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Le roman d'Alexandre

De
235 pages
L'auteur raconte ici l'histoire d'un jeune journaliste de talent qui, du jour au lendemain, décide de se retirer momentanément du monde pour écrire un roman. Dans sa maison intérieure, vous vous confronterez à des personnages qui peuvent être ceux de votre vie et dont les émois, les battements de coeur, pensés ou vécus, sont les vôtres. Ce récit, vibrant hymne à l'amour, hommage à l'amitié, intense bain d'optimisme et apologie d'un bonheur simple, vous fera découvrir un autre regard sur vous-même.
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Pierre Pulitti

Le roman
d’Alexandre
Roman

collection
Amarante

































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03714Ȭ1

EAN : 9782343037141

Le roman d’Alexandre



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Pierre Pulitti

Le roman d’Alexandre

roman








L’Harmattan

DU MÊME AUTEUR

17, rue des BonsȬEnfants, Éditions Zinedi, 2012
Journal d’un enfant gâté, Editions L’Harmattan, 2013











Tous droits protégés.
Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé
ne serait que pure coïncidence.








ȈLȇamour comme un vertige, comme un sacrifice
et comme le dernier mot de toutȈ.

Alain Fournier

Tous mes remerciements à Jacqueline Grand
pour son soutien constant et son aide
aussi dévouée que désintéressée.

PRÉFACE

Il est peu courant de voir un auteur préfacer ses propres
écrits. Certains le font parfois, utilisant alors un pseudoȬ
nyme.
Moi, j’ai tenu à intervenir sur ce roman, juste avant que
vous ne le lisiez, car il me tient particulièrement à cœur
pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, avec ce troisième opus, je pense avoir
trouvé et concrétisé ma personnalité littéraire, être enfin arȬ
rivé à trouver un style bien à moi, une écriture qui me corȬ
respond, avec laquelle je me sens en osmose.
Même si je sais que beaucoup de travail m’attend enȬ
core pour les livres à venir, tant il est vrai qu’on apprend
toujours en s’enrichissant par ce labeur jouissif de la créaȬ
tion, je suis heureux, lorsque je me relis, de me retrouver
dans mes mots. Et il est très important pour un écrivain de
se sentir en accord avec ce qu’il écrit.

Ensuite, en parcourant les lignes qui vont suivre, vous
allez découvrir lȇaspiration (et parfois l’accomplissement)
qu’espère tout être humain.

9

Qui d’entre nous n’a pas un jour rêvé de réaliser un
projet, satisfaire une envie, atteindre un objectif, que cela
soit d’ordre professionnel, familial ou sentimental ? Alors,
dans ce roman, j’ai rêvé, suis arrivé, ai matérialisé tout cela
pour vous, pour moi, pour NOUS !
Oui, nous, car l’humanité est avant tout une grande faȬ
mille, et si nous remontons assez loin dans nos origines,
nous nous découvrirons sans doute une parenté commune,
bien lointaine, certes, mais néanmoins réelle.

Enfin, je voulais terminer cette courte préface en renȬ
dant un sincère hommage aux lecteurs de mes précédentes
œuvres. J’ai reçu de très nombreux témoignages de symȬ
pathie qui m’ont apporté beaucoup de joie, aussi me suisȬ
je appliqué à répondre à tous. Qu’ils soient ici remerciés
pour leur fidélité, leurs encouragements.

Prenez autant de plaisir à lire Le roman d’Alexandre que
j’en ai pris à l’écrire, se faisant j’aurai alors gagné mon pari :
celui d’un petit bonheur partagé !

Pierre PULITTI.

10

Je m’éveille avec un goût d’amère insatisfaction aux lèvres.
Cette déplorable prestation à laquelle j’ai dû assister,
hier soir, a complètement courtȬcircuité mon sommeil.
Comment peutȬon être aussi nul ?
Cela me révolte, éveillant en moi des envies de
meurtre. Mais mes crimes, fort heureusement, ne se traduiȬ
ront que dans les colonnes de presse des arts et de la
culture qui me sont réservées par le quotidien qui m’emȬ
ploie.
Fort de cette détermination, je me lève, expédie toilette
et petitȬdéjeuner, m’habille rapidement et quitte la maison
d’un pas alerte, bien décidé à écrire vertement ma façon de
penser sur cette soirée pitoyable.
En arrivant au journal, je me dirige en premier vers le
bureau du boss, histoire de prendre la température.
Il est absent pour deux jours, dixit Hélène, sa torride et
blonde secrétaire aux lèvres anormalement pulpeuses car
gonflées d’acide hyaluronique, arborant un décolleté d’une
arrogance frisant l’appel au viol.
Insensible à son œillade assassine, je redescends dans
la salle de presse, regagne mon box, m’installant pour comȬ
mencer à travailler. Avant de démarrer, je passe un petit
coup de fil à Gérard, qui se trouve quelques bureaux plus
loin, lui proposant de déjeuner ensemble. Il me donne
11

