Le roman du petit "nhà-qhê" ou la saga des Caradec

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L'histoire du petit Nhà-Quê relate les tribulations d'un adolescent, fils d'une famille de colons, dans les années 45/50, en Indochine. Métis par ses grands-parents indochinois, il vivra des aventures dramatiques et émouvantes dans le contexte de cette guerre affreuse d'Indochine. Dans un monde bouleversé par les guerres, ce livre témoigne aussi d'un espoir de réussite toujours possible, malgré les vicissitudes de la vie familiale ou sociale.
Publié le : lundi 1 mars 2004
Lecture(s) : 258
EAN13 : 9782296355064
Nombre de pages : 326
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Le roman du petit « nhà-qhê » ou La saga des Caradec

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6165-8 EAN: 9782747561655

Louis Legrand

Le roman du petit « nhà-quê »
ou

La saga des Caradec

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A ma mère.

Ama sœur.
A Monique, mon épouse. A mes enfants: Philippe, Michel, Isabelle. A vous, mamy Jeanne et à votre mari Paul qui, tous deux, m'avez tant aidé.

Avertissement

Ce livre est un roman. Un roman qui, par le sujet qu'il traite, est autobiographique dans une certaine mesure. Ceci n'empêche pas les personnages d'être le fruit de mon imagination, même si j'ai vécu certaines situations semblables à celles de mon récit. Est-il besoin de dire que toute ressemblance avec quiconque ne peut être que fortuite ou relever d'une extraordinaire coïncidence? Ceci dit, le roman du petit « nhà-quê » aurait pu être authentique, car la vie en Indochine y était merveilleuse, prodigieuse, magique même. Et au pays du merveilleux, tout est possible 1...

SOMMAIRE

PREMIERE PARTIE : LA SEPARATION Chapitre I Chapitre II Chapitre III Tristesse Adieu maman Le petit « nhà quê » dans la tourmente de l'histoire Mon séjour à Haiphong Le voyage vers Phnôm Penh Les préparatifs d'une grande aventure Le petit « nhà quê » au cœur de la jungle laotienne L'écolier insouciant L'incontournable destin page 13 page 21

page 31 page 43 page 57

Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI

page 69

Chapitre VII

page 79 page 91 page 101 page 109

Chapitre VllI Chapitre IX Chapitre X

Pauvre petit « nhà-quê » !

DEUXIEME PARTIE:

LES HASARDS DE LA VIE page 125 page 137 page 151 page 165 page 175 page 185 page 193 page 203

Chapitre I Chapitre II Chapitre ID Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII

Vers un autre monde Paris! La pension Le retour Mon nouvel ami La famille Astier Le drame Je vais enfin savoir ...

TROISEME PARTIE:

LA SAGA DES CARADEC

Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI

Les destins se croisent Le retour aux sources Les retrouvailles Tout s'embrouille Hélas! On touche le fond

page 213 page 231 page 241 page 251 page 261 page 273

QUATRlEME

PARTIE:

LA FOLIE DES HOMMES

Chapitre I

L'irréparable Ah ! jeunesse Une petite lueur dans l'obscurité Le frère et la sœur

page 285 page 295

Chapitre n
Chapitre III

page 305 page 317

Chapitre IV

EPILOGUE

page 327

PREMIERE PARTIE

LA SEPARATION

Chapitre premier

Tristesse

Dans la salle à manger régnait un silence inaccoutumé. Pourtant, comme d'habitude, la pièce était inondée d'un soleil éclatant et chaud qui infiltrait ses rayons au travers de l'unique grande fenêtre aux défenses minces et négligeables; le « bep », notre cuisinier, venait de nous apporter de l'eau fraîche dans un pot de terre qu'il avait posé, en le tenant à deux mains en signe de déférence, sur la nappe blanche de la table ronde, dressée au centre de la pièce. Mais lui qui s'attardait d'ordinaire, avec cet éternel sourire au coin des lèvres, toujours prêt à dire un mot aimable dans un français chantant qui nous faisait rire, s'était retiré tristement sans bien comprendre ce qui arrivait. Le décor n'avait pas changé. Contre un mur s'appuyait toujours le buffet ancien, bien entretenu, sentant bon la cire d'abeille et contre l'autre, en face, une desserte sur laquelle reposait, seule, une coupe de ftuits exotiques. La sobriété de cette salle faisait ressortir l'unique cadre fixé au mUf, représentant un vieillard, tête nue aux reflets blancs, le regard franc et rieur sous d'épais sourcils, une moustache épointée à chaque bout, dominant une barbe respectable. Un visage rayonnant sur lequel on lisait une grande bonté. C'était mon grand-père. Il était mort deux mois avant ma naissance, lui qui voulait tant avoir un petit fils et répétait sans cesse à sa fùle: « tu verras ce sera un bon gars aux joues bien roses et dodues! ». Le silence persistait, pesant, et pourtant, autour de cette table, deux enfants étaient assis. On aurait dû entendre comme d'habitude leurs rires et leurs chamailleries se mêler aux bruits des assiettes et à ceux des couverts tintinnabulants, mais ce jour-là, dans la salle à manger régnait un silence inaccoutumé... Ma sœur était un peu plus âgée que moi. Quatre ans nous séparaient qui me permettaient de la traiter de « vieille» d'un ton moqueur, mais convaincu! J'avais alors une douzaine d'années, brun ou plutôt les cheveux d'un noir d'ébène, bouclés à mon grand désespoir! Tous les matins, désespérément, je les mouillais et les plaquais avec force et conviction sur le sommet de mon crâne que je raclais avec rage de mon petit peigne en écailles de tortue; mais dès qu'ils séchaient, ils frisaient de plus belle, les traîtres ! Henriette, c'était le prénom de ma sœur que nous n'appelions jamais ainsi, mais plus affectueusement « Yette» ou « Yéyette », regardait fixement le fond de son assiette. Elle n'osait pas relever la tête sans doute de peur de croiser mon regard, de voir ma détresse et de trahir son émotion. Pour rien au monde elle n'aurait voulu me faire de la peine ce jour-là; toute son attitude trahissait l'immense affection qu'elle portait à son petit frère qu'elle disait pourtant, assez souvent, turbulent, odieux, irresponsable... Il lui arrivait, dans ses accès de colère et d'impuissance

