Le royaume aveugle

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296228016
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LE ROYAUME AVEUGLE

Du même auteur

Ùltérite, poèmes, éditions Ratier (1984), Prix littéraire de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique. À vol d'oiseau, roman, Fernand Nathan (1986). Ùl chanson de la vie, contes, éditions Hatier (1990).

Véronique Tadjo

LE ROYAUME

AVEUGLE

Éditions L'Harmattan
5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

ENCRES NOIRES
Derniers parus de la collection

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Cité 15, Djungu Simba K. Cicatrices pour demain, Mamadou Seck. Fureurs et cris de Femmes, Angèle Rawiri. Le croissant des lannes, J. Tshisungu wa Tshisungu. Le sang, l'amour et la puissance, Isaïe Biton Koulibaly. Invasion au cœur de l'Afrique, Jean Gilles Ganga Zomboui. Mademba, Khadi Fall. Ici s'achève le voyage, Léandre-Alain Baker. Entre deux mondes, Miriam Tlali. J'attends toujours, F. Bekombo. L'amour impossible, M. Ould Ebnou. La mare aux grenouilles, A. Badara Seck. Nuit noire à Pretoria, H. Bernstein. La kola brisée, B. Aplogan. Sous la cendre le feu, E. M'Poundi N'Golle. Indésirables, R. Kabore Bila. Wallu, au secours, Nar Sene. Dieux noirs, Dieu blanc, Albino Labare. Kriste est une gonzesse, J.O. Kimbidima. La Tache de sang, Philomène Bassek. Brouillard, Jean-Jacques Nkollo. Lorsque la nuit se déchire, A.T. Wone.

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-08893

Il... Toutes les angoisses d'un poitrinaire dans une chambre trop petite, d'un mineur qui veut remonter vers le jour, et du pecheur de perles qui sent peser sur lui tout le poids des sombres ondes de la mer! Toute l'oppression de Plaute ou de Samson tournant la meule, de Sisyphe roulant le rocher; tout l'étouffement d'un peuple en esclavage - entre autres peines celles-là toutes, je les ai toutes connues." André Gide (Paludes).

llSi l'histoire que je raconte est vraie, ils ont dit vrai. Si elle n'est p~ vraie, je n'ai pas menti, ils ont menti."

Parole Akan.
Il/ci, il n'y a plus d'espoir, il ne reste que la colère."

Parole peinte sur les murs de Calcutta.

PREMIÈRE PARTIE

1. LES SOUBRESAUTS DE LA TERRE

La terre eut soudain de violents soubresauts, alors que la plupart des _habitants dormaient encore. En quelques secondes, le monde partit à la renverse. Le sol se fendit, les arbres tombèrent, les murs bal,ancèrent, s'écroulèrent, les pierres roulèrent, des torrents de poussière noircirent le matin. Le sol trembla furieusement. La terre se révolta. Tout parut s'engouffrer dans un précipice immense. Les dormeurs s'éveillèrent en plein cauchemar. Les toits s'effritèrent sur leurs épaules, des hurlements brisèrent leur gorge, la panique se saisit de tout leur être. Puis... le ventre du monde éclata. Une chaleur atroce s'abattit. La mort frappa et le ciel resta impuissant. De partout, ceux qui avaient survécu sortaient de leur abîme en lançant des cris de frayeur et en courant dans tous les sens. Les mères fuyaient 9

avec leurs nouveau-nés. Les vieillards titubaient, les enfants rampaient, les hommes hurlaient des appels. Les chiens aboyaient à la mort. Le bétail s'échappait des enclos. Les chevaux devenaient fous. Plus personne ne savait où aller. La peur sculptait les visages et c'était une peur défigurante. En un fulgurant éclair, l'empire avait culbuté. Tous se retrouvaient projetés dans la même frayeur, dans le même destin. Les gémissements poignardaient l'atmosphère. Les hommes mouraient par milliers, écrasés sous les décombres, perdus dans les crevasses, noyés dans l'eau boueuse du fleuve qui débordait à grands flots et traversait le territoire dans un bruit de tonnerre. Les êtres et les choses pataugeaient dans la vase, tombaient et disparaissaient sous terre. En quelques secondes, la gloire avait été détruite, le passé éventré, la richesse anéantie. Mais ce qui suivit fut pire. Quand la terre cessa finalement de trembler et que les habitants restèrent face à eux-mêmes, la peur devint insupportable. La terreur de la destruction s'empara d'eux et les paralysa complètement. L'horreur les asphyxiait. L'idée de la fin du monde bloquait leur conscience. Ils divaguaient et déliraient. Ils marmonnaient des paroles inintelligibles.