aussitôt son accord. Lui et moi, nous sommes vraiment très
liés, très proches.
Gérard a longtemps été mon meilleur copain avant de
devenir progressivement mon seul ami. Ce garçon à l’alȬ
lure juvénile, aux yeux rieurs, aux perpétuels traits d’huȬ
mour, parfois cinglants, jamais méchants, s’occupe, au
journal, des sports en général, du football en particulier. Il
se régale car il adore ça ; il serait même prêt à faire des
heures supplémentaires pour ne pas rater un match afin de
le chroniquer ensuite. Dans ce domaine il est devenu une
sacrée pointure, je le crois véritablement imbattable. Il a
d’ailleurs reçu pas mal d’offres alléchantes de concurrents
qu’il a toujours poliment refusées.
Il est comme ça, Gérard, fidèle et loyal. Ce canard imȬ
portant, le premier de la ville, lui a donné sa chance alors
qu’il était jeune chômeur, il s’en souvient et n’a qu’une paȬ
role. Les contrats, il s’en fout, pour lui ça ne compte pas.
Parfois, il fait une intervention à la télévision, dans les nouȬ
velles régionales. Sachant laisser traîner ses oreilles où il
faut quand il faut, sa compétence et ses connaissances sont
reconnues et parfois bien utiles pour démêler les rumeurs
de la réalité. Surtout, en amitié, il est identique, donc un
type bien, un être humain comme on en croise de plus en
plus rarement de nos jours.
Tout en pensant à mon ami, je rédige une critique salée
sur cette dernière représentation de La Traviata à l’Opéra
Municipal, hier soir, qui a si méchamment troublé mon
sommeil. C’était vraiment lamentable aussi je ne me prive
pas de le dire avec force détails à la clef (de sol ?…).
Non, sans rire, l’Opéra d’une des principales villes de
France n’a pas le droit de descendre aussi bas. Du reste, le
public, fin connaisseur, ne s’y est pas trompé en sifflant coȬ
pieusement solistes, chœurs et orchestre. Les interprètes ne

12

sont pas revenus saluer deux fois, ils ont compris, ils ne
sont pas sourds. Je pense que le Directeur a dû leur remonȬ
ter les bretelles à tous. De mon côté, j’en rajoute une
couche, histoire de rassurer les abonnés et les autres abȬ
sents sur le bien fondé de leur défaillance d’un soir : elle
leur fut divinement salutaire.
Mon pamphlet achevé, je l’imprime, en porte un exemȬ
plaire à la hiérarchie, un autre à l’atelier graphique, avec
deux photos à l’appui. Ensuite, je vais d’un pas alerte en
salle de conférence pour le briefing du matin. Cette fois je
ne ferai pas les pieds au mur pour décrocher un chapeau
sur la Une.
Pour un four, mieux vaut rester discret.
En passant, je fais un détour chez Bruno, notre éconoȬ
miste maison, tentant en vain de le soudoyer gentiment
pour quelques tuyaux dont il a parfois le secret, mais auȬ
jourd’hui rien à glaner.
À la réunion, nous constatons que l’actualité, régionale
tout autant que nationale, est en roue libre, seul l’internaȬ
tional fera les gros titres demain. Moins de ventes donc, car
les lecteurs sont d’abord intéressés par ce qui se passe chez
eux. À moins que, côté sport, Gérard ait une bombe ?…
Non, même dans son domaine, c’est le calme plat.
On fera sans !
Du coup je retourne illico écrire mon billet quotidien
sur les programmes télé. Là non plus, je ne suis pas très
tendre et ne fais pas dans la dentelle. Il faut dire qu’en ce
moment, les grands moments audiovisuels se font rares,
pour ne pas dire inexistants. Plus les chaînes se multiplient,
plus les programmes s’appauvrissent, à croire qu’il y a un
rapport mathématique inversement proportionnel entre
ces deux données.