devant mes frasques, de me traiter de «voyou »... «Tu finiras par mal tourner... crétin! et tu feras mourir maman de chagrin..., mais au fond, tu t'en moques, tu n'as pas de cœur! ». Comme elle se trompait, ma chère petite Yette. J'adorais maman; mais à cet âge là, je ne songeais qu'à jouer, faire des farces, m'ingénier à échapper aux « corvées » qui me gâchaient la vie: les douches dont je disais en hurlant qu'elles m'usaient la peau, les devoirs et les leçons, rien que des inventions d'adultes pour torturer les jeunes de mon âge et leur rendre la vie impossible! J'avais une telle fringale de vie, je développais tant de puissance et d'énergie à concevoir les tours les plus pendables, toujours malicieux mais jamais méchants (du moins à mes yeux I), que la plus grande partie de ma vie d'enfant se passait dans la rue, avec mes copains de quartier, à traîner sur les trottoirs en attendant le retour de maman, pratiquement tardif tous les soirs... Mais ce jour-là, je me sentais triste, triste à pleurer. Un geste, une parole eussent suffi à me faire verser des flots de larmes. Pourtant, je ne pleurais pas. Pourquoi pleurer puisque j'étais un homme, et qu'un homme, ça ne pleure pas! Je brûlais d'envie de me lever, de me précipiter dans les bras de maman et de sangloter sur son épaule. Oh! Combien je regrette aujourd'hui de ne pas avoir fait spontanément ce geste d'amour qu'il m'était encore possible de faire, alors. Assise en face de moi, ma mère me dévorait de ses yeux rougis par les pleurs en cachette et l'insomnie. Mais elle ne disait rien. Son silence parlait pour elle. Il disait l'ampleur du sacrifice qu'elle venait de consentir, il disait aussi tout l'espoir qu'elle fondait sur ce petit bonhomme fier et orgueilleux qui ravalait ses larmes et se tordait les doigts de douleur, sous la table pour que personne ne le voit. Puis brusquement, oubliant que j'étais «un homme », je me levai, renversant ma chaise, me précipitai dans les bras ouverts de ma mère et la couvris de baisers; dans des hoquets de larmes, je lui murmurai dans l'oreille: maman, maman... Elle me caressait la tête, me serrant très fort contre son cœur, me disant de sa voix douce que j'entends encore: mon petit, mon tout petit... Nous vivions depuis plus de quatre ans, ma mère, ma sœur et moi dans une modeste maison à la périphérie de la ville de Hanoi, dans ce Tonkin où se déroulèrent tant d'événements dramatiques qui jalonnèrent l'histoire de notre famille. Notre histoire que recouvre en grande partie celle de ce pays extraordinaireje veux parler de l'Indochine, dont des générations entières ne connurent que les guerres, et Dieu sait quelles guerres, contre la France d'abord, l'Amérique ensuite ne me fut jamais contée ni par mes parents, ni par un quelconque membre de ma famille. Je l'ai reconstituée, bribe par bribe, au gré des entretiens avec les UDS,des confidences des autres, en ramassant au passage les images qui jonchaient le sol de mes souvenirs et je me suis décidé à vous la conter moi-même, d'une traite. Une histoire triste et dramatique pour certains d'entre-vous, belle, aventureuse ou 14

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incroyable pour d'autres; incroyable, certes, mais certainement digne de figurer dans une épopée... je vous en laisse seuls juges! Nous habitions, rue des Pescadores, au numéro Il. Je me moquais bien de savoir ce que voulait dire ce nom de Pescadores; était-ce le nom d'un grand homme ou celui d'une ville célèbre ou d'un objet précieux? Je n'en avais cure! J'appris depuis, mais bien plus tard, quand je commençais à m'intéresser à d'autres choses qu'aux amusements puérils mais pas toujours innocents du « gosse des rues » que j'étais, que les Pescadores étaient un archipel à l'ouest de Formose, qui avait été occupé par les Français en 1185. Ce que je retiens surtout c'est ce nom de la rue des Pescadores où nous habitions, maman, ma sœur et moi! Maman travaillait aux PTT. On ne disait jamais Postes, Télégraphes et Téléphones, mais PTT, tout simplement. C'est là que maman travaillait. Elle était dame téléphoniste et m'avait expliqué un jour que son travail consistait à brancher des fiches de téléphone fixées au bout de longs fùs, dans différents trous alignés par lignes et par colonnes dans un grand tableau qu'elle avait devant elle, pour permettre à des gens de communiquer entre eux d'une maison à une autre ou même d'une ville à une autre. Elle avait sur la tête un casque avec deux gros écouteurs sur les oreilles, pareils à deux grosses feuilles de nénuphar, pour entendre les appels et les transmettre. C'était un travail fatigant, bien qu'elle fût assise toute la journée, à cause du bruit incessant qu'elle avait dans la tête, mais il lui fallait bien rapporter ce modeste traitement de petite fonctionnaire, chaque mois, pour faire vivre ses deux enfants. Ce n'était certainement pas la misérable pension que mon père devait lui verser - conformément à la loi, disait-il - qui lui aurait permis de nous donner ce minimum de confort que nous trouvions norma~ ce bien-être matériel quotidien que nous ne savions pas apprécier à la juste valeur du travail acharné de notre mère. Mon père n'était pas mort, mais ma sœur et moi, ressentions les choses un peu comme cela, car il avait fondé un autre foyer, il avait des enfants, vivait à plus de cent kilomètres de nous et nous n'avions de rapport avec lui que par cette modeste pension qu'il versait heureusement avec régularité. Et puis, j'allais l'oublier, par les quelques vacances que nous avions passées chez lui, ma sœur et moi. En quatre ans nous ne l'avions revu que trois ou quatre fois, pas plus. C'est vous dire tout l'intérêt que nous portions à notre père! En fait, j'ai un peu honte de le dire, mais mon père ne me manquait pas vraiment, si ce n'est dans des circonstances particulières: quand on me demandait ce que faisaient mes parents ou bien quand je devais remplir des fiches à l'école et que je devais dire le nom et la profession de mon père. Je me prenais alors à rêver de notre famille quelques années plus tôt, et je revoyais mon père et ma mère, ensemble, bras dessus dessous, ou se donnant un baiser furtif; mais les choses me semblaient loin, très loin... comme des silhouettes que l'on devine dans le brouillard. 15

Nous vivions en toute quiétude,ma mère, ma sœur et moi lorsque survint l'événement. En toute quiétude? pas tout à fait, je devrais plutôt dire: nous vivions en toute quiétudema sœur Yette et moi. Outre l'immensepeine qu'elle n'arrivait pas à nous cacher complètement,de cette séparation qui la faisait encore beaucoup souffrir, maman supportait tous les soucis d'argent, ceux de notre éducationet de la mienneen particulier, parce qu'elle ne voyait pas comment donner à son garçon~une formation correcte ou lui faire poursuivre des études qui lui permettraient de se faire plus tard, ce qu'il était convenu d'appeler une bonne situation. Une fille, ça se marie; il était moins important qu'elle fasse des études ou qu'elle apprenne un métier. Apprendre un métierpour une fille, ça n'existait pas à cette époque.Une fille devait savoir coudre, tricoter, faire convenablementla cuisine, jouer du piano... bref savoir tenir un intérieur,être capable de rendre un hommeheureuxet d'élever ses enfants. Tandis que moi, j'étais un homme; il fallait donc que je sois capable de devenirun chef de famille, celui qui ferait entrer l'argent dans la maison, celui qui ferait vivre le foyer plus tard... et cela souciaitbeaucoupmamanqui sentaitbien que je lui échappais, que je devenais de plus en plus indépendant,insaisissable. Elle voyait bien que mes fréquentationsme poussaient à faire beaucoup de bêtises. Je devenaisparesseux, exigeant;« tu deviensnégligentsur toi », me disait-ellesouvent, « lave-toiles mains, brosse-toi les dents, peigne-toi...», me répétait-ellesans cesse, hélas! sans beaucoup de résultats. Je dois reconnaître, si je remonte loyalementdans mes souvenirs, que je
devenais un petit vaurien~

La bande que je fréquentais dans notre quartier était composée de petits annamites (c'est comme cela que l'on appelait les Indochinois, à cette époque), déguenillés, marchant pieds nus, chapardant aux étalages et dans les paniers des petits marchands qui exposaient leurs produits au marché, ne parlant que l'annamite. Moi aussi je parlais couramment la langue du pays et je me déchaussais volontiers pour courir pieds nus, avec eux. Ils n'étaient pas tous des fils de familles pauvres, mais beaucoup vivaient dans la gêne, sans certitude du lendemain. Tous étaient~ comme moi, des gamins plein de vie et de malice, livrés un peu à eux-mêmes, soit parce qu'ils n'avaient pas de parents, et dans ce cas, ils étaient élevés par un oncle ou une tante (la famille, c'est important dans ce pays f), soit que leurs parents, commerçants en général, n'avaient pas le temps de s'occuper d'eux. Il fallait bien qu'ils nourrissent une famille eux aussi, comme le faisait maman du reste, et le plus souvent très nombreuse! Nous étions deux français dans cette bande. Mon copain Jeannot (il s'appelait en fait Jean Dorliac, et allait en classe avec moi, au Lycée de Hanoi), mais lui était originaire de Paris par son père, venu s'installer en Indochine depuis de 16