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Et puis, tout à coup, les esclaves commencèrent à creuser. Eux seuls avaient encore la force de réagir. À mains nues, ils fouillaient les débris et délivraient les corps: enfants ensevelis, mères disparues, pères blessés. Ils criaient les noms. fis attendaient. Ils creusaient. Tels des hommes préhistoriques, ils se retrouvaient à la merci de la nature. Petit à petit, les autres s'éveillèrent de leur longue inertie. Le souvenir de ce qui, jadis, avait fait leur existence, les poussa à bouger. Ils se mirent à quatre pattes et creusèrent. Quand ils anivaient à sortir quelqu'un, ils avaient l'impression d'avoir vaincu la mort. Des nuages de solitude et de désespoir colo-

raient les jours - les pleurs - la détresse Combien de jours? Le temps s'était immobilisé. fis ne cherchaient qu'à. survivre - manger et dormir, serrés les uns contre les autres, en espérant que le matin se lèverait encore une fois pour eux. fi n'y avait plus ni chefs ni nobles. fi n'y avait plus d'esclaves. Les hommes avaient perdu leur vanité, leurs hiérarchies, leur injustice. La mort leur avait donné une leçon d'humilité. Elle leur avait montré sa force inégalable en avalant qui elle voulait. Plus d'organisation - Plus d'empire Simplement des hommes et d,;s femmes tels qu'ils étaient au commencement des temps.

Il

C'est alors que, venant d'au-delà les montagnes, les Aveugles arrivèrent. Les survivants les virent avancer en une masse compacte. Leur armée étincelait de lumière. De leurs engins et de leurs armes fusaient des rayons éblouissants. Leur puissance était sans égale, leur supériorité invincible. En peu de temps, ils envahirent l'empire et installèrent leur royaume.

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2. LE PALAIS DU ROI

Bâti sur un gigantesque plateau, le palais étendait ses ailes au-dessus de la ville, telle une chauve-souris monstrueuse. Le corps de la bête était fonné par l'immense salle aux cent miroirs dans laquelle le roi siégeait et les ailes étaient constituées par de grands salons surélevés où se tenaient banquets et réunions. Enfin, les appartements du roi et de sa fille se trouvaient dans la tête de "l'oiseau". Ils surplombaient tout et étaient décorés de tentures précieuses et de plafonds incrustés d'or. Au sommet de cet édifice, des radars surveillaient le royaume et captaient toutes les ondes qui traversaient le tenitoire. Une chauve-souris avait été sculptée sur le trône et sur le sceptre royal, car la chauve-souris vit la nuit et maîtrise le ciel malgré ses yeux aveugles - Car la chauve-souris aux cris 13

mystérieux est détentrice de pouvoirs infinis Car la chauve-souris est force de la pénombre. Dans les jardins du palais, des chauves-souris vivaient en toute liberté. Les habitants de la ville les entendaient de très loin, surtout à l'heure où le roi se consacrait à les nounir. Il se tenait debout parmi elles et il suivait le frou-frou de leurs battements d'ailes. TIsavait exactement à la façon très spéciale qu'elles avaient de crier, si elles appréciaient le mélange de fruits mûrs, de légumes frais et d'insectes qu'il leur lançait. Ces bêtes se multipliaient à un rythme incontrôlé. Elles colonisaient ainsi tous les arbres de la ville et chassaient les moineaux qui fuyaient petit à petit vers le Nord. Elles s'attaquaient aux enfants en se prenant dans leurs cheveux. Elles griffaient et poussaient leurs cris stridents comme des aiguilles dans les tympans. Tous les matins, des domestiques lavaient les façades et les escaliers du palais à grandes eaux. TI fallait frotter, racler, gratter pour faire partir la fiente que ces mammifères volants déposaient partout. L'air ambiant était envahi par une odeur suffocante et les jardins ressemblaient à des champs d'immondices. Des mouches vertes et bleues bourdonnaient jusqu'aux oreilles de sa majesté Ato IV. Ce jour-là, tout en donnant à manger à ses chauves-souris, le roi réfléchissait. Le soir même, il offrait u~ grand banquet de mariage. Toute la cour y était conviée. En temps normal cela aurait 14

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