13

Qu’y puisȬje, sinon constater amèrement l’état des
lieux ?
Heureusement, demain soir La Criée fait sa première
avec une création mondiale, j’espère pouvoir y rougir mes
mains d’applaudissements enthousiastes. Ce théâtre
concocte presque toujours des spectacles de qualité malgré
des moyens pourtant bien maigres. C’est ça le talent, le flair
aussi !

Songeur, je me revois brièvement pendant le briefing
de ce matin : je n’ai pratiquement rien écouté de ce qui se
disait. Non, j’ai observé, regardé… les autres !
J’ai l’impression de les voir d’un œil nouveau, de les
découvrir, je perçois leurs mimiques, leurs tics, leurs mises.
Certains, la majorité, sont plutôt négligés ; un petit nombre
reste coquet, attentionné à sa présentation, sa prestance.
Les chaussures sont également un révélateur de la personȬ
nalité, encore plus que les vêtements ou la coiffure. Je réaȬ
lise que les femmes sont nettement minoritaires au sein du
staff, résolument maintenues à des postes subalternes, que
la plus grande partie des hommes est de la même généraȬ
tion que moi, à quelques années près. Les rares anciens
sont hiérarchiquement plus élevés.
Tout cela est sous mes yeux depuis bien longtemps,
tangible, presque diaphane, or je n’y avais jamais fait attenȬ
tion. Un peu comme si, brusquement, je venais d’avoir une
révélation qui me portait à observer pour mieux décrire.
Décrire… Écrire…
Cela me saute soudain aux yeux comme une évidence :
oui, si j’écrivais un roman ?…
Je sais. De prime abord, cela peut paraître banal. AuȬ
jourd’hui, tout le monde écrit, même les hommes poliȬ
tiques… quand ils ne font pas que signer !

14

Non, je pense à un vrai roman relatant une histoire inéȬ
dite, un style nouveau, parfois décapant ou alors un peu
décalé, des héros qui marquent le lecteur (et surtout les lecȬ
trices), enfin de la belle ouvrage, comme disaient les anȬ
ciens, un truc bien accrocheur mais aussi joliment tourné
qui plaise au plus grand nombre, qui se vende surtout,
genre Da Vinci Code, Harry Potter ou autres succès popuȬ
laires.
Oui, parce qu’écrire, c’est bien joli, cependant ça prend
du temps, beaucoup de temps, sans compter un sacré paȬ
quet d’énergie.
Il faut chercher, se creuser les méninges, trouver un suȬ
jet original, des personnages – ce qui est loin d’être
évident –, se documenter aussi. Ensuite on doit s’enfermer,
affronter, au minimum pendant une année, une existence
d’ascète, sans voir personne, couper son téléphone en
passant sa vie en autarcie surveillée en compagnie d’un
traitement de texte – et ce n’est pas marrant, un traitement
de texte –, mener un destin dȇanachorète tout en rongeant
ses journées à cogiter sur son bouquin, définir un plan, puis
relater, noter, effacer, insérer, recommencer, en rêver la
nuit, le fréquenter le jour, par tous les temps, enfin ne vivre
que pour ça de façon plus ou moins définie.
Ouf !…
Une fois le bébé accouché, viennent alors toutes les déȬ
marches auprès des éditeurs – un monde qui m’est totaleȬ
ment inconnu –, les refus, les magouilles parfois, les
déceptions souvent. Enfin, ne surtout pas oublier l’inéviȬ
table stress de la page blanche, les affres des périodes de
nonȬproductivité, le spleen du manque, le blues de la soliȬ
tude.
N’est pas Musso, Orsenna ou bien Levy qui veut !