nombreuses années déjà, pour ses affaires, et de Corrèze par sa mère, donc un vrai français. Tandis que mo~ on ne me considérait pas comme un vrai français... mais je vous expliquerai pourquoi, un peu plus tard dans mon récit. D'ailleurs, quand maman me voyait rentrer parfois, mes chaussures sur l'épaule, nouées entre elles avec les lacets, dépeigné, en sueur, sale, essoufflé tant j'avais couru pour ne pas être trop en retard, elle me disait en riant et en se moquant de moi: «mais tu es un vrai petit nhà-quê, tu sais!... ». Un nhà-quê, était un paysan, généralement pauvre, très pauvre, tellement même, que, n'ayant pas assez d'argent pour s'acheter des sandales, il devait marcher pieds nus, vêtu d'un pantalon de grosse toile marron et d'une tunique de même couleur, l'un et l'autre bien souvent rapiécés. On le voyait fréquemment dans sa rizière, les pieds dans la vase derrière son buffle, coiffé de son chapeau conique jaune, fait de feuilles de palétuvier tressées, labourant cette terre noire imbibée d'eau qui donnerait ce riz rougeâtre que seules les femmes repiqueraient et que les gens du peuple mangeraient accroupis devant un petit feu de bois et de charbon, dans un bol avec un peu de poisson et du nuoe-mam. Mon teint mat, mes yeux légèrement bridés et mes cheveux noirs comme l'ébène, auxquels s'ajoutait ma relative petite taille, me donnaient l'allure d'un annamite. On me confondait parfois avec mes copains! Cela me vexait beaucoup. C'étaient mes copains, d'accord, mais je ne voulais pas que l'on me confonde avec eux. Eux, ils étaient annamites, moi j'étais français! ne mélangeons pas les choses. J' y tenais... D'ailleurs, Jooooot et moi étions du même avis; toujours tous ensemble, certes, mais à condition que l'on nous reconnaisse, dans notre bande, comme étant les « chefs ». Il ne serait venu, en effet, à l'esprit de personne du moins dans notre communauté européenne qu'un français puisse être «commandé» par un annamite. Nous ne les considérions pas comme des inférieurs, puisqu'ils étaient nos copains, même qu'on s'aimait tous beaucoup, comme des frères, dirais-je, mais..., il y avait ce petit mais, qui les différenciait de nous. Le soir, quand nous nous séparions à la nuit tombante, ils retournaient dans leurs maisons de bois, parfois dans leurs paillotes tandis que nous, nous rentrions dans nos «villas », dans nos maisons en dur! Ce n'était pas du racisme car les choses étaient simples et naturelles entre nous. Nous étions ceux qui savaient, ceux qui possédaient les biens, les richesses, les techniques. Ils étaient ceux qui nous servaient, qui nous considéraient comme des maîtres sans que cela apportât la moindre ombre dans nos relations de gosses, la moindre rancœur ou la moindre jalousie. C'était un ordre établi, pas par nous, évidemment, mais nous le respections instinctivement, sans que cela nous pose le moindre problème, ni aux uns, ni aux autres. En revanche, je ne comprenais pas pourquoi les adultes que j'appelais «les grandes personnes », montraient sans cesse tant de mépris les uns envers les autres; 17

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les femmes françaises traitaient les indigènes avec mépris, les hommes, eux, étaient très souvent violents, ils battaient les tireurs de pousse-pousse, les coolies, comme on les appelait, à coups de poing ou à coups de pied pour un rien, un désaccord sur le paiement d'une course, par exemple... ; il faUait entendre ce que les coolies leur disaient, dans le dos, quand ils étaient partis. Je le savais, moi, car je comprenais toutes les insultes (que je n'oserais pas répéter tellement elles étaient terribles !) qu'ils proféraient en brandissant le poing dans leur direction. Je ne comprenais pas cette attitude, parce que, nous, avec nos copains, nous étions comme des frères. Mon meilleur copain annamite (parce que mon meilleur copain de tous, c'était Jeannot, bien sûr I), c'était « Nam». On l'appelait comme ça parce que son vrai nom, Nguyên van dong, était trop long à prononcer! «Nam» voulait dire cinq et il était Je cinquième enfant d'une famille qui en comprenait sept. Lui m'appelait « loulou» ou « Iou» tout court et Jeannot ill' appelait « nono ». On se battait bien de temps en temps, mais c'était uniquement pour mesurer nos forces, jamais parce qu'on ne s'entendait pas ou parce que les uns méprisaient les autres, jamais! Maman supportait tous les soucis avec beaucoup de courage et ne nous laissait rien paraître de ses angoisses. Je me suis longtemps demandé pourquoi je l'avais surprise un jour, assise au bord de son lit, les yeux rouges, gonflés de larmes, son sac à main ouvert sur ses genoux; je me souviens de lui en avoir parfois voulu de nous refuser avec mille prétextes, ces gâteaux alléchants que nous voyions en vitrine; je me suis demandé longtemps aussi pourquoi maman n'avait pas faim, à table, quand il y avait seulement deux morceaux de viande, pourquoi elle se levait si tôt, pourquoi elle rentrait si tard ?.. Mais le petit garçon de douze ans que j'étais alors remarquait bien des choses, sans les comprendre, sans même chercher vraiment à le faire. Pourquoi l'aurais-je fait d'ailleurs? J'avais pratiquement tout ce qu'il me fallait pour être heureux et même si je percevais intuitivement la situation tragique de ma mère, seule avec deux enfants à nourrir, à habiller, à élever correctement afm qu'ils ne soient pas montrés du doigt dans cette société coloniale où tout n'était que façade, aurais-je été pour autant plus soigneux et surtout plus travailleur à l'école? Ah ! l'école... J'étais élève au lycée Albert Sarraut, en classe de 6ème. Nul L.. « Vous avez un garçon intelligent», disait-on à maman quand elle rencontrait mes professeurs, «mais il ne veut rien faire, il ne pense qu'à s'amuser, ses leçons ne sont pas apprises, ses devoirs sont bâclés... pourtant, quand un sujet l'intéresse, il participe, donne des réponses très pertinentes, mais c'est tellement rare. Il faut le secouer, vous savez!... ». Maman me « secouait» bien, autant qu'elle le pouvait; elle savait qu'en me privant de sortie elle obtenait de moi des efforts réels mais pour combien de temps? Huit jours, quinze dans le meilleur des cas, et puis je recommençais... attiré par les 18

