires.. . André Nahum

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Le Roi des Briks

de l'Avenue de Londres, voyait depuis quelques mois ses forces décliner. Tandis que son visage s'émaciait et se couvrait de stries violettes et de plaques rouges, ses yeux se creusaient et son ventre enflait d'une manière démesurée, comme celui d'une femme enceinte. Peu à peu, ses bras décharnés devinrent incapables de manier avec aisance la scie et le marteau et il passait le plus clair de son temps tristement assis près de ses outils inutiles. Le docteur Chalom, consulté, avait été formel: le vin et la "boukha" dont il avait abusé depuis tant d'années s'étaient transformés en eau dans son abdomen. Il lui fallait donc cesser absolument de boire. Mais Khamous refusait de se plier au verdict de la faculté. - L'alcool n'a jamais fait de mal à personne répétait-il à l'envie. Il y a tellement de gens qui boivent et qui vivent centenaires! 11

Khamous, le menuisier

Il avait toujours réponse à tout quand on essayait de le convaincre. Le petit tremblement qui agitait ses mains était dû "aux nerfs et aux soucis". Les cauchemars, les angoisses nocturnes, n'avaient à l'en croire qu'une seule raison, son éternel manque d'argent. Sa situation matérielle empirait de fait, de jour en jour. Il lui devenait de plus en plus q.ifficile de nourrir sa nombreuse famille. Sur les conseils de son voisin et ami le coiffeur Lalou, il envisagea de changer de métier, de quitter défmitivement le travail du bois pour une activité moins fatigante et plus adaptée à son état de santé. Son choix se porta sur le commerce des casse-croûtes et des briks à l'œuf. Cela posait certes quelques problèmes, car on peut avoir été un excellent menuisier sans réussir dans l'alimentation, mais Rhamous était plein de courage et décidé à affronter toutes les difficultés qui allaient l'assaillir. Il alla pour commencer, engager pour quelques centaines de francs le bracelet en or de sa femme, chez un prêteur connu, puis emprunta à l'entourage familial, les sommes qui lui manquaient pour l'aménagement de la boutique et l'achat de matériel. En artisan consciencieux, il décida ensuite de se recycler dans les meilleures conditions en suivant un stage long et fastidieux chez Victor, le célèbre "breikagi" de la rue du voile. Il y fit preuve des meilleures dispositions et progressa à vue d'œil à la grande satisfaction de son maître. 12

Lorsque ce dernier le jugea fin prêt. Il l'encouragea à ouvrir sans tarder son nouveau commerce. Khamous transforma alors le local en conséquence. Il repeignit les murs à la chaux verte, d'un beau vert flamboyant, acquit quelques vieilles tables et des chaises d'un café en démolition, puis installa un réchaud à pétrole et une grande bassine destinée à la friture des "briks". Il accrocha aux murs quelques gravures ainsi qu'une peinture sur bois découverte chez un brocanteur du souk de cuivre. Cette œuvre d'un artiste inconnu représentait un bateau noir surmonté d'une immense cheminée rouge surgissant de sa coque tel un phallus triomphant. Ce bâtiment, voguant sur une mer jaune avait pour unique passager, un personnage de grande taille que sa casquette désignait comme capitaine. Ainsi, tout était en place pour recevoir la clientèle et du trottoir d'en face, Khamous pouvait admirer avec orgueil le résultat de ses efforts. Il ne manquait qu'un seul accessoire, la plaque de marbre sur laquelle, après l'avoir bien huilée, on roule la pâte et on l'aplatit pour la fabrication des crêpes. Il aurait été possible d'en acheter une chez le marbrier, mais le commerçant s'était déjà passablement endetté et ne pouvait s'offrir de nouvelles dépenses.

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Il se souvint alors, et c'est là une preuve supplémentaire de son génie, il se souvint donc du vieux cimetière tout proche. A vrai dire il passait devant tous les matins, et la vue de ces centaines de tombes abandonnées lui suggéra l'idée de se servir discrètement. C'est ainsi qu'au cours d'une nuit froide et pluvieuse, il s'introduisit dans la nécropole en demandant pardon à Dieu pour l'acte délictueux qu'il allait commettre. Il se consolait cependant en pensant que ces morts étaient morts depuis bieh longtemps et que nul ne s'en souciait plus. Se frayant un chemin à travers les ronces et les orties, il choisit tranquillement une belle plaque de marbre, dont il ne prit même pas la peine de lire les inscriptions. Le matériel ayant été réuni au complet, il ne restait plus qu'à donner à l'établissement un nom, propre à attirer les chalands. Khamous prit l'avis de différentes personnes et notamment des voisins. Le coiffeur Lalou proposait d'écrire simplement: "casse-croûtes et briks à l'œuf". - Comme ça disait-il avec sagesse, les gens sauront ce qui s'y vend. Mais venant d'un homme fruste et peu lettré, cette suggestion ne fut pas retenue. Maestro Fitoussi l'instituteur souhaitait pour sa part, une appellation conforme à l'esprit d'avant-garde qui avait présidé à l'agencement des lieux. Il hésitait entre "Chez Lucullus" et "Au Fouquet's des briks".