15

C’est pourquoi si, à la sortie, ça ne rapporte rien, pire,
si ce n’est même pas édité, à quoi servirait de gâcher ainsi
une année de mon existence, voire deux, peutȬêtre trois,
perdant délibérément autant de revenus méticuleusement
économisés, provisionnés, mis de côté, placés en bourse,
encore que de nos jours, la bourse…
Bref, sacrifier de la sorte une, voire plusieurs années
sabbatiques – faudraitȬil que mon boss m’accorde au moins
la première année –, donc sans entrer de monnaie, avec des
frais incompressibles à payer, que je travaille ou pas, de ce
fait de l’argent qui s’évanouira dans le cosmos… Pas facile
à prendre comme décision !
Car pour créer, il faut un certain confort de vie, pouvoir
s’oxygéner régulièrement dans des endroits calmes et
sains, en pleine nature de préférence, manger équilibré, se
tailler un emploi du temps de spartiate ménageant travail,
repos, exercice physique, loisirs, des horaires réguliers, enȬ
fin toute une organisation que je ne suis pas habitué à
avoir, moi qui vis comme un spadassin.
Ensuite viendront les déplacements, démarches, inviȬ
tations, restaurants, cocktails accompagnés de ronds de
jambes auprès de l’intelligentsia parisienne – vu qu’il n’y a
qu’à Paris que je puisse espérer trouver un éditeur capable
de m’emmener au Goncourt, Renaudot ou autre Pulitzer –
de l’énergie, des courbettes jetées à des gens dont l’imȬ
mense majorité, au final, ne lira même pas mon manuscrit !
Enfin, tout ça pour convenir que mon idée n’est pas forȬ
cément une bonne idée, en tout cas, pas l’idée du siècle et
surtout pas la mienne. D’autres l’ont déjà eu bien avant
moi, quelquesȬuns avec une certaine réussite, c’est vrai.
Pourtant, malgré tous les nombreux échecs, des plus
retentissants aux plus anonymes, brusquement, ça me déȬ
mange !…

16

Bien sûr, il faut du talent, mais je crois que, faute de
savoir où j’en suis réellement en la matière, j’ai au moins la
chance de posséder quelques affinités et connaissances
dans le domaine littéraire.
J’ai toujours aimé les lettres, la culture, les arts.
Depuis mon adolescence, je me suis essayé à poétiser
pour quelques drôlesses de passage – ça plaît toujours car
cela flatte l’ego de ces dames – ou simplement pour le plaiȬ
sir. Après la fac, j’ai même été écrivain public pendant trois
ans pour la mairie de mon quartier, afin d’arrondir mes
fins de mois, y ayant connu une certaine réussite. Ensuite,
quelques nouvelles çà et là pour le plaisir d’écrire,
quelques piges dans des journaux de seconde zone, pour
en arriver à mon turbin actuel, journaliste dans le premier
quotidien de la cité, principalement chargé, entre autres,
des arts, de la culture et de tout ce qui s’en approche.
Donc, l’écriture, ce serait plutôt mon truc.
Mais un roman, là, je m’attaque à un obstacle beaucoup
plus coton que ces quelques expériences de petites mains,
c’est même un sacré challenge.
Sans me vanter, je pense sincèrement que j’en ai les caȬ
pacités. Restent à trouver le sujet, les personnages, le style,
le temps, l’argent, le lieu… enfin tout ce qui fait qu’on peut
rêver devenir un véritable écrivain, quoi !
Et puis me priver de plusieurs années de vie et de saȬ
laire à trenteȬcinq ans, alors que mon travail marche bien,
mon existence est agréable, sereine, surtout ma tendre
compagne amoureuse en diable – sans parler de moi –,
même si je suis relativement à l’aise financièrement, cela
fait réfléchir.
Donc, pour faire court, si je me lance, il faut vraiment
que je cartonne, que le jeu en vaille la chandelle !