copains, par le jeu qui meublaient ma vie autant que le travail scolaire pour lequel je ne sentais aucune attirance. J'allais au lycée par obligation, sans joie, sans doute parce que rien ne me réussissait, que tout n'y était pour moi que contraintes, efforts à fournir et règles conventionnelles à respecter; j'étais pratiquement toujours dans les derniers de la classe et j'en éprouvais un peu de honte, mais surtout, j'en voulais à mes professeurs, à mes copains meilleurs que moi.. bret: j'en voulais à tout le monde. Le seul plaisir que j'y trouvais, c'était de retrouver Charlotte... Je me souviens de Charlotte comme si elle était encore à côté de moi en ce moment. Elle avait mon âge ou à peu près; à vrai dire je n'en savais rien, mais elle devait être un peu plus jeune que moi car j'étais terriblement en retard dans mes études. Charlotte m'attirait. Elle était si jolie avec ses longs cheveux blonds qui lui tombaient en cascade sur les épaules. Elle sentait bon, elle avait les joues roses, la peau fine et douce et surtout un sourire qui lui creusait une petite fossette sur la joue, à la commissure des lèvres, qui me faisait fondre devant elle. Elle était toujours habillée avec goût, d'une robe légère, colorée, gaie, à fleurs ou à petits motifs qui lui allaient si bien! Elle s'asseyait à côté de moi, uniquement pendant les cours de chant, parce qu'il n'y avait que là que nous avions la liberté de nous mettre où bon nous semblait, et nous nous tenions la main, sous le pupitre, avec la sensation d'un bonheur innocent mais sans partage. Partout dans les autres cours, les filles étaient d'un même côté de la classe dans deux rangées et les garçons dans deux autres, que séparait un petit couloir infranchissable en principe dans lequel le professeur se promenait sans arrêt, les mains dans le dos, agitant sa longue règle de bois mais que nous arrivions tout de même à faire traverser à nos petits mots doux et à nos petits rendez-vous sentimentaux qui fixaient nos rencontres « amoureuses! » à la sortie de l'école. Je me souviens encore de ces promenades silencieuses, la main dans la main, le cœur plein de cette paix que procure... l'amour. Amoureux, au sens platonique s'entend, nous l'étions tous, souvent de la même fille; mais malheur à celui qui osait jeter un œil sur Charlotte et la jalousie du jeune mâle que je devenais me valut d'attraper bien des horions, d'épancher bien des saignements de nez et de me faire disputer plus d'une fois par maman pour les déchirures de mon tablier et mes genoux râpés... Pourtant, malgré cette insouciance apparente, je sentais au fond de moi comme des remords. Je lisais dans le regard de ma mère comme une immense lassitude, quand elle me faisait faire mes devoirs ou réciter mes leçons, le soir en rentrant, lorsque, à peine arrivée, son chapeau et sa veste accrochés au portemanteau dans l'entrée, ma sœur lui disait invariablement: « il n'a pas voulu que je lui fasse réciter ses leçons, d'ailleurs, je ne sais même pas s'il les a apprises... à l'heure où il est rentré! Il devient impossible, tu sais, maman! ».

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Elle s'asseyait à côté de moi, à la table de notre salle à manger, puis après un gros soupir, renonçant une fois de plus à me faire des reproches, elle me disait: «Bon, on s'y met? Est-ce que tu veux faire plaisir à maman? Oui? Alors récitemoi tes leçons... ». Et je commençais d'une voix hésitante, regardant maman dans les yeux; puis je m'arrêtais, toujours hésitant; maman me soufflait alors le mot suivant et souvent, trop souvent, elle refermait le livre avec un soupir, me disant d'une voix triste qu'elle voulait pourtant sévère: « allez, va apprendre ta leçon..., je suis très déçue! »; je m'en voulais alors profondément de n'avoir pas fait, cette foisci, les efforts sans cesse promis, mais jamais tenus... Une fois ou deux, excédée, elle m'avait menacé de la pension. Cette menace me terrorisait. Je ne pouvais imaginer quitter ma mère, ni ma sœur que je faisais pourtant enrager jusqu'à ce que, n'y tenant plus, elle m'allonge une paire de gifles retentissantes qui me laissaient les marques de ses doigts sur les joues pendant des heures. C'était radical. J'étais calmé pour un bon moment et, sans doute parce que je ressentais que ce châtiment était bien mérité, il ne me serait jamais venu à l'esprit de m'en plaindre auprès de maman. Ma sœur Vette, étonnée elle-même de sa violence,

ne s'en vantait pas non plus! Mais cette menacede pension n'était que dissuasive.Les moyensfinanciers de ma mère ne lui auraient jamais permis de la mettre à exécution.Il y avait aussi d'autres raisons: nous étions en période de guerre, dans un pays de plus en plus
hostile aux Français, dans cette Indochine déchirée et tourmentée; non! pour rien au monde elle n'aurait pris le risque de se séparer de son fils, jamais elle n'aurait consenti à le confier à des étrangers, non! Nous étions donc dans cette situation de bonheur fragile et d'avenir incertain quand l'événement arriva. C'était un matin, très tôt. Je ne sais pas quelle heure il pouvait être, mais maman était déjà partie au travail, quand ma sœur me réveilla brusquement en me secouant énergiquement. - Vite, me dit-elle d'une voix saccadée, dépêche-toi, il faut t'habiller et descendre..., papa est là ! Elle était pâle et ses mains tremblaient en m'aidant à m'habiller. Mon cœur battait à se rompre et je mis deux fois plus de temps qu'il m'en fallait d'ordinaire pour enfiler mon pantalon et nouer les lacets de mes chaussures. Yette était bouleversée; je ne l'avais jamais vue dans un état pareil. Elle ne disait plus un mot et ce fut dans un silence pesant qu'elle me débarbouilla la figure et qu'elle me donna un coup de peigne rapide. Je me laissai faire comme un automate, ne sachant si je devais me réjouir ou pleurer. Pensez donc, il y avait tellement longtemps que nous n'avions pas revu notre père. C'est donc dans un état d'âme lamentable que je descendis lentement l'escalier qui nous conduisit de notre chambre, située au premier étage, au salon qui se trouvait au rez-de-chaussée. Je pénétrai dans cette pièce davantage poussé par ma sœur que par conviction, le cœur serré et la gorge nouée. 20

Chapitre fi

Adieu maman!

Un homme se tenait debout, près de la porte d'entrée, de taille moyenne, les cheveux grisonnants, le regard dur. Il avait les joues creusées comme par un long jeûne, sous des pommettes saillantes qui soulignaient ses yeux légèrement bridés. Cet homme, c'était mon père. En me voyant, son regard s'adoucit, son visage sévère et un peu crispé se détendit et s'épanouit d'un sourire. Il fit un pas vers moi en me tendant les bras. Un élan irrésistible qui venait du plus profond de moi me poussa vers lui et je ne sais comment je me retrouvai dans ses bras, en larmes, la tête appuyée contre son épaule. Nous n'avions pas dit un mot, mais dans cet instant d'émotion, je comprenais confusément qu'un amour irrésistible nous attirait vers nos parents. Quoi qu'il ait fait, quels que soient les souvenirs terrifiants qui me revenaient en mémoire, parfois, le soir quand j'étais dans mon lit, comme des éclairs qui éclairaient un bref instant des scènes violentes et douloureuses, je n'en sentais pas moins que cet homme qui me serrait dans ses bras était mon père; j'étais habité par un sentiment confus, inexplicable..., au fond de moi-même, je l'aimais I... Papa sécha mes larmes et me serrant d'une main, il attira ma sœur de l'autre et nous blottit tous deux contre lui. D'une voix cassée, les larmes dans les yeux, il nous dit doucement, comme s'il avait peur que nous l'entendions: - Mes petits, mes chers petits, si vous saviez comme je vous aime... Ce fut ensuite un bavardage sans fin. Nous parlions de notre vie, de notre maman, de nos joies, de nos peines; nous n'attendions pas que l'un ait fini de raconter son histoire, nous nous coupions la parole l'un l'autre, dans une sorte de bégaiement désordonné qui faisait sourire notre père. Papa nous écoutait, souriant d'un sourire radieux, répondant, quand nous lui en laissions le temps, par des «oui », par des «mais bien sûr », par des «je comprends »... Il était heureux de nous voir épanouis, joyeux... sans rancune ni animosité. Le temps passa ainsi très vite. Le tirant par la maÏ1\ nous lui runes visiter notre maison, voir nos habits; Yette lui montra les broderies qu'elle venait de faire ainsi qu'une longue écharpe qu'elle avait tricotée..., mais ce qui devait arriver, arriva! Maman rentrait de son travail, elle venait d'ouvrir la porte d'entrée ... ; nous allions assister à une entrevue dont nous n'imaginions pas ce qu'elle pourrait être, mais dont nous savions, Yette et moi, qu'elle serait terrible pour maman. Je savais, moi, que maman gardait au fond de son cœur un grand amour pour mon père; la preuve, elle avait toujours, quelque part au fond de son sac à
maiD; une petite photo d'identité de lui. Cette photo ne la quittait jamais !