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Venant d'un enseignant qui avait beaucoup voyagé et qui avait été notamment deux fois en France. avait effectué une cure thermale à Vichy et des séjours à Paris. ces propositions retinrent d'une certaine façon l'attention du propriétaire des lieux. Mais il s'en tint fmalement à son projet initial et fit écrire sur le mur extérieur du maga.

sin : "Chez Khamous. le roi des briks".

En agissant ainsi. il s'appropriait une royauté à laquelle il était loin d'avoir droit car le seul vrai souverain en la matière était sans conteste. Khalifa. un artisan de Sousse. monté dans la capitale quelques années auparavant. Il savait. lui. comme personne. aplatir au rouleau puis à la main. les petites boules de pâte qu'il griffait ensuite avec ses ongles pour les agrémenter de fines dentelures. Seul. il possédait le don de frire sa crêpe dans une huile portée à la bonne température. pour qu'elle soit dorée à point et que l'œuf à l'intérieur soit juste mollet. C'est lui qui avait introduit à Tunis. la méthode dite "soussienne" qui consistait à farcir la brik de miettes de thon et de câpres. Sans aucun doute. le seul roi des briks était bien Khalifa et Victor lui-même. qui rappelonsle était le Maître de Khamous. et dont les talents étaient unanimement reconnus depuis le quartier du "passage" jusqu'à la rue Bab-Souika. n'avait jamais osé se parer d'un tel titre de noblesse. Mais Khamous voulait donner ainsi une preuve de son audace et de son courage. 15

Il ne s'était lancé d'ailleurs dans une affaire aussi difficile qu'avec l'accord et le soutien de sa femme, la pieuse et fidèle Maïssa, qui lui avait promis de venir l'aider dans son commerce, malgré ses six enfants et ses lourdes charges domestiques. L'épouse du gargotier était une personne plantureuse aux formes pleinement rebondies, fleurant bon le couscous et la friture tous les jours de la semaine, sauf le samedi, qui supportait en silence depuis des années l'intempérance de' son époux, même si elle en souffrait dans sa chair et dans ses sens. Dans ses sens surtout, car l'homme ne s'approchait d'elle que pour lui faire des enfants. Que de fois elle s'était endormie, désespérée, malade de ses désirs inassouvis, tandis que près d'elle il ronflait en cuvant son vin. Sa frustration atteignait son paroxysme le vendredi soir lorsque rentrée du bain maure, elle s'était parfumée, fardée, s'était revêtue de son beau peignoir de soie rose, sans que cela provoque la moindre réaction chez son tendre époux. Car les veilles de "Chabbat", tandis que l'attendait à la maison une table fleurie et une épouse aimante, alors que les lumignons sabbatiques jetaient sur les murs des ombres scintillantes, Khamous s'oubliait dans les cafés en compagnie de ses amis. On les trouvait au "soleil levant" ou au "floréal" devisant gaiement tandis que les bouteilles de "boukha" se succédaient et que les soucoupes s'empilaient sur la table.

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A l'évidence,

l'installation de la gargote avait

transfonné la vie du quartier. Les écoliers voulurent tous pour leur goûter après les classes déguster les sandwichs et les briks de Khamous. Ils s'étaient contentés jusque-là, de pain au chocolat ou trempé dans de la bonne huile d'olive et enduit de sauce piquante. Désonnais ils exigèrent un changement radical des habitudes. Cela n'alla pas sans provoquer de graves difficultés dans les familles. Les parents ne pouvaient accepter ces dépenses supplémentaires et par ailleurs, ne pouvaient écarter la suspicion légitime dont ils entouraient le nouveau gargotier, sa marchandise et ses talents, dans une profession qu'il ignorait quelques semaines auparavant. Ceux qui avaient connu Khamous menuisier, se résolvaient difficilement à le reconnaître "breikagi" . Mais les avis n'étaient pas unanimes et à coups de proverbes les habitants de l'avenue de Londres émettaient des opinions divergentes. "Il veut apprendre la coiffure sur la tête des orphelins", disait l'un rappelant ainsi l'un des dictons les plus connus de la sagesse ancestrale. - Mais souvenez-vous répliquaient d'autres "à force de forger on devient forgeron". ou encore on ressortait une vieille locution judéo-arabe : "teins toi le visage en noir tu deviendras char., bonnier."

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