17

Je souris à ce constat tout en me disant qu’il faut savoir
forcer ses rêves.
Je quitte mes pensées et m’en vais rejoindre Gérard,
arcȬbouté sur son téléviseur, visionnant les dernières
images des entraînements de son club de foot favori, tel un
véritable aficionado. Il me regarde, l’air goguenard, abanȬ
donnant presque à regret son réduit d’où nous repartons
tous les deux vers un petit restaurant calme, un peu éloigné
de notre lieu de travail. Nous aimons venir manger ici, en
anonymes, plutôt que nous retrouver au milieu d’une masȬ
sive représentation de la rédaction du journal.
C’est mon compère qui entame les débats.
Après avoir commandé une pizza Margherita, tout en
sirotant un rosé bien frais, il part dans une véhémente plaiȬ
doirie à charge. Il est en effet de plus en plus déçu par le
club de son cœur, souhaitant ardemment de nombreux
changements dans le staff, à commencer par l’entraîneur
qui, selon lui, est une authentique ȈbrêleȈ. Je souris à ses
emportements lyriques autant qu’endiablés tout en avalant
placidement un traditionnel steak frites arrosé d’eau plate.
J’aurais envie de lui parler de mon idée, mais avant, il
faut que je la soumette à mon Agnès en priorité.
Nous retournons au journal sans que je n’aie rien lâché.
Cependant, il est futé mon copain ! Il a bien senti que l’enȬ
vie de lui confier quelque chose me démangeait. Il est disȬ
cret aussi et me demande juste si tout va au mieux avec ma
dulcinée.
Évidemment ! Quelle question ?…
Nous nous réinstallons ainsi tous deux dans notre
boxe, restant chacun sur notre faim, bien que repus.
Les révélations, ce sera pour plus tard !

18

La journée se passe tranquillement, la routine quoi…
rien de vraiment folichon en compagnie de cette idée qui
continue à me tarabuster. Si j’écrivais un roman ?
Tout en cogitant ainsi, je viens d’arriver chez moi. Je
gare ma voiture dans le parking, toujours obnubilé par ce
qui vient de faire brutalement irruption dans ma caboche
comme une évidence. Dire que je n’y pensais même pas la
semaine dernière !
Il faut vraiment que j’en parle à Agnès. Elle ne devrait
pas tarder à arriver et a toujours été de bon conseil. De plus,
on a toujours tout partagé, tous les deux. Là, je suis sûr
qu’elle va être sacrément surprise.
Le scoop : Alexandre Gimbert veut devenir écrivain !
Non mais, je ne rêve pas un peu, là ?…
En entrant, je vais directement au réfrigérateur et avale
un grand verre d’eau pour la soif. Puis, je sors quelques
glaçons du freezer, les glisse dans un verre à whisky, me
sers deux doigts de mon breuvage préféré que je vais déȬ
guster, affalé dans le sofa, non sans avoir éclairé mon ordiȬ
nateur portable au passage. Tout en sirotant, je consulte,
sur Internet, les derniers cours de la bourse avec une cerȬ
taine satisfaction. J’ai vraiment le nez en ce moment, ou
alors une chance de…
Bon, je préférerais le nez ! Merci.
Le claquement de la porte.
Agnès apparaît, évanescente, radieuse, tout sourire,
encombrée de paquets en tous genres. Essoufflée, elle pose
tout à terre et me tombe dans les bras.
C’est vrai qu’elle est vraiment merveilleuse, cependant
je voudrais bien lui parler de ma dernière trouvaille.
Mal barré, elle en a décidé autrement.
Elle commence carrément à me déshabiller tout en me
disant des mots… oui, on ne peut résister à ces motsȬlà,

19

surtout lorsqu’ils sont accompagnés d’aussi délicieuses
caresses ! Il est des moments privilégiés dans l’existence
qu’il faut savoir cueillir dès qu’ils se présentent : ici c’est le
cas.
Je l’empoigne à bout de bras entre deux fous rires, nous
emportant enlacés dans la chambre où nous allons laisser
s’épanouir notre fougue sensuelle. Nos corps ont leur lanȬ
gage, leurs rites, c’est dans ces moments que j’écris à
chaque fois, sans même m’en rendre compte, un merveilȬ
leux roman d’amour à quatre mains. Surtout, elle est si
belle, si désirable, si amoureuse, mon Agnès…

Deux heures et une douche commune plus tard, je suis
aussi affamé qu’en pleine forme. C’est tout en engloutisȬ
sant voracement un plat de pâtes que je lui livre mon idée,
timidement mais la bouche pleine.
Elle applaudit. Je suis scotché !
— Enfin tu vas t’y mettre ! Avoue que depuis le temps
que je t’en parle, tu aurais pu te décider plus tôt !
— Tu m’en as parlé, toi ? Quand ?…
— Tout le temps ! Oh, ne fais pas l’étonné. Combien de
fois t’aiȬje dit que tu écrivais bien, que tu devrais penser
sérieusement à te coltiner avec ce sport cérébral un jour,
que les lettres étaient vraiment ton truc… Tu ne t’en souȬ
viens pas ? C’est agréable de voir que j’aime et vis avec un
homme qui n’écoute même pas ce que je lui dis ! Enfin, c’est
vrai, je ne suis pas la seule, tous tes copains l’affirment
aussi. Tiens, regarde Gérard, lui, tu l’écoutes au moins ! Il
a lancé ça en l’air pas plus tard que Dimanche, pendant le
dessert.
— Ne te vexe pas, mon ange, excuseȬmoi, tu as sans
doute raison. Mais tu sais bien que, lorsque je te vois,