Puisqu'elle avait toujours cette photo, c'est qu'elle l'aimait encore, malgré tout ce qui s'était passé I... N'est-ce pas? Qu'allait-il se produire, maintenant qu'ils allaient se trouver face à face? Dans mon petit cœur d'enfant, j'étais persuadé que tout s'arrangerait. Papa et maman ne pouvaient que se réconcilier; ils ne seraient plus fâchés l'un contre l'autre et j'imaginais papa demandant pardon à maman pour tout ce qu'il lui avait fait, et maman lui pardonnant comme elle me pardonnait chaque fois que j'avais fait une grosse bêtise! Hélas! Je ne savais pas que le cœur des grandes personnes n'était pas fait
comme celui d'un enfant.

Quand la porte s'ouvrit et que maman entra, elle s'arrêta, stupéfaite, sur le pas de la porte. Elle pâlit visiblement et son visage fatigué se crispa; elle resta figée, hésita... papa aussi! C'est alors que ma sœur, prenant mon père par la main, le conduisit vers notre mère, qui était toujours immobile dans une attitude douloureuse, poignante. J'aperçus un frémissement de ses lèvres, elle articula un nom que je ne compris pas, mais il me sembla que c'était celui de papa: « Henri »..., puis brusquement elle s'élança dans les bras de mon père, de son mari... Je ne sais pas ce qui se passa ensuite, car on nous pria de sortir et nos parents restèrent une heure, une très longue heure à bavarder. Avec Yette, nous étions heureux; nous dansions en nous tenant par les mains dans une ronde frénétique; nous espérions tellement que tout s'arrange et que tout redevienne comme avant. Nous faisions déjà des projets. D'abord, où irions-nous? Resterions-nous à Hanoi où nous étions heureux et où nous avions tous nos amis, ou bien retournerions-nous à Haiphong, dans la grande maison de mon père, près du port? Ensuite, aurions-nous chacun notre chambre? Maman arrêterait-elle de travailler ?.. Je m'imaginais expliquant à Nam et à Jeannot, mes deux meilleurs copains, que je devais partir, mais que nous nous reverrions bientôt; la maison de mon père étant une immense maison, j'imaginais que nous les inviterions chez nous, que je leur ferais visiter le port...; que de bonheur en perspective! Pendant que mon père et ma mère bavardent et évoquent sans doute tous les problèmes qui les ont séparés et probablement celui qui les rapproche aujourd'hui, c'est le moment pour mo~ de vous donner quelques détails sur notre famille et sur moi-même; vous comprendrez mieux ainsi tous les événements de ma vie, que je vous conterai ensuite, dans les détails. Je m'appelle Louis, Louis Caradec et je suis né de mon père Henri Caradec, d'origine bretonne, du côté de Lorient et de ma mère Louise Deville (papa l'appelait Louisette) qui est, elle, d'origine bourguignonne, du cœur de cette Bourgogne viticole, de Beaune, très exactement. Alors me direz-vous, pourquoi vous ai-je dit tout à l'heure que je n'étais pas considéré comme un vrai français? Oh! C'est bien 22

simple: mes parents, bien qu'ayant un nom tout à fait français, étaient de ceux que l'on appelait à cette époque, des « métis », avec une petite pointe de mépris. Ce mot a changé, mais malheureusement rien que le mot!... On les appelle maintenant des « Eurasiens », et l'on dit encore parfois, que c'est le « croisement» d'un européen avec un asiatique, un peu comme on dit que le mulet est le fruit du « croisement » d'un cheval avec une ânesse!... Mais le mot «Eurasien », ça fait mieux, c'est moins « colonial », en quelque sorte! Mes deux grands-pères avaient fait la conquête de l'Indochine et avaient épousé (enfm, quand je dis «épousé », c'est une façon de parler !...) chacun au cours de leur séjour, une annamite; ils avaient eu des enfants, dont mon père et ma mère. J'avais donc un nom bien :français, mais j'étais « typé» comme l'on dit. Ainsi que je vous le disais il y a un instant, j'avais un visage qui laissait paraître des yeux un peu bridés, des pommettes saillantes, un nez légèrement épaté, les yeux noirs et le teint un peu mat. Cela me valut d'être traité de « chinetoque» par mes camarades français et de sale «tây » (ce qui veut dire français) par mes camarades indochinois... Vous imaginez le nombre de plaies et de bosses que j'ai reçues et données dans chaque camp, selon le cas! Mais tout ceci est une très longue histoire que je ne manquerai pas de vous raconter, le moment venu. Bret: j'étais ce que l'on appelle« un sang mêlé! ». Ma sœur se prénommait Henriette et moi Louis, parce que mes parents s'étaient promis, s'ils avaient des enfants, de leur donner respectivement le prénom masculin ou féminin de leurs propres prénoms. Ainsi Henri donna Henriette et Louise se transforma en Louis! C'était une bonne idée ou du moins une idée originale. Je puis vous assurer que j'étais très fier de mon prénom. J'avais appris à l'école que c'était celui de plusieurs rois de France, parmi les plus grands... alors, que demander de mieux ? Nous n'étions donc pas tout à fait français, pas tout à fait vietnamiens non plus, ce qui nous valait le privilège, si j'ose dire, de n'être reconnus complètement par aucune des deux communautés. Cela me mettait dans des rages folles et je me disais souvent à moi-même: « il faut que tu leur montres que tu vaux bien mieux que n'importe lequel d'entre eux ». C'est sans doute une des raisons, parmi tant d'autres (il y en eut quelques unes, hélas! bien plus graves et bien plus tragiques), qui me firent plus tard, oh! bien plus tard, prendre mon travail au sérieux et essayer de devenir un bon élève. En fait tout le monde disait que j'étais fier et orgueilleux; ce sont deux traits de mon caractère que je reconnais bien volontiers, mais il faut dire que le fait d'être sans cesse humilié parce qu'on n'est pas tout à fait comme les autres, fmit par vous donner de bonnes raisons de prendre des distances avec la société et de se retrancher dans une attitude de fierté et d'orgueil; encore heureux qu'elle ne fut jamais, pour moi, une attitude d'agressivité!

23

Je me souviens d'avoir vécu des moments insupportables que je peux difficilement décrire tellement ils me sont personnels; je doute que beaucoup de gens puissent me comprendre. Comment expliquer ce que l'on ressent quand on regarde avec envie ceux qui sont blonds aux yeux bleus, parce la société coloniale leur avait donné, par des valeurs établies par elle, un statut d'êtres supérieurs. A cette époque, les « nhiâc » ou les « métis» étaient traités avec dédain et mépris sans raisons avouées. Seuls les Français étaient dignes d'intérêt! Je me souviens du pincement au cœur que j'ai ressenti jadis. Ce n'était que l'expression douloureuse de l'incompréhension et de la haine qui montaient en moi quand on me traitait de « sale chinetoque». Surtout quand certains de mes copains de classe me tenaient à l'écart. Pourtant, je ne me sentais ni plus ni moins intelligent qu'eux; je me sentais comme eux; je pensais dans la même langue qu'eux; alors pourquoi cette arrogance, cette mésestime injuste qui faisaient monter en moi une profonde humiliation dont je garde encore le goût amer d'un inadmissible arbitraire! Paradoxalement, sans que je puisse me l'expliquer, j'avais à mODtour tendance à me comporter de la même façon avec les indochinois. La méchanceté engendre la méchanceté! Inconsciemment, je reproduisais avec eux les attitudes, les gestes et même les paroles blessantes qui me faisaient tant souffrir. Il y avait une sorte de hiérarchie dans laquelle j'occupais une position médiane, la plus inconfortable sans doute, parce qu'elle créait des complexes d'infériorité ou de supériorité, selon le cas. Mais j'étais Français par mon père et ma mère et j'avais furieusement envie de me rapprocher de ceux que je considérais comme mes frères de sang; dans mon for intérieur, je me sentais de la même race, celle qui occupait le sommet de cette gradation sociale, du moins dans cette société coloniale dans laquelle il y avait les colons « nantis» de tous les privilèges, ceux qui occupaient les postes les plus importants dans l'administration, l'armée et les entreprises et qui laissaient sans complexe les postes dits subalternes à ceux qu'ils appelaient: « les nhiacs ! ». Bret: j'étais français et je ne supportais pas que l'on me traitât de « sale chinetoque» ! Et comme pour bien montrer à tous, mais surtout à moi-même, que je n'en étais pas un, je me laissais aller, moi aussi, à ces attitudes et à ces paroles de mépris... mais je les regrettais très sincèrement, au fond de ma conscience. Cependant, dans mes moments de « détresse», quand j'avais été rejeté sans raison autre que celle de ma différence, par ceux-là même que j'enviais tant, je me retournais vers mes copains annamites que j'avais pourtant malmenés, mais qui m'accueillaient, eux, avec beaucoup plus de fraternité, sans la moindre rancune !... On est plus facilement admis par les «classes sociales» ou les« classes ethniques» dites inférieures! Elles ont beaucoup plus de générosité. C'est un des enseignements ou un des préceptes de sagesse, si vous préférez, que j'ai tiré de ma
jeunesse. ..

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Mais j'entends du bruit, mes parents ont sans doute terminé leur long
entretien.. .

La porte du salon s'ouvrit, et maman apparut. Elle semblait apaisée bien que son visage grave nous laissât envisagerle pire. Elle nous fit signe d'entrer. Il régnait dans la pièce une impression de pesanteur que je ressentis aussitôt. Je m'arrêtai sur le pas de la porte, anxieux,conscientqu'un événementextraordinaire allait se produire. Papa était debout près de la fenêtre, il nous tournait le dos et regardait dehors, mais je sentais bien qu'il était entièrementattentif à ce qui allait se passer derrièrelui. Maman me regardait d'un regard que je ne lui connaissais pas, puis, s'approchant de moi, elle me prit dans ses bras et d'une voix tremblante d'émotion elle me dit: « mon petit, mon fils, mon chéri...». Elle me couvrait de baisers d'une douceuret d'une tendresseinhabituelles,mêlantdes sourires à ses larmes; elle s'était mise à genoux devant moi et m'enlaçait. Je mis mes bras autour de son cou, et sans comprendrepourquoi,je pleurai, je criai ou plutôt je gémis, en pleurant « maman, maman...» Mon père s'était retourné.Il nous regarda, maman et moi, d'un regard plein de tendresse; il me toucha l'épaule, fit un sourire à ma sœur en l'embrassant rapidementet sortit sans dire un seul mot. Maman resta un moment en silence, toujours à genoux devant moi. Elle pleurait doucementtandis que je la serrais très fort... Elle se dégageaavec douceur, s'assit sur le canapé et me tira vers elle. - Mon petit, me dit-elle d'une voix douce et lente, tu es grand à présent, et je voudrais te parler comme on parle à un homme. Papa est venu te chercher. Oui, vois-tu, ta maman n'est pas riche et ne pourra pas te payer tes études aussi loin qu'elle le voudrait. Elle peut tout juste t'aimer de toutes ses forces. Alors mon grand, il va falloir quitter ta maman, pour un certaintemps seulement.Tu vas partir avec ton papa qui t'aime, lui aussi, et tu deviendrasun « grand monsieur» et plus tard, quand tu seras riche, quandtu auras une belle situation,quand tu seras devenu quelqu'un, alors je serai fière, très fière de toi, mon chéri. II faut que tu me comprennes.Papa pourra payer tes études,te faire apprendre un beau métier; tu seras bien habillé..., toutes choses queje ne pourraijamais faire pour toi. Et puis, tu sais qu'il t'aime beaucoup. Toi, en retour tu devras lui donnerbeaucoup d'affection, tu devras l'aimer avec ton petit cœur commetu sais le faire avec maman, pas vrai? faut mon petit, il le faut parce queje voudraistant que tu réussisses dans la vie... et puis je serai toujours là et nous nous retrouveronsbientôt... alors, quelle joie, tu
unagmes... . Maman s'était arrêtée de parler et levant les yeux vers elle, je vis deux grosses larmes couler sur ses joues pâles. Je ne savais plus que croire, quoi penser. 25

C'est un très grandsacrificepour ta mamande te laisserpartir tu sais, maisil le
~

.

. ,

Tout m'était devenu indifférent. Ce qui m'importait maintenant, c'était de ne pas perdre ma mère. Au diable mon avenir, au diable la belle situation prévue, au diable le bonheur promis avec mon père, tout cela n'avait plus aucun sens pour le moment. J'étais blotti contre ma mère qui était mon ultime refuge. C'est dans son affection que je puisais toutes mes forces. C'était ma seule raison de vivre car mon horizon tout entier s'arrêtait à elle. Je me sentais pris comme dans un tourbillon. En me retournant, je vis ma sœur Yette qui pleurait aussi en silence. Elle était plus âgée que moi et sans doute comprenait-elle des choses que je ne faisais que sentir intuitivement. Je compris que mon sort était arrêté définitivement et que, quoi que je dise, quoi que je fasse, j'abordais un tournant de ma vie; il venait de se passer quelque chose d'irréversible! Je devais partir le lendemain vers deux heures de l'après-midi. La matinée se passa donc en préparatifs. Je devais emporter une énorme valise dans laquelle maman s'ingéniait à ranger avec autant de soins que de précautions, mon linge bien entretenu. «Tu mettras ce pull si tu as froid, je range tes chaussettes ici avec tes slips, tu les retrouveras facilement, et puis s'il te manque quelque chose, n'hésite pas à le demander à ton père, et puis..., et puis... ». Maman n'en fmissait pas de me donner des conseils; ses recommandations, elle me les prodiguait par centaines... les vêtements, la nourriture, la propreté, la politesse, sans oublier la prière du soir, car maman était très croyante et avait foi dans la prière qu'elle essayait de nous faire réciter le plus régulièrement possible, sans jamais nous avoir vraiment convaincus, ni ma sœur, ni moi! Ma mère, malgré l'immense chagrin qu'elle éprouvait de se séparer de moi, ne laissait rien paraître. Sans être gaie, elle essayait d'afficher une expression naturelle, elle parlait de choses et d'autres, me recommandait de ne pas oublier de lui écrire, mais elle ajoutait aussitôt: « et puis essaie de te relire pour corriger tes fautes d'orthographe et si tu veux que je puisse te déchiffrer, soigne ton écriture, tu entends, mon petit coquin!... », mais le ton n'y était pas! Et moi, dans le même temps, je me préoccupais de réunir mes jouets, mon « nounours » qui ne me quittait jamais, quelques livres d'images..., j'organisais déjà, dans ma tête, mes loisirs, mes jeux! Sans doute étais-je bien incapable de comprendre la grandeur du geste de ma mère, sur le moment du moins, car l'enfant que j'étais, s'était déjà projeté dans l'avenir avec cette prodigieuse capacité d'adaptation que possède n'importe quel gamin qui pleure toutes les larmes de son corps, mais qui rit aux éclats quelques instants plus tard. Il n'y a pas de fatalité pour un enfant, seulement une épreuve ou une infortune passagère qui trouble l'ordre des choses pendant un temps qui ne se mesure pas au chronomètre des adultes car le bonheur, la joie de vivre, pour lui, se recomposent rapidement. C'est pourquoi je dois dire honnêtement qu'au fond de 26