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quand je t’entends, je ne pense plus qu’à une seule chose,
oubliant tout le reste.
— C’est ça, tu préfères passer pour un obsédé plutôt
que reconnaître tes errements !
— Moi, obsédé ? Par toi ?… Oh oui !
Je me précipite sur elle, l’arrache de sa chaise et l’emȬ
brasse. Elle rit. Je l’adore.
Puis on se remet à parler de mon projet qui, en
quelques minutes, est devenuȈnotreȈprojet. Agnès est telȬ
lement emballée que, du coup, je suis moins chaud.
Je lui expose par le menu le côté négatif, tous les proȬ
blèmes financiers, pratiques, logistiques à résoudre qu’elle
balaie d’un geste.
— Alex, ce que je vais te dire est basique. On n’a qu’une
vie, tu sais ? Alors, si vraiment tu en as envie, n’attends pas,
ne perds pas de temps, faisȬle, là, maintenant, tout de suite.
Tes prétendus problèmes n’en sont pas, je suis certaine que
tu sauras les régler en un clin d’œil lorsque tu l’auras déȬ
cidé. Tu en as solutionné bien d’autres beaucoup plus comȬ
plexes. En réalité, ton seul problème c’est toi, ce manque de
confiance que tu as toujours eu en tes capacités.
Je l’écoute et la regarde, sidéré.
Elle me connaît mieux que moiȬmême, car elle a raison
sur tous les points.
Je lui expose néanmoins en détail l’obstacle qui me paȬ
raît le plus épineux : au moins une année sabbatique. Dans
mon milieu, le journalisme, ce n’est pas facile de se faire
remplacer. Si j’y arrive, ce sera peutȬêtre encore plus diffiȬ
cile de retrouver ma vraie place à mon retour, vu que ces
dernières sont sacrément chères, surtout dans une ville qui
ne possède que deux quotidiens importants, celui dans leȬ
quel je travaille étant le plus gros des deux.

21

Elle en convient, tout en m’encourageant malgré tout à
en parler dès demain à mon rédacteur en chef, ou mieux, à
mon Directeur.
C’est sûrement ce que je vais faire.
Pourtant, poussé de la sorte, je commence à ressentir
comme une forme de trac, de peur de la décevoir, elle qui
croit si fort en moi. Parce que savoir écrire, avoir une belle
plume, bon, à la rigueur… Mais écrire quoi ? Parler de
quoi, de qui ? Comment être original, sortir du lot ? En
réalité, c’est surtout cela, cette peur du vide qui commence
à me faire gamberger.
Elle ressent mon malaise, mes doutes et vient tendreȬ
ment se glisser contre moi, sans dire un mot. Juste sa tête
contre mon torse, sa chevelure me chatouillant le menton,
elle m’enlace tendrement, me fait sentir sa confiance, me
communique sa force, sa foi. On est bien ainsi, tous les
deux, immobiles, lovés l’un contre l’autre, pourquoi aller
chercher autre chose ?…
Le temps se passe, silencieux. Nous baignons dans l’afȬ
fection, l’amour, la complicité.
Comme il se fait tard, nous allons ensemble nous couȬ
cher. Agnès s’endort très vite, fatiguée par sa journée de
travail ainsi que par nos fougueuses étreintes.
Moi, je n’ai pas sommeil. Je reste assis à ses côtés, silenȬ
cieux. J’allume une cigarette tout en la contemplant avec
toujours autant d’émerveillement.
Comme souvent, dans ces momentsȬlà, me revient en
mémoire le souvenir de notre première rencontre. Je la reȬ
vis entre quelques volutes, en souriant.
C’était pendant notre dernière année de fac, moi de
lettres, elle de droit.

22