moi-mêmej'éprouvais - au-delà de ma tristesse qui était réelle - une sorte de joie
secrète, la joie de voyager, de découvrir un monde nouveau... Dès l'instant où j'avais perçu que le cours des choses était totalement irréversible, mon optimisme juvénile avait aussitôt repris le dessus et mon imagination faisait le reste. J'imaginais plein de choses, des situations qui me rassuraient ou me stabilisaient dans mon profond désarroi qui malgré moi se heurtait à des images pleines d'espoir, pas aussi noires, en tout cas, que je les avais entrevues au début... Je me trouvais déjà de nouveaux copains, je me voyais dans une nouvelle maison et je pensais à mon père qui serait tout entier à moi, donc je ne craignais ni l'isolement, ni la solitude; en un mot je me disais sans me l'avouer parce que mes sentiments étaient très complexes et très ambigus qu'il n'y avait aucune raison pour que je sois malheureux..., et puis maman ne m'avait-elle pas promis que tout cela ne durerait pas longtemps, que nous nous retrouverions bientôt? La moindre lueur, aussi petite soit-elle, brillait pour moi comme une lueur d'espoir ! Le pays étant à feu et à sang, les routes étaient peu sûres, dangereuses même, aussi devions-nous voyager en chaloupe. C'est ainsi du moins que nous appelions ces grands bateaux, au milieu desquels était plantée une haute cheminée ronde qui crachait sans cesse une fumée noire et malodorante. Mon père m'avait expliqué qu'ils avaient d'énormes moteurs diesel; je ne savais pas trop ce que c'était, mais en tout cas, ça faisait beaucoup de fumée! Ils permettaient de relier, sur le fleuve Rouge, la ville de Hanoi au port de Haiphong. Le chemin fluvial que nous devions suivre était très compliqué et très long. Il fallait tout d'abord rejoindre le golfe du Tonkin à l'une des embouchures du fleuve Rouge se trouvant à quelque 80 km au sud-ouest de Haiphong, ensuite, prendre un bateau de haute mer qui nous remonterait jusqu'à l'estuaire du Song-thuong, rivière sur laquelle avait été construit le port de Haiphong. Au total un voyage de près de 200 km. Une véritable expédition! Compte tenu de la situation, notre chaloupe je persiste à l'appeler comme

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cela, bien que ce ne soit pas son véritable nom

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était escortée par des soldats

français qui avaient fixé à l'avant du bateau un gros canon qui faisait mon admiration. J'en avais souvent vu au port, quand j'allais pêcher avec Jeannot, Nam et les autres, mais jamais je n'avais eu l'occasion d'en voir de si près, ni même de les toucher, comme cela m'arriva grâce à la gentillesse d'un de nos soldats, qui nous expliqua le fonctionnement de l'engin avec une telle volubilité qu'il en oubliait de respirer; en revanche, il ne quittait pas des yeux une petite jeune fille qui se tenait à côté de moi. Je me demandais bien pourquoi il lui portait tant d'intérêt et semblait ne donner les explications qu'à elle seule f... La perspective de ce voyage que mon père m'avait expliqué dans les moindres détails, du moins ceux dont il savait qu'ils m'intéresseraient et me consoleraient un peu de la séparation brutale qui m'éloignait de maman et surtout 27

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l'aventure que j'allais vivre plusieursjours à bord de navires traversant des régions totalement inconnues pour moi, m'enchantaient. Pourtant, quelque chose d'inexplicableéveillaiten moi une sorte de pressentimentde mauvais augure. J'étais anxieux,mon âme était tourmentée,je me sentaismal à l'aise. Dans ma tête des images contradictoiresse heurtaient, me brouillaient la vue, m'aveuglaient comme les éclats d'un soleil queje ne pouvais pas m'empêcher de regarder en face; tantôt je voyais mamanen larmes sanglotantsur les épaules de ma sœur Vette, tantôt j'étais debout à la proue du navire bravant les balles de pirates imaginaires,tantôt je me voyais roulant au volant d'une belle voiture dans laquelle, assis à l'arrière, mon père et ma mère bavardaient en se tenant par les épaules... En fait, j'étais complètementperturbé par cet événement dont je ne mesuraispas, alors, l'ampleur des conséquencesqu'il aurait sur ma vie! Et maintenant, nous étions assis, ma sœur et moi, côte à côte, devant cette nappe blanche, pour un dernier repas I... Maman arriva. Elle venait de la cuisine, tenant dans les mains un plat qui fumait et qui dégageaitune odeur merveilleuseque je reconnusaussitôt. - Je sais que tu adores ce plat, alorsje l'ai préparé tout spécialementpour toi, c'est... un mironton! Un mironton!Jamais plusje n'ai mangéde mirontoncommecelui-là.Jamais non plus je n'avais mangé de mironton arrosé comme celui-là, de mes larmes qui coulaientde mes joues dans mon assiette, sans qu'il me fût possible de m'arrêter!... Maintenant que l'heure de la séparation arrivait, que les heures et les minutes qui servaientde remparts éphémèresà l'accomplissementdes faits étaient dévoréspar le temps qui s'écoule comme le sable s'échappe irrésistiblement d'une main pourtant bien serrée,je ne voulaisplus partir! Fini cettejoie enfantinede l'aventure. Ah! il était loin le petit « nhà.quê» qui rentrait les yeux brillants de malice, courbant l'échine et baissant les yeux devant les reproches moqueurs de sa mère! Fini les rêves insensés... fmi les bravoures fanfaronnes,le fier-à-bras était dompté par l'approche de la sentence:il allait quittersa mère! Comment feraiie pour survivre à ce mallieur, moi de qui l'on disait que j'étais toujours « sous lesjupons de ma mère» ou bien encorequeje préférerai,plus tard, ma mère à ma femme! L'heure venue, on héla trois pousse-pousse,ces voitures à bras tirées par des hommesappelés des coolies, qui représentaientvraiment pour tout le mondela plus basse classe de la sociétéet qui, pareilsà nos chevaux,tiraient des passagers en courant parfois pendant des heures sur des kilomètres de distance, par tous les temps.
J'étais monté dans le même pousse-pousse que maman, tandis que Yette et papa avaient chacun le leur, chargé de nos valises et de nos paquets. Nous roulions au rythme saccadé de l'homme qui nous tirait; nous roulions en silence vers le fleuve Rouge. Je n'avais d'yeux que pour ma mère qui s'était fardée plus que de coutume. 28

Tout, autour de moi, m'était indifférent. Une foule de plus en plus dense, bruyante et bigarrée, nous prévenait de notre arrivée au port fluvial. Nous arrivions ! Notre coolie, la chemise tachée de sueur, posa les brancards du poussepousse à terre, retira son chapeau conique retenu sous le menton par un ruban de toile, s'en servit d'éventail, essuya d'un revers de manche la sueur qui lui coulait sur le visage et tendit la main pour recevoir le prix de sa course. Pour une fois, nous ne marchandâmes pas le prix de cette course inoubliable. Nous avions bien d'autres choses plus sérieuses à faire et d'autres préoccupations retenaient notre esprit ailleurs! Mon père s'occupa aussitôt de faire monter nos bagages à bord où il avait retenu une cabine pour nous deux. Ma valise était donc montée sur le pont, sur le dos d'un porteur empressé et avait disparu de nos yeux. Et maintenant, nous attendions le signal pour la rejoindre. J'étais serré contre maman comme un petit singe craintif contre le ventre de sa mère, mais je ne disais rien. Elle me caressait les cheveux avec tendresse, puis m'entraîna un peu à l'écart, m'embrassa et me dit d'une voix douce que j'entends encore: « Mon petit, tu vas quitter maman. Sois courageux. Je voudrais que tu sois toujours un bon garçon, que tu deviennes un homme bon et honnête pour que je sois fière de toi. Je serai toujours auprès de toi par la pensée où que tu sois et dès que je le pourrai nous te rejoindrons ta sœur Vette et moi. Je t'en fais la promesse. Sois courageux et fort, sois sérieux mon petit chéri, écris-moi souvent, n'oublie pas ta maman parce qu'elle t'aime de tout son cœur, tu sais! ». Pour toute réponse, je pris maman par le cou et je la couvris de baisers. Mon père aussi avait les larmes aux yeux et ma sœur sanglotait dans son mouchoir... Nous étions à ce point de tristesse et de détresse quand la sirène de la chaloupe nous ramena brutalement à la réalité par son long mugissement, trois fois répété. Maman me regarda une dernière fois et me dit tout bas « va, mon fils! ». Pauvre maman, elle souffrait tant. Puis, se retournant vers mon père, elle lui dit: « Henri, je te confie notre fils... ». Mon père se pencha alors, et pour la première fois depuis quatre ans bientôt, il embrassa tendrement sa femme. Nous étions là, tous les quatre, réunis pour la première fois depuis le déchirement et l'éclatement de notre famille. Sans me retourner, suivant mon père, je montai sur la passerelle branlante, jetée entre le bateau et le quai et qu'on allait bientôt relever, puis je gagnai le pont. La longue cheminée cracha d'épaisses volutes de fumée noire, le pont du navire se mit à vibrer sous les coups cadencés des moteurs et la chaloupe se détacha lentement du quai où une foule multicolore s'agitait, enveloppée de clameurs et de cris d'adieux. De toute cette foule, je conserve cette dernière vision: maman, debout aux côtés de ma sœur YeUe, dans son tailleur sombre, agitant lentement son mouchoir 29

blanc. Il me semblait, comme un pressentiment, que ce serait la dernière fois que je la verrais. Moi aussi, en signe d'adieu j'agitai mon casque colonial, blanc, dans un geste ultime. Mon père, près de moi, me regardait, l'air songeur et préoccupé. Je me mordais les lèvres jusqu'au sang, car je ne voulus pas pleurer devant lui. Mes yeux s'embuaient de larmes qui troublèrent ma we. J'agitai toujours mon casque et tout bas, mes lèvres murmurèrent: adieu maman !...

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Chapitre ill

Le petit « nhà-quê » dans la tourmente de l'histoire

J'avais donc quitté ma mère dans les conditionsque vous connaissez. Les premiersjours de cette séparation tellementdouloureusene me parurent pas aussi
terribles que je les avais imaginés.

Je n'évoque pas ici les journées du voyage, bien entendu je les mets un peu entre parenthèses des événements que j'avais vécus avant, puis après la triste séparation mais celles que je passai dès mon arrivée chez mon père. La gentillesse de l'accueil que je reçus y contribua sans aucun doute, ainsi que toutes les choses nouvelles que je découvrais; et puis j'étais encore sous le charme merveilleux de ce voyage exceptionnel pour l'enfant que j'étais. J'avais découvert des horizons nouveaux, éprouvant les petits pincements au cœur que procure la peur des incidents qui se déroulent immanquablement durant un aussi long trajet à travers le pays, dans une période de guerre, surtout celle-là qui était cruelle et sournoise. En effet, nous avions eu plusieurs alertes en cours de route si je puis m'exprimer ainsi pour désigner notre voyage fluvial! ., surtout avant d'atteindre le golfe du Tonkin. L'une d'elles, assez violente s'était soldée par des tirs de fusils qui provenaient de l'une des berges toutes proches, bien que le capitaine se fût efforcé de maintenir la chaloupe au milieu du courant. Nous étions sur le pont quand la fusillade éclata. En moins de temps qu'il n'en faut pour éternuer nous avions plongé à l'abri dans les coursives. Il y eut, ce jour-là, plus de peur que de mal; mais ce tir aurait pu être meurtrier et nous inclina à plus de prudence et permit à mon père de m'exprimer tout son attachement car visiblement il avait eu grand peur pour moi et ne l'avait pas caché. Il m'avait pris dans ses bras comme pour me protéger de son corps et me répétait d'un ton à la fois calme et inquiet: « ne crains rien, mon petit, je suis là, je suis là... }) Pour tout dire, j'aimais assez ces situations un peu aventureuses et périlleuses, sans doute par méconnaissance du danger, mais aussi parce qu'elles me rappelaient celles que, volontairement, mais avec la plus totale inconscience, j'avais vécues quand j'étais avec maman, à Hanoi. Voulez-vous que je vous raconte comment et dans quelles circonstances?.. Cela se passait dans les années 44-45. Nous étions à Hanoi depuis deux ans environ, sitôt après la séparation juridique de mes parents, et nous habitions une petite maison rue de Pescadores comme vous le savez. Cette maison, située à la périphérie de la ville française, dans laquelle se trouvaient les commerçants français, les hôtels, le théâtre, les écoles, la cathédrale..., avait pour moi l'immense avantage - parce qu'elle était à la fois proche des quartiers ftançais et de ceux occupés par les

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« indigènes» de me permettre de trainer dans les rues avec mes copains annamites, dont mon préféré était Nam, que vous connaissez.

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Nam appartenait à une famille indochinoise qui habitait le quartier annamite, dans un grande paillote près du marché. Elle était très attachée à l'indépendancede l'Indochine, tout en restant fidèle aux français qui entretenaient avec bODnombre de ces familles des relations sympathiques et souvent même amicales. C'était pour beaucoup d'entre elles, et, je dois bien le dire, pour beaucoup de français également, une situation extrêmement complexe, mêlant la crainte, parfois la méfianceà une amitié souventambiguë,qui ne simplifiaitpas les rapports des uns avec les autres. Il n'y avait aucuneanimositéau fond du cœur des gens qui vivaient dans le respect mutuel de leur « race» (c'est ainsi que l'on désignait les différentesethnies à cette époque), de leur religion, de leur culture. Au contraire, chacun cherchait à comprendre l'autre, à se rapprocher de son mode de vie. Les français de condition modeste, comme c'était notre cas, vivaient un peu à l'indochinoise,mangeant souvent du riz avec du nuoc-mamet les plats simples du pays qui étaient délicieux, très appréciés et peu coûteux... Dans le même temps, certains indochinois de conditionmoins modeste que les autres, ceux-là s'initiaient avec plaisir à la vie française;certainesfemmessémillantesportaient des robes de chez nous, certaines familles mangeaient du pain qu'elles appréciaient

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beaucoup...

Mais la situation générale, à cette époque, qu'elle fùt politique, sociale, militaire ou économique, n' était simple pour personne! Vous pensez bien que tous ces grands problèmes m'échappaient totalement, et je ne mentirais pas en vous disant qu'ils ne m'intéressaient pas du tout, non plus! Mais plus tard, revenant sur l'historique de tous les événements auxquels j'avais été mêlé, enfant et de tous ceux qui construisirent cet étonnant pays je compris mieux, rétrospectivement, le pourquoi de certaines choses.

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Dans ces années 44-45, l'Indochine - privée de toute aide extérieure depuis

la dramatique défaite de la France en métropole avait dû accepter que l'armée
japonaise envahisse son territoire sans combat, le 24 septembre 1940, et vivait depuis, sous un régime ftanco-japonais. Conformément aux accords entre les Japonais et l'amiral Decoux maintenu dans ses fonctions de gouverneur général de l'Indochinepar le gouvernementde Vichy -, les fonctionnaires fiançais restèrent en place; l'armée française conserva ses armes en même temps que l'armée japonaise occupait les aérodromes, les bases navales et les points stratégiques. Cette situation paradoxale ne pouvait que donner des prétextes à des conflits politiques et militaires de toutes sortes, en même temps que s'affaiblissait et se ternissait l'image de la France aux yeux des Indochinois qui, depuis longtemps

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